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Yvon Achard

LES TEXTES

Planète 19 Décembre 1970, par Collectif


COMMUNIQUER

COMMUNIQUER l’un avec l’autre, même si l’on se connaît très bien, est extrêmement difficile. Nous voici ici; vous ne me connaissez pas, et je ne vous connais pas. Nous parlons à des niveaux différents. Je puis employer des mots qui ont pour vous un sens différent du mien. La compréhension ne se produit que lorsque nous — vous et moi — nous rencontrons au même niveau, au même instant et cela n’arrive que lorsqu’il y a une réelle affection entre personnes, entre mari et femme, entre amis intimes. C’est la vraie communion. La compréhension instantanée survient lorsque l’on se rencontre au même niveau au même instant. Il est difficile, dans une réunion comme celle-ci, de communier l’un avec l’autre spontanément, effectivement, et avec une action définie. J’emploie des mots qui sont simples, qui ne sont pas techniques, parce que je pense qu’aucun type technique d’expression ne nous aidera à résoudre nos problèmes. Je n’emploierai donc aucun terme technique, soit de psychologie, ni aucun livre religieux, heureusement. Je voudrais transmettre, avec les très simples mots que nous employons dans notre vie quotidienne, une signification plus profonde; mais cela est très difficile, si vous ne savez pas écouter.

Il y a un art d’écouter. Pour écouter réellement, on devrait abandonner — ou mettre de côté — tous les préjugés, les idées que l’on se fait d’avance sur les choses et les activités quotidiennes. Lorsqu’on est dans un état d’esprit réceptif, les choses peuvent être facilement comprises; vous êtes en train d’écouter lorsque votre réelle attention est donnée à ce qui se dit. Mais malheureusement, la plupart d’entre nous écoutent à travers des écrans de résistances. Nous nous entourons de ces écrans que sont nos préjugés (religieux, spirituels, psychologiques ou scientifiques), nos tracas, nos angoisses, nos désirs quotidiens. Et, avec cela comme écrans, nous écoutons. Par conséquent, nous écoutons en fait notre propre bruit, notre propre son et non ce qui se dit. Il est extrêmement difficile de mettre de côté notre savoir, nos préjugés, nos inclinations, notre résistance, et, dépassant l’expression verbale, d’écouter de façon à comprendre instantanément. Ce sera là une de nos difficultés.

Si, pendant ce discours, quoi que ce soit se dise qui est opposé à votre façon de penser et à vos croyances, écoutez simplement: ne résistez pas. Vous pourriez avoir raison et je pourrais avoir tort; mais en écoutant et en considérant ensemble, nous découvrirons ce qu’est la vérité. La vérité ne peut pas vous être donnée par quelqu’un. Il vous faut la découvrir. Et pour découvrir, il faut un état d’esprit qui comporte une perception directe. Il n’y a pas de perception directe lorsqu’il y a une résistance, une sauvegarde, une protection. La compréhension est engendrée du fait que l’on est conscient de ce qui est. Savoir exactement ce qui est, le réel, l’actuel, sans l’interpréter, sans le condamner ou le justifier, est le commencement de la sagesse. Ce n’est que lorsque nous commençons à interpréter, à traduire selon notre conditionnement, selon nos préjugés, que nous passons à côté de la vérité. En somme, c’est comme pour toute recherche: pour savoir ce qu’est une chose, ce qu’elle est réellement, il faut procéder à des recherches; vous ne pouvez pas vous contenter de traduire cette chose selon votre humeur. De même, si nous pouvons regarder, observer, écouter, ce qui est, et en être conscients avec exactitude, le problème est résolu. Et c’est ce que nous essayons de faire dans ces discours. Je vous montrerai ce qui est et ne le traduirai pas selon ma fantaisie; ni faudra-t-il que vous le traduisiez et l’interprétiez selon le monde qui vous a formés ou que vous vous êtes crée.


UNE PENSÉE SANS LANGAGE

Nous savons ce qu’est la mort, ainsi que la peur extraordinaire qu’elle suscite. C’est un fait que nous mourrons tous, que cela nous plaise ou non. Alors nous rationalisons la mort ou nous nous évadons dans des croyances, karma, réincarnation, résurrection ou autre chose, qui ne font qu’alimenter la peur au cours de notre fuite. Et la question est de savoir si nous sommes résolus à aller jusqu’au bout et à voir s’il est possible d’être complètement libre de la douleur, non pas dans l’avenir, mais maintenant, dans le présent.

Pouvons-nous, chacun de nous, voir la réalité en face, d’une façon intelligente et saine? Puis-je voir en face le fait que mon fils est mort (ou mon frère, ma sur, mon mari, ma femme, un ami) et que je suis dans la solitude? Puis-je voir ma solitude face à face et ne pas fuir au moyen d’explications, de croyances, de théories, etc.? Puis-je regarder un fait, quel qu’il soit? Voir que je n’ai aucun talent, que je suis obtus, inintelligent, que je souffre de ma solitude, et que mes croyances, mes structures religieuses, mes valeurs spirituelles, sont autant de systèmes de protection? Puis-je voir en réalité et ne pas chercher des voies et des moyens d’évasion? Est-ce possible?

Je crois que cela n’est possible que si l’on ne fait pas intervenir la notion du temps, l’idée d’un demain. Nos esprits sont paresseux et c’est pourquoi nous demandons du temps: du temps pour surmonter notre douleur, du temps pour acquérir des qualités. Le temps n’efface pas la douleur; il peut nous permettre d’oublier une souffrance particulière, mais la douleur est toujours là, dans les profondeurs. Et je pense qu’il est possible de balayer la douleur dans sa totalité, non pas demain, non pas au cours du temps, mais de voir la réalité dans le présent et d’aller au-delà.

Après tout, pourquoi devrions-nous souffrir? La souffrance est une maladie. Nous allons chez le médecin pour nous débarrasser de nos maladies, mais pourquoi nous croyons-nous obligés de demeurer dans une affliction, quelle qu’elle soit?... Veuillez croire que je ne parle pas théoriquement, ce serait trop superficiel. Pourquoi devrions-nous être dans un état psychique douloureux, et pouvons-nous nous débarrasser complètement de la douleur?

Cette question revient à nous demander: « Pourquoi devrions-nous vivre dans un état de conflit? » Car la douleur est un état de conflit. On pense que cet état de contradiction est nécessaire, qu’il fait partie de la vie, que dans la nature, que partout autour de nous, cette lutte existe, bref, qu’il est impossible de vivre sans conflits. On accepte donc cet état comme étant inévitable, à la fois en nous-mêmes et dans le monde.

A mon sens, aucun conflit d’aucune sorte n’est nécessaire. Vous pouvez me répondre: C’est une idée bizarre, qui vous est toute personnelle: vous êtes seul, vous n’êtes pas marié, et il est peut-être facile pour vous de vivre sans conflits; mais nous devons lutter contre nos voisins, lutter dans notre travail: tout ce que nous touchons engendre de l’opposition. »

Je crois qu’ici intervient une question d’éducation. Celle qu’on nous a donnée est défectueuse; nous avons été entraînés à penser en termes de compétitions, en termes de comparaisons. Je me demande si l’on peut comprendre, si l’on peut voir quoi que ce soit, par comparaison. Ou ne voit-on clairement, simplement, que lorsque toute comparaison a cessé? Il est évident que l’on ne peut voir avec clarté que lorsqu’on n’est plus ambitieux, qu’on n’essaye plus d’être ou de devenir quelque chose. Je ne veux pas dire qu’il faut se satisfaire de ce que l’on est, mais que l’on peut vivre sans se comparer aux autres, et sans comparer ce que l’on est à ce que l’on  devrait être ». Voir à tout instant « ce qui est » élimine toute évaluation comparative et, je pense, peut par conséquent aussi éliminer la douleur. Je crois qu’il est très important que l’esprit se débarrasse de la douleur, car alors la vie acquiert une signification toute nouvelle.

Ce qu’il y a aussi de malheureux, voyez-vous, c’est que nous recherchons le confort: non seulement physique, mais aussi psychologique. Nous voulons nous réfugier dans une idée, et lorsqu’elle fait faillite, nous sommes dans le désespoir, ce qui engendre encore de la douleur. La question est donc: l’esprit peut-il vivre, fonctionner, sans abri psychique, sans refuge? » Peut-on vivre de jour en jour, en faisant face à chaque fait, au fur et à mesure qu’il surgit, et ne jamais chercher une évasion? Affronter ce qui est» chaque minute de la journée? Je pense que nous découvrirons alors, que non seulement la douleur prend fin, mais que l’esprit devient étonnamment simple, clair, capable de perception directe, sans mots, sans symboles.

