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Robert Linssen

KRISHNAMURTI,
SA VIE, SES ACTIVITÉS, SES ÉCOLES
SON ENSEIGNEMENT

L'univers de la parapsychologie et de l'ésotérisme, tome 6. [1]


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KRISHNAMURTI est né en Inde le 11 mai 1895 dans le petit village de Madanapalle, non loin de la Rishi Valley où se sont édifiés les bâtiments modernes de l'École nouvelle dont il est l'inspirateur. Son nom de famille était Jiddhu. Il s'appelle Krishnamurti par suite d'une coutume de l'Inde méridionale qui veut que le huitième enfant, s'il est un garçon, porte ce nom en l'honneur de Krishna, incarnation divine, qui était lui-même un huitième enfant. Il eut une enfance assez malheureuse et perdit sa mère vers l'âge de cinq ans.

Lorsqu'il jouait avec son jeune frère Nityananda sur les plages du golfe de Bengale, il fut remarqué par le bibliothécaire de la Société théosophique, M. Van Manen. Ce dernier avait été frappé par le rayonnement des deux enfants et fit part de ses impressions aux deux dirigeants de la Société théosophique, dont le quartier général se trouvait à quelques mètres de là. Annie Besant et Charles Leadbeater déclarèrent également percevoir en Krishnamurti et son jeune frère, des possibilités spirituelles de caractère exceptionnel.

Les deux enfants furent pris en charge et éduqués par divers dirigeants du mouvement théosophique qui croyaient voir en Krishnamurti un futur messie et le fondateur d'une nouvelle religion.

C'est alors que vers 1909 se constitua l'ordre de l'Étoile d'Orient chargé de grouper, dans tous les pays du monde, ceux qui croyaient en la venue d'un nouvel instructeur spirituel et se préparaient à recevoir son message. Krishnamurti, accompagné de son jeune frère Nityananda, voyagea dans de nombreux pays afin de prendre contact avec ceux-ci et de se préparer à la diffusion future de son message. Entre temps différentes organisations spirituelles avaient été fondées. L'Église catholique libérale s'était constituée afin de servir de cadre aux enseignements du futur messie. Divers rituels et cérémonials avaient été créés et étudiés en vue des manifestations religieuses que les théosophes croyaient indispensables d'organiser.

Mais des événements imprévus devaient bouleverser leurs espoirs.

En 1925 Krishnamurti perdit son jeune frère Nityananda auquel il était très attaché. Ce fut pour lui une profonde douleur et le point de départ d'une crise intérieure aboutissant à une transformation spirituelle fondamentale. Il douta de tout et se dégagea de l'emprise de toutes les valeurs spirituelles inculquées par ses maîtres théosophes. Mourant à son propre passé, doutant de toutes les valeurs établies, il réalisa le silence intérieur total lui permettant d'être à l'écoute des ultimes profondeurs de l'être, bien au-delà des limites de l'ego et du vacarme de ses pensées. Un conflit allait éclater inévitablement entre les espoirs des théosophes et la nouvelle attitude intérieure de Krishnamurti.

En 1929, il proclama la dissolution de toutes les organisations spirituelles créées en vue de la diffusion de son message, il renonça à tous les honneurs, à tous les biens matériels considérables qui lui étaient destinés ainsi qu'au véritable trône spirituel que l'on avait édifié à son intention. Il déclarait au Camp international d'Ommen en 1929: « J'ai dit, et je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit, que vous ne pouvez pas approcher la vérité par un sentier, une religion, un rituel, quels qu'ils soient, ni par une cérémonie nouvelle ou ancienne. Beaucoup parmi vous ont délaissé de vieilles formes pour en adopter de nouvelles dans l'espoir de trouver la vérité. La vérité est un pays sans chemin que l'on ne peut atteindre par aucune route, aucune religion, aucune secte... »

Depuis lors Krishnamurti s'engagea dans une voie assez différente, non seulement de la théosophie mais de la plupart des grandes religions traditionnelles. Il déclarait qu'il ne voulait pas ajouter un système philosophique ou religieux de plus à tous ceux qui existent déjà et asservissent l'esprit de l'homme plutôt que de le libérer. A partir de 1929 Krishnamurti poursuivit ses tournées de conférences, tant en Hollande au Camp d'Ommen, qu'en Amérique et en Inde, de façon complètement indépendante.

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A gauche de la photo : Krishnamurti ; au centre : Annie Besant ; à droite : Nityananda, le jeune frère de Krishnamurti, décédé en 1925.

Habitant la Californie durant la guerre, entre 1939 et 1945, il reprit ses conférences dès 1944. Il y rencontra l'écrivain Aldous Huxley qui préfaça son ouvrage First and last freedom et dirigea avec lui l'école nouvelle d'Ojaï située près de Los Angeles en Californie. Entre 1960 et 1975 le rayonnement de la pensée et de l'œuvre de Krishnamurti s'est développé considérablement. Chaque année des séminaires d'études sont organisés en Suisse à Saanen, en Angleterre à Brockwood, en Amérique, en Italie, en Inde et en Australie. Ses œuvres sont traduites en une quinzaine de langues différentes. Il est l'inspirateur de méthodes d'éducation nouvelle expérimentées dans diverses écoles fondées à son intention en Inde près de Bénarès et dans la Rishi Valley, en Angleterre à Brockwood Park près de Winchester et en Amérique. A l'école de Brockwood, en 1974, s'est tenu un séminaire d'études présidé par le Dr David Bohm, physicien éminent, professeur à l'université de Londres ainsi qu'à l'école Krishnamurti de Brockwood. Ce séminaire réunissait une quinzaine de savants, physiciens la plupart, biologistes, psychologues et psychiatres de réputation mondiale, en présence de Krishnamurti.

Parmi les savants ayant assisté durant une semaine à ces échanges, il convient de citer:

   Le Dr David Butt, professeur à l'université de Londres, Département de physique.

   Le Dr F. J. Capra, du Département de physique de l'université de Londres.

   Le Dr Brian Goodwin, professeur à l'université du Sussex, Département des sciences biologiques.

   Le Dr Gordon Globus, Département de psychiatrie de l'université de Californie.

   Le Dr Basil Hiley, professeur à l'université de Londres, Département de physique.

   Le Dr Julian Melzack, professeur à l'université d'Oxford, Département de la philosophie des sciences.

   Le Dr Robin Monro, professeur à l'université de Londres, Département de la philosophie des sciences dans la section de biophysique.

   Le Dr David Peat: du Conseil national de recherches scientifiques du Canada, Division de chimie.

   Le Dr Karl Pribam, professeur à l'université de Stanford, Département de psychiatrie, spécialiste de l'étude de la structure du cerveau.

   Le Dr David Shainberg, du Centre de l'hygiène mentale de New-York. (U.S.A.).

   Le Dr E.-C.-G. Sudarshan, professeur de physique à l'université du Texas à Austin. (U.S.A.).

   Le Dr Maurice Wilkins, professeur de biophysique à l'université de Londres.

   Le Dr Joe Zorskie, professeur de physique et chimie à l'école Krishnamurti de Brockwood.

   Le Dr Montague Ullmann du Département de psychiatrie du Mainmonides Hospital de New-York (U.S.A.).

La liste de savants éminents que nous venons de citer montre l'intérêt que les enseignements de Krishnamurti suscitent dans les milieux scientifiques appartenant aux disciplines les plus variées. L'un des plus importants ouvrages de Krishnamurti, intitulé The Awakening of Intelligence, publié en 1973 par Victor Gollancz de Londres, relate d'autre part des entretiens importants qui ont eu lieu entre Krishnamurti et le célèbre philosophe américain, Jacob Needleman, professeur de philosophie à l'université de San Francisco et un savant indien, le Swami Venkatesananda, professeur d'université.

Signalons enfin que le Dr Corrado Pensa, professeur de philosophie de l'université de Rome, a consacré plusieurs cours à l'étude de l'enseignement de Krishnamurti dans le cadre de la Faculté des Philosophies et Lettres de cette université pendant la période de 1973-1974.

QUE VEUT KRISHNAMURTI?

Krishnamurti enseigne l'existence d'un mode de vie simple et naturel, enrichi intérieurement par l'intensité d'une puissance créatrice que tout être humain porte en lui. Mais une éducation anti-naturelle, empreinte de valeurs fausses a mis l'homme moderne dans l'incapacité de se connaître pleinement. Esclave de son égoïsme et de son hyper-intellectualité, l'être humain ignore tout des richesses de sa nature profonde. Il a perdu le sens de l'amour véritable et de la liberté. Les formes les plus pures de la sensibilité et de l'intelligence sont délaissées, écrasées, méprisées même par les exigences immédiates d'une civilisation technicienne aboutissant à la destruction de l'humanité à tous les niveaux ainsi qu'à son environnement.

Lors de ses toutes premières déclarations, entre 1928 et 1930, Krishnamurti s'exprimait comme suit: « Je n'ai qu'un but, rendre l'homme libre, l'aider à s'affranchir de toutes les limitations, car cela seul lui donnera le bonheur éternel. Je ne désire pas vous pousser ou vous forcer à adopter une forme spéciale de pensée mais plutôt vous exposer certaines idées qui constituent pour moi la réalité et l'accomplissement de la vie. »

Depuis 1928 Krishnamurti a perfectionné la précision de son langage. Il évite à présent d'utiliser des expressions telles que « bonheur éternel » se rendant compte des malentendus que de tels mots peuvent susciter dans l'esprit d'êtres humains avides d'un renforcement de l'ego et d'une permanence de celui-ci. Toute l'œuvre de Krishnamurti nous suggère la réalisation d'une pleine connaissance de nous-même, non pour se replier sur soi et sombrer dans une sorte de narcissisme, mais au contraire pour dissoudre le foyer de conscience personnelle au bénéfice d'une réalité infiniment plus vaste, intemporelle, libre, inconditionnée.

Krishnamurti ne postule rien à priori. Il nous prend tels que nous sommes, c'est-à-dire prisonniers de nos égoïsmes, de nos conditionnements mentaux, émotionnels, de nos limitations, de nos mémoires, de nos attachements. Il nous suggère une attitude d'approche de tous ces problèmes très différente de ce qui a été enseigné jusqu'à nos jours. Cette qualité d'approche, très simple en soi, est cependant très ardue et requiert l'exercice d'une qualité d'attention et de sensibilité très éloignée du climat psychologique dominant de notre époque. Nous tenterons d'en examiner plus loin quelques détails importants.

La compréhension purement intellectuelle de Krishnamurti, limitée au niveau verbal, ne suffit pas. A la question de savoir si la compréhension purement intellectuelle de son enseignement pouvait être un facteur de libération ou de déconditionnement Krishnamurti répondait [2]: « Il ne s'agit pas de me comprendre mais de vous comprendre vous-même. Votre moi-même, est une chose vivante, une chose en mouvement, jamais la même, active, entreprenante... Pour regarder ce moi, pour y pénétrer, vous devez avoir un esprit souple et il ne peut l'être tant qu'il fonctionne conformément à une conception pré-établie. La jalousie, l'envie, l'avidité, l'ambition, le désir d'être important, tout cela est relié, et le lien connectif est produit par le centre, le moi. Ce centre est la mémoire avec ses conformismes, ses images. Étant, consciemment ou inconsciemment, toujours à la recherche du plaisir, il engendre la douleur. C'est ce que vous êtes en train de faire, c'est cela qui a lieu en chacun de nous... Donc ce n'est pas moi que vous comprenez. Celui qui parle, n'est qu'une caisse de résonance, il n'est pas du tout important. Il attire l'attention sur la façon dont vous pouvez vous écouter vous-même... et si vous savez écouter, vous pouvez partir pour un voyage qui n'a pas de fin. La compréhension de soi engendre l'ordre et la vertu, elle fait cesser les conflits. En cet état est une grande beauté... »

Lorsque Krishnamurti évoque la nécessité d'être à l'écoute de nous-même, il ne s'agit évidemment pas du sens péjoratif concernant l'attitude narcissique de l'homme imbu de l'importance de sa personne et s'écoutant parler. C'est le contraire d'une telle attitude qui est suggéré.

Krishnamurti souhaite que nous nous comprenions dans le processus vivant, actuel de nos actes, de nos réactions émotionnelles et mentales, de nos susceptibilités, de nos ambitions, de nos voluptés, de nos violences ou de nos peurs. Il nous suggère une perception globale de nous-même, au cours de ces différentes circonstances de la vie quotidienne, mais pour être révélatrice, cette vision immédiate doit être guidée par une qualité d'attention complètement différente de celle qui nous est familière. Nous sommes beaucoup plus que nous le pensons, prisonniers de la routine, de l'habitude. Nous croyons être pleinement attentifs mais si nous examinons le processus de nos pensées, de nos émotions, de nos actes de conscience, nous pouvons constater qu'ils comportent une part importante de mémoires.

Nous tenterons de mettre en lumière à quel point notre vie intérieure subit l'emprise des mémoires du passé. L'ampleur de cette emprise du passé sur la conscience paralyse toute possibilité d'une attention parfaite dans le présent. Krishnamurti enseigne que seule, une attitude d'attention globale immédiate dans le présent, est libératrice. Le passé est pour lui, le connu. Mais chaque seconde présente contient, très en profondeur, les richesses inépuisables d'intelligence pure et d'amour que nous destine la réalité ultime des êtres et des choses qu'il désigne par des termes tels que L' « inconnu » ou L' « intemporel ». Il évite intentionnellement d'utiliser des termes tels que Principe suprême, ou Dieu estimant que ces termes ont été entourés de tellement de valeurs absurdes et d'anthropomorphismes qu'il est préférable de ne plus les utiliser.

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« Ne plus confondre le concept
de la réalité suprême avec la
réalité suprême
. » Les concepts
intellectuels, en soi, ne sont rien.
Seule la perception directe de
la réalité peut être appelée
Connaissance.


Pour Krishnamurti « le mot n'est pas la chose ». Ainsi que le suggérait Korzybsky dans son introduction à la sémantique générale, « la carte n'est pas le territoire ». Mais en dépit du fait que chacun donne aisément son adhésion intellectuelle à un tel énoncé, certains mots sont, malgré tout, porteurs d'un potentiel psychique considérable. Chacun sait que le mot Dieu n'est pas dieu, que le mot amour n'est pas l'amour et cependant, ils ont le pouvoir de suggérer des résonances nerveuses, affectives ou intellectuelles. Krishnamurti nous suggère de nous libérer de l'emprise exercée par les mots sur nos automatismes mentaux et affectifs. Il attache une importance extrême au fait que nous ne soyons plus esclaves de nos propres créations mentales et que nous ne confondions plus nos concepts de la réalité suprême avec la réalité suprême elle-même. Ceci exige de notre part une grande souplesse mentale, une agilité et une pénétration d'esprit, une profondeur d'attention et une qualité de haute sensibilité dont toute l'œuvre krishnamurtienne contient les éléments.

