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Marcial Retuerto

KRISHNAMURTI ÉTAIT-IL
UN MONSTRE DE SINCÉRITÉ ?

Extrait du n° 36-37 de la revue La Tour de Feu (Printemps 1952).


QUELQUES temps après la série de conférences que Krishnamurti prononça à l'Institut Pasteur de Paris l'année dernière, nous écrivions dans la revue « Etudes et Réalisations » (Paris) une étude plutôt sommaire, dont le titre « Pour et contre Krishnamurti » nous poussa à donner une forme assez précise à la toute première impression que le verbe du penseur indien avait produite sur notre intellect — influencé assurément par l'atmosphère, à certains moments fort passionnée, que dégageait la grande masse du public qui venait l'écouter avec l'intérêt le plus vif.

Voici une éloquence, disions-nous, qui nous surprend au premier abord, car elle se base sur une dialectique toute nouvelle où les conséquences les plus extrêmes, les plus inattendues, se mettent brusquement à fulgurer d'une manière étrange. Les formules classiques du Bien et du Mal, de la Vérité, de Dieu sont réduites, pour ainsi dire, en poussière. Ces formules furent élucubrées, le long des âges, au moyen d'une faculté périssable, spécifiquement physique, donc temporelle; mais si l'on veut escalader les plus hauts sommets de la Connaissance, ce n'est pas dans le temporel qu'il faudrait rester. Pour Krishnamurti, la « pensée », la faculté d'étudier, de comparer les idées, nous induira toujours en erreur, nous empêchera fatalement de sortir, de nous libérer, de la matière. L'intemporel, là où fulgure la suprême Connaissance, ne s'ouvrira à notre compréhension que si nous effaçons, de fond en comble, le pouvoir de notre pensée. C'est dans le Silence absolu, dans le Vide absolu qu'il nous sera donné de vivre en toute son intensité ce concept presque insaisissable: l'Eternité, véritable et unique source du Bien, de la Vérité, de Dieu. Vouloir dans le temporel parler de l'intemporel, cela revient à tourner, depuis la naissance jusqu'à la mort, dans la chaotique confusion de nos malheurs, de nos misères morales et physiques, voire de nos pauvres et médiocres contentements.

Nous ajoutions que Nietzsche, il y a plus d'un siècle, avait crié avec désespoir: « au delà du bien et du mal! » Seulement le philosophe allemand était trop saturé de savoir temporel, sa pensée était trop enracinée dans le monde cognoscible, matériel. Et Zarathoustra ne put rester, que fort peu de temps, au haut de la montagne. Il ne fit qu'entrevoir l'intemporel. Ce qui valut au malheureux philosophe d'occident de sombrer dans les abîmes de la folie.

Nous avons lu, depuis, quelques livres parmi les plus récents, où l'écrivain Carlo Suarès nous permet d'étudier, dans la calme plénitude de nos veillées solitaires, la dialectique incisive, souvent fulgurante de la pensée krishnamurtienne. Après cette lecture silencieuse, la première impression que nous avons reçue, lors des conférences prononcées par celui qui refusa d'être l'Instructeur du Monde préconisé par la Société Théosophique, cette première impression, loin de s'effacer à mesure que nous avancions à travers les pages de « Madras 1947 — Bénarès 1949 », et d'autres, s'avérait, bien au contraire, de plus en plus profonde, définitive.

Cette première impression, condensée dans le titre de l'essai « Pour et contre Krishnamurti », nous fait penser à un grand ami de l'autre côté des Pyrénées, vieux lutteur carliste, témoin des derniers soubresauts de la romantique guerre légitimiste dont le souvenir réchauffe encore quelques milliers de cœurs dans les provinces nordiques de la péninsule: « De la ceinture au sommet de la tête — aimait-il s'écrier les jours de tardive euphorie — je me sens, je me suis toujours senti un être pur, un sincère catholique-romain. Mais de la ceinture au bas de mes talons, j'ai été, d'une façon souvent irrésistible, le plus fougueux des païens ».

