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Roger Maria

LES DEUX LIBERTÉ

Planète 19 Décembre 1970, par Collectif


Une exploration critique pour un art de vivre Que choisir entre l’action sociale et l'action de vie intérieure?

VOUS avez quelque chose à dire à vos semblables? On vous écoute. Mais surtout ne demandez pas d’être écouté; encore moins d’être appelé « maître ». Semez, c’est déjà beaucoup. Ne cherchez pas à récolter. La moisson ne saurait vous appartenir. Pas plus qu’au soleil et à la pluie, dont l’apport est pourtant décisif pour les fructueuses germinations.

Voilà ce que l’on a envie de dire à Krishnamurti et à quelques autres dispensateurs de lumière de notre temps et même du lointain passé. L’avantage, avec Krishnamurti, c’est que cette liberté d’esprit fait exactement partie de son enseignement [1], qu’il refuse d’avoir des disciples et de constituer une école.

Ni philosophe, ni penseur religieux, Krishnamurti ne saurait être considéré que comme l’occasion d’un éveil disponible, comme un ferment au plus secret de cette difficile préparation qu’est l’art de vivre. Il déconcerte en le faisant exprès et reste naturel comme le jour qui se lève, de façon à aider qui veut l’être sans se substituer jamais à l’effort que chacun de nous doit faire sur lui-même pour s’épanouir en toute saine réalité, alors que tant de voiles s’interposent entre nous et la vie authentique. Krishnamurti explique, depuis une quarantaine d’années, sa façon de comprendre nos problèmes. Il le fait en homme librement seul, volontairement sans attache d’organisation. On sait qu’à l’aube de sa jeunesse, toute une opération Barnum fut montée artificiellement pour faire de lui un nouveau Messie, le grand missionné du XXe siècle. Il eut le courage de balayer, sans la plus petite compromission, tout l’appareil truqué dressé pour le culte de sa personnalité et de proclamer, d’une voix douce et ferme, que dogmes, rituels et bureaucraties religieuses n’étaient propres qu’à forger de nouvelles chaînes s’ajoutant à tant d’autres déjà accablantes pour notre marche en avant, et que la secte que l’on voulait fonder autour de son nom ne serait qu’une entrave supplémentaire à la vraie libération.

Et Krishnamurti parcourut le monde jusqu’à maintenant pour dire et répéter des paroles dures et simples éclairant les voies de cette vraie libération.

Il ne prêche ni n’endoctrine; il ne demande pas que l’on s’incline devant ses messages; au terme de ses brefs exposés, il s’offre toujours aux questions de ses auditeurs; ses réponses semblent souvent prendre un biais plutôt que d’entrer dans les préoccupations de ses interlocuteurs; il tend le plus souvent à opposer une autre question à la question posée, du genre: Mais pourquoi vous posez-vous, me posez-vous cette question? Et d’un mot vif, non sans humour, il détruit joyeusement, jusqu’à la racine, le mobile caché de l’interrogation, provoquant plus sûrement la réflexion utile que s’il eût apporté une réponse de style classique.

Mais Krishnamurti, s’il déploie une sorte d’offensive multiforme et très efficace pour permettre à l’homme de se libérer intérieurement, de se déconditionner par rapport aux déformations qui nous menacent surtout du fait de la vie sociale, veut ignorer qu’il appartient aux hommes, par leur action collective, d’intervenir consciemment pour se libérer aussi des aliénations qui découlent non pas de la vie sociale en tant que telle, mais de tel ou tel type de société dont l’existence ou la persistance n’est nullement fatale.

De plus, laisser penser qu’il y aurait contradiction entre la libération de soi et la libération de son pays ou de l’humanité relève d’un irréalisme qui mutile l’homme de notre époque.

C’est dans cet esprit que nous voudrions tenter de méditer comme à haute voix, en une exploration dialoguée de ce champ où se rejoignent les deux libertés, jamais séparées, jamais séparables.