  1. L'univers de la parapsychologie et de l'ésotérisme, tome 6. © Collection dirigée par Jean-Louis VICTOR - Éditions MARTINSART - 1975 / 1976.
  2. J. Krishnamurti, L'Homme et son image, p. 188.

PSYCHOLOGIE DE KRISHNAMURTI

Peut-on parler d'une psychologie de Krishnamurti? Peut-on le considérer comme un psychologue?

Une étude attentive de ses œuvres nous montre qu'aucune étiquette ne lui est applicable. Il ne peut être défini, ni comme un penseur, ni comme un philosophe, ni comme un mystique. Il évoque cependant l'existence d'une réalité suprême, intemporelle, libre, source unique de tout amour et d'intelligence pure.

L'œuvre de Krishnamurti peut être sommairement définie comme un énoncé des obstacles et des conditionnements psychologiques qui paralysent l'esprit humain et le mettent dans l'incapacité d'être sensibilisé aux richesses spirituelles de sa vraie nature. La priorité que Krishnamurti accorde à la connaissance de soi, à la découverte des mobiles profonds de nos pensées, de nos actes, les lumières qu'il apporte sur la nature et le rôle de la pensée, des mémoires, tendraient à donner raison à ceux qui, comme nous, le présentent comme un psychologue. Disons que c'est là l'étiquette la moins mauvaise car il est évident que l'enseignement de Krishnamurti échappe à toutes nos tentatives de classification stricte.

En fait, la signification exacte du mot psychologie est assez mal connue et varie suivant les écoles. Les freudiens définissent la psychologie comme une science du comportement. Ils nient en général l'existence de l'âme et rangent les recherches spirituelles ou religieuses au niveau des névroses. Les disciples de C. G. Jung définissent également la psychologie comme une science du comportement, mais celle-ci serait sans valeur si elle ne mettait pas en lumière les énergies psychiques formant les éléments de base de l'âme humaine. Il nous semble évident que l'enseignement de Krishnamurti donne à la psychologie son sens véritable, en tant que science du comportement et science de l'âme.

Toute psychologie digne de ce nom doit en effet être en état de répondre à six questions fondamentales.

Première question: Que pensons-nous?

Seconde question: Comment pensons-nous?

Quatrième question: Qui pense?

Quatrième question: Qui pense?

Cinquième question: Quelle est la nature de la pensée?

Sixième question: Quelle est la nature des énergies précédant et préparant la pensée? Le rôle et l'origine des pulsions pré-mentales?

Aucune œuvre des maîtres actuels de la psychologie moderne, depuis Freud, C. G. Jung, Adler, Baudouin, ne répond complètement à ces questions essentielles. Dans la mesure où nous n'avons pas clairement conscience des mobiles présidant à nos actes, à nos émotions, à nos désirs, à nos pensées, nous sommes irresponsables, vagues, incohérents et contradictoires. La découverte des mobiles profonds de nos actes requiert une vision parfaitement claire des énergies qui sont à l'origine de nos pensées, de nos émotions et de nos désirs. Si nous sommes dans l'ignorance des pulsions profondes précédant nos pensées, si nous ignorons leur contenu et leur nature, nous ne sommes pas maîtres de notre destinée. Nous ne possédons pas nos facultés. En réalité, ce sont elles qui nous possèdent. C'est de toute évidence ce qui se passe pour l'immense majorité des êtres humains. Mais nous n'y prêtons pas d'attention et souvent, nous refusons de l'admettre.

Beaucoup de psychologues modernes, imbus de leur savoir, s'imaginent avoir résolu les problèmes en collant des étiquettes savantes sur les complexes qu'ils décèlent dans l'inconscient de leur patient, suivant les classifications soigneusement codifiées dans les enseignements universitaires. Ils considèrent inutiles les études qui permettraient de donner des réponses aux six questions fondamentales qui viennent d'être énoncées. Ils se prétendent réalistes et pratiques. Une telle prétention est à ce point ridicule qu'elle frise l'humour. L'homme réaliste et pratique est celui dont la pleine connaissance de soi le délivre de l'asservissement aveugle et inconscient à des énergies ou pulsions psychiques qui le mènent « par le bout du nez ». Or, nous en sommes presque tous à ce point. En fait, comme l'exprimait le psychanalyste français, le Dr Hubert Benoît [1], nous sommes beaucoup plus pensés et choisis que nous le croyons. Nous croyons penser et choisir librement, en pleine connaissance de cause mais c'est faux.

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« Le roc est une image de ce qui
résiste au temps, mais
« ... cette
perception de continuité de
notre conscience, cette impres-
sion de glissement uniforme
dans la durée serait-elle illu-
soire ? Ne serait-elle pas l'effet
d'un manque d'attention : ou
une sorte de distraction géné-
ralisée
 » Le fait est que même
la matière minérale est en
constante évolution (ne serait-
ce que par l'érosion).


Nous estimons, en revanche, que l'enseignement de Krishnamurti permet de répondre parfaitement aux six questions précédemment formulées concernant le contenu des pensées, sur le processus opérationnel, sur les causes profondes qui sont à l'origine de l'agitation incessante du mental, sur la nature même de la pensée, sur la genèse des pulsions pré-mentales précédant le surgissement des mots et des images, sur le rôle de la mémoire dans l'activité mentale, etc. Krishnamurti répond aussi et surtout à la question: « qui » pense? Existe-t-il réellement un moi, une entité statique telle que nous nous éprouvons intérieurement lorsque nous tentons de découvrir un certain goût de nous-même au niveau psychologique? Ou bien, cette perception de continuité de notre conscience, cette impression de glissement uniforme dans la durée serait-elle illusoire? Ne serait-elle pas l'effet d'un manque d'attention ou d'une sorte de distraction généralisée?

Ces questions sont importantes. L'apparente continuité de la conscience ne serait-elle pas le résultat d'une succession rapide et complexe de pensées, semblable à l'apparente continuité du geste d'un acteur que nous voyons lever le bras sur l'écran du cinéma, tandis qu'en réalité, il ne s'agit que de la projection rapide de petites images discontinues? Si la continuité de la conscience et la façon dont nous nous éprouvons au niveau psychique ne résulte que d'une superposition rapide de pensées, l'étude de la pensée revêt un caractère d'importance primordiale. Telles sont les raisons pour lesquelles Krishnamurti consacre une part importante de son uvre à l'étude du processus de la pensée. Il n'y a pas de penseur, en tant qu'entité continue... Il n'y a que des pensées »... « Ce qui est continu emprisonne »... De telles affirmations se retrouvent fréquemment dans les écrits de Krishnamurti. Il nous montre l'importance de l'emprise de la mémoire sur la pensée, l'émotion et l'action.

Krishnamurti fait une distinction entre les mémoires naturelles, biologiques, inévitables et indispensables. Sans elles, il nous serait impossible de communiquer avec les autres, de retrouver le chemin de notre demeure ou d'agir de quelque façon que ce soit. Mais à cette mémoire naturelle, biologique indispensable s'en ajoute une autre: la mémoire psychologique. Celle-ci résulte d'une identification abusive avec la mémoire biologique naturelle. Cette mémoire psychologique amplifie considérablement l'action du passé sur le présent et nous empêche d'être « neufs dans l'instant neuf » ou d'être « présents au présent ». Krishnamurti nous montre l'ampleur de l'action paralysante des automatismes mémoriels de verbalisation, de l'image constante de nous-même résultant des mémoires psychologiques, de l'inertie et des résistances impliquées dans le fonctionnement mental de l'homme moderne considéré comme normal.

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« La vie est relation... » Mais
l'univers ultra-moderne de l'ef-
ficacité fonctionnelle favorise-
t-il cette relation ?


Les différents exemples, trop partiels faute de place, que nous venons de citer peuvent paraître théoriques et intellectuels. En fait, il s'agit pour Krishnamurti d’une réalisation essentiellement pratique devant s'opérer de façon constante au cours de toutes les circonstances de la vie quotidienne. L'essentiel de son enseignement est entièrement expérimental en donnant cependant au terme expérience un sens global assez différent de l'acception courante. Il s'agit d'un vécu authentique, d'une prise de conscience profonde et vigilante de nos réactions lorsque nous sommes en relation avec les êtres et les choses, tout au long de la vie quotidienne.

Le mérite d'une psychologie véritable est d'épanouir pleinement notre capacité relationnelle. Ceci résulte d'une disponibilité intérieure, d'une attitude d'accueil et d'ouverture, d'une absence lucide de résistances qui ne doivent pas être confondues avec un abandon négatif, une démission résultant d'une attitude impulsive de découragement. Pour Krishnamurti, la vie est relation. La révélation à nous-même de la plénitude de ce que nous sommes ne peut être faite au cours de méditations isolées. La méditation est exercée de façon permanente par l'exercice d'une attention naturelle de toutes les réactions que suscitent en nous les circonstances normales de la vie concrète.

Dans ses Commentaires sur la vie, p. 186, Krishnamurti écrit à ce propos: « Quel est le but réel de l'état de relation? Si vous vous observez au cours de vos rapports avec autrui, ne voyez-vous pas que ces rapports sont un processus d'auto-révélation? Mon contact avec vous ne me révèle-t-il pas mon état d'être, si je suis lucide, si je suis conscient de mes réactions? Ce processus d'auto-révélation est celui de la connaissance de soi; en lui, on découvre bien des choses désagréables et troublantes, des pensées et des activités qui nous dérangent. Et comme je n'aime pas ce que je découvre, je fuis ces réactions et vais en chercher d'autres plus satisfaisantes. Ainsi nos relations n'ont pas beaucoup de sens tant que nous y cherchons un contentement mais acquièrent une signification extraordinaire lorsqu'elles sont un moyen de nous révéler à nous-même et de nous connaître. »

L'attitude correcte, révélatrice, des relations humaines est définie par Krishnamurti de la façon suivante. Nous lisons dans Les Commentaires sur la vie, p. 208: Pour comprendre l'état de relation, il faut être passivement lucide, ce qui ne détruit pas la relation, mais au contraire la rend plus lucide, plus vitale, plus valable, parce qu'elle peut alors donner lieu à une réelle affection. Cette chaleur, cette communion, ne sont ni sentiment, ni sensation. Si nous pouvions vivre ainsi nos relations, nos problèmes seraient vite résolus. »

Un exemple par l'instructeur tibétain Sam Tchen Kham Pâ, illustre le rôle révélateur des relations humaines. Un ermite tibétain s'était consacré à la méditation solitaire dans une grotte des premiers contre-forts himalayens. Ses contemplations l'avaient conduit à des extases mystiques profondes au cours desquelles il se sentait immergé dans l'unité d'une conscience cosmique. Conquis par les splendeurs de la vie contemplative, il était sincèrement persuadé de la réalisation en lui d'un dépassement de toute réaction personnelle et d'une dissolution de tout égoïsme. Un jour, cet ermite dut se rendre au marché d'un village voisin. N'étant plus habitué à côtoyer les foules, il marcha distraitement sur les pieds d'un passant inconnu. Celui-ci réagit brutalement et lui dit: « Espèce d'imbécile, ne pouvez-vous pas faire attention. » En l'éclair d'une seconde, l'ermite réagit violemment: « Comment ose-t-on insulter de la sorte un ermite comme moi! immergé dans la conscience cosmique? » Cette insulte inattendue lui permit tout à coup de se rendre compte qu'à son insu toute une partie de lui-même demeurait intacte dans les profondeurs de son inconscient. Sans cette relation inattendue avec le villageois, l'ermite n'aurait pu prendre conscience de sa susceptibilité et de son orgueil. Cette relation était plus révélatrice que des années de méditation solitaire.

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« Par Nature nous désignons
cette base énergétique essen-
tielle de l'univers et de nous-
même...
 »


Nous avons tendance à nous imaginer que la méditation consiste dans des concentrations ou des postures extraordinaires. Il s'agit tout simplement de vivre les circonstances dites ordinaires de la vie dans une attitude d'attention extraordinaire. Dans le jeu de la vie, Krishnamurti nous suggère de jouer tout naturellement avec les cartes que nous avons en mains. Ces cartes sont: nos facultés de penser, d'aimer, d'agir. Il n'est pas nécessaire d'en rechercher d'autres. Ces cartes doivent être jouées dans le contexte complet des données de la nature. Par nature nous ne désignons pas seulement les apparences du monde matériel résultant de nos perceptions sensorielles. En fait, il s'agit là plutôt d'un envers de l'univers tel que l'envisage actuellement un nombre important de savants éminents dont une majorité de physiciens. Par nature nous désignons également cette « base énergétique essentielle » de l'univers et de nous-même, que les « Nouveaux gnostiques de Princeton » appellent l'endroit, base qui selon eux serait une « conscience cosmique omniprésente ».

L'étude de la nature et du fonctionnement de ces énergies aux niveaux physique, psychique et spirituel, leur matérialisation en actes harmonieux et créateurs dans le comportement quotidien, la prise de conscience et l'élimination des obstacles paralysant les possibilités d'un comportement harmonieux et adéquat, sont autant d'éléments constituant les bases essentielles d'une psychologie digne de ce nom. Seule, une telle psychologie, une telle science du comportement, est à la mesure des richesses spirituelles de l'être humain dont elle permet l'épanouissement des formes les plus pures de l'amour, de l'intelligence et de l'action. Il n'y a là, contrairement à ce que craignent ou affirment certains, aucune marche négative vers une déshumanisation de l'humain, mais au contraire réalisation de son plus haut accomplissement. Telles sont, à notre avis, les données apparemment théoriques, mais essentiellement pratiques, des enseignements de Krishnamurti.

  1. Dr H. Benoit. La Doctrine suprême. Éd. Courrier du livre. Paris.

KRISHNAMURTI ET L'ANTI-PSYCHANALYSE

Nous avons insisté sur le fait que l'étiquette de psychologue était la moins mauvaise parmi celles que l'on serait tenté de donner à Krishnamurti. Le fait de le considérer comme un psychologue, au sens habituel et un peu péjoratif du terme, peut donner lieu à de sérieux malentendus. L'approche des problèmes que nous suggère Krishnamurti est en effet très différente sinon opposée à celle des différentes techniques psychanalytiques.

