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Paul Filder

LE POINT DE VUE
DE L'ÉGLISE ORTHODOXE

Extrait du n° 36-37 de la revue La Tour de Feu (Printemps 1952).


PHARISIENS du temps de Jésus, ennemis des apôtres, ou bourgeois modernes, partout demeure intacte la seule espèce d'hommes condamnée par le Seigneur: celle qui prétend à sa propre suffisance. Or, nous sommes au seuil d'une nouvelle époque et un nouveau don des langues, apportant une nouvelle compréhension, doit apparaître. Rien ne doit être exclu de la nouvelle synthèse, qui ne s'exclut soi-même! Seules des affirmations exclusives au détriment des autres et impliquant une négation de fond, seule la domination d'une forme ou d'une voix sur les autres, s'excluent de la cause commune: traditionnelle, catholique, orthodoxe et protestante. Tout ce qui vit se nourrit et croît en assimilant les éléments environnants, et la force d'assimilation prouve la vitalité d'un corps.

Nous n'avons pas l'intention de résumer une fois de plus l'enseignement de Krishnamurti; mais qu'est-ce que l'orthodoxie, cette « glorification droite » qui nous sert de critère?

Le mot doxa signifie en grec d'Eglise, gloire. La gloire est un rayonnement qui suscite la vie, et la gloire est aussi la révélation du mystère. Ce sens du mot doxa donne le critère de l'orthodoxie: toute affirmation et toute négation est orthodoxe qui révèle la Gloire incréée.

Trois formes de cette Révélation peuvent être distinguées. La Révélation en Soi est la Vie de Dieu. Le Mystère est le Père qui se révèle éternellement dans son Verbe et dans son Esprit. Tel est le Dogme, celui de la très sainte Trinité. La révélation y apparaît comme rayonnement d'Agapé, tandis que son reflet terrestre a le caractère érotique: les deux Principes Contraires tendent à se rencontrer dans le Troisième.

Le Mystère se révélant dans la gloire du Verbe et dans la puissance de l'Esprit — le bienheureux message apporté par le Christ — est le cœur de la doctrine orthodoxe. C'est pourquoi à la question: Qu'est-ce que l'orthodoxie? on peut répondre: c'est la Gloire incréée et ce qui l'exprime.

Mais l'Amour veut être aimé. Et il appelle le néant à devenir son Ami. Et se donnant à lui, il l'embrase de son sacrifice. Ainsi le dogme unique du jaillissement inconditionné de la vie conduit au dogme des « Deux volontés en Christ », le dogme de la rencontre d'un Appel et d'une Réponse, exprimant la seconde révélation.

Si le Verbe trouve librement sa conscience-de-soi en tant qu'Image du Père, et si l'Esprit trouve sa conscience-en-soi en tant que Puissance du Père, l'homme, lui, ne trouve sa conscience-en-soi, sa « personne », que dans la réponse à l'Appel de l'Amour qui lui est adressé.

Et la troisième forme de la Révélation est l'histoire. Car l'homme ne trouve sa place dans le monde et le sens des événements, que grâce à un schéma historiosophique, dont voici les lignes générales:

Pour que naisse l'Ami de Dieu, il doit être capable de recevoir librement le don de Vie sans être écrasé par lui. C'est pourquoi la création du monde est la création d'une Soif. Et le Verbe apparaît d'abord comme un Appel prophétique qui cache sa puissance. C'est « la première venue du Verbe ».

« Il est mieux pour vous que Je m'en aille, car si Je ne m'en vais pas, l'Esprit ne viendra pas. »

La disparition du Verbe suscite la soif de sa vision et de son retour. A cette soif répond la venue de l'Esprit qui, n'ayant pas d'image, exalte la personne de celui qui le reçoit. Et la présence de l'Esprit qui déifie l'homme en faisant évanouir les images et les formes, rend possible le glorieux retour du Verbe. La soif provoquée par la disparition du Verbe rend possible la venue de l'Esprit; la venue de l'Esprit rend possible le glorieux retour du Verbe. Telles sont les étapes historiosophiques de la révélation qui forment les trois âges et les trois états: érotique, agapique et philocalique.

A lui seul, l'enseignement de Krishnamurti semble être hors de l'Eglise comme ignorant la révélation de la personne. Mais situé dans le cadre de la doctrine orthodoxe de l'histoire, il trouve son rôle, celui du Précurseur du Verbe: il répond à la seconde phase de la révélation historiosophique.

Or, quand on n'affirme pas la primauté du Mystère se révélant dans les Principes-Hypostases opposés, on s'enferme dans des objectivations rigides, on s'aveugle et on s'égare.

Tel fut le sort de l'Occident, désorienté par sa rupture avec l'Eglise d'Orient. Voulant se baser uniquement sur le Verbe, « canaliser » l'Esprit et lui interdire de « souffler où il veut » pour fonder la primauté de la forme sur la vie, l'Occident a déclaré le Verbe être — dans son unité spéciale avec le Père — source de l'Esprit!

La révélation peut se vêtir de formes, mais non devenir formelle; peut devenir objet de connaissance, mais non devenir un objet: l'Oiseau de Feu que l'on capture est un oiseau de paille!