Je ne sais pas si vous avez jamais pensé aux mots. Existe-t-il une pensée sans langage? Ou toute la pensée est-elle uniquement des mots, des symboles, de l’imagination? Je pense que tous les mots, tous les symboles, toutes les idées sont préjudiciables à la clarté de la vision. Pour parvenir jusqu’à l’extrême fin de la douleur et savoir s’il est possible d’être libre immédiatement, de vivre chaque journée en étant affranchi de la douleur, on doit pénétrer très profondément en soi-même et se débarrasser de toutes ces explications, de ces mots, de ces idées, de ces croyances, de sorte que l’esprit soit réellement purifié et capable de voir  ce qui est ».


LES FAUSSES QUESTIONS

Q: — Qu'est-ce qui nous empêche de pénétrer profondément un problème?

K: — Qu’est-ce qui nous retient? Bien des choses, n’est-ce pas? Voulez-vous réellement pénétrer à fond le problème de la peur? Savez-vous ce que cela veut dire? Cela veut dire fouiller chaque recoin de la conscience, démolir chaque abri, mettre en pièces toutes les formes d’évasion où nous avons cherché à nous réfugier. Est-ce cela que vous voulez? Vous exposer ainsi?... Je vous en prie, ne dites pas « oui » si facilement. Cela veut dire renoncer à tant de choses auxquelles on s’accroche. Cela peut vouloir dire abandonner votre famille, quitter votre emploi, vos églises, vos dieux et tout le reste. Très peu de personnes acceptent cela. Alors elles posent des questions superficielles comme: « Comment nous débarrasser de la peur? » et s’imaginent avoir résolu le problème. Ou encore elles demandent si Dieu existe! Songez à la stupidité d’une telle question! Pour savoir si Dieu existe, il faut renoncer à toutes les divinités, n’est-ce pas? Il faut être complètement dénudé pour savoir, et les bêtises que l’homme a échafaudées au sujet de Dieu doivent être brûlées. Cela veut dire être sans peur, errer seul, et rares sont ceux qui le font.


UNE LUTTE CONTINUELLE

Nous avons souvent dû nous demander avec étonnement pourquoi la vie, de la naissance à la mort, est un processus de lutte continuelle. Pourquoi la vie, l’existence quotidienne, est-elle une telle lutte, une incessante bataille contre soi-même, contre les autres, contre les idées que l’on a? Pourquoi cet éternel conflit? Cette lutte sans arrêt est-elle nécessaire, ou existe-t-il un processus différent? Ce conflit, ce combat, cet effort, cette bataille contre soi-même et contre le voisin, est-ce nécessaire pour exister, pour vivre? Nous voyons que la vie, telle que nous la connaissons, est le processus d’un devenir sans fin, qui se meut de cela-qui-est à cela-qui-n’est-pas, de la colère à la non-colère, de la violence à la paix, de la haine à l’amour. Il est manifeste que le processus du devenir est une répétition en laquelle il y a toujours un effort douloureux. Nous voyons que, quoi que nous fassions dans la vie, la lutte pour devenir se répète toujours. Ce devenir est la cultivation de la mémoire, n’est-ce pas? Et cette cultivation de la mémoire passe pour la vertu même. L’homme qui, à ses propres yeux, personnifie la justice et le droit s’enferme en lui-même [1]. Ce continuel devenir — l’employé qui devient directeur, l’ignoble qui devient noble — cette continuelle lutte est une forme d’auto-perpétuation. Nous connaissons cette bataille en vue de devenir quelque chose: étant attachés, nous voulons être détachés; étant pauvres, nous voulons devenir riches; étant petits, nous voulons devenir importants; étant mesquins, nous cherchons à être profonds, à avoir du fond, de la valeur. Il y a cette perpétuelle bataille du devenir, et devenir comporte évidemment la cultivation de la mémoire. Sans mémoire il n'y a pas de devenir. Je suis en colère et je veux être en état de non-colère; je veux posséder cet état de non-colère, et je lutte. Cette lutte est considérée bonne, juste, vertueuse. Et c’est ainsi que l’on se confine en soi-même. Dés l’instant que je désire devenir quelque chose, ou être quelque chose, l’accent est mis sur le devenir, sur le fait que l’on est quelque chose; de là provient cette lutte. Et nous avons donné de la valeur à cette lutte; nous disons qu'elle est juste, vertueuse et noble. Ainsi, de la naissance à la mort nous sommes engagés dans un incessant effort et nous avons accepté cette bataille en vue de devenir, comme valable et noble, comme une partie essentielle de l’existence.

Mais la vie, l’existence, est-elle inévitablement un processus de lutte, de douleur, d’affliction, une bataille continuelle? Il y a certainement quelque chose de faux dans cette action qui consiste à devenir. Il doit y avoir une approche différente, une différente façon d’exister. Je crois qu’il y en a une; mais elle ne peut être comprise que lorsque nous comprenons la pleine signification du devenir. Devenir comporte toujours une répétition, donc la cultivation de la mémoire, qui met l’accent sur le soi; et le soi, en sa nature même est labeur douloureux, conflit, bataille. Or la vertu ne peut jamais être un devenir. La vertu est un état d’être, dans lequel il n’y a pas de lutte. Vous ne pouvez pas devenir vertueux: vous êtes vertueux ou vous ne l’êtes pas. Vous pouvez toujours devenir une personnification du droit et de la justice [2], mais vous ne pouvez jamais devenir vertueux, parce que la vertu engendre la liberté, et vous remarquerez que l’homme aux principes rigides [3] n’est jamais libre. Cela ne veut pas dire que l’homme vertueux soit celui qui se laisse aller, mais que la vertu de par sa nature même, engendre la liberté. Si vous essayez de devenir vertueux, qu’arrive-t-il? Vous devenez une personnification de principes [4]. Mais la vertu engendre nécessairement la liberté, car dès que vous comprenez le processus, la lutte pour devenir, il y a être et, par conséquent, vertu. Considérez, par exemple, la clémence. Vous ne pouvez pas devenir charitable, n’est-ce pas? Si vous le faites, qu’arrive-t-il? Si vous luttez pour devenir bienfaisant, si vous essayez de devenir généreux, bienveillant, qu’arrive-t-il? Dans le fait de s’efforcer de devenir charitable, l’accent est fortement mis sur le devenir, ce qui veut dire que l’importance est donnée au soi: c’est le « moi » qui devient quelque chose et le « moi » ne peut jamais être clément, n’est-ce pas? Il peut se draper de vertu, mais il ne peut jamais être vertueux. Ainsi, la vertu n’est pas la rigidité de l’homme qui se sent sans reproche [5]; l’homme strict dans ses principes [6] ne peut jamais être un homme vertueux; il ne fait que s’enfermer en lui-même; tandis que la vertu, en laquelle il n'y a pas de devenir, mais un être, est toujours libre, ouverte, ordonnée. Faites l’expérience sur vous-mêmes et vous verrez que dès l’instant que vous vous efforcez de devenir vertueux, charitable, généreux, vous ne faites que construire une résistance; tandis que si vous comprenez réellement le processus du devenir, qui consiste à mettre l’accent sur le moi, vous verrez alors naître une assurance, une liberté, un être en lequel sera la vertu.

Mais comment peut-on se transformer, engendrer ce changement radical du devenir à l’être? Une personne qui devient et qui, par conséquent, fait un effort, soutient une lutte, une bataille contre elle-même, comment une telle personne peut-elle connaître cet état d’être, qui est la vertu, qui est la liberté? J'espère que j’ai posé la question clairement. Voici: j’ai lutté pendant des années pour devenir quelque chose, pour n’être pas envieux, pour devenir non-envieux; et comment puis-je laisser tomber cette lutte, l’abandonner et simplement être? Car, tant que je lutte pour acquérir ce que j’appelle la droiture et la vertu, je ne fais, manifestement, que mettre en uvre un processus qui m’enferme en moi-même; et il n’y a pas de liberté dans le confinement. Donc, tout ce que je peux faire c'est être conscient, passivement lucide de mon processus de devenir. Si je suis creux, je puis être passivement conscient du fait que je suis creux, je n’ai pas à lutter pour devenir quelque chose. Si je suis coléreux, si je suis jaloux, envieux, si je manque de charité, je puis être simplement conscient de cela et ne pas m’y opposer. Dès l’instant que nous nous opposons à une qualité, nous donnons l’importance à la lutte, et par conséquent, renforçons le mur de résistance. Ce mur de résistance est censé être la vertu même, mais il empêche la vérité de naître. Ce n’est qu'à l’homme libre que la vérité peut apparaître, et pour être libre, il ne faut pas cultiver la mémoire qui est l’armature des morales conventionnelles.