Chemin faisant, nous serons amenés à confronter la pensée de Krishnamurti et divers aspects d’une recherche illimitée dont le caractère commun est que si recherche elle se veut exclusivement, elle se perd dans la spéculation intellectuelle stérile. Autrement dit, « le vent se lève, il faut tenter de vivre » (Paul Valéry), et c’est la fraîcheur même de la vie, ses exigences d’expérience indéfiniment renouvelée en elle-même, qui commandent l’intérêt que nous pouvons accorder à l’apport krishnamurtien.

(Nous aurions pu amorcer ce dialogue en partant de n’importe quelle causerie ou texte de Krishnamurti, et de n’importe quelle époque de son enseignement, car il fait preuve d’une très dynamique continuité, réserve faite pour la coloration particulière hindoue de ses uvres du début; mais nous avons préféré nous en tenir à la lecture critique de quelques dizaines de pages d’un ouvrage parmi tant d’autres, qui réunit le texte d’entretiens avec lui organisés à Saanen en 1961 et 1962 et qui nous paraissent particulièrement stimulants.)


NE PAS CHERCHER LA SÉCURITÉ

Que dit Krishnamurti? Par exemple, ceci: Voir les choses telles qu'elles sont libère l’esprit ».

Cette connaissance de la réalité telle qu’elle est, sans addition artificielle, est, en effet, la condition de tout comportement juste dans la vie. Mieux vaut une vérité douloureuse qu’un mensonge agréable, car il vient toujours un moment où les faits, qui sont têtus, comme a dit Lénine, prennent leur revanche et s’imposent de façon consciente, normale. Oui, la vérité en elle-même est déjà révolutionnaire (c’est le très important marxiste italien Antonio Gramsci, fondateur, avec Palmiro Togliatti, du Parti communiste italien, qui a formulé cette simple et explosive vérité et c’est à dessein que je me réfère à lui ainsi qu’à Lénine); oui, selon le propos de Krishnamurti, la vérité est l’exigence première de toute libération de l’esprit.

Krishnamurti a commencé le premier entretien de cette série en expliquant pourquoi et comment il fallait « être sérieux »: « Si nous pouvons comprendre tous les événements extérieurs, non pas en détail, mais en saisissant leur totalité, en les regardant d’un œil non prévenu, sans éprouver de crainte, sans chercher une sécurité, sans nous abriter derrière nos théories préférées, nos espoirs et nos illusions, alors le mouvement intérieur acquiert une nouvelle signification. Être ce mouvement intérieur qui a compris l’extérieur, c’est cela que j’appelle être sérieux. »

Il faudrait toute une vie pour méditer activement sur une parole aussi riche de substance. Nous sommes là devant un diamant de la pensée krishnamurtienne. Mais justement, il faut bien se garder de méditer au sens trop courant du terme sur un tel propos qui n’a rien de  contemplatif ».

« Ne pas chercher une sécurité c’est aller à l’encontre de tout le courant de notre éducation qui nous voile la vision claire des choses en nous conditionnant par rapport à des nécessités qui peuvent nous être étrangères.

Au fond de tout cela, il y a la peur », dit plus loin Krishnamurti. En réalité, il s’agit plus de la peur que nous fabriquent forces sociales hostiles et religions et morales correspondantes que de la peur admissible que l’on pourrait éprouver devant des manifestations redoutables. « On » veut nous faire peur. Mais nous sommes libres de dire non, de refuser notre peur à ceux qui guettent notre défaillance pour l’exploiter contre notre propre intérêt.

C’est parce que nous sommes séparés de la réalité extérieure, parce que la réalité extérieure précisément est extérieure, au lieu que nous la connaissions concrètement, au lieu que nous lui soyons comme intégré, c’est en raison de cette rupture d’équilibre, de cette rupture d’unité que nous nous sentons déchirés.

