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Collectif

KRISHNAMURTI OU
LA PLÉNITUDE DE L'ATTENTION

Textes extrait de Transmission N° 3 (1994) : Lucidité


NÉ en Inde en 1895, Jiddu Krishnamurti symbolise, par le parcours de sa vie comme son enseignement, la quête de la lucidité.

Reconnu et élevé dès son enfance par les Loges Théosophiques comme un nouveau messie, Krishnamurti est très tôt confronté aux risques du conditionnement spirituel. Finalement, le papillon se libère du cocon; Krishnamurti rompt tout lien avec la Société Théosophique: “Je maintiens que la Vérité est un pays sans routes, et qu’aucune route, aucune religion, aucune secte ne permet de l’atteindre” devait-il déclarer le 3 août 1929, au camp d’Ommen (Pays-Bas).

Dès lors, et durant plus de cinquante ans, il va développer un enseignement proche de la maïeutique, cet art d’accoucher les esprits, cher à Socrate. Krishnamurti nous invite à nous “libérer du connu”, afin d’accéder à la perception directe, la plénitude de l'attention: “Avez-vous essayé de regarder une fleur dans un état de vide total? Avez-vous jamais essayé de laisser de côté toutes les images afin d’avoir une perception directe et non déformée?

Cet état d’éveil (“awareness”) est la seule énergie véritablement libératrice, déconditionnante, car, en dehors de toute image préconçue, de toute stratégie intellectuelle, il nous permet de voir ce qui est. Comme en témoigne très bien Lakshmi Prasad en épilogue à ses entretiens avec Krishnamurti:

Vous devez découvrir par vous-même s’il existe une réalité supérieure et, lors de ce processus de déconditionnement total, apprendre à vous observer avec toute la vigilance nécessaire. Une telle observation, ou conscience, est le seul outil dont dispose l’homme à tout moment de sa vie. Libre à lui de l’utiliser ou non... Alors tout ce qui constitue notre conditionnement — opinions, attachements, préjugés, illusions, etc. — est comme ramené à la surface, puis brûlé à la lumière de la conscience. Alors l’individu accède à la liberté authentique. Et, pour un être libre, chaque problème porte en lui-même sa nécessaire résolution, laquelle s’accomplit spontanément, automatiquement, et sans la moindre préméditation. L’acte qui jaillit ainsi à la pointe de l’instant apparaît marqué au sceau d’une liberté exempte de toute “contamination”. Il n’est la propriété de personne — et nul ne saurait donc se l’approprier.[1]

Il serait tout aussi illusoire de s'approprier la personne ou l’enseignement de Krishnamurti. Lisons plutôt ces textes et témoignages comme une invitation à nous mieux connaître et à interroger, par le regard d’un autre, notre propre chemin intérieur.

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UN ART DE L’ÉCOUTE ET DU REGARD

Suis-je capable de me regarder moi-même avec des yeux que l’expérience n’a jamais souillés? Si je m’observe avec les yeux de l’expérience, avec ces yeux qui ont regardé tant de choses par lesquelles j’ai passé — tant de tragédies, de pensées, de désespoirs, de tristesses —, alors ces yeux sont incapables de voir quoi que ce soit clairement. L’esprit peut-il être affranchi de tout le passé afin de regarder?

L’esprit peut-il voir son propre conditionnement avec lucidité, peut-il le regarder sans aucune déformation, sans aucun biais? Tel est le problème. Est-il possible de regarder n’importe quoi, l’arbre, le nuage, la fleur, l’enfant, le visage d’une femme ou d’un homme, comme si vous regardiez pour la première fois? Telle est véritablement la question centrale — la véritable liberté du regard.

Krishnamurti (1968, Saanen)
Extrait d' Au seuil du silence (Éditions Le Courrier du livre, 1992)


Il y a un art d’écouter. Pour écouter réellement, on devrait abandonner — ou mettre de côté — tous les préjugés, les idées que l’on se fait d’avance sur les choses et les activités quotidiennes. Lorsqu’on est dans un état d’esprit réceptif, les choses peuvent être facilement comprises; vous êtes en train d’écouter lorsque votre réelle attention est donnée à ce qui se dit. Mais malheureusement, la plupart d’entre nous écoutent à travers des écrans de résistances. Nous nous entourons de ces écrans que sont nos préjugés (religieux, spirituels, psychologiques ou scientifiques), nos tracas, nos angoisses, nos désirs quotidiens. Et, avec cela comme écrans, nous écoutons. Par conséquent, nous écoutons en fait notre propre bruit, notre propre son et non ce qui se dit. Il est extrêmement difficile de mettre de côté notre savoir, nos préjugés, nos inclinations, notre résistance, et, dépassant l’expression verbale, d’écouter de façon à comprendre instantanément. (...)

