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T.K.V. Desikachar

KRISHNAMURTI ET LE YOGA

Extrait du n° 38 de la revue Info-Yoga (Juin-Juillet-Aôut-Septembre 2002).


Le 21 février 1991, T.K.V. Desikachar fit un discours à la Société Théosophique à Adyar (Madras) dont le sujet était « J. Krishnamurti et le Yoga ». Cette conférence eut lieu sous les auspices de l’Ecole de Sagesse et sur l’invitation du Professeur Ravi Ravindra, directeur de l’établissement. Dans son exposé, Sri T.K.V. Desikachar fait, pour la première fois, le récit détaillé de sa relation unique pendant plus de vingt ans avec Krishnamurti. Depuis leur première rencontre en décembre 1965 lorsqu’il guida Krishnamurti dans sa pratique de postures (âsana), il brosse les facettes de sa personnalité. Il les découvrit au fil des ans. Elles lui firent croire que si Krishnamurti ne parlait pas du yoga, il était le yoga. La qualité de vie et d’action de Krishnamurti représente les niveaux supérieurs du yoga. Nous reproduisons quelques extraits de la conférence.

MA RENCONTRE AVEC
KRISHNAMURTI

Il ne m'est pas facile de parler du yoga et de Krishnamurti. Je ne savais rien de lui quand j'etais étudiant, de même lors de notre première rencontre à Madras. Bien que n'étant pas originaire de Madras, j'avais entendu parler de la Société Théosophique et un membre de ma famille m'avait parlé de Krishnamurti. Ces propos n'avaient pas trop d'importance pour moi. Je pensais qu'il n'était qu'un vieux professeur de philosophie dans une faculté. Cependant lorsque je suis arrivé à Madras, des amis occidentaux me parlèrent de lui. Je ne savais pas qu'il habitait tout près de chez moi.

Ensuite, les événements prirent une autre tournure. Il se trouva que Krishnamurti voulait rencontrer mon père. Mon père nous emmena, mon frère et moi, pour rencontrer Krishnamurti dans un très bel endroit, le Vasant Vihar. A notre arrivée, Krishnamurti attendait en bas et manifesta un vif désir de recevoir mon père. C'était la première fois que je rencontrais Krishnamurti. Il voulait que nous lui montrions notre pratique des postures (âsanas). Mon père nous dit: faites des âsanas ». C'était en décembre 1965. Obéissant, nous pratiquâmes des postures. Au bout d'une vingtaine de minutes, Krishnamurti dit « Je veux apprendre le yoga avec vous ». Il le dit à mon père très lentement et clairement parce que mon père ne parlait pas très bien l'anglais. Mon père répondit « nous allons y réfléchir ». Puis, nous rentrâmes chez nous. Le lendemain, son secrétaire Alain Naudé arrive chez nous, un petit appartement à Gopalapuram, en disant que Krishnamurti aimerait savoir quand il pouvait commencer ses leçons. A ce moment, mon père me demanda d'aller enseigner le yoga à Krishnamurti.


LE YOGA EN TANT QUE QUALITÉ

A cette époque, j'étudiais le yoga mais je savais peu de choses. Je n'avais commencé à m'y intéresser que depuis quatre ans et pratiquais quelques âsanas. Mon père répondit au secrétaire de Krishnamurti: Mon fils lui apprendra . Le lendemain, j'allais donc au Vasant Vihar à 7 heures du matin. Lorsque j'arrivais, il se tenait sous le portique, prêt à me recevoir. J'étais étonné qu'il soit sorti pour m'accueillir. Depuis la veille je m'étais renseigné sur lui. J'avais également assisté à l'une de ses conférences, pour le connaître davantage. Je découvris quelque chose, dont je vais vous parler. Il s'agit de ce que le yoga est pour Krishnamurti. Le yoga signifie deux choses: la qualité de vie et la qualité d'action. C'est ce qui est enseigné en sanskrit sur le yoga.

Je ne peux pas développer son enseignement parce que Krishnamurti ne suggéra jamais que je m'y intéresse. Une de ses grandes qualités était de toujours insister sur le fait que je devais tout apprendre de mon professeur. Par conséquent, je connais très peu son enseignement. Par contre, lui, je le connais. Notre relation amicale, où je jouais le rôle de petit professeur, m'a beaucoup appris sur le yoga. Je veux simplement dire que sa qualité d'être et d'action représente pour moi les niveaux supérieurs du yoga.


L’ÉLÈVE KRISHNAMURTI

La première chose qui m'impressionna était sa foi (shraddha), sa sincérité. Avant que je ne devienne son professeur, méritais-je même ce nom? Disons plutôt quelqu'un qui lui transmettait l'enseignement de mon père. Il pratiquait des âsanas depuis plusieurs années déjà quand il décida de suivre des cours avec moi. Je n'avais pas affaire à un débutant. J'enseignais le yoga à quelqu'un qui le pratiquait déjà avant ma naissance!