Loi sûre, toute simple, d’une richesse illimitée, « être ce mouvement intérieur qui a compris l’extérieur », il n’y a pas d’autre règle par laquelle faire passer le courant de sa propre vie. Il faut « être Cela », telle est la voie vivante, la suprême expérience. Le reste est creux, pauvre — et bavardage embrumé. La clarté de vivre tient à cette identification rigoureuse, palpable, proche comme un parfum d’été, c’est-à-dire naissant de plantes enracinées vibrant au soleil. C’est à la seconde d’or où il n’y a plus deux: cet air embaumé et moi-même, mais splendeur unique, que la vie réelle se vit — à travers soi, par vous qui lisez ces lignes; et c’est possible.

Tout ce qui rompt l’unité d’être n’est que la mort au sens cadavérique du terme. Tout ce qui fait l’un sans partage accorde au suprême la splendeur d’être, en dehors de toute notion de mort vulgaire, car vie et mort ne sont que deux faces triomphantes de l’instant aigu, éternellement renouvelé, intensément intemporel.

Répétons ces neuf mots ordinaires: « Être ce mouvement intérieur qui a compris l’extérieur »; non pas le comprendre, mais l’être; alors il n’y a plus d’intérieur ni d’extérieur, le nœud des contradictions est tranché, la houle de vivre se déferle indéfiniment par l’océan cosmique...

...Cela dit, « il faut tenter de vivre » en ce monde rugueux, avec ses proches et pas seulement avec soi-même, avec les autres (— Mais toi qui dis cela, tu es aussi « l’autre »...), dans une société donnée, à une époque nettement caractérisée, dans des rapports tissés par l’histoire non sacrée, mais transformables, — ou ce qu’alors tu ne fais pas, tu le fais pire. Donc sache ce qu’il faut savoir, deviens celui que tu dois être — avec les autres.


D'UNE LIBERTÉ À L'AUTRE

«  Ainsi, notre vrai problème est de démolir tout cela, non dans le monde extérieur, ce serait impossible, car le processus historique continue et nous ne pouvons pas empêcher les politiciens de déclencher des guerres. Il y aura probablement des guerres; si ce n’est ici, peut-être dans quelque pays pauvre et malheureux: nous ne pouvons pas les empêcher. Mais nous pouvons, je pense, démolir en nous-mêmes toutes les stupidités que la société a construites en nous. Cette destruction est un état de création. Ce qui est créateur est toujours destructeur. »

Si nous devons détruire intérieurement « toutes les stupidités que la société a construites en nous » — et il faut procéder à cette joyeuse et dynamique démolition sans une seconde de retard, et même à chaque seconde qui naît et meurt — il n’y a pas de contradiction à tenter d’atteindre le mal à sa source, c’est-à-dire à travers les forces constitutives d’un certain type de société qui introduit insidieusement en nous des matériaux contraires à notre nature réelle, à notre intérêt. Par exemple (il faut toujours donner des exemples, on sort ainsi des jeux abstraits), si une société repose sur la propriété privée des biens sociaux, donc sur la course au profit, donc sur l’âpreté possessive [2], comment veut-on qu’elle ne multiplie pas tout naturellement en des millions d’hommes, dès l’enfance, des notions et réflexes qu’on peut dire inhumains, créant et recréant sans cesse l’hypocrisie morale, le camouflage par les religions de la vérité nue: l’argent et le pouvoir de l’argent pèsent d’un poids énorme en définitive. Entendons-nous bien: lorsque l’argent s’identifie au travail, le mal est limité, mais lorsqu’il provient de l’exploitation du travail d’autrui et qu’il s’accumule et qu’il prend des proportions monstrueuses, les quelques hommes ou groupes d’hommes qui ont le contrôle du système à un haut niveau ne doivent pas du tout être mis en cause parce qu’ils sont riches, facteur secondaire, mais parce qu’ils acquièrent, par la concentration des biens — de nos biens à tous — entre quelques mains, une puissance sociale démesurée. Or cette puissance n’est pas en dehors de nous et nous ne sommes pas en dehors d’elle: c’est elle qui fait, en fin de compte, qu’il y a des guerres, de la misère.