En résumé, l’on doit être conscient de cette lutte, de cette perpétuelle bataille. Soyez-en simplement conscients, sans opposition, sans condamnation; et si vous êtes réellement en état passif d’observation et pourtant lucidement sur le qui-vive, vous verrez que l’envie, la jalousie, l’avidité, la violence, vous verrez que tout cela tombe et que survient l’ordre. Tranquillement, rapidement un ordre s’établit qui n’est pas l’armature de ceux qui se disent vertueux, un ordre qui n’enferme pas l’individu en lui-même. Je répète que la vertu est liberté et non un processus de confinement. Ce n’est qu’en la liberté que la vérité peut naître. Il est donc essentiel d’être vertueux et non rigide, car la vertu engendre l’ordre. Seul est confus l’homme qui se pare de sa respectabilité; c’est lui qui est dans la confusion, lui qui est en état de conflit, lui qui met en uvre sa volonté comme moyen de résistance; et l’homme de volonté ne peut jamais trouver la vérité, parce qu’il n’est jamais libre. Être, qui veut dire reconnaître ce qui est, accepter ce qui est et vivre avec — sans essayer de le transformer, sans le condamner — engendre la vertu; et en cela est la liberté. Ce n’est que lorsque l’esprit ne cultive pas la mémoire, lorsqu’il ne cherche pas à incarner la vertu comme moyen de résistance, qu’il y a liberté; et en cette liberté surgit la réalité, cette félicité que l’on ne peut connaître qu’en la vivant.


DIEU EXISTE-T-IL?

Q: — Pouvons-nous vous prier de déclarer clairement si Dieu existe ou non?

K: Monsieur, pourquoi voulez-vous le savoir? Quelle différence cela vous ferait-il que je le déclare clairement ou non? Je vous confirmerais dans votre croyance, ou je vous ébranlerais dans votre croyance. Si je confirmais votre croyance, vous seriez content, et vous continueriez à vivre selon vos habitudes, aimables et hideuses. Si je vous troublais, vous diriez: « Oh! cela n’est pas important », et malheureusement vous continueriez aussi à être tel que vous êtes. Mais pour quelle raison voulez-vous savoir? Voilà qui est plus important que de découvrir si Dieu existe ou non. Pour connaître Dieu, Monsieur, pour connaître le réel, il ne faut pas le chercher. Si vous le cherchez, c’est que vous fuyez ce qui est; et c’est pour cela que vous demandez si Dieu existe ou non. Vous voulez échapper à votre souffrance, fuir dans une illusion. Vos livres sont pleins de divinités, chaque temple est plein d’images faites par la main; mais il n’y a pas de Dieu, parce que ce ne sont là que des évasions hors de votre souffrance. Pour trouver la réalité, ou, plutôt, pour que la réalité entre en existence, la souffrance doit cesser; et simplement chercher Dieu, la vérité, l’immortalité, c’est fuir la souffrance. Mais il est plus agréable de discuter si Dieu existe ou non que de dissoudre les causes de la souffrance, et c’est pour cela que vous avez des livres innombrables traitant de la nature de Dieu. L’homme qui discute sur la nature de Dieu ne connaît pas Dieu, parce que cette réalité ne peut pas être mesurée, elle ne peut pas être captée dans des guirlandes de mots. Vous ne pouvez pas saisir le vent dans votre poing; vous ne pouvez pas capturer la réalité dans un temple, ni en faisant puja, ni au cours d’innombrables cérémonies. Ce ne sont là que des évasions, comme boire de l’alcool. Vous buvez, vous vous enivrez parce que vous voulez vous évader; de même, vous allez dans un temple, vous faites puja, vous suivez des rituels — ou ce que c’est que vous suivez — et c’est afin de vous évader de ce qui est. Ce qui est, est la souffrance, cette perpétuelle bataille contre soi-même, donc contre un autre; et tant que vous ne comprenez pas et ne transcendez pas cette souffrance, la réalité ne peut pas entrer en vie. Donc votre interrogation au sujet de l’existence ou de la non-existence de Dieu est vaine, n’a aucun sens, ne peut mener qu’à une illusion. Comment un esprit qui est prisonnier de l’agitation quotidienne, de l’affliction et de la souffrance, qui est ignorant et limité peut-il connaître ce qui est sans limites, indicible? Comment ce qui est le produit du temps peut-il connaître l’intemporel? Il ne le peut pas. Il ne peut même pas y penser. Penser à la vérité, penser à Dieu est encore une forme d’évasion; car Dieu, la vérité, ne peut pas être saisi par la pensée. La pensée est le résultat du temps, d’hier, du passé; et étant le résultat du temps, du passé, étant un produit de la mémoire, comment la pensée peut-elle trouver ce qui est éternel, intemporel, immesurable? Comme elle ne le peut pas, tout ce que vous pouvez faire c’est libérer l’esprit du processus de pensée; et pour libérer l’esprit du processus de pensée, vous devriez comprendre la souffrance et ne pas la fuir — la souffrance non seulement sur le plan physique, mais sur tous les plans de la conscience. Cela veut dire être ouvert, vulnérable à la souffrance, ne pas se défendre contre la souffrance, mais vivre avec elle, l’embrasser, la regarder. Car vous souffrez maintenant. Vous souffrez du matin au soir, avec un rayon de soleil occasionnel, avec une éclaircie occasionnelle dans le ciel nuageux. Or, puisque vous souffrez, pourquoi ne pas considérer cela, pourquoi ne pas y entrer pleinement, profondément, complètement et le résoudre? Cela n’est pas difficile. La recherche de Dieu est beaucoup plus difficile, parce que c’est l’inconnu, et vous ne pouvez pas aller à la recherche de l’inconnu. Mais vous pouvez rechercher la cause de la souffrance et la déraciner en la comprenant, en en étant conscient, non en la fuyant. Puisque vous avez fui la souffrance au moyen de différentes évasions, examinez toutes ces évasions, mettez-les de côté, et arrivez face à face devant la souffrance. En comprenant cette souffrance, il y a un affranchissement.


LA RÉINCARNATION?

Q: — Qu’y a-t-il de vrai et qu’y a-t-il de faux dans les théories de la réincarnation?

K: — J’espère qu’après avoir écouté deux heures et dix minutes, vos esprits sont encore frais. Le sont-ils, Messieurs et Mesdames? oui? Très bien. Ce que nous essayons de faire ici c’est de penser à un problème ensemble, vous n’êtes pas en train d’écouter un gramophone. Je refuse d’être un gramophone; mais vous êtes habitués à simplement écouter, ce qui veut dire, en fait, que vous ne suivez pas du tout. Vous écoutez superficiellement, étant captés par des mots, et par conséquent, vous n’êtes pas les régénérateurs, ou créateurs, d’une nouvelle société. Vous êtes le facteur désintégrant, Messieurs, et c’est cela la calamité; mais vous n’en voyez pas la tragédie. Le monde, y compris l’Inde, est au bord d’un précipice, il brûle et se désintègre rapidement; et l’homme qui se contente d’écouter un chef, s’habituant à des mots et demeurant un spectateur, contribue au désastre. Donc, si je puis le suggérer, ne commencez pas à vous habituer à ce que je dis. Et ne répétez pas; je pense à nouveau, chaque fois que je réponds à une question. Si je ne faisais que répéter, ce serait effroyablement ennuyeux pour moi. Et comme je ne veux pas m’assommer avec des répétitions, je repense à neuf — et ainsi devez-vous faire, si vous avez la curiosité et l’intensité qu’il faut pour découvrir.

Qu’est-ce qui est impliqué dans cette question de réincarnation? C’est un problème énorme, et nous ne pouvons pas le régler en quelques minutes. En examinant cette question, regardons-la sans aucune déformation — ce qui ne veut pas dire avoir soi-disant l’esprit ouvert. Cela n’existe pas, un esprit ouvert: ce qu’il faut, c’est un esprit investigateur. Il nous faut, vous et moi, investiguer cette question. Or, lorsque nous poursuivons notre enquête, que cherchons-nous? Nous sommes à la recherche de la vérité, non selon votre croyance ou ma croyance; car, pour trouver la vérité en ce qui concerne n’importe quelle affaire, je ne dois pas avoir de croyance. Je veux trouver la vérité; donc j’enquête, je mets à nu tout ce qui se rapporte à cette question, ne m’abritant derrière aucune forme de préjugé. C’est-à-dire que j’enquête honnêtement. Mon esprit est très honnête, en essayant de comprendre, donc je ne me laisserai entraîner ni par la Bhagavad Gîta, ni par la Bible, ni par mon gourou favori. Je veux savoir; et pour savoir, je dois avoir l’intensité qu’il faut pour poursuivre ma tâche; et l’homme qui est attaché à une croyance, quelque longue que soit la corde qui l’attache, est retenu, et par conséquent, ne peut pas explorer. Il ne peut explorer que dans le rayon de sa servitude et, par conséquent, ne trouvera jamais la vérité.