Lors des entretiens de Brockwood en septembre 1974, Krishnamurti énonçait une formule lapidaire: « Analysis is paralysis » dont il est aisé de deviner les conséquences peu favorables à l'égard de tout processus analytique en général. La question de savoir là où l'analyse est inopportune, là où elle peut être requise, dépend entièrement des niveaux pris en considération. Personne ne contestera le bien-fondé des méthodes psychanalytiques lors des traitements psychothérapiques appliqués en cas de névroses graves, de troubles psychiques aigus. Cependant, même dans de tels cas, de sérieuses réserves sont à formuler concernant les résultats complètement négatifs atteints par des psychanalystes freudiens maladroits vidant totalement leurs patients, tout en les fermant à toute possibilité d'ouverture aux valeurs spirituelles authentiques. Parmi les différences existant entre l'enseignement de Krishnamurti et les techniques psychanalytiques, il faut signaler l'importance que les uns et les autres accordent au moi. Pour Krishnamurti, le moi est un réseau de tensions contradictoires. Pour lui, le psychisme résulte, comme pour Stéphane Lupasco, de l'affrontement entre des énergies antagonistes. Le faisceau de tendances contradictoires n'a ni la consistance ni les caractères de réalité absolue que nous lui accordons généralement. Les techniques psychanalytiques, surtout les freudiennes, se préoccupent rarement du caractère illusoire ou authentique du moi. Ce n'est d'ailleurs pas là leur rôle surtout face à l'urgence que présentent des névroses graves.

Pour l'homme malade, c'est indispensable.

Pour l'homme normal, il y a mieux.

Dans ce dernier cas, la plupart des techniques psychanalytiques peuvent être considérées comme un « emplâtre sur une jambe de bois » parce qu'elles laissent le processus du moi complètement intact, or, estime Krishnamurti, ce processus est la source première de toutes les violences, les conflits, les guerres et leurs cruautés.

Mais il y a plus: la psychanalyse se propose généralement d'intégrer l'homme dans la société sans se soucier du bien-fondé des valeurs et des structures de celle-ci. Si de nombreux inadaptés sont névrosés, il serait très grave de procéder aux généralisations abusives de nombreux psychanalystes. Tous les inadaptés ne sont pas nécessairement des névrosés. Il existe un grand nombre d'êtres humains de maturité psychologique supérieure qui éprouvent des difficultés d'adaptation aux normes de la société, non en vertu d'une névrose quelconque mais parce que les normes de la société sont souvent aberrantes. Certains êtres refusent de se faire les complices de la société, non parce qu'ils sont malades mais, parce qu'étant eux-mêmes sains, équilibrés, ils perçoivent mieux que quiconque les déséquilibres et la fausseté des valeurs responsables des crises aiguës s'étendant à l'universalité des activités humaines. Mais cela, la plupart des psychanalystes refusent de l'admettre. Ils esquivent le problème en classant automatiquement le contestataire dans telle ou telle catégorie de complexe ou de névrose, soigneusement codifiée sous l'autorité de ce qu'on appelle « les grands de la psychanalyse ».

Il n'est pas surprenant que des penseurs de plus en plus nombreux considèrent la psychanalyse traditionnelle comme une sorte de police subtile destinée à réaliser la totale soumission des analysés à toutes les normes de la société, aussi aberrantes que puissent être ces normes. Si de telles pratiques peuvent être utiles pour des névrosés graves, elles constituent, pour l'homme normal qui ne réagit point, un enterrement psychologique et spirituel de première classe.

Ainsi que l'écrit René Fouéré dans un excellent chapitre intitulé « Krishnamurti et la non-psychanalyse [1] »: « On serait tenté de reprocher aux psychanalystes de s'évertuer à réduire des complexes mineurs sans paraître soupçonner que le moi lui-même qu'ils s'efforcent de restaurer, n'est qu'un complexe géant;... d'épargner l'hydre-moi alors qu'ils bataillent contre ses problèmes-tentacules. Il convient de remarquer que l'enseignement de Krishnamurti vise à créer un type d'homme supérieur à celui qui passe communément pour normal, tandis que la thérapeutique psychanalytique se donne pour objet d'amener à la condition normale des êtres qui se trouvent au-dessous de cette condition. La synthèse personnelle chez les névrosés, et plus encore chez les psychosés, est trop fragile, trop faible, pour qu'on puisse espérer d'eux qu'ils parviennent à cette vision synthétique de leurs difficultés. Les deux techniques, celle de Krishnamurti et celle des psychanalystes, n'opèrent pas au même niveau. »

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« Le névrosé est-il vraiment
névrosé? Certains ne refusent-
ils pas les normes souvent
aberrantes de la société?


En fait, Krishnamurti suggère un affrontement non mental des circonstances dans le moment présent tandis que la psychanalyse est une technique d'approche mentale se référant au passé. Au cours d'un traitement psychanalytique l'analyste tente de découvrir et de faire prendre conscience des traumatismes qui, dès la plus tendre enfance, ont engendré dans l'inconscient de l'analysé des peurs, des refus, des tensions responsables de problèmes actuels. Krishnamurti, au contraire, suggère une approche du présent, totalement affranchie des automatismes mémoriels du passé, des jugements de valeurs, des comparaisons diverses et ceci dans le but d’atteindre une acuité de conscience plus profonde.

Ces différences ont été exposées dans l'ouvrage de R. Fouéré: « La guérison psychanalytique des troubles s'obtient en faisant retrouver par le malade l'incident, le trauma qui fut à l'origine de ses troubles. Cet incident, avec toutes les circonstances, doit remonter des profondeurs de la mémoire du sujet... Dans un tel processus, ce qui est recherché c'est donc la ré-évocation formelle de circonstances passées avec toutes les singularités qui les authentifient. Le processus libératoire de Krishnamurti est tout autre. Il ne fait appel à aucune mémoire d'événements révolus. Il se fonde entièrement sur l'expérience présente. On pourrait dire que la guérison psychanalytique est périphérique, localisée, tandis que la régénération krishnamurtienne est centrale. [2]

  1. René Fouéré, Krishnamurti ou la révolution du Réel, p. 277, Éd. Courrier du livre, Paris 1970.
  2. R. Fouéré, Krishnamurti et la révolution du Réel, p. 223, Ed. Courrier du livre. Paris. 1970.

KRISHNAMURTI ET LE PROBLÈME DE LA PENSÉE

Le grand paradoxe de l’enseignement de Krishnamurti réside dans le fait qu'il utilise la pensée, qu'il suggère continuellement l'étude attentive du déroulement du processus mental pour finalement le dépasser complètement et se libérer de son emprise. Dans ce travail à la fois simple mais ardu qu'est la méditation véritable, l'être humain ne dispose que d'un outil: la pensée. C'est de la manipulation adéquate de celui-ci que dépend l'issue de la méditation. Que dirions-nous d'un apprenti qui n'aurait pas pris la précaution d'examiner attentivement ses outils de travail? S'il veut éviter des accidents, des erreurs, il s'informera du fonctionnement, du rôle, de l'utilisation de son outil. Quelles sont les besognes pour lesquelles il a été conçu? Quelles sont les circonstances au cours desquelles il est nécessaire de l'utiliser? La pensée est l'outil de travail le plus essentiel de l'être humain, non seulement dans la méditation mais au cours de toutes les circonstances. Nous ne l'avons jamais examinée attentivement. Nous ne connaissons pas exactement son rôle, ses limites. Quand est-elle indispensable? Quelles sont les circonstances ou les travaux dont elle doit être exclue?

Krishnamurti considère que la connaissance de soi, la lucidité, la compréhension de la nature de la pensée, une claire vision de son fonctionnement sont essentielles. La psychologie moderne nous enseigne qu'il n'existe pas de pensée sans un ou plusieurs mots, conscients ou inconscients. Il n'existe pas de pensée sans une image ou plusieurs images, claires ou vagues, conscientes ou inconscientes. Or, ces mots, ces images sont les échos d'enregistrements passés. Ils ne sont que mémoires. Cet ensemble de mémoires est désigné par le mot « connu » dans toute l'œuvre krishnamurtienne.

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« La méditation, pour être efficace,
doit dépasser le mental, éviter
les pièges du
« connu »
qui s'exprime par les « mots ».


Les travaux des savants et penseurs actuels, tels ceux de Stéphane Lupasco [1], nous montrent que l'aube de la naissance de la mémoire se situe bien avant les premières manifestations de la vie organique. Des physiciens éminents, tel David Bohm de l'université de Londres [2], des biologistes et biochimistes tels Eigen, Jacques Monod, des généticiens nous révèlent l'ampleur des enregistrements mémoriels au niveau même de transformations chimiques [3] expliquant les mutations par la mécanique quantique des transitions virtuelles, procédant à des intégrations de mémoires.

Dans un langage plus simple, rappelons quelques faits élémentaires, illustrant l'importance du rôle de la mémoire depuis l'atome jusqu'à l'être humain. Nous comprendrons mieux le sens de l'affirmation continuellement répétée par Krishnamurti, aux termes de laquelle il est dit que « l'être humain n'est que mémoire et conditionnement, biologiquement et psychologiquement ».

Durant les neuf mois qui séparent le moment de la conception de l'être humain et sa naissance, toutes les phases de l'évolution de la nature ont été reproduites, résumées, abrégées. Entre le moment de la conception de l'être humain où quelques cellules étaient concernées jusqu'au moment de sa naissance où se trouvent groupées plusieurs centaines de milliards de cellules hautement spécialisées que s'est-il réellement produit? Secondes après secondes, semaines après semaines, mois après mois les molécules, les cellules se sont associées. D'abord non spécialisées, elles se sont transformées en organes hautement spécialisés tels un rein, un foie, un cerveau. Comment? Sinon sous la directive de champs de forces, d'une programmation minutieuse contenue dans les informations d'un code génétique. Ces informations, cette programmation rigoureuse ne sont que mémoires, intégrations ou bilans de mémoires dont les origines premières se perdent dans la nuit des temps. L'être humain n'est vraiment que mémoires et manifestations de mémoires, tant physiquement que biologiquement et psychologiquement, ainsi que l'exprime Krishnamurti.

Telles sont les raisons pour lesquelles, toute initiative, toute action émanant d'un tel centre de conditionnements, portent en elles, les sources de son emprisonnement, de ses conflits, de ses souffrances. Pour Krishnamurti, la pensée n'est pas l'intelligence. Et ce, pour diverses raisons. D'abord, parce que la pensée n'est que mémoire. En tant que telle elle fonctionne sous le signe de l'habitude, de la répétition. Ensuite, parce que les pensées sont l'objet de processus essentiellement mécaniques. Elles fonctionnent, soit par déduction, soit par induction, par référence à des données antérieures, exactement comme les cerveaux électroniques. Ceux-ci travaillent à partir des informations contenues dans les cartes perforées et les résultats sont évidemment conditionnés par les informations données.

Il en est de même pour le cerveau humain à la seule différence que celui-ci reçoit, non quelques dizaines ou quelques centaines d’informations, mais des centaines de millions. La complexité de celles-ci est telle que l'être humain ne peut se rendre compte immédiatement du caractère mécanique des opérations mentales. Toute l'œuvre krishnamurtienne tend à mettre en évidence l'ampleur de l'emprise du passé, de ses mémoires sur les perceptions du présent d'une part, et d'autre part, le caractère mécanique et répétitif des opérations mentales.

L'histoire de la formation d'un univers, depuis l'atome jusqu'à l'homme, peut être résumée sous la forme d'un processus continuel d'associations: associations des atomes entre eux pour former les molécules, associations des molécules pour former les molécules géantes, bases des premiers êtres monocellulaires, associations présidant à la transformation des êtres monocellulaires en êtres pluricellulaires. Cette véritable habitude associative se poursuit en l'homme et par l'homme sur le plan psychologique. L'être humain s'identifie ou s'associe à son nom, à son corps, à son compte en banque, à sa famille, à son pays, à des idéaux. En fait, il n'est pas interdit de considérer toute l'histoire de l'évolution depuis l'atome jusqu'à l'homme comme l'expression du verbe avoir, avoir plus. Toute vie se manifeste principalement par un processus de croissance. La petite graine germant devient petite pousse verte. Celle-ci deviendra arbrisseau, puis finalement arbre géant plusieurs fois séculaire.

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« La pensée est l'outil de travail
le plus essentiel de l'être humain
non seulement dans la médi-
tation mais au cours de toutes
les circonstances.
 ».


Les sciences modernes nous enseignant la présence, dans l'inconscient de chaque être humain, dans son code génétique et dans ses molécules géantes d'A.D.N. et d'A.R.N. d'un bilan mémoriel d'un passé immense, il est évident que nous portons tous en nous les empreintes profondes de cette habitude associative, de cette conjugaison du verbe avoir. Pas une seule de nos cellules, pas une goutte de notre sang, pas une seule de nos pensées, de nos émotions n'échappent à l'emprise énorme de cette habitude associative, de ce verbe avoir, avoir plus, de grandir, de devenir.

Chaque être humain subit, à son insu, l'emprise de ces processus. Krishnamurti évoque parfois le contraste entre un processus d'existence horizontal et un processus d'existence vertical. Avoir, grandir, devenir, avoir plus, sont des verbes qui, conjugués par nous, nous engagent dans un processus d'existence horizontal. D'une part, notre existence se réfère aux accumulations mémorielles d'un passé lointain, d'autre part elle hypothèque l'avenir. Les énergies de notre conscience sont ainsi éparpillées dans un étirement horizontal situé dans le temps. Elles nous suggèrent de nous étendre, de grandir indéfiniment dans la durée. En opposition radicale avec ce qui vient d'être évoqué, le verbe être implique un processus vertical. Être évoque une convergence de toutes les énergies de la conscience dans la momentanéité de l'instant, une sorte de rupture dans le glissement uniforme de la durée. Être, nous permet d'être neufs dans l'instant neuf. En ceci réside l'une des clés de la perception globale immédiate.

Krishnamurti déclare à ce sujet (Commentaires sur la vie): « La provocation de la vie est toujours neuve. C'est la réaction à la provocation (la pensée) qui est vieille et qui ajoute des résidus à ceux qui existent déjà, sous forme de mémoire. Celle-ci devient l'observateur qui se sépare de la provocation de l'expérience. » Krishnamurti définit ici clairement l'observateur comme un réseau de mémoires résiduelles formant écran entre chaque être humain considéré physiquement, au niveau organique, et les faits. Telles sont les raisons pour lesquelles, la pensée, qui n'est que mémoire, est incapable, dans son état de fonctionnement actuel, de résoudre les problèmes fondamentaux de l'existence.

La pensée n'est pas toujours nécessairement un obstacle. Tout dépend de la nature de son fonctionnement. La pensée n'est pas une nuisance en elle-même. Ses caractères négatifs ou positifs dépendent uniquement de la façon dont nous l'utilisons. Il est donc important de définir quels sont les rôles et les limites de la pensée dans l'enseignement de Krishnamurti. Il déclare à ce propos (Cinq entretiens avec Krishnamurti, pp. 43-44): « La pensée est incapable de pénétrer très profondément dans aucun problème, ni dans les rapports humains. La pensée est superficielle, elle est vétuste et résultat du passé. Celui-ci est incapable de pénétrer dans quelque chose d'entièrement neuf. Il peut l'expliquer, l'organiser, le communiquer, mais le mot n'est pas le neuf. La pensée est parole, symbole, image. Sans le symbole, la pensée existe-t-elle? Nous l'utilisons pour reconstruire, pour modifier la structure sociale, pour l'adapter à un nouveau modèle basé sur l'ancien. Fondamentalement, la pensée est un élément de division, de morcellement, et tout ce qu'elle pourra faire sera séparatif et contradictoire. Elle pourra donner des explications philosophiques ou religieuses mais il y aura toujours en elle une semence de destruction, de guerre et de violence. La pensée n'est pas la voie d'accès pour arriver au neuf.