Cette perception de ce qui est, cette adhérence à son mouvement exigent un esprit extraordinairement aigu, un cœur extraordinairement souple, parce que ce qui est se meut constamment, subit constamment une transformation, et si l’esprit est enchaîné à quelque croyance, à quelque connaissance, il cesse de poursuivre ce qui est, il cesse d’adhérer à son mouvement rapide. Ce qui est, n’est évidemment pas statique, et se meut constamment, ainsi que vous le verrez, si vous l’observez de très près. Et pour le suivre, il vous faut un esprit très rapide et un cœur souple, qui vous sont refusés lorsque l’esprit est statique, fixé à une croyance, à un préjugé, à une identification. Un esprit et un cœur secs ne peuvent pas suivre aisément, rapidement, ce qui est.

Krishnamurti (Bombay, 1948)
Extrait de De la connaissance de soi (Éd. Le Courrier du livre, 1992)


INTROSPECTION ET LUCIDITÉ

Quelle est la différence entre la lucidité et l’introspection? Et qui est lucide, lorsqu’il y a lucidité?

— Examinons d’abord ce que nous entendons par introspection. Nous appelons introspection le fait de regarder en soi-même, de s’examiner soi-même. Or, pourquoi s’examine-t-on? En vue de s’améliorer, en vue de changer, en vue de modifier. Vous vous livrez à l’introspection en vue de devenir quelque chose, sans quoi vous ne vous complairiez pas en l’introspection. Vous ne vous examineriez pas s’il n’y avait pas le désir de modifier, de changer, de devenir autre chose que ce que vous êtes. C’est la raison évidente de l’introspection. Je suis en colère et je me livre à l’introspection, je m’examine afin de me débarrasser de la colère, ou de modifier, de changer la colère. Or, lorsqu’il y a introspection (qui est le désir de modifier ou de changer les réponses, les réactions du moi), il y a toujours un but en vue; et lorsque ce but n’est pas atteint, il y a de la mauvaise humeur, une dépression. Ainsi l’introspection va invariablement de pair avec la dépression. Je ne sais pas si vous avez remarqué que lorsque vous vous livrez à l’introspection, lorsque vous regardez en vous-mêmes en vue de vous changer, il y a toujours une vague de dépression. Il y a toujours une vague de mauvaise humeur contre laquelle il vous faut batailler; vous êtes obligé de vous examiner de nouveau afin de dominer cette humeur, et ainsi de suite. L’introspection est un processus qui consiste à transformer ce qui est en quelque chose qui n’est pas. Il est clair que c’est exactement ce qui se produit lorsque nous faisons de l’introspection, lorsque nous nous complaisons en cette action particulière. En cette action il y a toujours un processus d’accumulation, le “je” examinant quelque chose dans le but de le changer. Il y a donc toujours une dualité en état de conflit, et par conséquent un processus de frustration. Il n’y a jamais d’affranchissement; et comme on sent cette frustration, il en résulte une dépression.

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Mais la lucidité est entièrement différente. La lucidité est l’observation sans condamnation. La lucidité engendre la compréhension, car elle ne comporte ni condamnation ni identification, mais une observation silencieuse. Si je veux comprendre quelque chose, je dois évidemment l’observer, je ne dois pas critiquer, je ne dois pas condamner, je ne dois pas le poursuivre comme étant un plaisir ou l’éviter comme étant un déplaisir. Il faut qu’il y ait simplement la silencieuse observation d’un fait. Il n’y a pas de but en vue, mais une perception de tout ce qui survient. Cette observation, et la compréhension de cette observation cessent lorsqu’il y a condamnation, identification ou justification. L’introspection est une amélioration de soi, et par conséquent l’introspection est égocentrique. La lucidité n’est pas une amélioration de soi. Au contraire, c’est la fin du moi, du “je” avec toutes ses idiosyncrasies, ses particularités, ses souvenirs, ses exigences, ses poursuites. (...)

