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René Fouéré

UNE RÉVOLUTION DU RÉEL

Extrait du n° 36-37 de la revue La Tour de Feu (Printemps 1952).


ON rechercherait en vain chez Krishnamurti des gloses sur les textes sacrés indiens. Il n'est pas intéressé à commenter les écrits des autres. On peut dire que, de sa propre initiative, il n'use jamais de termes sanscrits. Si l'on en trouve néanmoins sur ses lèvres, ce n'est pratiquement que lorsqu'il lui faut répondre à des questions dans lesquelles ils sont inclus. Dans ses écrits, on ne découvre rien qui révèle, ou si rarement, que leur auteur est un Oriental. Si des pages arrachées à l'un de ses ouvrages tombaient dans une rue parisienne, les passants qui en prendraient connaissance supposeraient qu'elles ont été écrites par un psychologue occidental s'intéressant particulièrement aux problèmes de l'inconscient. Tout au plus le ton de quelques pages, de quelques alinéas, leur donnerait-il à penser que ce psychologue pourrait bien être aussi un mystique mais d'une espèce curieusement et obstinément rationaliste!

Krishnamurti parle de sa propre autorité, qu'il déclare fondée sur sa propre expérience. Il ne cite personne, ne cherche la justification de ses dires dans aucun texte d'un autre. Son seul livre de référence, aux pages innombrables, est celui de notre expérience intime. Il refuse absolument de répondre, positivement ou négativement, aux questions de ceux qui voudraient savoir s'il est une sorte de Messie, d'instructeur du Monde, comme l'avait, jadis, solennellement annoncé Madame Besant. Il insiste sur le fait que ce qui importe, c'est la vérité, la valeur transformante de ce qu'il dit, et non la qualité de sa personne. Au surplus, il n'y a rien dans son enseignement qui nécessite d'être fondé sur l'autorité, sur une autorité extérieure à lui-même.

Il ne cesse de soutenir que nous devons partir de ce qui nous est immédiatement et quotidiennement donné, de ce qui, en somme, est banal; que l'expérience de nos rapports avec autrui, si nous y mettons toute l'application, toute l'attention désirables, conduit à tout. Il disait une fois: « Vous voudriez une explication intellectuelle de l'amour, alors que le simple amour humain suffit à nous enseigner tout ce qui est nécessaire ». Et encore: « Il ne vous suffit pas d'un nuage au soleil couchant, il vous faut encore un ange assis sur le nuage! » Il n'y a absolument rien dans ses propos qui puisse passer pour sacerdotal, magique ou occulte. On attendrait vainement de lui la description de ces mondes supérieurs sur lesquels s'étendent si complaisamment les ouvrages théosophiques. Et ceux qui lui demanderaient des précisions sur les états Post mortem ou un jugement sur la réalité de la réincarnation seraient totalement déçus. Sur de tels sujets, aucun oui et aucun non ne sortira de ses lèvres. En un mot, tous les amateurs de miracle exotique, d'orientalisme spectaculaire, de révélations mystérieuses, seront par lui frustrés.

On ne saurait se détacher de ce qu'il dit, dès lors qu'on l'a correctement compris. Car, tout bien pesé, Krishnamurti ne parle pas de sa personne. Il ne décrit pas vainement sa condition propre, qu'il affirme indescriptible, mais plutôt la nôtre, celle qui devrait nous être très familière; mettant le doigt, un doigt très précis et très impitoyable, sur les absurdités indiscutables de notre pensée et de notre comportement; absurdités qu'à force de civilisation, nous avons perdu la capacité de remarquer mais qui n'en sont pas moins au principe de l'insupportable et sanglant désordre de notre vie.

Ainsi, Krishnamurti, si nous l'écoutons sans prévention, en observateurs honnêtes de nous-mêmes, devient une sorte de miroir, d'une clarté et d'une rectitude parfaites, dans lequel nous nous apercevons nous-mêmes. Sa réalité personnelle s'efface devant nous, et il n'est plus alors que le révélateur insigne de notre être propre. S'il semble à ses auditeurs qu'il leur renvoie leurs propres questions à la face, cela fait partie de sa fonction de miroir. On notera d'ailleurs que ces questions, qui avaient été formulées d'un point de vue subjectif, reviennent à leurs auteurs sous une forme objectivée, qui en révèle les significations ultimes et méconnues. Et ceux qui s'irritent de l'uniformité de ses propos ne savent pas qu'ils s'insurgent en fait contre la fausse diversité de leurs propres pensées et de leurs propres actes, contre la monotonie insoupçonnée et fastidieuse de leur propre existence.

Dès lors que la fonction essentielle de Krishnamurti est de nous mettre en face de ce que nous sommes, on comprendra qu'il ne saurait être question, en ce qui le concerne, de parler de doctrine. Ce qu'il nous enseigne, c'est l'art, au demeurant fort subtil, de nous découvrir nous-mêmes. Et cette découverte, selon lui, suffit à tout, quand elle parvient à sa perfection. En découvrant ce que nous sommes, nous a-t-il dit, nous sommes immédiatement transformés. Comme se transformerait sur-le-champ un homme en colère, s’il devenait si parfaitement conscient, si objectivement conscient de son état qu'il se verrait littéralement comme peut le voir un observateur externe. Sa colère fondrait au feu de cette contemplation révélatrice.

Ainsi, pour Krishnamurti, l'homme n'est pas modifiable à coup d'exhortations morales, ni par le moyen de contraintes qu’il s'imposerait à lui-même ou qui lui seraient infligées par autrui, mais seulement par la conscience en quelque sorte suraiguë et totale qu'il peut prendre de sa condition présente et authentique. Rien, toutefois, n'est plus difficile que de reconnaître ce que l'on est. Notre vie, nous dit Krishnamurti, est une perpétuelle tentative d'échapper, avec le secours de mirages idéalistes qui ne cessent de nous renvoyer au futur ou au passé, à la connaissance vraie de nous-même dans le présent, dans ce présent hors de quoi rien n'existe.

On conçoit donc que Krishnamurti se situe aux antipodes de l'idéalisme classique, aux antipodes de toutes les formules d'évasion, et annonce qu'il apporte la plus grande révolution de tous les temps, la révolution du réel.

René FOUERÉ. 


Maintenant que cet Hindou d'exception a cessé d'être l’idole de quelques snobs internationaux, il a grandi. Seul, parmi les spirituels de l'Inde, il s'abstient et des rites et des yogas... Son nirvana ressemble à celui de Schopenhauer, le seul penseur d'Europe qui eût compris quelque chose à l’Inde — s’il eût pu la connaître.

—P. Masson-Oursel  


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