Le premier jour, après avoir observé sa pratique personnelle, je lui dis: Sir, je vois quelle est votre pratique, je voudrais en parler avec mon professeur pour qu'il me donne ses instructions. Je reviendrai demain. » Il fut d'accord. J'allais ensuite expliquer sa pratique de yoga à mon père qui me donna des instructions. La première instruction était qu'il cesse tout ce qu'il faisait! Je devais ensuite lui enseigner quelque chose de totalement différent. Je retournai le lendemain et lui dis: " Sir, vous devez cesser de pratiquer comme vous le faites jusqu'à présent et je vous enseignerai ce que mon père m'a demandé de vous apprendre.


QUALITÉ D’ÊTRE

Je pratique le chant védique depuis trente ans et si quelqu'un me disait: votre façon de pratiquer le chant védique est fausse, votre prononciation est pleine d'erreurs. » Je me révolterais. Mais Krishnamurti répondit simplement: je ferai tout ce que votre père enseigne. » Tous les détails techniques étaient complètement différents de ce que je l'avais vu faire la veille et éloignés de ses habitudes. Au bout de deux jours, j'ai vu cet homme pratiquer ce que je lui enseignais comme s'il le faisait depuis plusieurs années. Il ne restait plus aucune trace du yoga précédent! Il faut bien comprendre ce point. C'est comme si je voulais changer mon accent en anglais, c'est très facile de dire que je peux le changer mais très rapidement, l'ancien accent revient! En ce qui le concerne, sa première façon de pratiquer n'apparut pas dans son yoga. C'était exactement comme s'il avait été notre élève depuis des années! Cette capacité d'être totalement présent, d'effacer tout ce qu'il savait et avait appris est extraordinaire. Cette attitude est un exemple de la qualité d'être. La possibilité d'être totalement présent là où vous êtes.

Je devais très souvent suggérer qu'il change sa pratique. Il avait soixante-huit ans, soixante-dix, puis plus de quatre-vingts ans. Je le voyais tous les ans, fidèlement. Chaque fois que je suggérais des changements il les acceptait sans hésitation. Cette foi totale dans le professeur, la faculté de s'adapter immédiatement à une nouvelle situation et de le faire si bien, comme s'il l'avait toujours fait n'est pas facile et d'autant moins pour une personne âgée.

Une fois, je me souviens qu'un médecin renommé accompagnait Krishnamurti. Cette personne n'était pas sûre que les exercices respiratoires que pratiquait Krishnamurti lui convenaient. Il voulait donc me demander pourquoi j'enseignais ce yoga à Krishnamurti. Je lui dis:

« Docteur! Je ne lui ai pas proposé de lui apprendre le yoga, il voulait que nous lui enseignions. Krishnamurti doit décider par lui-même s'il veut pratiquer le yoga.  Je me tournai ensuite vers Krishnamurti qui était avec moi et lui demandai: Sir, voulez-vous continuer votre pratique et y a-t-il des éléments que vous souhaitez changer?  Il répondit,

« je ne veux exclusivement pratiquer que ce que vous m'enseignez. » Je répondis alors au médecin: à vous, maintenant, d'en discuter avec lui. » Que j'aie été son maître ou non, il acceptait l'enseignement de celui qu'il considérait comme son professeur avec une totale sincérité.


QUALITÉ D’ACTION

Cette sincérité ne se limitait pas à sa pratique du yoga. J'ai eu l'occasion de le rencontrer à Madras, en Europe, en Angleterre dans maintes situations différentes. Nous avons même vécu dans le même immeuble. Il m'a beaucoup appris.

Voici un exemple intéressant: En Inde, les brahmines n'ont pas l'habitude de nettoyer les toilettes. Nous le faisons à présent parce que nous n'avons plus de domestiques. Autrefois, il existait une porte spéciale par où venait la femme de ménage pour laver les toilettes. Nous sommes donc habitués à laisser les autres les nettoyer. En Suisse, où j'habitais le même immeuble que Krishnamurti, il y avait un cuisinier et plusieurs bonnes. Un jour, je rendis visite à Krishnamurti dans son appartement. Je fus abasourdi de le voir nettoyer la salle de bains. Il prit beaucoup de temps pour s'acquitter de cette tâche. Quand il en sortit, elle était impeccable. Je lui demandai:  Pourquoi faites-vous cela? Il y a des bonnes pour faire ce travail. Il me répondit:  Sir, ici les salles de bains sont si propres. Je ne veux pas la laisser sale, je veux la laisser aussi propre que je l'ai trouvée. » C'est cela que j'appelle la qualité de l'action.