Un seul exemple, relativement récent: Cuba s’est libéré de l’emprise de la dictature non pas seulement de Batista, ce domestique soudoyé, mais des maîtres de ce domestique et de sa police: l’United Fruit, trust-roi de la canne à sucre, et plus généralement certains groupes financiers américains. Il va de soi que, lorsque ces trusts détenaient le pouvoir de fait, ils ne pouvaient s’y maintenir qu’en favorisant la diffusion dans l’esprit de chaque Cubain de tout un conditionnement psychologique et politique propre à le maintenir dans la passivité, dans l’acceptation de  l’ordre établi . Il pouvait toujours y avoir là-bas des « krishnamutistes » détruisant intelligemment en eux « les stupidités que la société y avait construites mais ils n’ont plus à le faire, car la machine infernale à esclavagiser les gens a totalement été démolie.

Je sais, je sais ce que les beaux esprits ont l’habitude d’objecter alors: — C’est vrai, mais ce qu’on a mis à la place ne vaut pas mieux et ce sont d’autres stupidités qu’une autre société fabrique dans les esprits.

C’est proprement... stupide.

On peut lire tous les témoignages d’hommes de toutes tendances sur Cuba avant la révolution castriste et après seule comparaison équitable et on ne peut qu’être frappé par les grands progrès accomplis en très peu de temps, et cela pour les neuf dixièmes de la population, pour les plus accablés par la misère, pour les plus humiliés.

Ce n’est pas dans cette revue dont ce n’est pas l’objet qu’il y a lieu d’entrer dans les détails sur ces questions; je cite seulement un exemple sensible à tout le monde pour montrer le solide pont qui traverse logiquement, sainement, le fleuve de la liberté entre ses deux rives dialectiques: la liberté intérieure et la liberté dans la société.

Non, « le processus historique » ne se déroule pas en dehors des hommes, en dehors de vous et de moi, en dehors de Krishnamurti lui-même, et si nous l’oublions, alors le mouvement de l’histoire se fait contre nous.

Non, il n’est pas juste de dire que « nous ne pouvons pas empêcher les politiciens de déclencher des guerres », car c’est, au contraire, une des grandes nouveautés de notre temps qu’un nombre grandissant d’hommes à travers le monde est désormais en mesure, soit spontanément, de faire de très efficaces pressions dans les périodes de crises pour empêcher les maniaques de la guerre froide, de la tension jusqu’au bord du gouffre, de nous conduire jusqu’à la catastrophe elle-même.

Là encore, un exemple, même rappelé schématiquement, vaut mieux qu’une vue générale: lors de la crise des Caraïbes, à l’automne 1962, chacun a compris que le monde a failli être entraîné dans l’apocalypse d’une guerre atomique. Le Pentagone et les services spéciaux américains y poussaient, appuyés, actionnés par les énormes intérêts financiers dont ils ne sont que les instruments. Pourtant, il n’y eut pas de guerre. Et ce retournement positif d’une situation tendue à craquer ne fut pas dû seulement à l’action convergente de trois hommes raisonnables et réalistes: le président Kennedy, Khrouchtchev et le pape Jean XXIII, mais au fait que chacun d’eux s’est trouvé devant une multitude d’informations en provenance des quatre coins du monde confirmant que les peuples ne comprenaient pas, n’approuvaient pas, rejetaient l’orientation des événements vers le conflit armé.

L’erreur serait de croire que cette pression mondiale s’est faite toute seule, « comme ça », par le simple jeu des bons sentiments. Non pas: en quelques jours furent collectés, en quelque sorte, et comme concentrés qualitativement, d’innombrables efforts obscurs additionnés dans toute la période antérieure dans chaque pays.