Donc, quelle est la chose qui est impliquée dans la réincarnation? Quelle est la chose qui se réincarne? Vous comprenez ce que l'on entend par réincarnation: revenir maintes et maintes fois, sous des formes différentes, à différentes époques. Quelle est cette qualité continue qui renaît? Il n’y a que deux possibilités: ou cette chose appelée âme, le je, est une entité spirituelle, ou elle n'est qu’un paquet de mes souvenirs, de mes caractéristiques, de mes tendances, de mes désirs inassouvis, de mes succès, etc. Nous sommes en train d’examiner le problème, nous ne prenons pas parti; donc nous ne prenons la défense de rien. L’homme qui est sur la défensive ne connaîtra jamais la vérité. Il trouvera ce qu’il est en train de protéger, et ce qu’il protège n’est plus la vérité, mais sa propre inclination, sa propre déformation, son propre préjugé.

Examinons maintenant ce que nous appelons l’entité spirituelle. L’entité spirituelle ne peut évidemment pas être créée par moi. Elle n’est pas le produit de mon esprit, de ma pensée, de ma projection. L'entité spirituelle, si elle est spirituelle, ne peut pas être créée par moi. Elle doit être autre que moi. Or, si elle est autre que moi, elle doit être intemporelle, elle doit être éternelle, elle doit être le réel; et ce qui est le réel, ce qui est intemporel, ce qui est immesurable, ne peut pas évoluer, se développer. Cela ne peut pas revenir. Si c’est au-delà des temps, c’est immortel. Et si c’est immortel, si c’est au-delà de moi, alors je n’ai aucun contrôle sur cela; ce n’est pas dans le champ de ma conscience, donc je ne peux pas y appliquer ma pensée, je ne peux pas chercher à savoir si cela peut ou si cela ne peut pas se réincarner. Car, évidemment, je ne peux pas investiguer ce qui est au-delà de ma portée. Je ne peux faire de recherches qu’en ce que je connais, qui est ma propre projection: et si l’entité spirituelle que j’appelle Krishnamurti me transcende, elle est intemporelle, et je ne peux donc pas y appliquer ma pensée: et ce à quoi je ne peux pas penser n’a pas de réalité pour moi. Puisqu’elle est intemporelle et immortelle et puisque c’est la mort, le temps, qui sont l’objet de ma pensée, je ne peux pas l’étudier. Et je n’ai donc pas à m’en préoccuper. Mais cela nous préoccupe. Ce qui nous préoccupe n’est pas la continuation d’une entité spirituelle, mais si le je » continue, le « je » de tous les jours, avec mes uvres et mes échecs, mes frustrations, mon compte en banque, mes caractéristiques et idiosyncrasies, ma propriété, ma famille, mes croyances... tout cela continuera-t-il? C’est cela que nous voulons savoir, non si l’entité spirituelle continue, ce qui, ainsi que je l’ai montré, est une question absurde. Car le réel, l’être intemporel, ne peut pas être connu par une personne qui est prise dans le filet du temps. Étant donné que la pensée est le processus du temps, que la pensée est fondée sur le passé, cela n’a aucun sens que la pensée spécule sur l’intemporel. C’est une évasion. Ce qui est le résultat du temps ne peut connaître que soi-même, ne peut investiguer qu’en soi-même.

Je veux savoir si le je» continue. Le « je », qui est un processus total, un processus psychologique et physiologique à la fois, qui est avec le corps et aussi distinct du corps — je veux savoir si le « je » continue, s’il entre en existence après que cette existence physique s’est terminée. Or, qu’entendons-nous par continuité? Nous avons examiné plus ou moins ce que nous entendons par le « je »: mon nom, mes caractéristiques, mes frustrations, mes uvres — vous savez, toutes les variétés de pensées et de sentiments à différents niveaux de la conscience. Nous savons cela. Et alors, qu’entendons-nous par continuité? Continuer, qu’est-ce que cela veut dire? Qu’est-ce que c’est, qui donne la continuité? Qu'est-ce que c’est, qui dit: « je continuerai , ou « je ne continuerai pas »? Qu’est-ce que c’est qui s’accroche à la continuité, à la permanence, qui est sécurité? Après tout, je cherche la sécurité ici dans des possessions, dans des choses, dans la famille, dans des croyances; et lorsque le corps meurt, la permanence des choses, la permanence de la famille a disparu, mais la permanence de l’idée continue. Ainsi, c’est l’idée que nous voulons voir continuer. Nous voyons que la propriété va disparaître, qu’il n’y aura pas de famille; mais nous voulons savoir si l’idée continue, si l’idée du « je », la pensée « je suis » est continue. Je vous prie, il est important de voir la différence. Je sais que je serai incinéré, que le corps sera détruit. Je sais que je ne vous verrai pas, que je ne verrai pas ma famille; mais est-ce que l’idée du « moi » continuera à exister? L’idée du « moi » n’est-elle pas continue — la continuité signifiant devenir, se déplacer dans le temps, passer d’une période à une autre période, d’expérience en expérience? C’est cela, la vraie question que l’on se pose: si le « je », l’idée ou formulation du « moi » continuera. N’êtes-vous pas fatigués? Très bien, Messieurs.

Donc, qu’est-ce que le je? Nous avons investigué cela, et vous savez ce que c’est. Manifestement, la pensée s’identifie à une croyance, et cette croyance continue, comme une vague électrique. La pensée, identifiée à une croyance, a une continuité, a une substance; cette pensée est nommée, reçoit une dénomination, elle reçoit une récognition en tant que je, et ce je, manifestement, a un mouvement, il continue, il devient. Or, qu’arrive-t-il à une chose qui est continuelle, qui est en constant devenir? Ce qui continue n’a pas de renouveau; cela ne fait que se répéter sous différentes formes, mais cela n’a pas de renouveau. La pensée, identifiée à une idée, a une continuité en tant que je, mais une chose qui continue est constamment en voie de décomposition, elle ne connaît ni naissance ni mort. En ce sens elle continue, mais la chose qui continue ne peut jamais se renouveler. Il n’y a de renouvellement que lorsqu’il y a une fin. Il est très important de découvrir et de comprendre cela. Supposez, par exemple, que je sois tracassé par un problème que j’essaye de résoudre, et que je ne cesse de me tracasser. Qu’arrive-t-il? Il n’y a pas de renouveau, n’est-ce pas? Le problème continue jour après jour, une semaine après l’autre, d’année en année. Mais lorsque le tracas a cessé, il y a un renouveau et alors le problème a un sens différent. Ce n’est qu’en une fin qu’il y a un renouveau, ce n’est qu’en la mort qu’il y a une nouvelle naissance ce qui veut dire mourir au jour qui passe, à l’instant qui passe. Mais lorsqu’il y a simplement le désir de continuer, par conséquent l’identification à une croyance, ou à une mémoire, qui est le « je », dans une telle continuité il n’y a pas de renouveau, c’est un fait bien évident. Un homme qui a un problème, qui est continuellement tracassé pendant des années, est mort, pour lui il n’y a pas de renouveau; il appartient aux morts vivants, il ne fait que continuer. Mais dès l’instant que le problème prend fin, il y a un renouvellement. De même, où il y a une fin il y a une nouvelle naissance, il y a création; mais où il y a continuité, il n’y a pas de création. Messieurs, voyez la beauté, la vérité du fait qu’en une fin il y a l’amour. L’amour est de moment en moment, il n’est pas continu, il n’est pas à répétition. C’est sa grandeur, c’est sa vérité. L’homme qui recherche la continuité la trouvera évidemment, parce qu’il s’identifie à une idée, et l’idée ou la mémoire continue; mais dans une continuité il n’y a pas de renouveau. Ce n’est qu’en une mort, en une fin, qu’il y a un renouveau, non en une continuité. Et vous direz maintenant que je n'ai pas répondu à la question: « Y a-t-il ou non réincarnation? » J’y ai certainement répondu. Monsieur, les problèmes de la vie ne sont pas des « oui » ou des « non » catégoriques ». La vie est si vaste. Ce n’est que la personne frivole qui cherche une réponse catégorique. Mais en analysant cette question, nous avons découvert un grand nombre de choses. Il y a de la beauté dans une fin, il n’y a de renouvellement, de création, de commencement qu’en la mort, qu’en mourant chaque minute — ce qui veut dire ne pas stocker, ne pas entasser, physiquement ou psychologiquement. Ainsi, la vie et la mort sont un, et l'homme qui sait qu’elles sont un, meurt chaque minute. Ceci veut dire ne pas nommer, ne pas permettre à l’enregistreur de faire tourner encore et encore son disque, qui est sa conscience particulière. L’immortalité n’est pas la continuation d’une idée, qui est le « je ». L’immortalité est ce qui, mourant constamment, constamment se renouvelle.


