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René Fouéré

BONHEUR ET MORT

Extrait du n° 52-53 de la revue Spiritualité (Mars-Avril 1949).


Distinction entre plaisir et bonheur


ON ne peut pas envisager la mort, s’en préoccuper, lorsqu’on est parfaitement heureux. Si, en effet, on s’en préoccupait, une angoisse surgirait au cœur même de notre bonheur et en ruinerait instantanément la perfection. Il faut naturellement excepter les cas où la mort est attendue comme une extase, mais ces cas contredisent l’hypothèse d’un bonheur parfait actuel. Une extase présente et suprême ne saurait inclure l’attente d’une extase à venir. Cette attente même attesterait l’imperfection de l'extase présente. Quelque chose manquerait encore à la plénitude de notre bonheur.

Redouterait-on la mort parce que, se trouvant heureux, on voudrait que ce bonheur n’eut pas de terme, que chaque jour ramenât indéfiniment le même cortège de joies parfaites? Nous pensons que ce n’est pas possible et que, dans l’hypothèse d’un bonheur parfait, le désir de continuer pour continuer, et non pas en vue de réaliser une fin, est inconcevable.

Le désir de voir se perpétuer un bonheur présent implique, en effet, que ce bonheur n’est pas complet en soi, dans l’instant. Il a besoin de quelque chose qui est au delà de lui-même et qui reste enveloppé dans les ombres du futur. En définitive, un tel bonheur est attente d’un bonheur plus vaste qui apparaît lui-même comme une accumulation de bonheurs élémentaires et qui grandit avec cette accumulation, c’est-à-dire avec le sentiment de sa propre durée. Ainsi le bonheur présent apparaît comme quelque chose à quoi doit toujours s’ajouter quelque chose d’autre, c’est-à-dire qu’il n’est à aucun moment complet. Il n’est que l’amorce d’une totalisation toujours inachevée, dont la mort marque la limite et l’arrêt. Cette mort n’est pas ici franchement dévisagée, distinctement évoquée, mais c’est elle qui, dissimulée dans les coulisses de l’inconscient, inspire le désir de voir se prolonger le bonheur présent.

Le fait même que le bonheur présent a le désir de durer, prouve qu’il se sent menacé par la durée. Un être qui ne se saurait pas mortel, demanderait-il que son bonheur, supposé dépendant de lui seul et parfait, se poursuive? Évidemment non, puisqu'il ignorerait qu’il peut s’arrêter. La préoccupation de savoir si quelque chose va durer est le fait d’un être qui sait que les choses peuvent avoir une fin. Si donc nous désirons que notre bonheur dure, c’est parce que nous avons sourdement conscience qu’il est menacé par le devenir du monde et limité par la mort. Un tel bonheur, qui connaît, au moins obscurément, sa dépendance à l’égard du temps, ne saurait être parfait. Il inclut en lui-même une angoisse subtile, la conscience atténuée mais persistante d’un péril. C’est un bonheur insidieusement inquiet et, par là, incomplet.

On voit, en conséquence, qu’un bonheur qui aspire à se poursuivre n'est pas plein, ni authentique. Pour se sentir complet aujourd’hui, il a besoin d’être sûr d’exister demain, et, comme il ne peut jamais obtenir cette assurance de façon absolue, inconditionnelle, il reste indéfiniment incomplet.

Il s’en suit qu’un bonheur parfait ne peut être qu’un bonheur hors du temps. C’est ce caractère qui définit le bonheur véritable; quand il est présent, le temps s’arrête, ainsi que l’a bien dit Krishnamurti. Je veux dire: la conscience du temps s’arrête, car ni l’univers, ni le sujet auquel advient ce bonheur ne se trouvent pour autant figés.

Quant au bonheur qui a besoin de toujours se survivre, qui veut être assuré de se ressaisir demain, il n’est pas vraiment bonheur, mais satisfaction ou plaisir. Ainsi donc, l’essence du plaisir et de la satisfaction, c’est qu’ils impliquent le sens du temps, la préoccupation du temps.

Dès lors, nous voyons clairement ce qui sépare du bonheur la satisfaction et le plaisir. Il n’est de bonheur qu’éternel et ce n’est pas là une affirmation mystique. C’est la conclusion, purement rationnelle qui s’impose, quand on analyse, de la manière la plus profane, les conditions psychologiques d’un bonheur total.

On notera que la distinction entre le plaisir et le bonheur n'est pas de celles qui peuvent faire l’objet d’une description concrète, littéraire. C’est pourquoi cette distinction n’est pas, en général, nettement appréhendée. On essaie souvent de distinguer par des caractères purement qualitatifs, descriptifs, par des nuances affectives, ces deux notions dont l’une appartient à l’ordre de la temporalité, tandis que l’autre l’exclut. Marsal, cité par Lalande, a vu que la notion de durée n’est pas essentielle au bonheur (on parle, dit-il, d’un bonheur bref), mais il aurait dû voir bien plus encore, à savoir que la disjonction à l’égard de la durée est le caractère même, le caractère essentiel du bonheur. En ce qui concerne Kant, il a cherché à exprimer, paradoxalement, l’indépendance du bonheur à l’égard de la durée en le faisant durer toujours. C’est le même genre d’erreur qui a conduit d’autres penseurs à faire de l'éternité une durée infiniment prolongée, ce qui implique une méconnaissance complète des caractères psychologiques respectifs de la durée et de l’éternité. L’observation, si simple en apparence, de Krishnamurti, surclasse d’emblée toutes ces tentatives de définition qui n’en sont que le pressentiment.

René FOUÉRÉ.  


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