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Robert Linssen

KRISHNAMURTI ET LE ZEN

Planète 19 Décembre 1970, par Collectif


L’auteur a tiré ces réflexions de longues conversations avec Krishnamurti cet été.

L'ÉTUDE comparative de Krishnamurti et du bouddhisme Zen laisse apparaître — à part quelques divergences — des similitudes incontestables.

Beaucoup de personnes ont exprimé leur étonnement à la lecture d’une déclaration de Krishnamurti publiée récemment [1]:

« ... tous les systèmes, le Zen, l'hindouisme, le système chrétien ne sont que des balivernes. Un esprit qui s’exerce à un système, une méthode, un mantra est incapable de voir ce qui est vrai... »

Cette déclaration appelle une mise au point et des précisions. Krishnamurti a toujours dénoncé les dangers d’une systématisation de la pensée. Pour lui, la Vérité est libre, vivante, inconditionnée. Ses caractères d’infinitude, de jaillissement spontané rendent toute systématisation, toute organisation impossibles.

Les méditations dirigées, les rites, les ordinations monastiques du Zen japonais peuvent être considérés comme des organisations spirituelles au même titre que le système chrétien. L’origine première du Zen, c’est-à-dire le Ch’an chinois, est très différente. Le Ch'an n’est pas un système de pensée mais un art de vivre libéré des conditionnements de l’esprit au sens où l’entend Krishnamurti.

L’éveil authentique ne peut résulter de la répétition de syllabes magiques (mantras). La pratique du  nemboutsou » [2] dans le Zen japonais est étrangère au Zen originel c'est-à-dire au Ch'an chinois de la « Voie Abrupte ».

De telles pratiques aboutissent à des états d’auto-hypnose étrangers à l’Eveil. La méditation, au sens où l’entendent Krishnamurti et les maîtres de la Voie Abrupte implique une prise de conscience profonde, rigoureusement individuelle. Elle ne peut se réaliser dans l’ambiance collective d’une assemblée nombreuse d’étudiants pratiquant le « Zazen » [3] sous la direction d’un guide spirituel circulant bâton à la main, administrant deci-delà des coups inattendus. De telles pratiques n’ont de sens que pour une discipline corporelle.

La confusion établie dans les esprits à propos des similitudes et divergences entre Krishnamurti et le Zen japonais se dissipe en examinant les origines de ce dernier.

Le Zen japonais n’est qu’une émanation tardive (1191.-1768) du Ch’an chinois (312-1100).

Les écrits des maîtres du Ch’an, tels Tao-Cheng, Cheng-Chao, Bodhidharma, Sens-Tsang, Hui-Neng et surtout Shen-Hui, laissent apparaître un climat d’autant plus proche de Krishnamurti qu’ils se séparent de celui des sectes japonaises actuelles.

On en jugera facilement par la lecture de pensées enseignées par Shen-Hui (668-770) et Huai-Jang (env. 775).

Au cours de son dialogue avec le maître Ch’eng, Shen-Hui évoque les limitations d’une méditation faite pour l’obtention du « Satori » ou « Eveil intérieur ». En voici les termes:

Shen-Hui: Lorsqu’on pratique le « Samadhi » [4] n’est-ce pas une activité choisie délibérément par l’esprit?

Ch’eng: Oui.

Shen-Hui: Alors cette activité délibérée du mental est un acte de la conscience conditionnée et comment peut-il apporter la vision de la « soi-nature » (qui est inconditionnée)?

Ch’eng: Pour réaliser la vision de la « soi-nature » il est nécessaire de pratiquer le « Samadhi ».

Shen-Hui: Toute pratique du « Samadhi » est fondamentalement une vue erronée. Comment pourrait-on, en pratiquant le « Samadhi » obtenir le « Samadhi »?

Dans le « Kû-Tsun-Hsun-Yû-lun » le maître Huai-jang nous dit: Lorsque vous vous entraînez au « Zazen », vous devriez savoir que le Ch’an ne consiste, ni à s’asseoir, ni à se coucher.