Pour et contre un écrivain, un artiste, un politicien, un philosophe, un poète, voire un maître de spiritualité... Pour et contre la femme que nous aimons, le père, la mère que nous vénérons, le « moi » sournoisement ou violemment impitoyable envers nous-même — que nous portons, paraît-il, dans ce mystérieux siège placé entre les sourcils, et auquel les occultistes ont donné le nom de « Veilleur Silencieux ». Dans cet univers où le jour et la nuit, la lumière et les ténèbres se succèdent sans fin depuis que les vertigineuses rondes électroniques créent et détruisent ce que nous appelons la Vie, les hommes, n'importe quels êtres doués de conscience seront sans cesse obsédés, tourmentés par l'une ou l'autre des polarisations — positives ou négatives — qui s'offrent, ou s'imposent à leur fatal besoin de vivre.

Et nous disons avec ceux qui se sentent attirés par la voix — que nous voudrions appeler transcendante — de Krishnamurti, ou par cette éloquence basée sur une dialectique toute nouvelle qui prend son essor au cœur même de l’instant que nous sommes en train de faire éclore — le passé et l’avenir n’intéressent point ce penseur indien — nous disons avec eux: Pour Krishnamurti, car il a dit et répété maintes fois: « Je n'ai qu'un but, rendre l'homme libre, l'inciter à la liberté, l'aider à s'affranchir de toutes les limitations, car cela seul lui donnera le bonheur éternel. Je ne désire pas vous pousser ou vous forcer à adopter aucune forme spéciale de pensée, mais plutôt vous exposer certaines idées qui constituent pour moi la réalité et l'accomplissement de la vie, et qui lorsqu'on les réalise, apportent la perfection et, par là, la sécurité et le bonheur. » « Tant que la pensée-sentir s'identifie avec ses souvenirs d'hier, le « moi » est toujours dans un état de douleur; tant que la pensée-sentir sera dans le devenir, il ne pourra éprouver la félicité du Réel... La mémoire psychologique qui cherche toujours à devenir, crée des résultats, des barrières, et ne fait par conséquent que se mettre en esclavage. Ce n'est que par une constante lucidité que la mémoire auto-identificatrice parvient à une fin; elle ne peut le faire par un acte de volonté, car la volonté est avidité, et l'avidité est accumulation de la mémoire identificatrice. La vérité ne peut être formulée, ni ne peut être découverte par des formules ou des croyances. Ce n'est que lorsqu'il y a libération du « devenir », de la mémoire auto-identificatrice, que la Vérité peut entrer en existence. »

Il a formulé ce principe: « Lorsque ce qui est le résultat du passé cesse de fonctionner, nous coïncidons avec le présent; alors il n'y a que silence. Ce n'est pas un silence hypnotique, mais un silence qui est immobilité. Ce n'est qu'en lui que l'étal créateur peut se produire. C'est lui le réel. Pour trouver cette immobilité, la raison doit se transcender elle-même. L'homme qui n'est que logique, qui emploie l'intellect très soigneusement, ne peut jamais découvrir ce qui est. L'homme intégral a un processus de raisonnement tout différent, qui est intelligence. Et pourtant cette intelligence même, ce raisonnement même doivent se transcender eux-mêmes. Alors survient ce calme qui est bonheur, qui est extase... Si nous comprenions la différence entre devenir et être, peut-être comprendrions-nous ce qu'est le bonheur. »

Il insiste sur le fait que: « l'amour est le facteur le plus extraordinaire de la vie, parce qu'il résout tous nos problèmes. Ceci n'est pas une simple assertion; essayez de laisser tomber votre agressivité, vos compétitions, vos poursuites, soyez simples et vous trouverez l'amour. L'homme simple ne se préoccupe pas de savoir ce qui est supérieur ou inférieur, car il trouve la paix dans ce qu'il est lui-même, et la compréhension de ce qui est engendre l'amour et le bonheur. »