UN ESPRIT LIBRE?

Q: — Passons au sentiment religieux. L’homme moderne, qui vit consciemment dans l’univers d’Einstein et non plus dans celui d’Euclide, ne peut-il pas mieux communier avec la réalité de l’univers grâce à une conscience avertie et élargie d’une façon adéquate?

K: — Celui qui veut élargir sa conscience peut aussi bien choisir, parmi les psycho-drogues, celle qui lui conviendra le mieux. Quant à mieux communier avec l’univers grâce à une accumulation d’informations et de connaissances scientifiques au sujet de l’atome ou des galaxies, autant dire qu’une immense érudition livresque, au sujet de l’amour, nous fait connaître l’amour. Et d’ailleurs votre homme ultra-moderne, si au courant des dernières découvertes scientifiques, aura-t-il pour autant mis le feu à son univers inconscient? Tant qu’une seule parcelle inconsciente subsistera en lui, il projettera une irréalité de symboles et de mots au moyen de laquelle il aura l’illusion de communier avec quelque chose de supérieur. (Entretien avec Carlos Suarès)


VOIR L'ENSEMBLE DU CONFLIT

Est-il possible de voir la totalité, l’ensemble de ce conflit et d’être en contact avec cette totalité? Cela ne veut pas dire être en contact avec l’idée de totalité, ni s’identifier aux mots que j’emploie mais cela veut dire être en contact avec ce fait qu’est la totalité de l’existence humaine, avec tous ses combats, sa douleur, sa misère, ses aspirations, ses efforts. Cela veut dire affronter ce fait, vivre avec lui.

Or, vivre avec le fait est extraordinairement difficile. Vivre avec ces montagnes qui nous entourent, avec la beauté des arbres, avec les ombres et la lumière du matin, et la neige, réellement vivre avec cela, est ardu. Nous acceptons un paysage, n’est-ce pas? Le voir jour après jour nous rend insensibles, à la façon de certains paysans, et nous ne le regardons plus jamais réellement. Mais vivre avec lui, avec toute notre sensibilité, avec amour, cela exige une très grande énergie. Et de même, vivre avec quelque chose de laid sans que cette laideur pervertisse ou corrompe l’esprit, cela aussi exige une grande énergie. Vivre avec, à la fois, de la beauté et de la laideur ainsi qu’on est obligé de le faire, dans la vie requiert une énergie énorme; et cette énergie nous est refusée, elle est détruite lorsque nous sommes dans un perpétuel état de contradiction.


EXPLOITATION À TOUS LES NIVEAUX:

Q: — Jusqu’à quel point un gouvernement doit-il intervenir dans l’éducation, et les enfants devraient-ils recevoir un entraînement militaire?

K: — Ceci soulève une question des plus importantes. Qu’entendez-vous par gouvernement? Des personnes en autorité, quelques bureaucrates, les membres du cabinet, le premier ministre, etc. Est-ce cela un gouvernement? Qui les élit? Vous, n’est-ce pas? Vous en êtes responsables, n’est-ce pas? Vous avez le gouvernement que vous voulez, alors à quoi objectez-vous? Si votre gouvernement, qui est vous-même, veut imposer un entraînement militaire, pourquoi objectez-vous? Parce que vous êtes pleins de préjugés de races et de classes, parce que vous avez des frontières économiques, il vous faut un gouvernement militaire. Vous êtes responsables et non le gouvernement, parce que le gouvernement est la projection, l’extension de vous-même — ses valeurs sont vos valeurs. Puisque vous voulez une Inde nationaliste, vous devez inévitablement avoir la machinerie qui protégera un gouvernement national souverain, avec l’orgueil pompeux de sa puissance et de ses possessions; donc il vous faut une machine militaire dont la fonction est de préparer la guerre — ce qui veut dire que vous voulez la guerre. Vous pouvez secouer la tête, mais tout ce que vous faites prépare la guerre. L’existence même d’un état souverain, avec ses points de vue nationalistes, doit causer une préparation à la guerre; chaque général doit faire les plans d’une guerre future, car c’est son devoir, sa fonction, son métier. Naturellement, si vous avez un tel gouvernement, qui est vous-même, il doit protéger votre nationalisme, vos frontières économiques, il faut qu’il y ait une machine militaire. Donc si vous acceptez tout cela, l’entraînement militaire est inévitable. C’est exactement ce qui se produit dans le monde entier. L’Angleterre, qui avait toujours combattu la conscription, aujourd’hui l’a adoptée. Heureusement, dans ce pays-ci qui est si vaste, vous ne pouvez, pour le moment, forcer personne à servir. Vous êtes désorganisés, mais que l’on vous donne quelques années, vous arriverez à vous organiser, et alors vous aurez probablement la plus grande armée du monde, parce que c’est cela que vous voulez. Vous voulez une armée parce que vous voulez un gouvernement séparé, souverain, une race séparée, une religion séparée, une classe séparée avec ses exploiteurs; je vous assure, vous voulez devenir un exploiteur à votre tour, et alors vous faites durer ce jeu. Puis vous demandez si le gouvernement devrait intervenir dans l’éducation.

Messieurs, il devrait y avoir une classe de personnes qui seraient en dehors du gouvernement, qui n’appartiendraient pas à la société, qui en seraient en dehors, de sorte qu’elles puissent agir comme guides. Ce sont ceux qui châtient, ce sont les prophètes qui vous disent combien vous avez tort. Mais un tel groupe n’existe pas, parce que le gouvernement dans le monde moderne n’appuierait pas un tel groupe qui n’appartiendrait pas au gouvernement, un groupe qui n’appartiendrait à aucune religion, caste ou nation. Ce n’est qu’un tel groupe qui pourrait agir comme frein sur les gouvernements. Parce que les gouvernements deviennent de plus en plus puissants, employant de plus en plus d’êtres humains, il y a de plus en plus de citoyens incapables de penser par eux-mêmes. Ils sont enrégimentés et on leur dit quoi faire. Donc, ce n’est que lorsqu’il y aura un tel groupe, un groupe actif, vital, intelligent, ce n’est qu’alors qu’il y aura de l’espoir et le salut. Autrement, chacun de nous deviendra un employé du gouvernement, et de plus en plus le gouvernement nous dira quoi faire et quoi penser — non comment penser. Nécessairement un tel gouvernement, avec son nationalisme, son orgueil, ses jalousies et ses haines — conduisant inévitablement à la guerre — doit avoir une machine militaire, donc dans chaque école on doit enseigner le culte du drapeau. Si vous êtes fiers de votre nationalisme, de vos frontières économiques, de votre Etat souverain, de votre préparation à la guerre, il vous faut avoir un gouvernement qui se mêle d’éducation, qui intervienne dans vos vies, qui vous enrégimente, qui contrôle vos actes. C’est exactement ce que vous voulez. Si vous ne le vouliez pas, vous rompriez intelligemment, vous vous libéreriez du nationalisme, de l’avidité, de l’envie, du pouvoir que donne l’autorité; et alors, étant intelligents, vous seriez capables de regarder la situation mondiale et de contribuer à l’établissement d’une nouvelle éducation et d’une nouvelle culture.

Q: Quel est le rôle de l’art et de la religion dans l’éducation?

K: — Qu’appelez-vous art et qu’appelez-vous religion? L’art consiste-t-il à accrocher quelques images dans une classe, à dessiner quelques lignes? Qu’appelez-vous art? Qu’appelez-vous religion? La religion est-elle la diffusion d’une croyance organisée? L’art consiste-t-il à imiter? Ou à copier un arbre? L’art est sûrement plus que cela.