Si vous vous entraînez à devenir un Bouddha assis, vous devez savoir que le Bouddha n’a pas de forme fixe.

Parce que la Vérité n’a pas de forme fixe, elle ne peut être l’objet d’aucun acte de choix. Si vous vous transformez en Bouddha assis, par cela même vous détruisez le Bouddha.

Si vous vous attachez à la position assise, vous n’atteindrez pas le principe du Ch’an.

Les textes du Ch’an abondent en déclarations de cet ordre. Ils ressemblent étonnamment à ceux de Krishnamurti.

Hui-Hai déclare dans « The path to sudden attainment »:

Je vous ai dit de ne pas vous exercer à la méditation seulement lorsque vous êtes assis. Quoique vous fassiez, d’une façon continuelle, vous devez être attentif: en marchant, en vous reposant, sans aucune interruption.

Krishnamurti exprime la même pensée:

Méditer, c’est vivre attentif d’instant en instant, ce n’est pas s’isoler dans une chambre ou une caverne, car de cette façon on ne peut jamais connaître la Vérité. La vérité ne peut être trouvée dans nos rapports avec l’existence quotidienne.

Méditer, c’est pour la pensée, se libérer du temps, car dans la durée, l’intemporel ne peut jamais être appréhendé.


UN ART DE VIVRE

Le Zen et Krishnamurti doivent être considérés comme un art de vivre. Ils abolissent toute séparation entre méditation et action. Il s’agit donc d’une psychologie au sens où l’entendent S. Freud et C.-G. Jung, c’est-à-dire une science du comportement. Pour C.-G. Jung la psychologie est surtout une science de l’âme.

Krishnamurti et le Zen mettent en lumière les multiples conditionnements asservissant l’esprit humain. Ils veulent rendre l’homme réellement libre en dépit de ses chaînes extérieures. A cet effet, ils nous demandent de prendre conscience des mobiles profonds présidant à la genèse de nos pensées, de nos émotions, de nos désirs, de nos actes. Nous accédons alors à la pleine connaissance de nous-mêmes nous permettant de nous dépasser en nous ouvrant à la perception de l’unité fondamentale des êtres et des choses. La surprise et l’émerveillement d’une dimension nouvelle se révèlent à nous dans la vision d’une « essence commune dans laquelle les êtres et les choses se meuvent et ont leur être » (Krishnamurti 1930 et Zen: Sen-Tsang 606).

Très prudent, Krishnamurti évite d’employer le terme  Dieu ». Il le désigne par l’Inconnu, l’intemporel. Le Zen le désigne par « la soi-nature », le « Non-mental », le « Mental Cosmique », le « Corps de Bouddha », etc. Tous deux évitent d’en parler et sont hostiles aux spéculations métaphysiques. Ils insistent davantage sur l’importance d’un art de vivre intégralement, présent au Présent, dégagé des illusions et tensions de l’égoïsme, toujours disponible au langage sans cesse nouveau des faits.

L’esprit et la matière sont les faces opposées mais complémentaires d’une seule et même Réalité, source unique et sommet de toute puissance, d’intelligence pure et d’amour.

Les profondeurs de la « soi-nature » doivent se matérialiser en acte, ici même, « à la surface », car dans le Zen originel et Krishnamurti, profondeurs et surfaces sont les aspects d’une seule et même Réalité. Cette réalité est « Acte Pur ». Il n’y a plus d’opposition entre des actes ordinaires et extraordinaires.

Tout acte ordinaire peut devenir véritablement extraordinaire. Il le sera dans la mesure où les avidités du « moi » ne s’expriment plus en lui. Cette richesse intérieure peut et doit s’exprimer au cours de circonstances que nous jugeons banales et sans intérêt. Le sens de cette plénitude spirituelle vécue au cours de circonstances — jugées à tort insignifiantes — est évoqué par un poète Zu Ch’an connu sous le nom de P’ang-Iun:


Citation 1


« Le Zen, écrit D.T. Suzuki, est notre état ordinaire d’esprit, c’est-à-dire qu’il n’y a rien de surnaturel ou d’inusité ou de hautement spéculatif qui dépasserait notre vie quotidienne ».