(L'écrivain krishnamurtien Râm Linssen déduit de cette assertion que « de tous les êtres vivants sur la planète, l'homme est le seul qui vit avec des idées; c'est peut-être l'une des raisons pour lesquelles il vit si mal. Les idées n'ont jamais apporté l'harmonie au monde. C'est au nom d'idées politiques ou religieuses que se sont réalisés les crimes les plus odieux de l'histoire. »)

Enfin, il affirmait récemment: « La vie recherchée positivement, en termes du « moi » et du « mien », contient conflit et destruction. Lorsqu'on met fin à ce non-vouloir positif, agressif, la conscience de la peur, de la mort, du néant apparaît. Mais si la pensée peut s'élever au-dessus de cette peur, la dépasser, alors il y a l'ultime réalité ».

Nous pourrions extraire de l'œuvre krishnamurtienne, beaucoup d'autres citations qui nous feraient admirer et même aimer ce « super-penseur » qui a le noble courage de nous dire que: « méditer, c'est pour la pensée, se libérer du temps, car dans la durée, l'Intemporel ne peut jamais être appréhendé. Et comme l'esprit est le produit du temps, la pensée doit cesser pour que le Réel soit. Tout le processus de la méditation conduit la pensée à sa fin. »

Hélas! Il nous force aussi, très souvent même, à nous éloigner de lui, offusqués par ce que nous voudrions appeler ses « brutaux revirements » qui cherchent une issue là où nous n'aurions jamais pu l'imaginer: vers un égocentrisme exaspéré à outrance. Aucune élévation, aucune exaltation, seul le présent physique compte pour lui. Le ciel, l'abîme, ce sont des entités géographiques et rien de plus. La Vérité doit être rigoureusement contrôlée par notre intelligence... au service bien entendu de nos sens. L'éternel dilemme: en deçà de la raison ou au delà de la raison, la physique ou la métaphysique, Aristote ou Platon, Descartes ou Pascal, Kant ou Kierkegaard, ne se pose pas pour Krishnamurti. Écoutons ce qu'il professe: « La Vérité n'a pas de disciples, pas de croyances. Vous devez devenir non des disciples de la Vérité, mais la Vérité elle-même. La plupart des gens s'imaginent que la Vérité est cachée, qu'elle est au dehors de l'existence quotidienne, en dehors de l'esprit humain ordinaire, qu'elle est inaccessible à l'homme dont les pensées et les sentiments ne seraient pas exceptionnels. On pense que pour trouver la Vérité on doit se retirer du monde, acquérir des qualités, des connaissances, connaître certaines douleurs et certaines joies. Au contraire, j'affirme que dès l'instant où vous comprenez la Vie telle qu'elle se déroule devant chacun de vous, vous comprenez la Vérité. Il n'y a pas d'autre Dieu que l'homme purifié. L'homme est uniquement responsable envers lui-même et envers nul autre... Il doit être pour lui-même une loi stricte. »

Kafka, Sartre, Miller, et avec eux tous ceux qui poussent rhomxrie à l'abjection totale (seul moyen, selon ces sous-hommes, d'atteindre à la possibilité de la vraie purification — pour eux, l'inexorable Loi des Conséquences a cessé d'être en vigueur après la guerre de 1914), ces hommes, disons-nous, n'auraient trouvé mieux.