L’art implique l’appréciation de la beauté; bien qu’il puisse s’exprimer dans l’écriture d’un poème, dans la peinture d’un tableau, dans une composition, l’art est cette appréciation de la beauté, cette richesse créatrice, ce sentiment de joie qui proviennent de ce qu’on regarde un arbre, les étoiles, un clair de lune sur des eaux immobiles. L’art ne consiste sûrement pas à acquérir quelques tableaux et à les accrocher dans une chambre. S’il vous arrive d’avoir de l’argent et de sentir qu’il est plus sûr de l’investir dans des uvres d’art que dans des titres en bourse, vous ne devenez pas artistes pour cela, n’est-ce pas? Parce qu’il se trouve que vous avez de l’argent et que vous l’investissez dans les bijoux, cela ne veut évidemment pas dire que vous appréciez la beauté. La beauté est autre chose que la sécurité, n’est-ce pas? Vous êtes-vous jamais assis pour regarder les eaux qui courent, vous êtes-vous jamais assis immobiles à observer la lune? Avez-vous jamais remarqué un sourire sur un visage? Avez-vous jamais observé un enfant qui rit ou un homme qui pleure? Il est évident que vous ne l’avez pas fait. Vous êtes trop occupés à penser à l’action, répétant vos mantrams, faisant de l’argent, emportés par vos désirs sensuels. N’ayant pas l’appréciation de la beauté, nous nous entourons de choses soi-disant belles. Ne savez-vous pas comment le riche s’entoure de belles choses? Il vit dans une atmosphère de beauté extérieure, mais intérieurement il est vide comme un tambour (Rires). Ne riez pas aux dépens du riche, Messieurs, il est un reflet de la vie dans son ensemble, et vous voulez être, vous aussi, dans cette situation. Donc l’appréciation de la beauté ne provient pas du simple attachement à des expressions extérieures de la beauté. Vous pouvez vous habiller d’un ravissant sari, poudrer votre visage, peindre vos lèvres; mais il est évident, n’est-ce pas, que ce n’est pas cela la beauté. Cela n’en est qu’une partie. La beauté vient lorsqu’il y a une beauté intérieure; et il n’y a de beauté intérieure que lorsqu’il n’y a pas de conflit, lorsqu’il y a de l’amour, lorsqu’il y a de la compassion, de la générosité. Alors vos yeux ont une signification, vos lèvres ont des richesses et vos mots ont du poids. Parce que ces choses nous font défaut, nous nous complaisons en une représentation extérieure de la beauté, nous achetons des bijoux, des tableaux. Mais ce ne sont pas les actions de la beauté. Parce que la plupart de nos vies sont hideuses, laides, mornes et vides au-delà de toute expression, nous nous entourons de choses que nous appelons belles. Nous faisons collection de choses lorsque nos cœurs sont vides; nous créons un monde de laideur autour de nous parce que, pour nous, les choses comptent énormément. Et comme la plupart d’entre nous sont dans cet état, comment pouvons-nous avoir de l’art, de la beauté à l'école ou dans l’éducation? Lorsqu’il n’y a ni art, ni beauté dans votre cœur, comment pouvez-vous éduquer votre enfant? Ce qui arrive aujourd’hui c’est que l’éducateur est surchargé d’une centaine de garçons ou de filles, méchants et malicieux comme il faut qu’ils soient. Alors vous accrochez une image au mur et vous parlez d’art. Vos écoles indiquent un esprit vide, un cœur vide. Dans une telle école, dans une telle éducation, il n’y a certainement pas de beauté. La lumière d’un sourire, l’expression d’un visage: l’art consiste à voir que cela est beau, et non à simplement admirer un tableau peint par quelqu’un d’autre. Parce que nous avons oublié comment être bienveillant, comment regarder les étoiles, les arbres, les reflets dans l’eau, nous avons besoin de peintures; par suite, l’art n’a aucun sens dans nos vies, si ce n est comme sujet de discussion au club.


CONDITIONNEMENT DE L'ENFANCE?

Q: Comment peut-on éviter de conditionner les enfants?

K: Tout d’abord, si vous êtes parent ou éducateur, vous devez être conscient de votre propre conditionnement: c’est évident. Mais même alors, pouvez-vous éviter que l’enfant se conditionne? La Société insiste sur ce conditionnement. Les gouvernements avec leur propagande, les religions organisées avec leurs dogmes, leurs croyances, leurs codes de morale, la structure psychologique de ce que nous appelons le social tout cet ensemble fait constamment pression, non seulement sur l’esprit de l’enfant, mais sur nous tous. La Société moderne étant ce qu’elle est, vous ne pouvez pas éviter d’envoyer l’enfant à l’école, et l’école n’a aucun intérêt à ne pas le conditionner. Au contraire, elle tient à le former d’une façon particulière. Ainsi a lieu une bataille entre le désir de parents intelligents et la Société qui est bien résolue à marquer son emprise. Les religions interviennent pour imposer leurs croyances. A coup de propagande, les religions organisées, protestante, catholique, hindouiste et autres, ont pour but de conditionner dès l’enfance. Et l’enfant veut » se conformer, il ne veut pas être différent des autres, car appartenir à un groupe, scout ou autre, être en bande, est bien plus amusant qu’être seul. Vous savez tout cela. Et qu’y pouvez-vous?

Vous pouvez, à la maison, commencer à montrer à l’enfant que se conformer est une stupidité. Vous pouvez discuter avec lui, argumenter, lui expliquer combien il est important de ne pas se contenter d’accepter tout ce que la Société impose, de mettre plutôt en doute, de transpercer des valeurs manifestement fausses, de ne pas réagir dans un sens qui, poussé à l’extrême, pourrait le conduire à la délinquance. La délinquance est une révolte à l’intérieur d’un cadre établi, et il est facile d’y tomber. Se révolter réellement c’est comprendre, ce n’est pas se laisser emporter par les innombrables influences qui font pression sur les esprits. Vous pouvez expliquer ces influences à l’enfant, de sorte qu’il puisse les discerner, dans ses  comics », à la radio ou à la télévision, et qu’il puisse éviter de se laisser détruire par elles. Mais il vous faut être très vigilant, c’est-à-dire qu’il vous faut travailler à briser votre propre conditionnement, car alors seulement vous pourrez aider votre enfant. (Saanen 1962)


LE MENSONGE DES PROPAGANDES

Q: — Je voudrais vous aider en faisant de la propagande pour votre enseignement. Pouvez-vous me donner un conseil sur la meilleure façon de m’y prendre?

K: — Être un propagandiste c’est être un menteur (Rires). Ne riez pas, Messieurs. Car la propagande n’est que de la répétition, et la répétition d’une vérité est un mensonge.

Lorsque vous répétez ce que vous considérez être la vérité, cela cesse d’être la vérité. Supposez, par exemple, que vous répétiez la vérité concernant les rapports de l’homme et de la propriété, la vérité que vous n’avez pas découverte par vous-même; de quelle valeur est-elle? La répétition n’a aucune valeur; elle ne fait qu’émousser l’esprit, et vous ne pouvez répéter qu’un mensonge. Vous ne pouvez pas répéter la vérité, car la vérité n’est jamais constante. La vérité est un état d’expérience, et ce que vous pouvez répéter est un état statique, donc n’est pas la vérité. Je vous prie, voyez l’importance de cela. Nous sommes si habitués à être des propagandistes, à lire des journaux, à parler de tous les sujets. La propagande étant une répétition n’expose pas la vérité; elle fait donc un mal infini dans le monde. Le conférencier qui fait des tournées de propagande pour une idée, est en réalité un destructeur de la pensée, car il ne fait que redire sa propre expérience ou l’expérience d’un autre. Mais la vérité ne peut pas être redite, la vérité doit être l’expérience vécue, de moment en moment, par chacun. Donc, avec cette compréhension, que pouvez-vous faire pour aider à cet enseignement, pour diffuser cet enseignement? Tout ce que vous pouvez faire c’est le vivre; même si vous ne comprenez que peu, même si ce n’est qu’une parcelle infime, vivez-la complètement, pas superficiellement, mais profondément, pleinement, aussi vitalement, aussi intrinsèquement avec autant d’enthousiasme que possible. Alors, comme une fleur dans un jardin, le simple fait de la vivre répandra son parfum. Vous n’avez pas à faire de la propagande pour le jasmin. Le jasmin lui-même fait sa propagande; sa beauté, son parfum, sa grâce, racontent l’histoire. Lorsque vous n’avez pas cette beauté, vous faites de la propagande pour elle. Mais dès que vous avez compris un peu, vous en parlez, vous le prêchez, vous le criez; à cause de votre propre compréhension, vous aidez un autre à comprendre, et alors la compréhension s’étend de plus en plus, elle se meut vers des régions de plus en plus éloignées. C’est la seule façon dont vous puissiez faire ce que vous appelez de la propagande — qui est un mot très laid. Monsieur, comment se répand une nouvelle pensée, une pensée vivante, non une pensée morte? Certainement pas par la propagande. Les systèmes se répandent par la propagande, mais non une pensée vivante. Une pensée- vivante, est diffusée par une personne vivante, par celui qui vit cette pensée. Sans la vivre, vous ne pouvez pas diffuser cette pensée vivante; mais dès que vous la vivez, vous verrez.