Ceci sous-entend, évidemment, la réalisation d’un rythme de vie simple, naturel, profondément extatique résultant d’une pleine compréhension et du dépassement du « processus du moi » (Krishnamurti 1930).

La libération des tensions psychologiques inhérentes à l’attachement, à l’ignorance de nous-mêmes nous permet d’accéder à des richesses intérieures insoupçonnées. Nous pouvons être libres intérieurement au cur des activités extérieures. Nous pouvons jouer le jeu de la vie dans le monde sans être identifié aux fausses valeurs du monde.

Telles sont les résultantes essentielles de l’attitude Zen et de Krishnamurti: la détente et le silence intérieur parmi les agitations extérieures. La réalisation d’une telle attitude est un enrichissement incontestable de notre façon de vivre, de réagir vis-à-vis des êtres et des choses. Elle nous rend libres.

Comment?

« La vie est relation. Pour aller loin il faut commencer par ce qui est près, c’est-à-dire nous-mêmes avec nos conditionnements », ne cesse de répéter Krishnamurti. Toute circonstance, toute perception, toute relation peut être une occasion de « Satori » ou d’Eveil intérieur, nous dit le Zen.

Tous deux insistent sur l’importance de notre attitude intérieure d’approche des événements. Si elle est mentale, routinière, il y a échec. Nous continuons alors cette « marche stérile  qui va du connu au connu. La continuité du passé se prolonge dans le présent et le corrompt (Krishnamurti).

« L’approche du problème nous dit Krishnamurti est plus importante que le problème lui-même »... car vos préjugés, vos craintes et vos espoirs le coloreront. La relation correcte avec le problème résulte d’une approche « lucide et sans choix .

Krishnamurti et le Zen dénoncent le caractère limitatif du choix.

Les déclarations de Seng-Tsang dans le  Hsin-hsin-ming (Ch’an) sont à cet égard éloquentes..


Citation 2


Le détachement ou non-fixation des idées, la souplesse de l’esprit confèrent le don de l’adéquacité parfaite c’est-à-dire la faculté de répondre adéquatement à toutes les implications de circonstances imprévues. Pour cette raison, les spécialistes du bouddhisme Ch’an ou Zen originel le définissent comme l’enseignement de la parfaite momentanéité.

L’adéquacité dans les relations et la parfaite momentanéité résultent d’une véritable mutation psychologique dont la genèse est identique dans le Zen et Krishnamurti. La conscience personnelle se libère de sa continuité conflictuelle et sans issue par la cessation de l’agitation mentale.

La délivrance des tensions psychiques du « moi » permet une liberté d’action intégrale. Liberté spirituelle, liberté psychologique, relaxation physique et nerveuse forment la base de la « rapidité des réflexes dans la détente » souvent évoquée dans le Zen.


IMPORTANCE DU PRÉSENT

« L’infini est dans le fini de chaque instant » déclare D. T. Suzuki. « Nous ne pouvons jamais reprendre ce que nous avons engagé dans l’action. Le Zen doit être saisi au moment où la chose se passe, ni avant, ni après ; c’est un acte d’un instant ».

La vie est flottante, ne se répète jamais et reste impossible à saisir. L’idée de la « méthode directe » est de saisir cette vie flottante « pendant qu’elle s’écoule et non après qu’elle s’est écoulée ».

Évoquant d’une façon identique l’importance du présent, Krishnamurti déclare: « Le présent est de la plus haute importance. Quelque tragique et douloureux qu’il soit, le présent est la seule porte de la Réalité. Le présent est l’Eternel, la non-durée mais nous le considérons comme un passage entre le passé et le futur ; dans le développement du devenir (égoïste) le présent est un moyen en vue d’une fin et perd son immense signification.