Voici ce dont on peut incriminer Krishnamurti, après ses revirements trop spectaculaires devant des auditoires la plupart incurablement passifs: d'inciter ceux qui l'écoutent, ou le lisent, à chercher la Vérité en se laissant guider par leurs propres instincts, autrement dit, par l'immédiat... oubliant sans doute ce qu'il affirmait à Madras en 1947: « Celui dont l'intérêt est absorbé par l'immédiat ne peut pas comprendre ce qui est profond, puisque l'homme n'est pas simplement de l'immédiat. » Ceci ne l'a pas empêché de prononcer, deux années plus tard, à Bénarès, ces mots dangereusement terribles: « Ne suivez personne, moi inclus. Ne faites pas d'un autre votre autorité. Vous devez être, à vous seul, le maître et le disciple. Dès l'instant que vous reconnaissez un autre comme maître, et vous comme disciple, vous niez la Vérité. C'est la recherche de la Vérité qui est importante... Dans l'éducation moderne, on vous enseigne ce qu'il faut penser, mais non comment il faut penser... » (Krishnamurti oublie qu'il vient de dire que nous ne devons accepter aucun maître.)

Or, comment faut-il penser? Voici ce que nous apprend Krishnamurti: « Ce n'est que lorsque l'esprit est libre de la pensée qu'il y a perception de ce qui est, de ce qui est éternel, de ce qui est la Vérité. » Qui peut nous apprendre cet art subtil? Nous-mêmes, et personne d'autre, nous répond-il. Et pour faire triompher sa dialectique ouvertement luciférienne, il insinue: « Le bonheur est un état intemporel, et cet état ne vient que par un immense mécontentement; non par le mécontentement qui a trouvé une voie d'évasion, mais par celui qui n'a pas d'évasion possible, qui ne cherche pas à s'accomplir. »

Devant ces mots sans espoir, je pense aux propos de Pascal tenus sur Epictète. le philosophe stoïcien, propos où le plus tourmenté des penseurs français développe le sujet hallucinant de la « superbe diabolique » chez certains saints. De nos jours un autre penseur tourmenté, Léon Chestov, a donné cette définition du sentiment le plus enraciné dans les hommes qui se croient infiniment supérieurs aux autres — des littérateurs, des artistes, des philosophes, des poètes, des ouvriers même —: « La superbe ne témoigne pas de l'assurance de l'homme en ses propres forces, comme nous sommes habituellement portés à le croire. La superbe est le signe que l'homme refoule au plus profond de son âme la conscience de son impuissance. »

Krishnamurti est-il un monstre de sincérité, ou simplement un philosophe dominé par ce sentiment si caractéristique de certains saints de tous les âges auxquels Pascal fait allusion à plusieurs reprises, la superbe diabolique? Nietzsche répondrait, nous en sommes sûrs: « Il est humain, trop humain. » La grande lumière, la lumière pure, immaculée, celle qui doit régner au plus haut des esprits les plus purs, ne nous est pas donnée par ce penseur indien qui se laisse soudain emporter par les flots trop violents du désespoir, sinon par les vagues souvent irrésistibles de la « superbe diabolique ». Nous lui préférons cet autre grand philosophe hindou, le maître Shri Aurobindo, pour qui la Joie universelle — et non pas notre plus ou moins mesquine vérité à chacun de nous — est le seul but à atteindre lorsque le « supramental » réussit enfin à éclairer tous nos sens, tous nos sentiments, toutes nos facultés intellectives. « La Vérité, nous dit Shri Aurobindo, ne peut être atteinte par la pensée mentale, mais seulement par l'identité et la vision silencieuse. La Vérité vit dans la lumière calme et sans paroles des espaces éternels; elle ne s'exprime pas dans le bruit et le caquetage des débats logiques... La pensée supramentale n'est pas un moyen d'arriver à la Vérité, mais une manière de l'exprimer; car la Vérité dans le supramental se trouve ou existe en elle-même. C'est une flèche venant de la lumière, non un pont pour y atteindre. »

Krishnamurti a-t-il été aveuglé avant d'escalader la plus haute montagne, le plus grand Himalaya, le « supramental » de son être conscient? Nous sommes enclin à le supposer lorsque nous le voyons s'obstiner à ne pas quitter cette basse vallée des ténèbres, si insuffisamment éclairée par les rudimentaires lampes de nos sens, ces pauvres lampes puérilement agitées par nos malheureux myopes matérialistes.

Martial RETUERTO.  


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