Cette lucidité est d’instant en instant et, par conséquent, n’est pas obtenue par des exercices. Lorsque vous vous exercez à une chose, elle devient une habitude; et la lucidité n’est pas une habitude. Un esprit routinier n’est plus sensitif, un esprit qui fonctionne dans l’ornière d’une action particulière est obtus, n’a pas de souplesse; tandis que la lucidité exige une continuelle souplesse, une grande vivacité. Cela n’est pas difficile: c’est ce que vous faites tous lorsque quelque chose vous intéresse, lorsque cela vous intéresse d’observer votre enfant, votre femme, vos plantes, vos arbres, vos oiseaux. Vous observez sans condamnation, sans identification; par conséquent, dans cette observation il y a une complète communion, l’observateur et l’observé sont complètement en communion. C’est cela qui, en fait, a lieu lorsque vous êtes profondément intéressé par quelque chose. Ainsi, il y a une très grande différence entre la lucidité et l’amélioration auto-expansive du soi qu’est l’introspection. L’introspection mène à la frustration, à de nouveaux et plus vastes conflits, tandis que la lucidité est un processus qui nous affranchit de l’action du moi; elle consiste à être conscient de vos mouvements quotidiens, de vos actions, et à être conscient des autres personnes, de les observer. Vous ne pouvez faire cela que lorsque vous aimez, lorsque vous êtes profondément intéressé par quelque chose; et lorsque je veux me connaître, connaître mon être entier, le contenu total de moi-même et pas seulement une couche ou deux de ma conscience, alors, de toute évidence, il ne doit pas y avoir condamnation. Alors je dois être ouvert à chaque pensée, à chaque sentiment, à chaque humeur, à chaque refoulement; et, au fur et à mesure qu’il y a de plus en plus de lucidité expansive, il y a une libération de plus en plus grande des mouvements cachés des pensées, des mobiles, des poursuites. Ainsi, la lucidité est liberté; elle octroie la liberté; elle concède la liberté. Tandis que l’introspection cultive les conflits, le processus d’isolation du soi; par conséquent, il y a toujours en elle une frustration et de la peur.

Vous voulez aussi savoir qui est lucide. Lorsque vous avez une profonde expérience, de n’importe quelle sorte, que se produit-il? Lorsqu’il y a une telle expérience, êtes-vous conscient du fait que vous êtes en train de passer par une expérience? Lorsque vous êtes en colère, dans le fragment de seconde où éclate la colère — ou la jalousie, ou la joie — êtes-vous conscient du fait que vous êtes joyeux ou que vous êtes jaloux? Ce n’est que lorsque l’expérience est passée qu’il y a l’expérimentateur et la chose expérimentée. Alors l’expérimentateur observe l’objet de l’expérience. Mais au moment de l’expérience, il n’y a ni l’observateur ni la chose observée: il n’y a que l’acte vivant de l’expérience. Or, la plupart d’entre nous n’expérimentent pas. Nous sommes toujours en dehors de l’état d’expérience vécue, et par conséquent nous posons cette question pour savoir qui est l’observateur, qui est lucide. Mais cette question n’est-elle pas évidemment une fausse question? Au moment où il y a expérience vivante, il n’y a ni la personne qui est lucide, ni l’objet de sa lucidité. Il n’y a ni l’observateur ni l’observé, mais seulement un état d’expérience vécue. La plupart d’entre nous trouvent qu’il est extrêmement difficile de vivre dans un état d’expérience, parce que cela exige une extraordinaire souplesse, une promptitude, un haut degré de sensibilité; et cela vous est refusé lorsque vous êtes à la poursuite d’un résultat, lorsque vous voulez réussir, lorsque vous avez un but en vue, lorsque vous êtes en train de calculer; car tout cela engendre la frustration. Mais un homme qui ne demande rien, qui ne poursuit pas un but, qui n’est pas en quête d’un résultat (avec toutes ses implications), un tel homme est dans un état de continuelle expérience vivante. Alors, tout a un mouvement, une signification, et rien n’est vieux; rien n’est tracé, rien n’est répétition, parce que ce qui est n’est jamais vieux. (...)