... si le « penser-sentir » parvient à suivre ses méandres et à les dépasser, dans l’extension même de cette lucidité se trouve le Présent intemporel ».


INEXISTENCE DU « MOI »

Les textes du bouddhisme en général et du Zen en particulier insistent sur le caractère illusoire et conflictuel du « moi ». Seules existent des pensées nombreuses et complexes, rapides comme l’éclair. Il n’existe pas, tel que nous le pensons, une entité pensante, continue et douée d’une quelconque solidité psychologique. A ce flux de pensées continuellement changeantes et discontinues, nous superposons la notion arbitraire d’entité continue, de conscience personnelle.

« Personne n’accomplit l’action, personne n’en goûte les fruits, seule, la succession des actes et de leurs fruits tourne en une ronde continuelle, sans que nul puisse dire où elle a commencé, tout comme la ronde de l’arbre et de la graine. » Ceux qui ne discernent pas cet enchaînement croient à l’existence d’un « ego ». [5]

Krishnamurti emploie un langage semblable et déclare:

Sans ses pensées, le « penseur » n’est pas. Cette séparation du « penseur » et de ses pensées est un stratagème du penseur afin de s’octroyer une sécurité, une permanence.

La notion du caractère illusoire du « moi » est liée à celle du « Vide » et de mutation psychologique auxquels Krishnamurti et le Zen ont consacré des commentaires assez semblables.


MUTATION ET VIDE

Il est dit dans le « Lankâvatâra Sûtra »:

Ce qui est entendu par « Vide » dans le plus haut sens de réalité finale, c’est que dans l’acquisition d’une compréhension intérieure par la Sagesse il n’y a plus aucune trace de la « force d’habitude » engendrée par des conceptions erronées. Hui-Hai, maître du Ch’an précise la façon dont le terme « Vide » doit être compris. Il déclare:

« Lorsque le mental est détaché, le Vide apparaît.. Le Vide est simplement non attachement... Comprendre le vide de distinction, c’est être délivré. »

Si des distinctions sont faites, elles résultent des perceptions communes.

La perception suprême implique le « vide de distinction ».

Nous trouvons évoquée ici la différence entre les perceptions communes résultant de nos habitudes mentales dualistes, conditionnées par nos mémoires, et une perception suprême totalement affranchie des automatismes du passé. Il s’agit là d’une mutation psychologique formant l’une des bases de la pensée de Krishnamurti. Il déclare à ce sujet:

« Pour réaliser une mutation dans la conscience, il est nécessaire de réaliser un vide complet. Un tel vide est impossible lorsque nous découvrons ce qui est illusoire. Vous verrez alors que cette vacuité elle-même engendre une révolution complète dans la conscience... Cette vacuité « elle-même est mutation. »

Au cours de ses conférences en Inde, Krishnamurti rapprochait trois notions: celles de mutation, de vide et d’espace ou d’immensité insondable.

« La mutation n’est réalisée que lorsque l’esprit est vide de toute pensée. Cette mutation est absolument nécessaire au salut de l’être humain. « Vous devez avoir un esprit complètement différent, qui ne soit plus le produit du milieu, de la société, des réactions, de la connaissance (intellectuelle). Ces choses n’engendrent pas l’innocence, la liberté, ni un sens d’immensité insondable dans l’esprit. C’est seulement dans un tel espace (intérieur) que le mouvement de la mutation se produit.

Nous nous trouvons en présence du même état de vacuité et d’espace « intérieur  que celui évoqué par Hui-Hai (720-814) [6].