« Seule la méditation ouvre la porte sur ce qui est éternellement nouveau. La méditation véritable n'est pas un procédé de la pensée. Elle consiste à voir la cupidité, la vanité de la pensée et les procédés du mental. Le mental et la pensée sont nécessaires là où il s'agit de questions mécaniques (ou techniques) mais l'intellect est perception fragmentaire du tout alors que la méditation est la vision du tout. Le mental ne peut agir que dans le champ du connu et c'est pourquoi la vie devient une routine monotone dont nous cherchons à nous évader. Il n'existe qu'une seule liberté, c'est la libération à l'égard du connu. »

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« L'inconnu, l'intemporel,
l'incommensurable...
 ».


La question que chacun tend à se poser est celle-ci: « Comment pourrais-je me débarrasser du connu et de l'emprise de la pensée? Par quel moyen, par quelle méthode? » En dépit du fait qu'une telle question nous paraît logique et légitime, Krishnamurti nous indique qu'elle comporte une part d'erreur et peut-être une source d'égarement. Il nous demandera: Pourquoi voulez-vous vous débarrasser de la pensée? Qui veut se débarrasser de la pensée? Voulez-vous atteindre quelque chose? Voulez-vous vous évader de votre situation conflictuelle d'aujourd'hui pour accéder demain vers une situation que vous jugerez plus confortable? Dans ces différentes éventualités le moi demeure intact en profondeur malgré les différentes modifications de détail en surface.

Il ne s'agit pas de se débarrasser de la pensée, ni de la mémoire, ni du connu. Le mobile d'une telle décision en nous n'est autre qu'une pensée qui est elle-même conditionnée. C'est en cela que réside le caractère ardu de la méditation véritable. Celle-ci requiert des éléments de précision, de clarté et une rigueur encore plus sévère que celle qui préside aux recherches scientifiques. Il ne s'agit donc pas de rejeter, d'éviter, de fuir mais de résoudre par l'affrontement d'une attention globale immédiate. Ceci requiert une qualité d'attention vigilante, dégagée des habitudes et des conditionnements déformants de la pensée.

La formulation d'une telle exigence provoque un mouvement de recul et le scepticisme chez la plupart des Occidentaux. Nous nous imaginons en effet que, dès l'instant où nous serions sans pensées (dans leur état actuel de fonctionnement), nous sombrerions dans une totale incohérence. Nous éprouvons de grandes difficultés à comprendre ou à admettre qu'il puisse exister un état d'attention et d'extraordinaire lucidité dans lequel n'interviennent plus nos automatismes de mémoire, nos images, nos symboles, nos jugements de valeurs, nos choix, nos préférences et nos répulsions personnelles. Il existe un état d'observation silencieuse, très concentrée, dégagé de tout effort personnel en vue d'acquérir quoi que ce soit. Nous sommes à tel point agités mentalement qu'il nous est impossible de concevoir qu'une observation aussi sereine puisse se réaliser, dans laquelle les avidités et les peurs du moi sont éteintes.

Krishnamurti a parfois comparé l'activité désordonnée du mental de l'homme ordinaire à une machine formée de rouages complexes tournant à très rapide allure. Si nous voulons étudier le fonctionnement d'une machine formée de rouages nombreux tournant très rapidement, il est nécessaire d'en ralentir le mouvement. Nous pourrons voir alors comment les rouages agissent entre eux. Nous lisons (Conférence d'Ojaï 1944, p. 28 par Krishnamurti): « Une machine qui se meut très rapidement ne peut être étudiée en détail. On ne peut commencer à l'étudier que si l'on en ralentit le mouvement. Si vous pouvez ralentir votre pensée-sentiment, vous pouvez alors l'observer, ainsi que dans un film au ralenti vous pouvez observer les mouvements d'un cheval lorsqu'il trotte ou lorsqu'il saute une haie. Si vous arrêtez la machine, vous ne pouvez la comprendre. Elle n'est plus qu'une chose morte. Et si elle tourne trop vite, vous ne pouvez la suivre, mais il faut qu'elle aille doucement, qu'elle tourne posément, si vous voulez la comprendre intimement. C'est de cette façon que doit travailler l'esprit, s'il veut suivre chaque mouvement de la pensée-sentiment. »

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« Krishnamurti a parfois compa-
ré l'activité désordonnée du
mental de l'homme ordinaire à
une machine formée de rouages
complexes... Si nous voulons
étudier le fonctionnement d'une
machine formée de rouages
nombreux tournant très rapi-
dement, il est nécessaire d'en
ralentir le mouvement. Nous
pourrons voir alors comment
les rouages agissent entre eux.
 »
« Le Surhomme », gravure de P.-Y.
Trémois.


Krishnamurti nous enseigne qu'en la plupart d'entre nous la machine mentale fonctionne mal. Elle est branchée sur un mauvais courant. Il faut la déconnecter et la brancher sur une source d'énergie plus saine, plus adéquate à l'ordre naturel des choses. Rien n'est à la fois plus simple et plus ardu. Très simple en soi, oui. Mais très ardu pour nous, parce que nous sommes pervertis et compliqués par une foule de valeurs fausses. Il est, pour nous, très compliqué de redevenir simples.

De nombreux auteurs et écoles de méditation s'accordent à reconnaître l'importance d'une pacification de la pensée mais les méthodes proposées sont non seulement divergentes: elles sont totalement opposées. La plupart des auteurs et les diverses écoles de méditation perdent de vue une loi fondamentale souvent évoquée par Krishnamurti: la nature des moyens, des méthodes employés conditionne celle de la fin, du résultat atteint.

Krishnamurti rejette la plupart des techniques de concentration mentale enseignées par de nombreuses écoles de yoga, quoiqu'il pratique lui-même le yoga. Il considère que le développement intensif de la volonté, les entraînements mentaux consistant en l'élimination méthodique de toutes les images mentales pour aboutir au vide, sont artificiels et radicalement faux. Ils engendrent des tensions psychiques considérables et durcissent notre musculature mentale. Ce durcissement et ces tensions empêchent toute disponibilité à l'égard des richesses spirituelles contenues dans les zones profondes de la conscience. C'est à ce niveau que réside la réalité suprême que Krishnamurti désigne fréquemment par les termes tels que: l'inconnu, l'intemporel, l'incommensurable. Cette réalité vivante est d'une finesse et d'une subtilité telles que nous devons nous affranchir de toutes nos tensions, nos fixations psychiques pour lui permettre de se manifester librement en nous. Krishnamurti nous fait remarquer que tout acte de concentration mentale, tout acte de volonté tendant à dominer le flux des images mentales en vue d'un vide sont des processus d'exclusion, d'isolement artificiels. Ceux-ci, loin de libérer et de dissoudre l'ego, le renforcent considérablement.

La méditation n'est pas un processus d'exclusion exprimant en réalité une peur inconsciente. Loin d'être une attitude auto-protectrice elle est une attitude d'ouverture et d'accueil sans laquelle aucune communion ni fusion ne sont possibles. En plus de ce qui précède, Krishnamurti nous rappelle que dans tout acte de volonté, de discipline, le moi se scinde en deux fragments distincts. Le premier, se prenant pour une entité, assume le rôle d'un sujet. Il tente d'opérer sur un autre fragment, ses pensées, qu'il considère comme les objets. Nous ne nous rendons pas compte que le moi et ses pensées ne forment qu'un seul et même processus. Cette division engendre une foule d'erreurs de jugement, de conflits, de tensions inutiles et de gaspillages d'énergie.

Les conditions d'une parfaite disponibilité intérieure peuvent être résumées comme suit: absence de toute fragmentation psychologique du moi en parties distinctes tendant à opérer les unes sur les autres, prise de conscience de l'image que le moi s'est faite de lui-même et des autres, absence de tensions contradictoires, attention parfaite non mentale, état d'observation simple, naturelle sans interférence de la pseudo-entité de l'observateur, souplesse et agilité extrême de l'esprit, forme supérieure de sensibilité, transparence naturelle et détendue de la pensée. Lorsque de telles conditions se réalisent, nous accédons instantanément à la plénitude de l'amour.

Afin d'éviter tout malentendu, il est utile de préciser les points suivants:

Krishnamurti ne jette pas un discrédit systématique sur la fonction mentale, sur l'activité des pensées.

Il dénonce le rôle destructeur de la pensée dans son fonctionnement actuel dans la presque totalité du genre humain. Ce fonctionnement n'est pas équilibré.

Lorsque l'être humain se libère de l'emprise des conditionnements habituels de la pensée, il réalise une mutation psychologique saine et naturelle, lui permettant d'utiliser la pensée et les mémoires sans être victime des conditionnements qu'elles tendaient à lui imposer avant cette mutation. Un homme éveillé ou libéré peut penser mais la pensée n'est plus pour lui une sorte de complice d'une durée quelconque ou d'un désir de continuité de son moi.

La pensée est une fonction naturelle. C'est l'abus et l'utilisation inadéquate de cette fonction qui créent des problèmes et non la fonction mentale elle-même. La pensée n'est qu'une fonction parmi un ensemble de fonctions beaucoup plus vaste. Un malentendu fondamental pose des problèmes à l'être humain: la pensée qui n'est qu'une fonction, un simple instrument, s'est prise pour une entité.

La pensée, pour l'être libéré, n'est qu'un instrument de communication. Elle est l'outil de travail idéal pour les travaux techniques, pour les opérations mécaniques. Elle est inadéquate aux niveaux de conscience supérieurs.

Krishnamurti considère que la pensée n'est pas l'intelligence. Celle-ci se situe à un niveau de conscience plus profond, mais la pensée, lors d'un fonctionnement harmonieux, peut servir d'instrument d'expression de l'intelligence.

  1. Stéphane Lupasco, Les Trois matières, Éd. Julliard, Paris.
  2. Cité par A. Koestler. Les Racines du hasard, Paris.
  3. E. Schoffeniels, L'anti-hasard, Paris, 1973.

KRISHNAMURTI ET LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE

La délimitation entre le mode de penser perverti par la recherche du renforcement de la continuité du moi et du mode de penser harmonieux, souple et vigilant, peut être éclairée par un examen sommaire de l'attitude de Krishnamurti face au problème de la mémoire.

Krishnamurti enseigne l'existence de deux espèces de mémoires.

Premièrement, une mémoire naturelle, normale, inévitable et absolument nécessaire. Tout ce que nous voyons, entendons, sentons, touchons est constamment enregistré par les neurones cérébraux et constitue un ensemble d'engrammes ou enregistrements mémoriels. En plus de ceux-ci, tous les processus de la vie biologique, cellulaire sont entièrement codés, programmés en vertu d'une sagesse corporelle instinctive qui n'est que mémoire. Sans ces diverses mémoires naturelles, acquises ou héritées, nul être vivant ne pourrait exister, ni se mouvoir, ni assimiler sa nourriture, ni même la choisir. Nous ne pourrions plus retrouver le chemin de notre demeure, ni la route, ni le train à prendre. Il n'est pas question de nier l'évidence de telles nécessités.

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« La pensée... est l'outil de tra-
vail idéal pour les travaux
techniques, pour les opérations
mécaniques. Elle est inadéquate
aux niveaux de conscience
supérieurs.
 ».


Mais à l'ensemble extraordinairement complexe des accumulations mémorielles se superposent d'autres mémoires. Ce sont les mémoires psychologiques. Celles-ci proviennent d'une identification du moi avec les mémoires naturelles. Il s'agit d'une sorte de courant secondaire, parasite naissant vraisemblablement en raison d'une loi de masse résultant de la somme énorme englobant des milliards de mémoires naturelles augmentant seconde après seconde. Krishnamurti déclare à ce propos: « Ne devons-nous pas être conscients de deux formes de mémoire: l'indispensable qui se rapporte aux faits, aux chiffres et la mémoire psychologique. Sans cette mémoire indispensable, nous ne pourrions pas communiquer avec les autres. Mais nous accumulons des mémoires psychologiques et nous nous y accrochons afin de donner une continuité au moi; ainsi le moi ne cesse de croître... Cette mémoire qui procède par accumulation; ce moi, c'est cela qui doit parvenir à une fin. Tant que le penser-sentir s'identifie avec ses mémoires d'hier, il est dans un état de douleur, tant que le penser-sentir sera dans le devenir, il ne pourra éprouver la félicité du réel. Ce qui est réel n'est pas une perpétuation de la mémoire « psychologique identificatrice [1]. »

Un exemple simple peut illustrer la différence entre les mémoires naturelles dites mémoires techniques et les mémoires psychologiques. Un ingénieur peut calculer la résistance des matériaux nécessaires à la construction d'un pont, en utilisant ses mémoires naturelles ou techniques. Mais dès l'instant où, traversant ce pont avec d'autres personnes, il s'accorde de l'importance en vantant ses mérites d'être l'auteur de tels calculs, il utilise ses mémoires psychologiques: son moi s'est identifié aux mémoires techniques pour s'affirmer par elles.

  1. J. Krishnamurti, Krishnamurti parle, p. 131. Éd. Mont-Blanc, Paris, 1949.

KRISHNAMURTI ET LES RELIGIONS

L'enseignement de Krishnamurti tend à nous donner le sens véritable du mot religion dégagé de tout sectarisme et de tout fanatisme. La religion authentique n'a pour lui aucun point commun avec les organisations spirituelles dogmatiques puissamment structurées, codifiées existant dans le monde actuel. L'optique krishnamurtienne nous présente le climat très libre mais profond d'une religion naturelle se réalisant en dehors de toute organisation, de toute autorité spirituelle, de toute révélation surnaturelle, de tout rituel, de tout intermédiaire officiellement accrédité.

L'homme religieux est celui qui se connaît pleinement et a, de ce fait, brisé les chaînes de l'ego. Ayant mis en lumière le processus déformant de sa pensée il s'est affranchi du mirage de la conscience personnelle. Il sait que celle-ci résulte d'un fonctionnement inadéquat de son mental. Un tel homme, délivré de l'illusion de la conscience de soi, accède à la perception d'une unité fondamentale, celle que les savants gnostiques de Princeton appellent l'endroit de l'univers. Cette vision d'unité, dans laquelle se révèle l'essence commune des êtres et des choses, constitue la base de l'esprit religieux.

