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Roger-Luc Mary

KRISHNAMURTI :
À PROPOS DES « MAÎTRES »

Archives secrètes de l'occultisme et de la spiritualité © Edition Dervy (1993).


EN 1908, Annie Besant et C.W. Leadbeater firent la connaissance d’un jeune hindou dans lequel ils crurent déceler un personnage divin, ce en quoi d’ailleurs leur perception s’avéra pratiquement exacte. Né en 1896, près de Madras, ce jeune Hindou, prodigieux d’intelligence, devait se faire connaître sous le nom de Krishnamurti.

Annie Besant et Leadbeater créèrent un nouveau remous en déclarant que Krishnamurti était la réincarnation du Christ sous l’appellation d’Alcyone. A l’appui de cette révélation, ils produisirent des textes (dont la Bible) selon lesquels le Christ annonçait son retour.

En fait, on pouvait faire dire à ces textes énormément de choses, il apparut clairement que Leadbeater et Annie Besant s’étaient livrés à des spéculations qui n’offraient à cet égard aucune certitude. Ils écrivirent à ce sujet des lignes pour le moins étonnantes, « dictées par les Maîtres », et intitulées « Début de la chaîne lunaire »:

« Il y a une hutte où vit un homme de la lune, sa femme et ses enfants; nous les connaîtrons plus tard sous le nom du Maître M., et du Maître K.H. de Gautama, qui devint le Bouddha, et du seigneur Maitreya. De nombreux singes vivent autour de la hutte et offrent à ses propriétaires la dévotion de chiens fidèles; parmi ces singes, nous reconnaissons ceux qui seront plus tard C.W. Leadbeater, Annie Besant, J. Krishnamurti et son frère Nitya. Nous pouvons leur donner leurs noms futurs afin de mieux les reconnaître, bien qu’ils ne soient pas encore humains (...). Jésus s’incarna tour à tour dans le corps d’une femme et dans celui d’un homme. Grand Prêtre dans les Indes méridionales en 1857 avant notre ère, il fut la femme de César, non point le conquérant des Gaules, mais une incarnation antérieure de celui-ci alors qu’Annie Besant était la sœur de Krishnamurti, alors appelé Alcyone. »

On demeure bouche bée devant une telle lecture, et pourtant Leadbeater fit une prédiction exacte selon laquelle Krishnamurti se révélerait un être d’exception, mais il n’a assurément pas prévu dans quelle extraordinaire mesure cette exception agirait: Dieu, ce mal nommé, se servirait-il de la niaiserie des hommes pour montrer Sa superbe intelligence? N’est-ce pas dans la plus profonde obscurité que la lumière se décèle le mieux?

Il est certain que Krishnamurti éprouva une grande et réelle affection pour Annie Besant, jusqu’à la mort de celle-ci. Il est non moins certain qu’il fut manipulé par la Société Théosophique qui le plaça à la tête de l’ordre de l’« Étoile d’Orient », destiné à faciliter le travail du nouveau Messie. Or, après des années d’obéissance apparemment aveugle à cet appareil artificiel, Krishnamurti déclencha sa propre bombe en se libérant de l’inessentiel de la théosophie, à savoir tout l’enseignement « surnaturel » de H.P.B., Leadbeater, Annie Besant, etc. Sa rupture avec la Société Théosophique fut à l’image de cet homme véritablement exceptionnel: il ne condamna jamais les doctrines humanitaires de cette Société, il en reconnut même l’importante utilité, mais Krishnamurti pensait par lui-même, et c’est sa pensée que je soulignerai.

Avec la trilogie « Les années de l’Éveil », « Les années d’Accomplissement », et « La Porte Ouverte » (Éditions Arista), Mary Lutyens retrace admirablement la vie de Krishnamurti qui, à 90 ans, s’éteignit le 17 février 1986. Je ne retracerai donc pas l’existence de ce grand personnage mais tenterai de synthétiser son action qui se résume en trois mots: Libération, Fraternité, Paix.

C’est tout d’abord la libération qui revêt une importance capitale dans la pensée de Krishnamurti « Soyez votre propre guide », dit-il. Ce qui correspond à s’extraire de toute espèce de dogmatisme, de contrainte, pour libérer sa propre spiritualité, sans la moindre orthodoxie, allant jusqu’à repousser l’ésotérisme, l’occultisme, la « croyance ». Pour lui, il n’y a qu’un seul Maître, soi-même, c’est-à-dire le guide intérieur de tout-un-chacun.