« Lorsqu’un mental entièrement instruit de la vacuité en toutes choses se trouve devant les formes, il réalise aussitôt leur vacuité. Pour lui, cette vacuité reste là, tout le temps, qu’il se trouve devant les formes ou non, qu’il parle ou non, qu’il discrimine ou non. »

Parmi les conséquences de l’expérience vécue de Krishnamurti et du Zen il faut mentionner la perception d’une unité spirituelle et physique des êtres et des choses. Il s’agit d’une essence commune « de profondeur » impensable, occupant une place de priorité par rapport aux apparences « de surface » du monde extérieur. L’expérience de la mutation spirituelle nous révèle des dimensions nouvelles, surprenantes. La matière se dépouille de son opacité. Le mental lui-même se dégage de ses limites, de ses conditionnements habituels. Un espace intérieur insondable, entièrement nouveau, inconnu, vide de toutes nos propriétés familières s’impose irrésistiblement à notre esprit comme Réalité suprême, intemporelle, inconditionnée. Seng-Tsang évoque cette vision d’unité:


Citation 3


Il est utile d’ajouter que le Zen insiste tout autant que Krishnamurti sur le fait que le « vide mental » correct n’est pas une absence permanente d’idées résultant d’un acte de discipline du « moi ».

Hsi-Yun déclare:

« Un état de vide mental ne peut être maintenu continuellement. Il conduirait à des absurdités. Il est possible de réagir aux circonstances de la vie quotidienne de telle sorte qu’on soit capable d’y prendre part de façon satisfaisante, tandis que l’on demeure absolument détaché et non affecté par les circonstances. »

Pour Krishnamurti également, la mutation résulte d’un silence mental ou vide permettant à la pensée de se décoller de ses attachements passés. Ce décollement lui permet d’être libre et d’adhérer pleinement à l’instant présent. La pensée ainsi libérée de l’illusion d’être elle-même une entité, n’est plus alors qu’un simple instrument de communication. Krishnamurti dénonce également l’absurdité d’un état de vide mental permanent. L’homme « libéré » pense mais ses pensées ne sont plus complices d’un désir de durée. Elles s’épuisent lorsque cessent les circonstances qui les ont fait apparaître et ne laissent plus de « résidus ». Telle est, dans l’optique du bouddhisme et de Krishnamurti, la délivrance du « karma » (loi de cause à effet, asservissement).


DIEU, LA « SOI-NATURE » ET L'ACTION QUOTIDIENNE

Krishnamurti et le Zen évitent d’employer le terme « Dieu ». Tous deux évoquent l’existence d’une Vie cosmique dont nous faisons partie intégrante. Krishnamurti la nomme « l’Inconnu, l’intemporel ». Le Zen la désigne par « Soi-nature », « Mental Cosmique », « Corps de Bouddha » etc.

« Il n’y a d’autre Dieu que l’homme purifié » déclarait Krishnamurti (1930). L’homme « purifié » se connaît parfaitement et s’est libéré des fausses valeurs de l’égoïsme, de l’agitation mentale. Il découvre alors qu’il est lui-même l’impensable, l’Inconnu.

Krishnamurti déclare à cet effet:

« ... alors, l’esprit lui-même est l’Inconnu... le « nouveau », le « non-contaminé ». Par conséquent, il est le Réel, l’incorruptible ».

« Lorsque l’esprit est libre du passé, de la mémoire, de la connaissance, il est l’Inconnu. Pour un tel esprit il n’y a pas de mort. » Hui-Neng, le Sixième Patriarche du Ch’an déclarait:

« La nature de Bouddha est présente en tous les êtres et constitue leur nature propre. La nature propre est la connaissance de soi »...

En dépit de son apparence abstraite, cette phrase de Hui-Neng est suivie du côté essentiellement pratique qu’elle implique. Évoquant la nécessité de l’action (l’usage) il déclare:

« Le corps est « non-corps  sans son « usage » (action) et le Corps est Usage (pas de séparation entre l’essence pure et l’action). Être soi, est se connaître. Notre être nous est révélé par notre « usage » de nous-mêmes... et cet « usage » est vision de la soi-nature. » [7]

Dans l’optique de Krishnamurti, la « divinité » vivante de l’homme est réalisée par l’intégration parfaite de trois éléments arbitrairement séparés par un vice de fonctionnement généralisé du mental humain. Ces trois éléments sont: le « sujet » expérimentateur, l’organe de l’expérimentation, les objets de l’expérience. L’éveil se réalise par une abolition des distinctions entre observateur et observé, expérimentateur et expérience, entre acteurs, corps et action.