Krishnamurti fait une nette distinction entre l'esprit véritablement religieux et le fait de s'identifier à une religion. Il déclare à cet effet:

« Un esprit religieux est totalement différent de celui qui croit en une religion. On ne peut pas être religieux et en même temps hindou, musulman, chrétien, bouddhiste. Un esprit religieux n'est pas à la recherche de quelque chose, il ne peut faire aucune expérience avec la vérité, car elle n'est pas une chose qui puisse être dictée par le désir, ni par la souffrance, ni par un conditionnement hindou ou autre. L’esprit religieux est un état d'être dans lequel il n'y a aucune peur, aucune croyance d'aucune sorte, mais seulement « ce qui est ».

La religion, pour Krishnamurti, est un état d'être naturel au cours duquel nous sommes pleinement disponibles aux richesses d'intelligence pure et d'amour contenues dans l'essence ultime des êtres et des choses. Est religieux, l'être humain relié, non seulement à sa nature profonde et véritable mais à la totalité de l'univers. Lorsque nous avons réalisé la pleine connaissance de nous-même, nous avons démasqué les comédies inconscientes que nous nous jouions constamment par l'agitation mentale, les recherches de sensations, les évasions multiples.

Celles-ci étant dénoncées comme autant de complices de l'affirmation du moi, finissent par se dissiper. Aux vacarmes du mental et de l'émotion succèdent le silence intérieur et l'harmonie. Dans ce silence intérieur nous pouvons être à l'écoute des ultimes profondeurs de nous-même, se situant bien au-delà de la pensée. C'est à ce niveau que se révèle le lien secret qui nous relie à l'univers entier. L'expérience pleinement vécue de cette unité totale, englobant les dualités de l'observateur et des phénomènes observés, révèle la forme la plus élevée et suprêmement naturelle de l'amour. La disponibilité à cette véritable bénédiction intérieure constitue pour Krishnamurti l'un des signes distinctifs de l'esprit authentiquement religieux.

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« Au vacarme du mental et de
l'émotion succède le calme
intérieur et l'harmonie...
 »


L'importance du silence mental dans l'esprit religieux est définie par Krishnamurti (Se libérer du Connu, p. 151): « Dans l'esprit religieux est l'état de silence... Il n'est pas engendré par la pensée mais par une lucidité qui est méditation, lorsque celui qui médite est absent (psychologiquement). En ce silence est un état d'énergie dans lequel aucun conflit n'existe. L'énergie est mouvement et action. Toute vie est énergie... Si l'on permet à cette énergie de s'écouler sans contradictions, sans résistances, sans conflits, elle est sans limite et sans fin... »

Il est important de noter que les croyances et l'attachement à des idées quelles qu'elles soient sont opposés au sens que Krishnamurti donne à la religion. Il déclare à cet effet: « La vraie religion n'est pas un ensemble de dogmes, de rituels, de doctrines, de croyances, transmis par les générations et inculqué dès l'enfance. Croire en Dieu ou ne pas croire en Dieu n'a aucun rapport avec le fait d'être religieux.

Croire, ne rend pas une personne réellement religieuse. Celui qui lance une bombe atomique et qui détruit en quelques minutes des milliers de vies, croit peut-être en Dieu. C'est la perception vécue de la réalité qui est la vraie religion. La religion est la capacité de vivre par expérience directe, ce qui est immesurable, ce qui ne peut être mis en mots. »

(Conférence d'Ojaï, 1949, pp. 103-104). Pour Krishnamurti, la réalité profonde des êtres et des choses est désignée par les termes incommensurable, immesurable, intemporel, inconnu.

L'esprit religieux est celui dont le mental est silencieux et simple.

Cette simplicité est l'une des conditions indispensables permettant une parfaite disponibilité à la réalité spirituelle. « Heureux les simples en esprit, le Royaume des Cieux leur appartient » ne doit pas être interprété comme un état d'inintelligence. Bien au contraire. Les rapports entre la simplicité véritable et l'esprit religieux ont été mis en évidence par Krishnamurti qui déclare à ce propos (Conférences d'Ojaï 1949, pp. 62-64): « Si l'on n'est pas simple, on ne peut pas être sensible: aux arbres, aux oiseaux, aux montagnes, au vent, à tout ce qui se passe autour de nous dans le monde. On ne peut pas être sensible aux messages intérieurs des choses... L'homme réellement religieux n'est donc pas celui qui se revêt d'une robe ou d'un pagne, ou qui vit d'un seul repas par jour, ni celui qui a prononcé d'innombrables vœux afin d'être ceci ou de ne pas être cela... L'homme réellement religieux est celui qui est intérieurement simple... qui ne devient rien. Un tel être s'éveille à une réceptivité extraordinaire parce qu'il n'y a pas de barrière, il n'y a pas de peur, il n'y a rien en lui qui aille vers quelque chose; par conséquent il est capable de recevoir la « grâce », Dieu, mettez-y le nom que vous voudrez... »

Ces lignes évoquent mieux que toute autre, le climat profondément religieux de l'enseignement de Krishnamurti.

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« L'homme réellement religieux
est celui qui est intérieurement
simple...
 »


La grâce ici ne résulte pas d'une divinité extérieure à l'être humain, ni d'une quelconque entité. Elle est la conséquence naturelle d'une transparence de la pensée, d'une absence de toute tension psychique, d'un affranchissement de l'emprise des mémoires. La grâce est surtout la manifestation d'une forme supérieure de l'amour résultant de la dissolution des tensions conflictuelles de l'égoïsme.

Les rapports étroits existant entre l'état d'amour véritable et l'esprit religieux sont fréquemment évoqués par Krishnamurti qui écrit à ce propos (Au seuil du silence, p. 114): « La vie religieuse est amour, il n'y a pas d’autre religion, une telle vie répond à tous les problèmes parce que l’amour (véritable) est une chose extraordinairement intelligente et pratique, connaissant la forme de sensibilité la plus sublime. C’est une vie où règne l’humilité. C'est la seule chose dans la vie qui soit importante... »

Pour Krishnamurti, la religion n'est pas seulement un état de contemplation ou d'éveil intérieur résultant d'un équilibre entre la pensée et l'amour. Cet équilibre doit se matérialiser en acte au cours de la vie quotidienne. Aucune séparation n'existe entre la méditation et l'action, entre la vie dite spirituelle et la vie matérielle. La méditation correcte est déjà, en elle-même, action et inspiratrice de toute action adéquate. Mais une telle action se dégage de l'emprise des conformismes, des mots d'ordre politiques ou religieux. Dans l'optique de Krishnamurti l'homme réellement religieux est inévitablement révolutionnaire au sens le plus élevé du terme. Il a réalisé en lui-même la révolution la plus fondamentale: celle de la rupture et de la délivrance des habitudes mentales, des mémoires qui entretenaient son moi dans la sécurité illusoire d'une continuité. La véritable révolution n'est pas extérieure. Elle n'est ni à gauche, ni à droite. Elle consiste en la mutation psychologique au cours de laquelle le moi se connaissant plus profondément se délivre des conditionnements et des fausses valeurs qui l'emprisonnent. L'homme authentiquement religieux est celui qui meurt véritablement à lui-même, à ses identifications mentales, afin qu'en lui et par lui se réalise, dans l'amour, la victoire d'une vie divine.


KRISHNAMURTI ET LE PROBLÈME DE LA MORT

Krishnamurti considère l'existence d’une vie qui est au-delà de la vie et de la mort biologiques qui nous sont familières. Cette vie est même au-delà de la vie et de la mort psychologiques que très peu parviennent à dépasser. La vie dont parle Krishnamurti est au-delà de toutes nos catégories. Rien ne peut la situer exactement dans le cadre de nos références familières. Elle est à la fois au-delà de la vie et de la mort que nous connaissons mais elle les englobe et les domine. L'attention de Krishnamurti ne se porte pas sur la mort physique. Celle-ci fait partie d'une loi universelle d'impermanence, tout se meut, tout se transforme, rien n'est permanent, ni dans la matière physique, ni même au niveau psychique. C'est vers la mort psychologique que Krishnamurti dirige toute son attention car c'est de cette mort psychologique à nous-même que dépend la solution de tous nos problèmes.

La mort est un problème, sinon un drame, en vertu d'une absence complète de connaissance de nous-même. Pourquoi? Parce que dans la parfaite connaissance de nous-même, nous nous révélons à la plénitude de ce que nous sommes réellement. Or, nous sommes bien autre chose qu'un corps né il y a quelques années, se développant et mourant dans quelques années. Ce corps fait partie de nous. Il peut être l'instrument de prises de conscience beaucoup plus profondes que celles qui nous sont familières. Mais il n’est qu'un instrument. Nous sommes bien autre chose aussi qu'un ensemble de mémoires, de pensées, d'émotions, d'ambitions, de désirs, de regrets. Cela fait aussi partie de nous et pourrait également nous permettre la réalisation de prises de conscience d'une profondeur totalement insoupçonnée.

Au-delà de cet ensemble psychosomatique existe une réalité infiniment plus profonde qui, n'étant pas née, est affranchie de la naissance et de la mort. En d'autres termes, au-delà de cet ensemble corps et psychisme, auquel se résume pour la plupart la réalité de notre être, il existe un niveau inconditionné, libre, intemporel. Aucun terme ne peut l'évoquer. Certains le présentent comme la présence toujours jaillissante et renouvelée d'une énergie infinie. Les savants dits Gnostiques de Princeton la considèrent comme une Conscience cosmique. Victime d'une éducation imprégnée de valeurs fausses et d'une civilisation basée sur la réalité absolue du moi, l'homme moderne reste prisonnier d'une identification et d'un attachement exclusifs à l'égard de son corps, de ses pensées, de ses émotions. Il éprouve de grandes difficultés à se hisser au niveau de l'unité des profondeurs. Ce n’est qu'en prenant conscience de la fausseté de ses conditionnements, de ses valeurs, de ses identifications, de son apparent isolement, que l'être humain peut se libérer de l'angoisse de la mort.

En fait, nous mourons constamment. Physiquement, nos cellules se détruisent constamment et sont remplacées par d'autres. Les constituants ultimes des molécules et atomes formant la matérialité de nos cellules sont dans un flux perpétuel et meurent un milliard de milliards de fois par seconde lors des inter-échanges entre neutrons et protons. Au niveau psychologique également: en dépit d’une apparente continuité de la conscience, celle-ci est discontinue, fluide. La continuité n'est en fait qu'un concept n'existant que dans le mental humain. Celui-ci lutte farouchement pour protéger ce qu'il croit être sa continuité, pour l'affermir. La conscience se construit une impression de continuité par les recherches de sensations, les tensions qui nous sont familières. Ces évasions multiples confèrent à notre psychisme un sentiment de solidité psychologique. Nous avons le sentiment d'être quelqu'un, une entité durable ayant le pouvoir de mettre en échec la loi universelle du changement, de l'impermanence.

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[Cérémonie d'enterrement au
Japon...] En Orient, la mort n'a
pas le caractère morbide qu'on
lui donne en Occident. Les
obsèques sont une fête joyeuse.


Pour Krishnamurti, le problème de la mort existe dans la mesure où l'être humain s'enferme dans un désir, conscient ou inconscient, de continuité. La mort est pour nous un drame total dans la mesure où nous nous sommes identifiés essentiellement à notre corps ou à celui des êtres auxquels nous nous sommes attachés. La solution au problème de cette fausse et dramatique identification réside dans une approche psychologique totalement différente à l'égard des êtres et des choses. C'est pour de telles raisons que les réponses données par Krishnamurti au problème de la mort contiennent toujours des allusions au processus de la pensée, au désir de continuité du moi, aux obstacles formés par l'attachement à des idées sur l'au-delà, la réincarnation, à l'inutilité des explications ou théories qui tentent d’éviter l'affrontement réel et global du problème.

Lors d'une causerie donnée à Paris le 19 septembre 1961, Krishnamurti déclarait à ce propos: « La pensée peut-elle mourir à elle-même? Peut-on mourir à tous les souvenirs, à toutes les expériences, à toutes les valeurs? Avez-vous jamais essayé de mourir à quelque chose? De mourir sans argumentation, sans choix, à une douleur, ou plus particulièrement à un plaisir? Dans la mort, il n'y a pas d'argumentation. On a peur de tant de choses, mais si vous voulez choisir l’une d’elles et mourir à elle complètement, vous verrez que la mort n'est pas ce que vous avez imaginé; elle est quelque chose d'entièrement différent. Notre vie est une continuité du connu (de la mémoire): nous nous mouvons et agissons du connu au connu, et, quand le connu est détruit, la conscience de la peur surgit en entier, la peur d'affronter l'inconnu. La mort est l'inconnu. Dès lors, peut-on mourir au connu et affronter la mort? »

Pour Krishnamurti, le problème de la mort n'est pas résolu par des affirmations relatives à une continuité problématique de la conscience personnelle vers un au-delà, ni par des certitudes sur la réincarnation. Quoiqu'il ne nie pas catégoriquement ces dernières, il considère que ces croyances constituent un obstacle sérieux à notre éveil intérieur. Celui-ci ne peut être atteint par de fausses consolations, par des croyances. Krishnamurti nous enseigne que c'est aujourd'hui même, dans la momentanéité de l'instant présent, que nous devons affronter les problèmes. Le problème de la mort ne peut être valablement résolu qu'en vivant intégralement les expériences par une attitude d'approche au cours de laquelle, étant mort à nos mémoires, à nos images, à nos attachements, à nos identifications passées, nous réalisons la plénitude de la vie dans le présent.

Il ne s'agit pas là d'une théorie subtile, nous dit Krishnamurti (Krishnamurti, Paris 1961, p. 82); « Je ne parle pas de théories, je ne suis pas en train de perdre mon temps avec des idées. Nous essayons de découvrir ce que vivre signifie. Vivre sans peur, c'est peut-être l'immortalité, être immortel. Mourir à ses souvenirs, à hier, à demain, c'est sûrement vivre avec la mort; et dans cet état, il n'y a, ni la peur, ni toutes les inventions absurdes que crée la peur. »

Il ne suffit pas de donner une adhésion purement intellectuelle à de tels énoncés. Les compréhensions trop rapides se réalisant à un niveau strictement verbal sont peu efficientes. Krishnamurti dénonce souvent la ruse de certains esprits très habiles. Il n'hésite pas à déclarer qu'une compréhension simplement intellectuelle et verbale de son enseignement peut être un obstacle à la réalisation d'un processus expérimental authentique. Les adhésions purement intellectuelles n'apportent que très rarement la transformation psychologique totale que Krishnamurti nous suggère d’accomplir. Celle-ci exige de notre part une concentration d'énergie considérable et l'exercice d'une vigilance de notre être à tous les niveaux: physique, biologique, psychologique et spirituel.