Pour le trouver, la destruction totale de l’ego s’impose. Krishnamurti fait alors sienne une idéologie théosophique, toute religion est, finalement, une erreur. Aucun rituel n’est nécessaire à la connaissance spirituelle qui ne requiert pas de médiateur: « Vous attendez qu’une autorité vous expose la vérité et vous l’impose. Vous adorez une personne, non la Vérité. »

Ces propos demeurent toujours incompris, ou inacceptables, parce qu’ils procèdent d’une authentique alchimie intérieure. A ce sujet, je voudrais citer quelques lignes du livre de Maurice Magre, « Magiciens et Illuminés » (Fasquelle Ed. Paris 1930), qui évoque la pure individualité des alchimistes:

« Ils avaient vraisemblablement atteint l’état parfait de dépouillement humain, opéré la transmutation de leur âme. Ils participaient de leur vivant au monde spirituel. Ils avaient régénéré leur être, accompli la tâche de l’homme. Ils étaient deux fois nés. (...) Ils pratiquaient le bien supérieur qui ne peut s’exercer que sur un petit nombre. (...) Ils n’avaient pas d’école et d’enseignement régulier, parce que leur enseignement était à la limite de l’humain et du divin. Mais ils savaient que la parole versée à une certaine heure, dans une certaine âme, réalisait un progrès mille fois plus grand que celui qui peut résulter de la connaissance des bibliothèques, de la possession de la science humaine. »

De son côté, Henry Miller a parfaitement résumé la pensée de Krishnamurti (dans « Les livres de ma vie , Gallimard 1957):

« Comme l’a souligné Krishnamurti à maintes reprises, le problème du monde est lié au problème de l’individu. La vérité est à jamais présente, l’éternité est là, aujourd’hui. Et le Salut? Qu’est-ce donc, ô homme, que tu peux sauver? Ton moi mesquin? Ton âme? Ton identité? Perds-là donc et tu te trouveras toi-même. Ne t’inquiète pas de Dieu: Dieu est assez grand pour s’occuper de ses affaires Lui-Même. Cultive tes doutes, tente toutes les expériences, continue à désirer, tâche de ne pas plus oublier que de te souvenir, assimile ce que t’a apporté l’expérience. Telle est, en gros, la doctrine de Krishnamurti. (...) Cette voix qui vient du désert est, bien sûr, celle d’un chef. Mais Krishnamurti a renoncé à ce rôle aussi. »

Certaines phrases de Krishnamurti méritent d’être relues. En voici quelques unes:

— Je n’ai point de croyance et je ne suis aucune tradition.

— Plus mes paroles sont claires, moins on les comprend: j’entends être un vague dessein; je pourrais parfaitement être explicite, mais telle n’est pas mon intention. Car dès l’instant qu’une chose est définie, elle est sans vie.

— Je ne vous demande pas de croire, mais de comprendre ce que je dis.

— C’est une grande satisfaction de se décerner des titres, des noms, de s’isoler du monde et de s’estimer différent des autres! Mais si tout ce que vous dites est vrai, avez-vous sauvé un seul de vos semblables du malheur et de la souffrance?

— C’est l’intuition qui devrait être le seul guide.

— Les artistes devraient tendre à l’anonymat, se détacher de leurs créations.

— La qualité ou la condition du génie n’est que la première phase de la délivrance.

— Peu importe celui qui parle. Ce qui compte, c’est la pleine signification de ce qu’il dit.

A propos des « Maîtres », Krishnamurti déclara en 1925:

« Nous croyons tous que les Maîtres existent, qu’ils sont quelque part et s’inquiètent de nous, mais cette croyance n’est pas assez vivante, pas assez réelle pour nous faire changer. Le but de l’évolution est de nous rendre semblables aux Maîtres qui sont l’apothéose, la perfection de l’humanité. Comme je l’ai dit, les Maîtres sont une réalité. Du moins pour moi. »

Quatre ans plus tard, L’international Star Bulletin de novembre 1929, cita les propos suivants de Krishnamurti:

« Vous tous, vous vous intéressez passionnément aux Maîtres, vous vous demandez s’ils existent ou non, et quelle est mon opinion à leur égard. Je vais vous la dire. Pour moi, peu importe en vérité qu’ils existent ou non, car quand vous devez vous rendre à la gare, par exemple, il y a des gens devant vous, des gens qui se trouvent plus près de la gare, des gens qui sont partis plus tôt. Qu’est-ce qui compte le plus: d’arriver à la gare ou bien de vous asseoir et d’adorer l’homme qui est devant vous? »

Existe-t-il chez Krishnamurti une évolution ou une contradiction entre sa pensée de 1925 et celle de 1929?