J'ai vu son bureau. Chaque objet, le stylo, la montre, les livres, tout était à sa place. Même le tapis était toujours disposé de la même façon. Il allait jusqu'à observer et aplatir le moindre pli sur une serviette. Il remarquait les petits détails auxquels, à son âge, il n'aurait pas dû faire attention et auxquels on ne souhaitait pas qu'il prête attention. Lorsque j'enseignais, je lui demandais de s'asseoir le premier. C'est une marque de respect pour les personnes âgées. « Sir, vous devez vous asseoir, je ne m'assiérais qu'après vous. » « Non, je ne m'assiérais pas si vous ne vous asseyez pas. Vous êtes mon professeur maintenant. » Il me poussait pratiquement pour me faire asseoir sur un siège particulier qu'il avait arrangé et il ne s'asseyait qu'ensuite.

Je dois ajouter un détail au sujet de sa qualité d'action. Lorsqu'il apprit que mon père m'enseignait le yoga et qu'il avait dépassé quatre-vingt-cinq ans, il s'inquiéta pour mon éducation. Il se demandait si j'aurais le temps d'étudier avec mon père parce que je devais enseigner, gagner ma vie et ensuite étudier. Alors, un jour que nous nous promenions ensemble à Gstaad, il dit: j'ai réfléchi. Votre père est très âgé (mon père était beaucoup plus vieux que Krishnamurti) et il n'y a pas de temps à perdre. Je vais me débrouiller pour vous trouver une bourse. Je veux que votre père puisse vous enseigner tout ce qu'il sait, et que vous n'ayez pas de souci de travail, de finances, d'exigences domestiques. C'est pourquoi je vais vous offrir une bourse. »

A cette époque, la fondation Krishnamurti avait elle-même des difficultés financières, mais cela ne l'inquiétait pas. Je lui dis: vous me faites cette proposition alors que vous avez vous-même des problèmes?  « Cela n'a pas d'importance, même si je dois vendre ma chemise, je le ferai pour être sûr que vous appreniez. » Bien entendu, je n'ai pas accepté cette offre. Mais le fait même qu'il l'ait faite! Il n'était pas concerné par son propre enseignement. Il voulait que mon père m'enseigne tout avant de mourir. Il était si empressé!

J'ai voyagé avec lui dans sa très belle voiture. Je m'asseyais à côté de lui, il conduisait et nous emmenait déjeuner, quelquefois à cinquante ou soixante kilomètres, dans un endroit choisi. J'aimais le regarder conduire et admirais son respect des autres conducteurs, du code de la route et sa façon de changer de vitesse.

Un jour, nous nous apprêtions à faire une promenade quand il remarqua que son hôtesse avait mal garé sa voiture. Il lui proposa de la lui garer. Alors qu'il faisait marche arrière, il frôla un arbre et fit une légère égratignure sur la voiture. La propriétaire la remarqua à peine, mais je n'ai jamais vu un homme tant souffrir. Krishnamurti était si choqué, si triste! Il s'excusa auprès de son hôtesse et s'arrangea pour que la voiture soit immédiatement réparée.


NE SOIS PAS UN AUTRE SINGE !

De temps en temps nous parlions d'autres choses que d'enseignement, la famille, la politique. Parfois, il répondait par de simples citations. En voici une que je souhaite vous livrer. Un jour il me dit: ne sois pas un autre singe!  C'est une remarque que je n'oublierai jamais! C'était en 1967, il tenait ma main en la disant. C'est un sûtra fantastique. A vrai dire, ce sûtra peut se rapporter à ma vie tout entière! Je n'oublie jamais ce qu'il m'a dit. Devrais-je être un autre singe? Un autre jour, il dit que si quelqu'un disait la vérité, devrait-on la dire? Si quelqu'un mentait, devrait-on s'en préoccuper?


MANGER EN MANGEANT

Parfois, lorsque nous mangeons, nous parlons de divers autres sujets. Un jour, dans cette situation, il dit « manger en mangeant. » C'est une grande qualité. Chez nous je dis toujours: Lorsque nous mangeons, mangeons d'abord et parlons ensuite, ou parlons d'abord et mangeons ensuite. Le yoga ne parle pas de faire deux choses en même temps. » Cet enseignement très important fut donné d'une façon très simple. Il n'y a pas longtemps, l'une de mes amies alla au restaurant et un homme commença à l'importuner. Elle quitta le restaurant furieuse et fut dérangée pendant deux jours. Lorsqu'elle vint me voir, je lui dis: manges, quand tu manges. Mets-toi en colère quand tu es en colère. Tu étais en colère en mangeant; c'est pour cela que tu as été malade. 

J'ai trouvé en Krishnamurti tant de facettes différentes que même s'il ne parlait pas du yoga, il était le yoga. J'ai eu la chance de le rencontrer et de vivre près de lui, grâce à mon père. J'ai beaucoup appris sur ce que l'on ressent quand on vit en état de yoga.

© KYMD n° 4 juillet 1993. p. 17.  


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