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« Il ne peut y avoir de création
sans destruction.
 » C'est ce
qu'évoque le flux et la reflux de
toute manifestation, l'érosion
du temps qui ronge la matière,
tout en la sculptant.


Telles sont les raisons pour lesquelles Krishnamurti déclare que le problème de la mort est difficilement résolu lorsque nous sommes gravement malades, affaiblis par la vieillesse, sur le point de mourir. Ce n'est malheureusement très souvent qu'au cours de telles circonstances que la plupart d'entre nous commencent à y réfléchir sérieusement. Il est nécessaire, bien au contraire, d'examiner le problème de la mort, dès maintenant, lorsque nous sommes en pleine possession de tous nos moyens physiques et psychologiques et non au moment de notre agonie.

Très paradoxalement, dans les réponses aux questions qui lui sont posées sur le problème de la mort, Krishnamurti fait toujours intervenir l'amour véritable et la réalité suprême qu'il désigne par le terme inconnu. Lorsqu'il évoque l'amour il fait appel à un climat très éloigné de celui que suggère en général ce terme. Il s'agit pour lui d’un amour-état-d'être résultant du silence mental, de l'abdication du moi et de ses prétentions, de ses avidités. Une démission psychologique aussi totale équivaut à une mort du moi sur le plan intérieur. En plus d'une forme supérieure de l'amour, nous nous trouvons alors dans un état de mutation résultant d'une rupture soudaine d'habitudes très anciennes. Il ne peut y avoir de création sans destruction. Il ne peut y avoir de naissance sans mort. La vie et la mort sont les faces opposées mais complémentaires d'une réalité intemporelle dont la beauté et la grandeur nous échappent.

Lors d'une causerie consacrée au problème de la mort, Krishnamurti aborde le problème de l'amour, de la continuité de la conscience égoïste et de la création. Il déclare: « Mourir, c'est savoir ce qu'est l'amour. L'amour (véritable) n'a pas de continuité, pas de lendemain. Le portrait d'une personne sur le mur ou son image dans votre esprit, ce n'est pas l'amour, ce n'est que mémoire... L'amour est l'inconnu et il en est de même de la mort. Et pour entrer dans l'inconnu qui est amour et mort, on doit d'abord mourir au connu. Alors seulement l'esprit est frais, jeune, innocent; et en cela, il n'y a pas de mort. » (KrishnamurtiParis 1961, p. 83.)

Un tel langage semble contenir beaucoup d'ambiguïtés. Certains se demanderont en effet ce que peut être un amour sans continuité, sans lendemain.

Il semble évident, si l'on se place du point de vue des valeurs familières, qu’un tel amour soit inexistant ou simple concept de l'esprit. Pour cette raison il est important de préciser que Krishnamurti se place à un niveau complètement différent de celui où nous envisageons les choses et les êtres. La réalité fondamentale qui est amour, dont parle Krishnamurti, est une énergie toujours renouvelée. Elle est création continuelle assez semblable à ce que les physiciens modernes désignent par le « champ unifié de création pure ». Cette réalité n'est pas continue. Plus aucune trace du passé ni des tensions conflictuelles de l'égoïsme ne s'y trouve. Il s'agit d'une activité gratuite, spontanée, totalement étrangère aux calculs familiers, aux poursuites avides de l'ego.

En fait, lorsque Krishnamurti parle du problème de la mort, il met en évidence l'existence d’une réalité essentielle, vivant au rythme d'une spontanéité divine en perpétuel état de création. Cette réalité se trouve d'ailleurs évoquée par les savants gnostiques de Princeton qui la considèrent comme une Conscience cosmique. A un niveau aussi élevé, nous nous trouvons en présence d'une réalité échappant à toutes nos tentatives de représentations mentales ou verbales.

Le problème de la mort, entrevu à la lumière des enseignements de Krishnamurti, nous permet d'entrevoir de vastes horizons dépassant de loin le cadre limité des dimensions de temps et d'espace qui nous sont familiers. Par la rupture de l'étau du temps, de la continuité, la mutation psychologique que nous suggère Krishnamurti nous révèle une super-dimension essentielle englobant et dominant l'univers du temps et de l'espace qui nous est familier. L'expérience vivante de cette super-dimension essentielle est l'un des éléments fondamentaux de l'éveil intérieur. C'est d'elle qu'émane de façon définitive la perception globale immédiate que nous avons des êtres et des choses. Au-delà du temps et de l'espace (et au cœur même du temps et de l'espace) demeure la super-dimension essentielle qui les englobe et les domine.

Au-delà des quatre dimensions connues du monde extérieur existe Cela qui est au-delà de toutes dimensions, car il les englobe et les domine. Au-delà des milliards de devenirs (et au cœur de tous les devenirs) existe l'être unique qui les englobe et les domine. Au-delà des milliards de naissances et de morts (et au cœur des milliards de naissances et de morts) existe Cela qui n'étant pas né (comme naissent les êtres et les choses) est affranchi de la naissance et de la mort. Au-delà des processus mécaniques, au-delà des constellations d'habitudes mortes qui régissent la matière et le psychisme, nous pouvons découvrir la présence créatrice de la spontanéité divine. Telle est la nature de la super-dimension essentielle englobant et dominant tous les processus mécaniques, les habitudes et les continuités apparentes à tous les niveaux. Au-delà des êtres et des choses apparemment séparés, inertes, nous pouvons découvrir l'unité fondamentale, base unique, essentielle de l'univers.

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« ... Boulevards bruyants des
villes trépidantes, couloirs irres-
pirables des métros
 » Le
sage trouve la lumière en
toutes choses.


A ce niveau se situe notre unique demeure. En elle existe l'incandescence éternelle d'une étrange création dont l'immensité se situe bien au-delà de la vie et de la mort que nous connaissons. Cette lumière intérieure englobe et domine toutes les ombres. Pour ceux qui accèdent à l'expérience directe de la super-dimension essentielle il n'y a plus d'ombre. Plus rien n'est inerte, plus rien n'est figé, plus rien n'est éteint. Lorsque nous nous connaissons pleinement, tel que l'enseignement de Krishnamurti nous le suggère, nous nous apercevons que seule notre ignorance de nous-même était le suprême éteignoir des choses et des êtres. Le monde extérieur se dépouille alors de son opacité apparente. Tout devient transparent et révèle une lumière secrète, omniprésente, omnipénétrante: massifs montagneux, parois rocheuses abruptes, boulevards bruyants des villes trépidantes, couloirs irrespirables des métros, sombres galeries souterraines des cavernes peu connues, terres fécondes des champs labourés, eaux sans fin des vastes océans: autant de purs cristaux d'une matière transfigurée en pure lumière englobant nos propres cellules, notre chair et notre sang.

La super-dimension essentielle nous délivre de façon définitive de l'illusion de la séparativité. Les angoisses inhérentes à notre condition mentale d'exil sont alors complètement dissipées. Le spectre de la mort s'est dès lors à jamais évanoui. Tels sont les principaux facteurs de dé-dramatisation du problème de la mort qui sont contenus dans les enseignements de Krishnamurti.


KRISHNAMURTI ET LE PROBLÈME DE DIEU

Le mot Dieu se trouve très rarement dans l'ensemble des écrits ou paroles de Krishnamurti. Il évite de l'employer estimant que ce terme a été trahi, mêlé à une foule d'anthropomorphismes ridicules et de superstitions qui, non seulement n'ont aucun rapport avec un principe divin, mais en constituent la négation la plus évidente. Krishnamurti rencontre ici l'optique des maîtres du bouddhisme ch'an pour qui « penser Dieu est nier Dieu » par le fait que nos pensées ne sont que mémoires conditionnées par nos perceptions sensorielles.

Il est impossible d'affirmer catégoriquement quoi que ce soit à l'égard du divin. Si nous le définissons comme un pur principe, comme un processus de création perpétuel, comme un état d'être dans lequel sont contenues toutes les potentialités d'amour et d'intelligence, nous risquons de tomber dans le piège des mots et des concepts. Toutes les tentatives de représentation de la pensée traditionnelle sont vouées à l'échec face à la rigueur, à la sévérité implacable de la pensée krishnamurtienne concernant le problème de Dieu.

Nous retrouvons un tel climat chez les maîtres de la Voie abrupte du taoïsme. Parlant du principe suprême Lao-Tseu déclarait: « Celui qui en parle ne le connaît pas... Celui qui le connaît n'en parle pas... » Cependant, Lao-Tseu nous a laissé le Tao-Te-Ching qui est une relation écrite de ses enseignements.

Krishnamurti refuse systématiquement toute référence à tous les écrits religieux, théologiques, philosophiques relatifs au problème de Dieu. Cette attitude le conduit à l'utilisation d'un langage négatif.

Année après année une prudence progressive se manifeste dans son langage. Entre 1926 et 1934, il parlait d'un être pur ou d'une « réalité suprême ». A présent, il désigne le divin par des termes tels que: l'inconnu, l'incommensurable, l'intemporel. Mais il nous met en garde contre les dangers d'une utilisation inintelligente du langage humain. Comme Korzybsky, Krishnamurti ne cesse de répéter que « le mot n'est pas la chose », que « la carte n'est pas le territoire », que « le mot « Dieu » n'est pas Dieu ». Il estime que toute affirmation catégorique concernant le divin créerait instantanément dans l'esprit de l'auditeur ou du lecteur un cliché mental, une représentation imaginative. Ceux-ci constitueraient un conditionnement, une sorte de barrière ou d'écran subtil paralysant toute possibilité d'expérience authentique du divin lui-même.

Krishnamurti attache une grande importance à l'authenticité de l'expérience spirituelle. Il souhaite que nous ne soyons pas les témoins éblouis de nos propres créations et que nous ne prenions pas pour le divin ce qui n'est que représentations mentales ou concepts du divin. C'est faute de négliger cet avertissement que de nombreux dévots et mystiques sincères passent une vie entière dans une sorte d'autohypnose au cours de laquelle ils ne font que contempler leurs propres créations. Krishnamurti déclare à ce propos (Conférence d'Ojaï 1949, p. 28): « Les esprits religieux essayent d'imaginer ce qu'est Dieu ou essayent de penser à ce qu'est Dieu. Ils ont lu d'innombrables livres, ils ont lu les détails sur les expériences des différents saints, des maîtres et ils s'efforcent de ressentir ou d'imaginer ce qu'est l'expérience d'un autre. En d'autres termes, ils s'efforcent de se rapprocher de l'inconnu au moyen du connu. Mais peut-on faire cela? Peut-on penser à ce qui n'est pas connaissable? On ne peut penser qu'à quelque chose que l'on connaît. » Krishnamurti se refuse à toute discussion sur le problème de l'existence ou de l’inexistence de Dieu tel que le conçoivent la plupart des religions et des théologies.

Sa position est à mi-chemin entre le théisme traditionnel et l'athéisme. Toute son œuvre se réfère continuellement à l'existence d'une réalité intemporelle, libre, inconditionnée. Cette réalité n'est pas distincte de nous mais elle constitue notre être véritable. En fait, tout est divin mais un vice de fonctionnement mental nous prive de la perception directe de notre nature réelle qui est la nature réelle de toutes les choses et de tous les êtres de l'univers entier. Ceci rejoint d'ailleurs entièrement l'optique des savants gnostiques de Princeton.

Vers 1928, Krishnamurti déclarait: « Il n'y a pas d'autre Dieu que l'homme purifié. » Il n'a pas dit dans l'homme purifié. Il ne s'agit donc pas d'une communion dualiste, où la créature reste distincte du créateur mais d'une véritable intégration moniste. L'homme purifié est l'être humain qui s'est délivré des identifications mentales, des attachements, des avidités, des fausses valeurs de l'égoïsme. Il est donc inopportun d'accuser d'orgueil l'éveillé authentique qui formulerait un tel langage. « Dieu » pour Krishnamurti n'est pas une réalité à expérimenter au sens habituel que nous accordons à ces termes. Il ne s'agit pas d'un processus dualiste au cours duquel une entité, le moi, communie avec une autre entité: Dieu. Il s'agit plus exactement d'un processus vivant, mouvant, totalement unifié, éternellement présent et renouvelé, vraiment cosmique. Mais pour Krishnamurti, chacun de ces mots peut être un piège. Les éléments de ce domaine ne sont pas à comprendre mais à vivre. Un mouvement ne se comprend pas véritablement. Nous pouvons avoir une image, un concept d'un mouvement. C'est en nous mouvant nous-même que nous vivons ce qu'il est d'une façon plus authentique et actuelle qu'un simple concept de ce mouvement.

Pour Krishnamurti, ce que nous appelons Dieu est ce mouvement universel mais un mouvement très différent de tous les mouvements qui nous sont familiers. Ceux-ci impliquent le temps, l'espace, la causalité, la relativité. Il s'agirait plutôt d'un mouvement de création pure assez semblable à celui que les physiciens tendent à découvrir dans les ultimes profondeurs de la matière. En fait, nous sommes ce mouvement mais nous n'avons pas la capacité de le découvrir. Il est la substance même de notre corps, de nos cellules, de nos molécules, de nos atomes, de nos émotions, de nos pensées. C'est le vacarme de ces dernières et les fausses valeurs qu'elles nous suggèrent qui nous rendent incapables de découvrir notre nature véritable: nous sommes le divin, mais nous ne le savons pas. A l'extrême périphérie de la totalité-une de l'univers, au niveau matériel avec lequel nous nous sommes erronément identifiés, s'est provisoirement édifié l'égoïsme monstrueux capable de transformer le paradis en enfer par l'action de notre seule ignorance. Mais lorsque se dissipe ce mirage, hélas, très épais pour l'être humain actuel, il ne reste que le réel, qui, d'ailleurs n'a jamais cessé d'être.

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« Il s'agit plus exactement d'un
processus vivant, mouvant, to-
talement unifié, éternellement
présent et renouvelé.
 »


Lorsque l'être humain s'est libéré des fausses valeurs du mental, il découvre qu'il est lui-même cette réalité insondable que certains nomment le divin. Krishnamurti déclare à ce propos: « Alors l'esprit lui-même est l'inconnu, le nouveau, le non contaminé... Par conséquent, il est le réel, l'incorruptible. Lorsque l'esprit est libre du passé, de la mémoire, de la connaissance, il est l'inconnu. Pour un tel esprit, il n'y a pas de mort. » (Krishnamurti, Talks, London 1953, p. 30).

En fait le problème est à certains égards plus simple que nous le supposons. Il n'y a rien à faire au sens accumulate de ce terme. Il n’y a pas de nouveaux biens à acquérir. Tout est là. Il suffit de mettre de l'ordre dans notre désordre. Il y aurait plutôt à défaire. La tâche qui nous incombe consiste en une prise de conscience des fausses valeurs du mental et des vices de fonctionnement de celui-ci masquant à nos yeux notre nature réelle et profonde.