Krishnamurti (questions/réponses: Bombay, 1948)
Extrait de De la connaissance de soi (Éd. Le Courrier du livre)


LE PERROQUET

Un unique perroquet était perché sur la branche morte d’un arbre voisin. Il ne se lissait pas les plumes et se tenait très tranquille, mais ses yeux étaient mobiles et alertes.

Il était d’un vert délicat, avec un bec d’un rouge brillant et une longue queue d’un vert plus pâle.

Vous aviez envie de le toucher, d’en caresser la couleur. Mais si vous bougiez, il s’envolait.

Bien qu’il fût complètement immobile — une lumière verte gelée — vous pouviez sentir qu’il était intensément vivant, et il paraissait donner vie à la branche morte sur laquelle il était perché. Il était si étonnamment beau que cela vous coupait le souffle. Vous osiez à peine détacher votre regard de lui de peur qu’il ne disparût dans un éclair.

Vous aviez vu des perroquets par douzaines, se déplaçant dans leur vol bizarre, se perchant le long des fils, ou éparpillés sur les champs rouges où pousse le jeune blé vert. Mais cet oiseau unique semblait être le foyer de toute vie, de toute beauté et de toute perfection. Rien n’existait plus que cette tâche vivante de vert sur une branche noire contre le ciel bleu.

Il n’y avait plus ni mots ni pensées dans votre esprit. Vous n’étiez même pas conscient que vous ne pensiez plus. L’intensité de cela vous donnait les larmes aux yeux et vous faisait ciller, alors que le battement même de votre paupière pouvait apeurer l’oiseau et le faire fuir!

Mais il restait là, sans mouvement, si lisse, si élégant, avec chaque plume à sa place!

Quelques minutes seulement avaient dû passer, mais ces quelques minutes couvriraient le jour, l’année, et la totalité du temps. Dans ces quelques minutes résidait toute vie, sans terme ni commencement. Ce n’est pas une expérience qu’on aurait à emmagasiner dans la mémoire, une chose morte qu’on aurait à garder vivante par la pensée — qui meurt elle aussi. C’est totalement vivant et dès lors cela ne peut être trouvé parmi les choses mortes.

Quelqu’un appela de la maison au-delà du jardin, et la branche morte devint soudainement nue.

Krishnamurti, Commentaries on Livin Third series.


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LE CORBEAU

Dans un petit jardin encaissé, près du bord de la route, il y avait des quantités de fleurs brillantes. Parmi les feuilles d’un arbre de ce jardin, un corbeau s’était mis à l’ombre du soleil de midi. Son corps entier reposait sur la branche, ses plumes couvrant ses serres. Il appelait d’autres corbeaux ou leur répondait et, pendant un intervalle de dix minutes, on put entendre cinq ou six notes différentes dans son croassement. Sans doute disposait-il de beaucoup plus de notes mais, pour le moment, il se contentait de ce petit nombre. Il était très noir avec un cou gris. Il avait des yeux extraordinaires qui ne restaient jamais immobiles, et son bec était dur et pointu. Il était totalement au repos et cependant totalement vivant. C’était étrange la manière dont l’esprit était complètement avec cet oiseau. Il n’observait pas l’oiseau, bien qu’il en eût saisi le moindre détail; il n’était pas l’oiseau lui-même, car il ne s’y était pas identifié. Il était avec l’oiseau, avec les yeux et le bec aigu de l’oiseau, comme la mer est avec le poisson. Il était avec l’oiseau, et cependant il passait au travers et au-delà. L’esprit vif, agressif et apeuré du corbeau faisait partie de cet autre esprit qui enjambait les mers et le temps. Cet esprit-là était vaste, sans limites, au-delà de toute mesure, et cependant il était conscient du plus léger mouvement des yeux de cet oiseau noir parmi les feuilles nouvelles et étincelantes. Il était conscient de la chute des pétales, mais n’avait pas de foyer d’attention, aucun point à partir duquel il aurait prêté attention.

A l’encontre de l’espace qui retient toujours quelque chose en lui-même — un grain de poussière, la terre ou les cieux — il était entièrement vide et, étant vide, il pouvait faire attention sans motif. Son attention n’avait ni racines ni branches. La totalité de l’énergie était contenue dans cette tranquillité vide. Cette énergie n’est pas celle qui est amassée à dessein, et qui se trouve vite dissipée dès que la pression tombe. C’était celle de tout commencement, c’était la vie, étrangère à ce temps dans lequel les choses ont une fin.