C’est reculer pour mieux sauter? Au mieux, cette vue pessimiste (encore une de ces « stupidités » qu’on introduit artificiellement en nous pour nous rendre dociles aux desseins des bellicistes incorrigibles) ne peut être considérée, par tout esprit normalement constitué, que comme un stimulant: — Vous voulez dire que certainement ils vont recommencer? Sans aucun doute! Mais nous aussi! Et, s’il n’y avait qu’une chance sur cent d’empêcher la prochaine crise mondiale de dégénérer en conflit armé, il resterait juste de ne pas s’avilir dans la résignation, de lutter pour la paix — tout en se voulant intemporel à l’instant de respirer un bouquet de jasmin ou d’entendre l’Adagio pour instruments à corde et orgue d’Albinoni ou d’offrir un jouet à un enfant.

Je « fais-de-la-politique  en m’exprimant comme je viens de le faire dans les réflexions qui précèdent? Moi pas, mais Krishnamurti oui, lorsqu’il dit qu’ « il y aura probablement des guerres... et que nous ne pourrons pas les empêcher ». Je dirai, en style familier, que « ce n’est pas moi qui ai commencé ». Ensuite que la politique ne m’intéresse pas. Si, si, je vous assure que je ne me force pas pour écrire cela. Je veux dire que ce qui m’intéresse, ce sont les hommes et leur dignité et leur liberté, et je me refuse à distinguer la mienne de la leur. N’êtes-vous pas ainsi faits, amis lecteurs, que si un homme est humilié, victime de l’injustice, vous en ressentez l’outrage? Est-ce là de la politique? Et si vous pouvez y faire quelque chose, avez-vous le devoir de le faire? Et si ce qu’il faut faire ne peut l’être qu’en s’y mettant à plusieurs, allez-vous pleurnicher que c’est une atteinte à votre liberté?

Encore une fois, d’une liberté à l’autre, la vie circule dans toute sa force exigeante et c’est très bien ainsi.


RECOMMENCER L'OPÉRATION DESTRUCTRICE

Encore de Krishnamurti, quelques pages plus loin: « Il faut être complètement dénudé pour savoir, et les bêtises que l'homme a échafaudées au sujet de Dieu doivent être brûlées. »

Ce propos équivaut à une fantastique et bienfaisante charge de dynamite. Si vous voulez construire un barrage, générateur de force au service de l’homme, il faut d’abord détruire l’obstacle. Comme le dit supérieurement et avec une simplicité offensive Krishnamurti dans le texte cité plus haut: « Cette destruction est un état de création. Ce qui est créateur est toujours destructeur. »

Il vient toujours un temps où, sur le plan disons intérieur aussi bien que dans la société, des accumulations de déchets empêchent tout pas en avant. Il faut donc éliminer aussi bien de vieilles institutions parasitaires que leur reflet en nous — ou le reflet en nous de ces reflets idéologiques des formes vétustes que sont des idéologies dépassées, des religions sclérosées.

Or, qu’y a-t-il de pire, dans ce bric-à-brac des choses mortes ou moribondes, qu’un dogme, une croyance? Une connaissance scientifique, au contraire, relève d’un principe en perpétuel renouvellement, une connaissance meilleure remplaçant, de génération en génération de savants, une connaissance qui se révèle à l’expérience, en laboratoire, comme erronée ou incomplète. C’est autre chose de savoir si les hommes de science se comportent tous, à l’égard de leur spécialité, selon cet esprit ouvert, mieux: honnêtement révolutionnaire.