LA SOIF DE CONQUÉRIR

Donc, la question fondamentale est de savoir si des êtres humains peuvent exister en isolement par identification; et l’Histoire a montré maintes et maintes fois que c’est une destruction pour l’homme. Lorsque vous dites être un Hindou, un Musulman, un Parsi ou Dieu sait quoi encore, cela produit fatalement un conflit dans le monde. Si vous observez une soi-disant religion, une religion organisée, vous verrez qu’elle est essentiellement basée sur l’isolement, sur une séparation: le Chrétien, l’Hindou, le Musulman, le Bouddhiste; et lorsque vous rendez un culte à une image ou à des images, lorsque vous interdisez à quelqu’un d’entrer dans vos temples (comme si la réalité résidait dans un temple!) en vérité, vous êtes le responsable du conflit et de la violence. Ne l’êtes-vous pas? Je vous en prie, ceci n’est pas une harangue, je ne tiens pas du tout à vous convaincre; mais il nous importe, à vous et à moi, de trouver la vérité en cette question: ceci n’est pas une harangue politique, elle n’aurait aucun sens. Pour trouver la vérité, pour voir que nous sommes responsables de ce qui arrive, nous devons penser de très près, directement. Lorsque vous avez une religion, à laquelle vous appartenez, une religion organisée, ce seul fait crée un conflit entre l’homme et l’homme; et lorsque la croyance devient plus forte que l’affection, plus forte que l’amour, lorsque la croyance est plus importante que l’humanité et que toute notre structure est faite de croyance — croyance en Dieu ou en idéologie, au communisme ou au nationalisme — manifestement, vous êtes la vraie cause des destructions.

Je ne sais pas si vous sentez l’extraordinaire importance de tout cela — de penser tout cela très clairement et de ne pas se cacher derrière des mots.

Ensuite, il y a le fait flagrant de la division par la propriété, par le sens d’acquisition. La propriété en soi a très peu de sens: l’on ne peut dormir que dans une chambre, dans un seul lit; mais le désir d’une position, la soif d’acquérir, de trouver une sécurité pour vous lorsque le monde entier autour de vous est dans l’insécurité, ce sens de la propriété, ce sens de la possession est une des causes de l’effroyable misère de ce monde. Je ne vous dis pas qu’il vous faut abandonner toute propriété, mais soyons conscients de sa signification, de son sens dans l’action; et lorsqu’on en est conscient, on abandonne avec naturel toutes ces choses. Cela n’est pas difficile de renoncer, cela n’est pas un labeur d’abandonner des possessions, lorsque l’on voit directement que les rapports que l’on a avec la propriété mènent à la misère, non pour une personne, mais pour des millions, et que l’on se bat pour des possessions.


PROLONGER LÂCHEMENT LE CONNU

Nous voulons une continuité sans jamais nous être demandé quelle est l’origine de ce désir, de cette chaîne, de ce mouvement perpétuel. Si vous cherchez bien, vous verrez que cette origine n’est autre que la pensée. C’est par la pensée que nous nous identifions à notre famille, à notre maison, à nos uvres écrites ou peintes, à notre caractère, à nos déceptions, à nos joies. Et plus nous pensons à quelque problème humain, plus nous l’enracinons dans une continuité. Penser à ce que l’on aime, c’est engendrer au sein du Temps un sens de durée. Mais ne peut-on pas faire aboutir une pensée en un instant? Elle cesserait aussitôt. Si l’on ne s’attachait pas à « mon uvre », « mon » expression, « mon » Dieu, « ma » femme, « ma » vertu, on n’aurait pas ce sens de durée. Nous ne pensons pas clairement, nous n’allons pas jusqu’au bout de chaque problème. Nous voulons toujours prolonger quelque plaisir et fuir quelque douleur. Nous pensons aux deux à la fois, de sorte que notre pensée les fait durer tous les deux. C’est ainsi que nous voulons prolonger notre existence, bien que malheureuse, parce que nous ne la connaissons pas. En séparant la vie de la mort, nous nous contentons, jusqu’à la mort, d’avoir à son sujet des croyances et des dogmes.


JE NE SUIS RIEN DU TOUT

Je cherche à m’accomplir, mais il y a toujours quelqu’un qui est plus fort que moi, qui est plus connu, un plus grand écrivain, un meilleur musicien. Et dans tout cela il y a concurrence, souffrance; il me faut flatter les gens; être hypocrite; il me faut faire toutes sortes de choses qui sont laides. Tout ceci entraîne de la souffrance. Je veux réussir et dans cette réussite, il y a plaisir, et en même temps je veux éviter la souffrance. Je dois me demander quelle est cette réussite, ce que je fais.

Le monde entier rampe devant le succès. Si j’ai de l’argent, un certain standing, un certain prestige, une certaine célébrité, si je suis quelqu’un, si je suis connu de ceux qui lisent les journaux, tout cela est très agréable; cela me donne un sentiment des plus satisfaisants. Mais enfin qu’est-ce que cela signifie? La réussite, est-ce que cela existe? L’accomplissement, et qu’est-ce que j’accomplis, et pourquoi est-ce que je veux m’accomplir? J’ai le désir de m’accomplir, d’être célèbre parce que, intérieurement, je ne suis rien du tout; je suis vide; je suis seul; je suis une pauvre créature et je me revêts des plumes de la célébrité parce qu’il se trouve que je possède une technique, un talent, je joue bien du violon, du piano, je sais manier la plume. Je m’évade de ce vide, de cette solitude, de cette éternelle activité égocentrique, de cet ennui, dans mes efforts pour m’accomplir parce que je me trouve posséder une petite technique. Cet accomplissement de soi est une évasion du fait de ce que je suis. Puis-je résoudre ce problème, le problème de ce que je suis, cette laideur, ce vide, cette activité égocentrique comportant des exigences et des névroses? Cette question résolue, cela m’est tout à fait égal d’être célèbre ou non, de m’accomplir ou non, je suis au-delà de toutes ces pauvretés. Et alors le plaisir, la pensée et la souffrance ont un sens tout différent, je les ai dépassés.


PAS DE DISCIPLES

« Je ne veux pas de disciples. Je parle sérieusement. »

« Un reporter, qui m’interviewait, trouvait que, dissoudre une organisation comptant des milliers et des milliers de membres, était un acte grandiose. Il disait: « Que ferez-vous ensuite, comment vivrez-vous? Personne ne vous suivra, les gens ne vous écouteront plus. » S’il y a seulement cinq personnes qui veuillent écouter, qui veuillent vivre, qui aient leurs faces tournées vers l’éternité, ce sera suffisant. A quoi cela peut-il servir d’avoir des milliers de gens qui ne comprennent pas, qui sont totalement embaumés dans leurs préjugés, qui ne veulent pas la chose neuve mais voudraient plutôt la traduire pour l’adapter à leurs stériles individualités? Parce que je suis libre, inconditionné, intégral, parce que je ne suis pas la vérité partielle, relative, mais la vérité totale qui est éternelle, je désire que ceux qui cherchent à me comprendre soient libres, et non qu’ils me suivent; qu’ils fassent de moi une cage qui deviendrait une religion, une secte. Ils devraient plutôt se libérer de toutes les peurs; de la peur de la religion; de la peur du salut; de la peur de la spiritualité; de la peur de l’amour; de la peur de la mort; de la peur même de la vie. » (Candles in the sun.)


ENTRETIEN: DOIS-JE TOUT LÂCHER?