Krishnamurti, Commentaries on Livin Third series.


(Traduction: René Fouéré. Extrait de La Révolution du Réel, chapitre: “Krishnamurti, poète du présent et du silence” - Éd. Le Courrier du Livre, avec l’autorisation de Francine Fouéré.)


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CONVERSATIONS

Je voudrais bien me trouver subitement dans un monde entièrement différent, être suprêmement intelligent, heureux, et ressentir un amour profond. Je voudrais me trouver sur l’autre rive du fleuve, ne pas avoir à lutter pour le traverser et m’adresser à des experts afin de savoir comment m’y prendre. J’ai voyagé dans de nombreuses parties du monde et j’ai pu constater les efforts que fait l’homme dans différents domaines de la vie. Rien ne m’a jamais attiré que la religion. Je ferais n’importe quoi pour atteindre l’autre rive, pour pénétrer dans une dimension différente et voir toutes choses comme si c’était pour la première fois, les voir avec des yeux dessillés. Je suis pénétré du sentiment qu’il doit exister un moyen de briser subitement avec toute notre existence bruyante et criarde. Il faut qu’il existe!

Tout récemment alors que j’étais aux Indes, j’ai entendu sonner la cloche d’un temple et j’en ressentis un effet très étrange. Il me vint subitement une extraordinaire sensation d’unité et de beauté, une sensation qui m’avait été jusque là tout à fait inconnue. Elle surgit si subitement que je m’en sentais étourdi, c’était une chose réelle, ce n’était ni une illusion ni un effet de l’imagination. Alors survint un guide qui me demanda s’il pouvait me faire visiter les temples, et sur l’instant je me retrouvai dans un univers de bruit et de vulgarité. Je voudrais bien ressaisir cette impression mais évidemment, comme vous le dites, ce n’est qu’un souvenir mort et par conséquent sans valeur. Que puis-je faire ou ne pas faire pour atteindre l’autre rive?

— Il n’y a pas de chemin menant à l’autre rive. Il n’existe aucune action, aucun comportement, aucune recette qui puisse ouvrir la porte sur cet autre monde. Il ne fait pas partie d’un processus d’évolution, ce n’est pas le terme dernier d’une discipline; il ne peut être ni acheté ni donné ni sollicité. Si ceci est bien clairement compris, si l’esprit s’est oublié lui-même et ne parle plus de l’autre rive ou de cette rive — si l’esprit a cessé de tâtonner et de chercher, s’il y a dans l’esprit lui-même un vide total, un espace — alors et alors seulement la Chose est là.

Verbalement je comprends ce que vous dites, mais je ne peux pas cesser de tâtonner, d’aspirer parce que je ne peux pas croire, et ce sentiment est bien enraciné en moi, qu’il n’y a aucun chemin, aucune discipline, aucune action qui puisse m’amener à l’autre rive.

— Qu’entendez-vous par “je ne crois pas qu’il n’y ait aucun chemin”? Voulez-vous dire qu’il existe un instructeur qui vous prendra par la main et qui vous portera?

Non. Mais cependant j’espère qu’un de ceux qui comprennent pourra me l’indiquer directement, parce qu’il faut que Cela soit présent tout le temps puisque c’est une réalité.