Sans un certain silence de la pensée, le problème de Dieu ne peut être résolu. Krishnamurti déclare à ce propos: « Qu'est-ce que la réalité? Qu'est-ce que Dieu? Dieu n'est pas un mot, le mot n'est pas la chose. Pour connaître ce qui n'est pas mesurable, qui est intemporel, l'esprit doit se libérer du temps. Cela signifie qu'il doit être libre de toute pensée, de toute idée concernant Dieu. L'esprit doit être libre du connu, ce qui signifie qu'il doit être complètement silencieux (non d'un silence réalisé de propos délibéré par la volonté du « moi »). Quand l'esprit est complètement silencieux, aux niveaux superficiels et profonds, l'inconnu peut se révéler. Dieu, la vérité, se révèle d'instant en instant... ceci ne se produit que dans un état de liberté et de spontanéité et non lorsque l'esprit se discipline conformément à un modèle. Dieu n'est pas une chose du mental... »


KRISHNAMURTI ET LE YOGA

Contrairement à certaines affirmations Krishnamurti n'est pas adversaire du yoga. Non seulement, il n'est pas opposé au yoga mais il le pratique lui-même depuis de longues années et les écoles nouvelles dont il est l'inspirateur, tant en Inde qu'en Europe, enseignent le yoga.

Lors de ses causeries à Saanen en 1973 et à Brockwood en 1974 Krishnamurti déclarait en anglais: « Unified perception is the king of all yogas », ce qui pourrait être traduit d'une façon non littérale de la façon suivante: la perception unifiée ou l'état de perception unifiée est le roi de tous les yogas. Krishnamurti dénonce surtout les diverses formes de yoga de plus en plus répandues: ceux qui recherchent les pouvoirs, les dangers et les absurdités du Kundalini-yoga, les yogas basés sur l'imagination, sur la concentration mentale, sur les visions ou les recherches de visions, sur les pouvoirs occultes ou les recherches de ces pouvoirs.

Le terme yoga évoque deux notions: d'abord la notion d'union et ensuite celle de joug ou discipline. La notion d'union évoque l’existence de différents éléments à réunir. En fait ces éléments divers forment une parfaite unité mais pour les besoins de l'exposé et pour satisfaire à notre besoin d'analyse, nous les divisons en trois niveaux: niveau physique, niveau psychologique et niveau spirituel.

Au niveau physique trois facteurs sont importants. D'abord la respiration. Nous respirons mal, trop rapidement et de façon incomplète. Nous devons respirer beaucoup plus lentement, plus profondément et complètement, non seulement pour des raisons physiques mais pour des motifs d'ordre psychologique. La lenteur de notre respiration peut entraîner indirectement un ralentissement du rythme désordonné de nos pensées.

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Ecole Krishnamurti de Bock-
wood (Angleterre). où l'on
met en pratiques les nouvelles
méthodes pédagogiques pour
faire des hommes véritable-
ment libres.


La relaxation. Indépendamment des tensions conscientes perçues clairement aux niveaux musculaires, nerveux, nous sommes victimes de contractures inconscientes.

La prise de conscience. Nous sommes victimes d'une hyper-intellectualité et d'une agitation généralisée qui nous privent d'une pleine connaissance de nous-même, non seulement au niveau psychologique mais au niveau organique. Le corps humain est régi par une sagesse instinctive dont les possibilités sont immenses. La pleine connaissance de soi aux niveaux psychologiques profonds, suggérée par Krishnamurti, nécessite des prises de conscience physiques et nerveuses considérablement aidées par les techniques de respiration lente et complète, par les relaxations.

La pleine connaissance de soi nécessite également une grande vigilance d'esprit, une souplesse de la pensée, une profondeur et une acuité d'attention. Ces différents facteurs requièrent la plénitude du fonctionnement du cerveau humain. Dans son état actuel de fonctionnement, l'être humain moyen n'utilise à peine que dix pour cent de ses quatorze ou seize milliards de neurones. La pratique des diverses postures du yoga permet une activation plus étendue et plus vigilante des neurones cérébraux déterminant des prises de conscience naturelles infiniment plus profondes que celles qui nous sont familières. Ces prises de conscience naturelles n'ont rien de mystérieux ni d'occulte. Elles tendent à dépasser les horizons limités de la conscience égoïste ordinaire et ses différents conditionnements de temps, d'espace, de continuité.

L'état de perception unifiée évoqué par Krishnamurti dans sa définition du yoga implique de nombreux éléments concrets et précis relatifs à la discipline physique. Krishnamurti n'en parle que très rarement. Il porte toute son attention et ses efforts vers la transformation psychologique et spirituelle de l'être humain. Il craint également que l'énoncé de conseils concrets dits pratiques, de sa part, ne conduise ses auditeurs ou lecteurs dans une attitude d'imitation et leur fasse perdre de vue le caractère de priorité fondamentale qu'il est nécessaire d'accorder au niveau psychologique.

L'état de perception unifiée implique néanmoins certains facteurs de discipline physique et d'attitude intérieure qui pourraient être résumés comme suit.

Premièrement: sur le plan physique, le corps harmonisé par un yoga équilibré, par la respiration complète, la détente musculaire et nerveuse, par une hygiène alimentaire saine et sobre (Krishnamurti est strictement végétarien et s'abstient d'alcool et de tabac). L'harmonie physique implique également un respect profond des lois de la nature, des rythmes de la nature.

Deuxièmement: sur le plan psychologique, la détente intérieure, le silence mental, non par un acte de volonté mais par compréhension claire des énergies entretenant l'agitation mentale. Lorsque de telles conditions sont réalisées, l'être humain est entièrement disponible aux richesses spirituelles d'amour et d'intelligence pure de ce que Krishnamurti appelle l'inconnu. L'être humain peut dès lors vivre dans le monde du connu en étant dégagé de son emprise. Il peut manipuler les informations, les mémoires, les pensées formant le connu, tout en restant fondamentalement branché sur l'inconnu.


KRISHNAMURTI ET LE PROBLÈME DE L'AMOUR

Les réponses profondes, originales que Krishnamurti donne aux questions relatives aux problèmes de l'amour et du sexe méritent toute notre attention.

Suite à la véritable vague de fond pornographique qui déferle sur le monde du cinéma et de la littérature depuis la publication des œuvres de Wilhelm Reich, surnommé le « père de la révolution sexuelle du XXe siècle », il semble urgent d'examiner les problèmes de l'amour et du sexe sous d'autres aspects, non opposés mais complémentaires.

Les mouvements d'émancipation sexuelle de certains pays nordiques, tel le Danemark, suscitent des remous en sens divers dans le monde entier. Face à la démence du monde moderne, il est indispensable de mettre ces choses en place.

Beaucoup de personnes ont eu, soit en écoutant Krishnamurti, soit en le lisant, une impression de dureté ou de sécheresse intérieure qui le rendraient inapte à traiter les problèmes de l'amour et du sexe dans un langage accessible à notre compréhension et notre sensibilité. Krishnamurti, estiment certains, plane trop haut pour être en mesure de répondre adéquatement à des questions de cet ordre. Cette impression est complètement erronée. Les problèmes de l'amour et du sexe font très fréquemment l'objet de questions posées à Krishnamurti. Telles sont les raisons pour lesquelles il y répond assez souvent dans ses causeries et écrits.

Son approche est très différente de la plupart des psychologues, des sociologues et religieux du monde actuel. Dès 1928, Krishnamurti déclarait: « Un cœur sans amour est comme une rivière qui n'a plus d'eau pour abreuver ses rives ». D'une façon très imagée, Krishnamurti évoque fréquemment les deux aspects de l'amour: la flamme et les fumées.

L'amour est tout autre chose que ce que Freud a cru bon d'en dire en relation avec sa fameuse « libido ». Cette dernière joue un rôle qu'il n'est pas question de négliger mais la considérer entièrement sous cet angle est véritablement infantile. Indépendamment de la « libido », la source première et profonde de toute manifestation d'amour émane d'une zone spirituelle que tout être humain porte en lui. A ce niveau se trouve ce que Krishnamurti désigne par la « flamme toute pure de l'amour ». Elle est libre, inconditionnée, incorruptible. Mais cette « pure flamme de l'amour » est immédiatement voilée par les fumées épaisses du mental et de l'ego: fumées de la possession, de la jalousie, de la domination, des marchandages, de l'abus des sensations, de l'intérêt, du calcul, de la dépendance, etc.

Dans ses causeries d'Ojaï 1944 (p. 63), Krishnamurti déclare: « C'est l'avidité et non l'amour qui crée la dépendance et ses tristes conséquences: l'instinct de possession, la jalousie, la peur. Vivre dans la dépendance de l'autre, ce n'est pas aimer. C'est être vide intérieurement et seul. La dépendance engendre la crainte et non l'amour. L'amour dépasse les sens. L'amour est en soi, éternel, il n'est pas conditionné, il n'est pas un résultat. Il contient la pitié, la générosité, le pardon et la compassion. Il fait naître l'humilité et la douceur. »

Pour Krishnamurti, le mot amour comme le mot Dieu a été trahi, bafoué, exploité même pour autoriser les pires violences et cruautés de l'histoire.

C'est au nom de l'amour de Dieu et du Christ qui était tout amour, que des fanatiques religieux ont commis les crimes les plus odieux de l'histoire. Au nom de l'amour, l'homme et la femme s'engagent souvent dans un processus de possession, de domination, de dépendance psychologiques et sexuels, qui est étranger au sens profond et à la beauté que Krishnamurti donne à l'amour véritable. Il déclare fréquemment que le mot amour devrait être purifié (en anglais: « love ... this word must be disinfected »). Et ceci n'implique aucun discrédit sur l'amour humain normal ni sur la sexualité.

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« Libre, inconditionnée, incor-
ruptible... La pure flamme de
l'amour est immédiatement voi-
lée par les fumées épaisses du
mental et de l'ego.
 »


La purification à laquelle Krishnamurti fait allusion ici est beaucoup plus mentale que physique. Le problème pourrait s'éclairer pour nous si nous prenons en considération les deux catégories de sexualité humaine, telles que les enseignent les spécialistes de sexologie.

En premier lieu, une sexualité objective: celle qui dépend des exigences purement biologiques et de la richesse hormonale.

En second lieu, la sexualité subjective: celle qui résulte de l'ensemble des activités mentales se superposant à la première.

La sexualité subjective, c'est-à-dire mentale, est constamment alimentée par la publicité, la littérature, le cinéma, le théâtre, les revues pornographiques.

Ensuite, il est exceptionnel qu'un être humain puisse exercer une profession qui corresponde pleinement à sa vocation profonde, à sa sensibilité. L'essor considérable de la science et de la technique, la précipitation des rythmes de l'existence, les nécessités concrètes et matérielles, la mécanisation intensive tendent à priver l'être humain de tout acte créateur, de toute liberté, de toute spontanéité. Il ne reste, dès lors, à l'être humain qu'une seule issue, une seule situation dans laquelle il se délivre de ses tensions, de son mode de vie anti-naturel, et cette issue revêt un caractère d'importance démesurée. C'est l'acte sexuel.

Parlant à un auditoire de jeunes, préoccupés par les problèmes sexuels, Krishnamurti déclarait (Cinq entretiens, n° 2, p. 19): « Quand l'action n'est qu'une répétition mécanique et non pas un mouvement libre, il n'existe plus de libération. Quand demeure en nous cet incessant besoin d'accomplir, nous sommes émotionnellement en échec, il y a blocage. C'est ainsi que la vie sexuelle devient notre seule issue, la seule qui ne nous vienne pas de seconde main. Dans l'acte sexuel nous trouvons l'oubli de nous-même; de nos problèmes, de nos peurs... Or, c'est cette évasion de nous-même que nous recherchons et ainsi la sexualité devient un problème. »

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Krishnamurti : « Les mots chas-
teté et sexualité sont des mots
qui ne représentent pas la
réalité. La sexualité peut être
aussi chaste que le ciel bleu,
sans nuage, mais avec la pensée
survient le nuage qui assombrit
tout. C'est la pensée qui est
le poison et non pas l'amour,
ni ta chasteté, ni la sexualité.
 »
« Envol »..., gravure de P.-Y.
Trémois.


L'attitude de Krishnamurti concernant le problème de la chasteté est très différente de celle de la plupart des religieux ou mystiques. Il déclare à ce propos: « Les mots chasteté et sexualité sont des mots grossiers qui ne représentent pas la réalité. La sexualité peut être aussi chaste que le ciel bleu, sans nuage, mais avec la pensée survient le nuage qui assombrit tout. C'est la pensée qui est le poison et non pas l'amour, ni la chasteté, ni la sexualité. »

Pour Krishnamurti, l'amour véritable est un état d'être se caractérisant par une gratuité, une spontanéité, un dépassement des calculs, des intérêts, des peurs du mental et de l'ego. Évoquant le climat de gratuité et de désintéressement de l'amour véritable, il déclarait vers 1928: « Cet amour est semblable au parfum des fleurs qui charme aussi bien ceux qui les vénèrent que ceux qui les écrasent. »


KRISHNAMURTI ET LA SCIENCE MODERNE

Les conclusions philosophiques de la science moderne, et surtout de la physique, offrent un parallélisme aussi surprenant qu'inattendu avec la pensée de Krishnamurti. Elles constituent une confirmation indirecte du bien-fondé de celle-ci. Nous disons bien confirmation indirecte car, en vertu de son approche non intellectuelle des problèmes de la vie, Krishnamurti ne peut être et ne sera jamais directement « démontré » par des connaissances scientifiques quelles qu'elles soient. Il ne recherche pas cette confirmation, en dépit du fait que des savants de réputation mondiale s'intéressent profondément à sa pensée. Krishnamurti fait appel à un vécu authentique et à une prise de conscience se dégageant de l'emprise de tous les concepts. Nous estimons néanmoins que les conclusions récentes des savants les plus éminents du monde actuel méritent d'être examinées en vertu des parallélismes qu'elles offrent par rapport à l'œuvre krishnamurtienne.

La physique, qui est la plus matérielle des sciences, aboutit à la dématérialisation de la matière et nous fait entrevoir, au-delà de la multiplicité des formes et des propriétés familières, un monde intensément mouvant puisant son existence même à la présence d'une énergie toujours renouvelée.

Lorsque nous nous posons la question de savoir quelle est la nature exacte des constituants ultimes de la matière, les réponses qui nous sont données parlent de tourbillons d'énergie, de zones d'influences, de paquets d'ondes d'où sont absentes toutes nos notions familières de solidité, de forme, de couleur, de contours définis. Plus nous allons profondément dans l'intimité de la matière, plus nous tendons vers le sillage d'une réalité mystérieuse, insaisissable par les procédés habituels de l'analyse. Ainsi que l'exprimait le professeur Édouard Leroy: « Nous ne saisissons d'elle que ce qui n'est déjà plus elle. » S'agirait-il de cette vie éternellement présente, de cet inconnu dont parle Krishnamurti?