Q: — J’ai quitté le monde de l’écrivain professionnel dont je faisais partie, dans le désir de mener une vie spirituelle. J’ai renoncé à tous mes appétits et à mes ambitions d’être célèbre, bien que j’eusse le talent nécessaire, et je suis venu vers vous espérant trouver, réaliser le principe suprême. J’ai vécu sous ce grand arbre, ce banyan, pendant cinq années maintenant et tout d’un coup je me sens morne, vidé, intérieurement seul et assez malheureux. Je m’éveille le matin pour m’apercevoir que je n’ai rien réalisé du tout, et que j’étais peut-être plus heureux il y a deux ans quand je nourrissais encore une forte ferveur religieuse. Maintenant il ne me reste aucune ferveur; ayant fait le sacrifice des choses de ce monde dans le but de trouver Dieu, je me trouve privé et de l’un et de l’autre. Je suis comme un fruit vidé. Qui blâmer — enseignements, vous, votre entourage — ou bien serait-ce que je ne suis pas doué pour tout ceci, que je n’ai pas trouvé la fissure dans le mur qui me permettra d’apercevoir le ciel? Ou bien toute ma recherche du commencement à la fin ne serait-elle qu’un mirage? Aurais-je mieux fait de n’avoir jamais pensé à la religion et d’en être resté aux aboutissements tangibles et quotidiens de ma vie d’autrefois? Ou me suis-je trompé, et quoi faire maintenant? Dois-je tout lâcher? Et si oui, pourquoi?

K: — Avez-vous le sentiment que de vivre sous ce banyan, ou sous n’importe quel autre arbre, est en train de vous détruire, de vous empêcher de voir, de comprendre. Vous laissez-vous détruire par cet environnement? Et si vous quittiez ce monde pour retourner à vos occupations d’avant — le monde des hommes de lettres, des choses courantes et quotidiennes de la vie — ne seriez-vous pas détruit, émoussé, vidé dans cet environnement-là et par les objets de cette vie-là? Ce processus de destruction vous pouvez l’observer partout, chez des gens qui sont à la poursuite du succès, quels que soient leurs occupations et leurs mobiles; vous le voyez détruisant le docteur, le politicien, le savant et l’artiste, mais existe-t-il un homme qui échappe à cette destruction?

Q: — Oui. Je vois bien que tous sont vidés de leur substance. Ils ont peut-être atteint la célébrité et la richesse, mais s’ils se regardent objectivement ils sont forcés de reconnaître qu’ils ne sont en fait qu’une façade prétentieuse d’actions, de paroles, de formules, de concepts, d’attitudes, de lieux communs, d’espoirs et de peurs. Sous tout cela, il n’y a que confusion, vide, vieillesse et l’amertume de l’échec.

K: — Et voyez-vous aussi que les gens religieux qui ont censément renoncé au monde s’y trouvent encore en réalité, parce que leur conduite est orientée par les mêmes ambitions, la même soif de s’accomplir, de devenir, de réaliser, d’atteindre, de saisir et de conserver? Les objets de cette pulsion sont dits spirituels et paraissent se distinguer des buts poursuivis par ceux qui sont attirés par le monde, mais ils ne s’en distinguent pas du tout parce que le sens, la pulsion se fait exactement selon le même mouvement. Ces gens religieux eux aussi sont pris au piège des formules, des idéaux, de leur imagination, de leurs expériences, de certitudes vagues qui ne sont que des croyances — et eux aussi sont superficiels, eux aussi vieillissent et s’enlaidissent. Donc le monde A qu’ils ont quitté est exactement le même que le monde B, le monde soi-disant spirituel. A est B, et B est A. Dans ce monde soi-disant spirituel vous vous laissez détruire exactement comme c’est le cas dans le monde de tous les jours. Eh bien, croyez-vous que cette destruction, que cette mort sont le fait de votre environnement ou de vous-même? Est-ce quelque chose qui vous est fait ou quelque chose que vous vous faites à vous-même?

Q: — J’ai pensé jusqu’ici que cette mort, cette destruction était due à mon entourage, mais maintenant que vous m’avez indiqué comment elle se produit dans tous les entourages, partout, et persiste même quand on change d’environnement, de A à B ou que l’on revienne de B à A, je commence à percevoir que cette destruction ne naît sûrement pas de l’environnement. Cette mort est de l'auto-destruction. C’est quelque chose que je m’inflige à moi-même. C’est moi qui en suis l’auteur, qui en suis responsable, et cela n’est dû en rien aux gens ni à mon milieu.

K: — C’est là la chose la plus importante à réaliser. Cette destruction vient de vous-même et de nul autre, ni de votre entourage, ni des gens, ni des événements ou des circonstances. Vous êtes responsable de votre propre destruction, de votre propre souffrance, de votre propre solitude, de vos humeurs, de votre superficialité et de votre vide. Quand vous vous en rendez compte ou bien vous tombez dans l’amertume ou l’insensibilité, vous disant à vous-même que tout va bien; ou bien encore vous tombez dans la névrose, oscillant sans cesse entre A et B, vous figurant qu’il existe une différence entre eux, ou bien encore vous vous mettez à boire ou à vous droguer comme le font tant de gens.

Q: — Tout cela maintenant je le comprends.

K: — Si c’est le cas vous allez renoncer à tout espoir de trouver une solution simplement en modifiant votre entourage extérieur, en allant de B à A, car vous comprendrez que A et B sont une seule et même chose; dans les deux cas il y a ce désir de réussir, d’atteindre, d’obtenir un plaisir ultime, qu’on lui donne le nom d’illumination, de Dieu, de vérité, d’amour, ou tout simplement un compte en banque fourni ou tout autre forme de sécurité.

Q: — Tout ceci je le vois, mais que faire? Je suis encore en train de mourir, de me détruire, je me sens encore vide, desséché, inutile. J’ai perdu tout ce que j’avais et je n’ai rien gagné en échange.

K: — Alors vous n'avez pas compris. En disant cela, en le sentant, vous parcourez encore la même route dont nous parlions — cette route d’accomplissement de soi, dans le monde A ou le monde B. Cette route est faite d’auto-destruction, elle est le chemin même de la mort. Avoir le sentiment que vous avez tout perdu et rien gagné en échange c’est le fait même de parcourir cette route, cette route est la destruction; elle est sa propre destination qui est suicide, frustration, solitude, immaturité. La question est donc maintenant: avez-vous véritablement tourné le dos à cette route?

Q: — Comment savoir si je lui ai tourné le dos ou non?

K: — Vous ne savez pas. Mais si vous voyez ce qu’elle est véritablement, cette route, non seulement à sa terminaison mais dès son commencement, terminaison et commencement qui sont une seule et même chose, alors il vous est impossible de la suivre. Il se peut que tout en voyant le danger qu’elle comporte vous vous y égariez passagèrement dans un moment d’inattention et que vous preniez conscience subitement de vous y trouver — mais voir la route et la désolation qui l’entoure c’est lui tourner le dos, et c’est la seule et unique action véritable. Ne dites pas: « Je ne comprends pas, il va falloir que je réfléchisse, il faut que je me mette au travail, que je m’exerce à la lucidité, que je découvre ce que c’est que d’être attentif, il me faut méditer, il me faut approfondir tout ceci », mais voyez que chaque mouvement en vue de réussite ou d’accomplissement ou de dépassement ou de dépendance dans la vie, c’est cette route même. Voir cette route c’est l’abandonner. Quand vous voyez un danger vous ne faites pas beaucoup d’histoires pour vous décider et savoir que faire. Si devant un danger immédiat et pressant vous dites: « Il faut méditer là-dessus, en prendre conscience, l’approfondir, le comprendre », vous êtes perdu, il est trop tard. Donc ce que vous avez à faire est simplement de voir cette route, ce qu’elle est, où elle conduit, quelle impression elle vous fait — et déjà vous allez prendre une autre direction.

C’est là ce que nous entendons quand nous parlons de prise de conscience, de lucidité. Nous entendons que l’on prenne conscience de la route, que l’on voie avec lucidité sa signification profonde, les milliers de mouvements différents de la vie qui tous font partie de cette route. Si vous faites des efforts pour voir où vous diriger sur « l’autre route », vous êtes tout de même encore sur la même vieille route.

Q: — Mais comment être sûr de voir ce qu'il convient de faire?

K: — Vous ne pouvez pas voir ce qu’il y a lieu de faire, vous pouvez seulement voir ce qu’il n’y a pas lieu de faire. La négation totale de cette voie c’est un nouveau commencement, une autre voie. Cette autre voie n’existe sur aucune carte, elle ne peut jamais être tracée sur aucune carte. Toute carte existante est une carte de la voie mauvaise, de la voie ancienne.

Tous ces extraits sont tirés des ouvrages de Krishnamurti
parus aux éditions « Courrier du Livre »,
et plus spécialement des Entretiens de Saanen.


Notes et références

  1. Righteousness is a process of self-enclosure.
  2. You can always become righteous.
  3. Righteous.
  4. Righteous.
  5. Virtue is not righteousness.
  6. The righteous man.


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