Il semblerait que Krishnamurti ait jugé déplacée la « recherche ridicule » des Maîtres, recherche proche de l’occultisme chez certains individus:

« Pourquoi vous souciez-vous des Maîtres? L’essentiel est que vous soyez libres et forts et vous ne pourrez jamais être libres ni forts si vous êtes les disciples d’autrui, s’il vous faut des gurus, des médiateurs, des Maîtres auprès de vous. Vous ne pourrez pas être libres ni forts si vous faites de moi votre Maître, votre guru. Je ne veux pas de cela... »

En avril 1930, Krishnamurti alla encore plus loin quand il répondit à la question « existe-t-il des Grands Adeptes, des Maîtres? » :

« La question pour moi est sans importance. Elle ne m’intéresse pas... Je ne cherche pas de faux-fuyants... Je ne nie pas leur existence. Dans l’évolution, il doit y avoir une différence entre les sauvages et les êtres cultivés. Mais quel intérêt cela présente-t-il pour l’homme détenu entre les murs d’une prison? Je serais fou de nier la gamme des expériences qui constitue ce que vous appelez l’évolution. Vous vous préoccupez plus de l’homme qui est devant vous que de vous-mêmes. Vous êtes prêts à adorer un être lointain, et non pas vous-mêmes ni votre voisin. Il existe peut-être de Grands Adeptes, des Maîtres, je ne le nie pas, mais je ne puis comprendre quel intérêt ils présentent pour nous en tant qu’individu. »

Cet absolu dépouillement fit couler beaucoup d’encre. En 1983, les éditions de « L’Or du Temps » publièrent un livre intitulé « A travers les yeux des Maîtres », de David Anrias (la première édition de cet ouvrage date de 1932 et fut révisée en 1936 et 1947) qui évoque le seigneur Maitreya, lequel aurait un rapport direct avec le mystérieux K.H., chef du Deuxième Rayon dévoué à la sagesse. Dans l’occultisme chrétien, le seigneur Maitreya tient le rôle d’instructeur Mondial au sein de la Grande Loge Blanche.

David Anrias est présenté comme un auteur inspiré qui, grâce à de longues études et des années d’expériences, tant en Orient qu’en Occident, aurait pu développer les facultés subtiles qui permettent d’entrer en contact avec la Hiérarchie des Maîtres. Inspiré par ceux-ci, l’auteur prend la personnalité du seigneur Maitreya pour écrire ce qui suit :

« La différence essentielle entre l’Ère passée et l’Ère qui s’amorce réside dans le fait que l’homme apprend à quitter le monde des émotions pour entrer dans le royaume de l’esprit. Toute la civilisation occidentale tendait vers cette direction avant que Krishnamurti ne soit officiellement désigné comme mon futur intermédiaire. (...) Bien que Krishnamurti ait eu raison de faire ressortir la nécessité d’une pensée indépendante, il a eu tort de croire que chacun pouvait, sans tenir compte du karma passé et des limitations présentes, atteindre instantanément un niveau qu’il n’avait lui-même acquis que par des vies d’efforts, et par l’aide des forces cosmiques qui ne lui furent données que pour sa fonction de héraut du Nouvel Age. »

D’où qu’elle provienne, la remarque ne manque pas d’une certaine pertinence, mais elle ramène tout de même vers un occultisme selon lequel Krishnamurti aurait reçu le soutien des grands Devas de l’air (il est né sous le signe du Verseau), d’où l’influence de son dépouillement, de sa manière de voir, et de ne plus être l’intermédiaire du seigneur Maitreya. C’est ainsi que le signe du Verseau, dans un type humain très évolué, aurait une trop grande tendance à perdre le contact avec les voies de développement terrestre.

Il est intéressant de savoir que Dayid Anrias (qui est un pseudonyme) travailla avec Annie Besant pour laquelle il éprouva beaucoup d’admiration. Il a publié dans The Theosophist des prédictions astrologiques qui provoquèrent le scepticisme mais se réalisèrent finalement.

Sans vouloir (ni pouvoir) trancher la question, je laisserai néanmoins le dernier mot à Krishnamurti :

« Découvre toi-même quels sont les possessions et les idéaux que tu ne désires pas. En sachant ce que tu ne veux pas, par élimination, tu délivreras ton esprit d’un fardeau, et tu comprendras alors l’essentiel qui se trouve à jamais là. »


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