Ensuite, les progrès de la science nous montrent l'ampleur des interactions existant entre les sujets observateurs et les phénomènes observés. Ainsi que l'expriment les savants suisses Charles Eugène Guye et Ferdinand Gonseth: « L'échelle d'observation crée le phénomène. » L'apparence de solidité et d'immobilité d'un bloc de marbre résulte essentiellement d'une échelle d'observation. En fait, rien n'est immobile, rien n'est compact, ni homogène, ni solide en soi. Non seulement, l'image que nous avons du monde résulte de notre échelle d'observation mais elle résulte du fait même de notre existence et de notre position d'observateur privilégié. Un exemple très simple illustre clairement ce qui vient d'être dit.

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« Aucun reflet privilégié n'exis-
te à la surface de l'eau... L'uni-
vers n'est une réalité que dans
sa totalité...
 »


Lorsque nous nous promenons au bord de la mer au moment du soleil couchant, nous pouvons observer, entre le soleil et nous, le reflet miroitant à la surface des eaux formant une trajectoire qui semble faite uniquement à notre intention. Si nous allons à gauche, ce reflet nous suit à gauche. Si nous allons à droite, le reflet nous suit à droite. Il ne s'agit pas d'une pure illusion subjective parce qu'il nous est possible de le photographier et la photo reproduira la trajectoire lumineuse à la surface des eaux. Mais si, au même moment, un avion à haute altitude photographie la mer, la plage, et nous-même, il nous sera révélé qu'un tel rayon lumineux, que nous voyons clairement, n'existe que pour nous, en tant qu'observateur. En fait, il n'existe pas. Aucun reflet privilégié n'existe à la surface des eaux. Ainsi que l'exprimait Georges Cahen: « L'univers n'est une réalité que dans sa totalité... le phénomène est une convention. »

L'importance des conditionnements et des interférences résultant de nos échelles d'observation et de toute analyse en général a été mise en évidence par Ferdinand Gonseth: « Lorsqu'une information est liée à certains moyens d'information indispensables et irremplaçables, ces moyens entrent pour une part dans la forme même de l'information. La connaissance qui en dérive, porte en elle-même les caractères systématiques, peut-être accidentels, des procédés informateurs, comme des lois de structures nécessaires à priori. » (Cité par G. Cahen, Les Conquêtes de la pensée scientifique, éd. Dunond, Paris.)

Krishnamurti nous suggère de façon continuelle le dépassement de la dualité de l'observateur et de l'observé, en vue de la réalisation d'une perception globale immédiate.

C'est de l'étude de la physique dans ses progrès récents que se dégagent surtout des parallélismes surprenants entre l'enseignement de Krishnamurti et la mise en évidence de l'unité énergétique de l'univers. Les physiciens, tant soviétiques, qu'américains, anglais, tendent à donner à la réalité ultime de la matière des noms différents: le champs unitaire spinoriel non linéaire (U.S.A. et France), l'océan de la proto-matière (U.R.S.S.), le champ unifié de création pure (Angleterre et U.R.S.S.). La plupart s'accordent à reconnaître que:

le champ unifié est une parfaite unité.

Il est intemporel, inconditionné (J. Wheeler, U.S.A.).

Il est a-causal, inengendré. omniprésent.

Il est auto-actif, autogène (Blokhintsev, U.R.S.S.) (Fr. Hoyle-Angleterre), (R. Tournaire, France).

Est-il besoin de souligner que la réalité fondamentale évoquée par toute l'œuvre krishnamurtienne est considérée comme étant: 1° une parfaite unité, 2° en dehors de tous les conditionnements familiers, intemporelle, 3° qu'elle est a-causale, omniprésente, inengendrée, qu'elle n'est pas un résultat, 4° qu'elle est auto-active, auto-créatrice, autogène.

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« Le comportement du cœur de
la matière témoigne d'une intel-
ligence supérieure...
 »


Le parallélisme existant entre l'enseignement de Krishnamurti et certaines notions de la science moderne se remarque surtout lors de l'étude des conclusions auxquelles sont arrivés les savants connus sous le nom de « Gnostiques de Princeton » [1].

Parmi ceux-ci figurent une majorité de physiciens de réputation internationale, des biologistes, des mathématiciens, des astronomes, des astrophysiciens, des neurophysiologistes, des psychologues et des médecins. Nous résumons ici très sommairement leurs conclusions les plus essentielles et surprenantes:

Le monde extérieur, tel que le perçoivent nos sens, n'est que l'envers d'un « endroit » fondamental et unique.

Cet « endroit » fondamental et unique est une Conscience cosmique.

L'accès à cette Conscience cosmique (qui est notre être vrai et l'être vrai de toutes choses) est possible à la condition que nous nous affranchissions de « nos montages » mémoriels, de nos mauvais schémas cérébraux.

Le comportement des constituants ultimes de la matière, des molécules, des électrons, d'un simple infusoire, n'est pas, contrairement à ce que l'on pense généralement, la manifestation d'une intelligence vague, confuse, inférieure à l'intelligence humaine. Mais bien au contraire, le comportement du cœur de la matière témoigne d'une intelligence supérieure à la nôtre. L'homme ne se connaissant pas lui-même est dans l'ignorance du processus de ses propres pensées, de ses motivations réelles. De ce fait, face aux circonstances de la vie, il élabore de mauvais schémas cérébraux qui lui inspirent des attitudes inopportunes et des actes inadéquats.

Il n'existe dans l'univers qu'un seul sujet avec un grand S.
C'est la Conscience cosmique, l'endroit de l'univers. Il en est la base fondamentale. La méditation pour les « Gnostiques de Princeton » consiste à ne plus accorder à la dualité de l'observateur et de l'observé, et à tous les phénomènes qui résultent de leurs interférences réciproques, la place de priorité que nous leur accordons.

Ceci conduit à une transformation complète du sens de nos valeurs familières à tous les niveaux.

Parmi ces valeurs, il y a lieu de noter ce qui aux yeux des « Gnostiques de Princeton » est important et ce qui ne l'est pas. Dans un sens assez parallèle à celui qu'enseigne Krishnamurti, les « Gnostiques de Princeton » estiment que le moi, ce paquet de mémoires, ce montage conflictuel n'a qu'une valeur secondaire. Il n'a donc pas l'importance que nous lui accordons généralement mais il a une signification. Les savants du groupe de Princeton déclarent à ce propos: « On ne peut dire que notre vie n'a pas de sens. Mais elle n'a sûrement aucune importance. Il ne faut pas confondre le sens et l'importance. Pouvoir dire « Autant en emporte le vent » sans amertume, et même, avec un optimisme cosmique et un sentiment océanique est un pas décisif vers la Sagesse. »

Ces quelques mots doivent être compris dans le sens très particulier de leurs auteurs. Dire que « notre vie n'a aucune importance » doit être immédiatement complété par une précision qui en dissipe l’apparente négativité. Notre vie égoïste, personnelle n'a pas d'importance par rapport à l'endroit fondamental de l'univers qui est notre être Réel. Dire que notre moi n'a pas d'importance mais un sens, c'est attirer l'attention sur la nature conflictuelle de ce moi, sur le caractère illusoire de ses attachements, de ses identifications. C'est aussi attirer notre attention sur le fait que ce qui est important, c'est non l'illusion, non le mirage, aussi épais soit-il, mais la réalité. Ce qui est important, dans notre vie intérieure, c'est non l'envers du monde et notre propre envers, ni les images déformées que nous en avons mais l'endroit.

Lorsque nous sommes libérés des chaînes de l'égoïsme la vie subit une métamorphose totale prenant l'allure d'une véritable transfiguration. Nous réalisons alors ce que Krishnamurti et les « Gnostiques de Princeton » appellent L' « état naturel ». Le seul Sujet, l'inconnu, occupe dès lors la place de priorité que la nature profonde des choses lui destine de plein droit. Il ne s'agit pas là d'un anéantissement négatif, d'une défaite mais au contraire du plus haut triomphe: celui de la vie dans sa plénitude, victoire de ce qui est suprêmement important sur ce qui ne l'est pas.

Telles sont très sommairement exposées les conclusions surprenantes d'une convergence inattendue entre les enseignements de Krishnamurti et la pensée d'hommes de science éminents du monde actuel.

  1. Prof. P. Ruyer, La Gnose de Princeton, Éd. Fayard. Paris, 1974.

KRISHNAMURTI ET LE PROBLÈME SOCIAL

Qu'est-ce que l'humanité? nous demande Krishnamurti. C'est vous et moi multipliés trois ou quatre milliards de fois. L'élément constitutif du monde, c'est l'homme pris en tant qu'individu, dominé par ses ambitions, par son instinct de domination, par ses avidités, ses violences, ses recherches constantes de plaisirs et d'expansions à tous les niveaux. Le problème mondial est, pour Krishnamurti, un problème individuel.

Mais qu'est-ce exactement qu'un « individu » pour lui? Définissant l'individu dans ses rapports avec la société il déclare (Causeries 1961-62, pp. 135, 136, 137): « Notre façon de penser et d'agir est le résultat de l'influence de la société. Notre caractère est façonné par elle, par la culture qui nous a formés. Nous sommes influencés par les aliments, le climat, les journaux, les ouvrages que nous lisons, la radio, la télévision. On doit d'abord être conscient de toutes les influences que l'on subit, et aussi de celles qui agissent sur l'inconscient. Nous sommes psychologiquement le résultat de notre milieu social. La société avec ses codes de morales, ses croyances, ses contradictions, ses avidités, ses désirs et ses guerres, c'est cela que nous sommes. »

Il existe une relation intime et réciproque entre l'individu et la société. Les progrès considérables de l'embryologie, des sciences génétiques et de la psychologie sociale mettent en évidence les relations d'interdépendance entre l’être humain et son milieu, relations qui peuvent avoir une influence, à long terme, sur les informations mémorisées dans le code génétique.

Pour Krishnamurti, les événements douloureux des guerres continuelles, guerres réelles avec leurs cortèges de cruautés, guerres froides ou potentielles, les misères, les injustices sociales, les luttes de classe ne sont que l'expression collective et monstrueuse de l'avidité, de la violence, des tensions contradictoires inhérentes à l'égoïsme de chaque être humain.

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« Certes, il est des situations
concrètes particulièrement
angoissantes... Les aides im-
médiates sont nécessaires...
Elles ne corrigent que les effets
et ignorent complètement les
causes profondes du mal...
 »


Si nous voulons qu'une transformation durable et bénéfique se réalise dans l'humanité il est indispensable de modifier complètement l'attitude d'esprit et le sens des valeurs de l'homme, pris en tant qu'individu. Certes, il est des situations concrètes particulièrement angoissantes et il n'entre dans les intentions de personne de ne pas les résoudre et de ne pas tenter de porter aide et assistance à ceux qui en ont un urgent besoin. Mais toutes ces aides extérieures n'ont que très peu de valeur comparativement à la transformation psychologique du cœur et de l'esprit de l'être humain.

Les aides immmédiates sont nécessaires. Elles sont évidemment plus spectaculaires mais elles sont fragiles et très peu durables. Elles ne corrigent que les effets et ignorent complètement les causes profondes du mal. Celles-ci ayant été négligées, des effets maléfiques ne tarderont pas à se manifester à nouveau.

L'être humain, dans son immaturité actuelle, s'est à tel point identifié à la matière, à son milieu extérieur, qu'il tend à rendre celui-ci entièrement responsable de ses misères. Il aura donc tendance à supposer que les modifications de son milieu matériel, de nouvelles structures économiques, sociales, politiques ou juridiques, seront seules capables de résoudre tous les problèmes. S'il suffisait de donner un milieu extérieur plus confortable, assurant à l'être humain des demeures spacieuses et une nourriture abondante pour favoriser son épanouissement psychologique ou spirituel, les classes privilégiées du monde entier, jouissant d’une abondance matérielle insolente, devraient fournir un nombre important d'êtres exceptionnellement doués, tant par leur valeur morale que par leur maturité psychologique et spirituelle. Or, c'est très souvent le contraire qui se produit.

Dans ses réponses aux questions relatives aux problèmes sociaux, économiques ou politiques, Krishnamurti dénonce la superficialité de nos préoccupations et la précarité des réformes extérieures qui ne sont pas accompagnées d'une transformation intérieure fondamentale de l'être humain. Il déclare à ce propos (Commentaires sur la vie, p. 27): « Il est tellement plus facile de se jeter dans des activités politiques ou sociales que de chercher à comprendre la vie dans sa plénitude. La politique est la réconciliation des effets; et comme la plupart des gens se soucient beaucoup des effets, c'est aux apparences que l'on accorde le plus d'importance. En modifiant les effets nous espérons faire régner l'ordre et la paix. La vie forme un tout et on ne peut pas dissocier l'extérieur de l'intérieur. L'extérieur affecte nécessairement l'intérieur mais l'intérieur prend toujours le pas sur l'extérieur. »

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« La vie forme un tout... » La
rose évoque la perfection et la
beauté de la vie à l'état pur.


Krishnamurti attire notre attention sur le fait que nos morales, nos religions, nos économies sont basées sur la réalité absolue du moi. Elles ont abouti à cette situation conflictuelle et désastreuse où l'égoïsme humain règne en maître. De ce fait, notre économie est basée sur le profit, la coopération cède la place à la concurrence, à la compétition entre les individus et les peuples. L'égoïsme et l'orgueil des individus aboutissent aux nationalismes qui, à leur tour, sont responsables du dogme des souverainetés nationales et des guerres.

Signalons cependant, qu'en dépit du caractère de priorité que Krishnamurti accorde à la transformation psychologique et spirituelle de l’être humain, il évoque la nécessité de réformes concrètes. Concernant l'unité du monde il déclare; « Il nous faut créer un gouvernement mondial qui ne sera pas basé sur les idéologies, sur le nationalisme, sur la force. » Il dénonce fréquemment les dangers du nationalisme et des dogmes relatifs aux souverainetés nationales.

Sur le plan économique, il dénonce l'esprit de concurrence et de profit aboutissant à l'exploitation de l’homme par l'homme. Il suggère la réalisation d'une économie naturelle, sorte d'économie distributive qui ne soit plus basée sur les mobiles artificiels de profits, d'intérêts mais sur des besoins réels.

Sur le plan pratique, Krishnamurti est l'inspirateur de diverses écoles nouvelles ayant pour objectif le déconditionnement des valeurs fausses, la pleine connaissance de soi, l’épanouissement des facultés intuitives et créatrices. Ces écoles existent depuis de nombreuses années en Europe, en Amérique et en Inde.

Robert LINSSEN.  


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