Robert LINSSEN  

 

Nous trouvons un climat identique évoqué au cours du dialogue entre King et Paloti dans le Ch'an:

King: Qu'est-ce que la bouddhéité?

Paloti: Voir la nature réelle des choses est la bouddhéité.

King: Voyez-vous cette nature véritable?

Paloti: Je la vois.

King: Quelle est cette nature véritable?

Paloti: La nature véritable est « Acte Pur ».

King: De qui ou de quoi est cet Acte? Je ne comprends pas.

Paloti: L'acte est ici, maintenant. Vous ne le voyez pas simplement.

King: L'ai-je en moi?

Paloti: Vous êtes l’acteur, maintenant.



 ✻ 



QU'EST-CE QUE LA MÉDITATION?

Qu'est-ce que la méditation? La concentration de pensée n'est pas une méditation parce qu'il est relativement facile de se concentrer sur un sujet intéressant. Un général absorbé par le plan de la bataille qui enverra ses soldats à la boucherie est très concentré. Un homme d'affaires en train de gagner de l'argent est très concentré, ce qui ne l'empêche pas, à l'occasion, d'être cruel et de se fermer à tout sentiment. Il est absorbé dans ses desseins, comme toute personne dont l'intérêt est capté ; il se concentre naturellement et spontanément.

Qu'est donc la méditation? Méditer, c'est comprendre ; la méditation du cœur est compréhension. Et comment puis-je comprendre s'il y a exclusion? Comment puis-je comprendre s'il y a pétition et supplication? En la compréhension il y a la paix, la liberté ; car on est libéré de ce que l'on a compris. Se concentrer, prier, cela n'éveille pas la compréhension, et celle-ci est la base même, le processus fondamental de la méditation. Vous n'êtes pas tenus d'accepter ce que je dis, mais si vous examinez la prière et la concentration de pensée très soigneusement, profondément, vous verrez que ni l'une ni l'autre ne conduisent à la compréhension, tandis que la méditation qui consiste à comprendre engendre la liberté, la clarté, l'intégration.

Mais qu'appelons-nous comprendre? Comprendre veut dire donner sa vraie valeur à toute chose. Être ignorant, c'est attribuer des valeurs erronées. La nature même de la stupidité est le manque de compréhension des vraies valeurs. La compréhension se fait jour lorsque s'établissent des valeurs vraies. Et comment établirons-nous les valeurs justes de nos possessions, de nos rapports humains, de nos idées? Pour que surgissent des valeurs exactes, il me faut comprendre le penseur, n'est-ce pas? Si je ne comprend pas le penseur — lequel est moi-même — ce que je choisis n’a pas de sens ; si je ne me connais pas, mon action, ma pensée sont sans fondement. Donc, la connaissance de soi est le début de la méditation. Il ne s'agit pas des connaissances que l'on ramasse dans des livres, chez des guides spirituels, des gourous, mais de celle qui provient d'une enquête intérieure et d'une juste perception de soi. Sans connaissance de soi, il n'y a pas de méditation.

J. Krishnamurti
La Première et Dernière Liberté (pp. 287-288)
© 1979, Éditions Stock.


Notes et références

  1. Bulletin de la Krishnamurti Foundation n° 7, été 1970.
  2. Répétition continuelle du nom du Bouddha.
  3. Position de méditation assise.
  4. Méditation — Contemplation.
  5. Le Bouddhisme par A. David-Neel.
  6. Le non Mental par D.T. Suzuki.
  7. Dans le Ch’an, la « soi-nature » comporte trois éléments inséparables: le « corps » (taï), symbolise l’essence cosmique primordiale, la « forme » (hsiang), symbolise l’ensemble des apparences du monde extérieur, l’« usage » ou action (yung).


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