Mais, avec un homme installé sur un dogme ou l’esprit barricadé dans une croyance, l’affaire est réglée: lui, il ne bouge plus, il sait. Un Louis de Broglie est capable, avec une invincible jeunesse d’esprit, lui qui sait tout dans sa discipline, de se montrer modeste et de rectifier ses théories passées, parce qu’il ne cesse de soumettre ses recherches et ses théories au crible du travail expérimental, l’esprit critique toujours en éveil. Il avance tranquillement sur la part de chemin qui lui est impartie et « passe le flambeau » aux équipes suivantes, à de jeunes chercheurs qui prolongent ses efforts. Mais les hommes qui se réfèrent à des dogmes, à des croyances sont bloqués, ce qui ne serait pas grave si, par-dessus le marché, comme le montre l’histoire de toutes les religions et sectes, ils n’entreprenaient pas de bloquer les autres, des sociétés entières par le fer et par le bûcher, si on les laisse faire.

Et c’est vrai que la première opération a accomplir pour « ne pas se laisser faire » par les forcenés du dogme et de la croyance consiste à s’examiner pour déceler en soi tout dépôt frauduleux, toute trace d’influence de ce poison paralysant. Mais attention, il y a péril, car il ne faut pas oublier que les pires inepties peuvent s’être introduites dans l’esprit sous des dehors impressionnants d’élévation spirituelle apparente, d’émotion poétique ou de grandeur d’âme. Raison de plus — revenons à Krishnamurti pour se « dénuder » complètement — strip-tease psychologique mêlé de passion et de sérénité — et se rendre ainsi tout autre, libre, transparent, disponible pour devenir adéquat à ce qui est dans sa totalité et dans son incessant mouvement. Et si l’on peut comparer le réel-un à quelque « train d’ondes », alors la métamorphose créatrice équivaut à se sentir un récepteur tellement enrichi intérieurement qu’il ne reste plus qu’à se vérifier en émetteur. Mais, là encore, il y faut le contrôle des autres, car on peut se mystifier soi-même sur son état. Être émetteur? Bon. Mais si personne ne reçoit?

Quant aux « bêtises qui doivent être brûlées », la notion de Dieu, qui certes bat tous les records (si je puis me permettre cette expression), n’en a pas l’exclusivité. Nous vivons dans un monde qui nous impose, sans même qu’on y prenne garde, un écrasant encombrement mental dans tous les domaines [3]. Il faut « brûler » tout cela, tantôt d’un seul coup — cependant nous ne sommes pas ouverts qu’à la réalité, mais aussi « à tous les vents » —, tantôt à petit feu, car la tendance à « l’échafaudage des bêtises » est d’une puissance extraordinaire. Autrement dit, ça recommence. Alors, il faut continuellement recommencer l’opération destructrice, armé de hardiesse, avec une patience souriante, disons même: à chaque seconde qui passe.

Et si les choses sérieuses se faisaient pour ainsi dire seconde après seconde, sans fin? Et s’il n’y avait rien de décourageant dans cet incessant mouvement? N’est-ce pas plutôt exaltant?

Notes et références

  1. Je sais: Krishnamurti n'aime guère ce mot, qui ne correspond pas à ce qu’il fait. Pourtant, faute de mieux...
  2. Toute l'œuvre de Balzac, avec quel génie, montre la destruction des êtres par « la toute puissante pièce de cent sous » (La Cousine Bette). Qui a prêté attention, entre tant d'autres à ce jugement terrible, à longue portée, énoncé incidemment par Balzac dans « La duchesse de Langeais »: « La religion est le lien des principes conservateurs qui permettent aux riches de vivre tranquilles, la religion est intimement liée à la propriété »?
  3. Particulièrement: conformisme social, harcèlement quotidien de la grande presse, publicité commerciale mensongère, vieilles coutumes tribales (par exemple: les grotesques enterrements « bien de chez nous »), tabous sexuels, respect du corps médical (ou des guérisseurs, sic), mauvaises habitudes alimentaires, magie puérile du vocabulaire spiritualiste, gémissements de pleureuses devant les progrès scientifiques et techniques, snobisme devant les formes d’art nouvelles (parce qu’elles sont « nouvelles »), préjugés racistes, etc.


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