La tragédie d'un monde voué à l'échec inéluctable est dans l'existence d'un Orient et d'un Occident qui s'appellent et ne peuvent se rencontrer! Moitiés d'un corps, ils s'opposent de plus en plus dans l'incompréhension mutuelle par la force de leurs orientations premières. Tel est le signe de ce monde: l'union de ses moitiés ne peut s'accomplir tant qu'elles demeurent soumises au pouvoir de l'inertie créée par la rupture, par la perte du centre et par la chute. Et ce pouvoir de l'inertie durera tant que ne seront pas épuisées les possibilités impliquées dans chacun des deux engagements.

Orient et Occident, connaissance et communion, sont les deux idéals opposés de la vie. Mais au-delà de l'opposition, l'unité originelle demeure, et quiconque la comprend y pénètre. En elle l'apparition et la disparition du nouveau n'ont d'autre cause que la volonté souveraine d'un amour qui crée et qui détruit ce qu'il veut et quand il le veut.

Le monde aveuglé par l'oubli de Dieu est devenu nature et songe. Et son bonheur est un malheur: satisfaction trompeuse. Et son malheur est un bonheur: l'éveil de la Soif, de la Réponse, de la Prière qui prophétise le paradis.

Heureux l'homme qui commence par la négation: l'affirmation sera la couronne de sa vie! Mais malheur à ceux qui commencent par une affirmation prématurée, donnant une fausse satisfaction: la complaisante suffisance engendre la prétentieuse revendication qui conduit au parricide. Quiconque ne loue pas Dieu devient menteur et meurtrier. Il a tué ses pères; il tue Dieu et se tue lui-même.

Il ne faut pas agir sur les effets mais sur les causes: le regard assoiffé de Dieu est la cause de tout bien; la cause de tout mal est l'oubli de Dieu. Mais la soif naît dans le désert. Et le désert se dévoile à un regard qui a percé les mirages. La chute originelle est un oubli: le grand sommeil où Adam engendre son rêve: Eve. Il faut qu'Eve engendre le Dernier Adam!

Trois grandes cultures ont préparé la naissance du Dernier Homme (le Verbe Incarné). La culture métaphysique de la poursuite du Dieu Caché; la culture philocalique de la parole et de la forme, révélant le Dieu-martyr; et la culture apocalyptique de la communion, révélant le Dieu Vainqueur de la Mort dans la résurrection universelle.

La première repose sur la négation de la valeur propre de ce monde, La seconde, sur le martyre: la vérité confessée est mise à mort par la complaisante prétention à sa propre suffisance. La troisième repose sur l'idée d'une création surgissant en réponse à l'appel créateur de l'Amour qui donne son sens à l'histoire, dans ses exactes limites.

L'ensemble de ces cultures, révélant les trois Visages de l'Amour, forme la synthèse orthodoxe. Et l'on ne peut parler de l'œuvre de Krishnamurti sans la situer dans cette synthèse.

Une chaîne n'est pas plus forte que le moindre de ses chaînons. Ainsi le développement d'une plante est déterminé par le facteur le moins favorable à sa croissance. Cela explique la faiblesse de la synthèse orthodoxe. Quiconque découvre une partie, ignore le tout, et celui qui saisit le tout, le saisit en abstraction, substitue un signe à la connaissance réelle et ignore la partie qui conditionne sa réalisation.

Il en est ainsi quant à la doctrine de l'Eglise et l'attitude de Krishnamurti: cette dernière conditionne la réalité de la première qui l'embrasse et la dépasse. La confusion désastreuse de la foi, QUI EST UNE AUDACE RÉVÉLATRICE, avec la croyance, qui en est le contraire, acceptation d'une forme imposée, d'une limite et d'un mur, nécessite le souffle critique.

Plus un homme est apte à sacrifier ses biens et sa vie à ce souffle de vérité qu'il sent comme une force libératrice, plus il se sent protégé par la Vérité. Jalouse, la Vérité ne libère que celui qui la désire par-dessus tout. Mais les hommes n'aiment pas la Vérité, ne veulent pas la Vérité, et refusent de s'exposer à sa critique. Et ceux qui osent se placer, avec tout ce qui les entoure, sous la lumière mystique de la Vérité apparaissent comme des chiens à la poursuite d'une proie parce qu'ils ne respectent pas les artifices et les dorures du mensonge et qu'ils dérangent les hommes.

Nous saluons dans la personne de Krishnamurti une audace qui perce les chimères! Nous saluons en lui une analyse perspicace qui agrandit la conscience par l'objectivation de la matière psychique. Nous saluons en lui une synthèse de la sagesse millénaire de l'Orient avec l'esprit révolutionnaire de l'Occident. Nous saluons un réformateur de l'Eglise qui, en exaltant l'état d'attention sans objet, intensifie la soif de la vision de Dieu, et qui, dans l'esprit de la Bonne Nouvelle, dénonce et détruit les mobiles honteux du gain et de la peur, rendant ainsi aux formes leur vrai sens d'offrandes et de louanges!

Paul FILDER.  


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