— Mais sûrement tout ceci n’est qu’hypothèse. Vous avez ressenti cette impression subite de réalité quand vous avez entendu la cloche du temple mais, comme vous l’avez dit, c’est un souvenir, et à partir de ce souvenir vous arrivez à la conclusion que Cela doit être là toujours parce que c’est le réel. La réalité est une chose étrange; quand vous ne regardez pas vers elle, elle est là, mais dès l’instant où vous regardez avec avidité ce que vous trouvez n’est que le sédiment de votre avidité, et non pas la réalité. La réalité est une chose vivante, elle ne peut être saisie, et vous n’avez pas le droit de dire qu’elle est toujours là. Il n’existe de chemin que pour atteindre une chose stationnaire, un point fixe, statique. Comment pourrait-il exister un chemin ou un guide pour atteindre une chose toujours mouvante, qui ne connaît aucun lieu de repos? L’esprit est tellement avide dans son désir de l’atteindre, de la saisir, qu’il en fait une chose morte. Donc, pouvez-vous mettre de côté le souvenir de cet état qui fut le vôtre? Pouvez-vous mettre de côté l’instructeur, le chemin, le but à atteindre — les mettre de côté si complètement que votre esprit soit vidé de toute cette recherche? Pour le moment votre esprit est si occupé par son désir écrasant que cette occupation même devient un obstacle. Vous cherchez, vous demandez, vous avez soif de poser les pieds sur l’autre rive. Mais l’autre rive implique qu’existe cette rive-ci, et pour aller de cette rive à l’autre il faut franchir un espace et disposer de temps. C’est là ce qui vous maintient et ce qui donne naissance à ce douloureux désir de l’autre rive. Voilà le problème véritable — le temps qui divise, l’espace qui sépare, le temps qu’il faut pour atteindre l’autre rive et l’espace qui est la distance entre ceci et cela. Ceci veut devenir Cela et s’aperçoit que c’est chose impossible à cause de la distance et du temps qu’il faut pour parcourir cette distance. En tout ceci il n’y a pas seulement comparaison mais encore mensuration, et un esprit capable de mesurer est également capable d’illusion. Cette division du temps et de l’espace existant entre Ceci et Cela c’est le processus du mental, qui est pensée. Voyez-vous, quand existe l’amour le temps disparaît et l’espace disparaît aussi. Ce n’est que quand interviennent la pensée et le désir que surgit un intervalle de temps qu’il faut enjamber. Ceci, quand vous le voyez, vous pouvez dire que Ceci est Cela.

Mais je ne le vois pas. Je sens bien que ce que vous dites est vrai, mais cela m’échappe.

— Monsieur, vous êtes tellement impatient, et cette impatience même constitue sa propre agressivité. Vous attaquez, vous affirmez. Vous n’avez pas la sérénité permettant de regarder, d’écouter, de ressentir profondément. A toute force vous voulez atteindre l’autre rive et vous nagez désespérément ne sachant même pas où se trouve cette autre rive. L’autre rive est peut-être celle-ci et par conséquent, en nageant, vous vous en éloignez. Permettez-moi de vous suggérer une chose: cessez de nager. Ceci ne veut pas dire que vous devez devenir morne, que vous devez végéter et ne rien faire, mais plutôt que vous demeuriez passivement à l’écoute, lucide, sans qu’il y ait en vous la moindre nuance de choix ou de mensuration — voyez alors ce qui se passera. Il ne se passera peut-être rien du tout, mais si vous attendez que cette cloche sonne de nouveau, si vous vous attendez à ce que ce sentiment, cette félicité vous revienne, alors vous nagez dans le sens opposé. Être serein et calme exige une grande énergie; en nageant vous dissipez cette énergie. Et vous avez besoin de toute votre énergie pour que s’établisse le silence de l’esprit, et ce n’est que dans le vide, dans le vide complet, que peut naître quelque chose de nouveau.

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(...) Et maintenant, je voudrais vous poser la question: étant admis qu’on est libre, non seulement extérieurement mais intérieurement, de toute cette souffrance, de toute cette confusion de l’existence, qu'existe-t-il au-delà du mur? Quand je dis le mur, je veux dire la peur, la souffrance et l’incessante pression de la pensée. Quelle chose peut être vue quand l’esprit est calme et n’est engagé en aucune activité particulière?

— Qu’entendez-vous quand vous dites: qu’existe-t-il? Entendez-vous une chose que l’on puisse percevoir, sentir, expérimenter ou comprendre? Demandez-vous par hasard ce que c’est que l’illumination? Ou bien demandez-vous ce qui est là quand l’esprit a cessé d’errer et se trouve dans un état de silence? Demandez-vous ce qu’il y a de l’autre côté quand l’esprit est véritablement immobile?

Je demande toutes ces choses. Quand l’esprit est silencieux il semble qu’il n’y ait plus rien. Il faut qu’il y ait quelque chose d’immensément important que l’on peut découvrir derrière toute pensée. le Bouddha et quelques autres ont parlé de ce quelque chose si vaste qu’ils ne peuvent l’exprimer en paroles. le Bouddha a dit: “Ne mesurez pas l’immesurable avec des paroles.” Chacun a connu des instants où l’esprit était absolument immobile et il ne semble pas qu’il y ait quelque chose de tellement immense en toute cela; simplement c’était le vide. Et pourtant on a le sentiment qu’il existe quelque chose “juste derrière le coin de la rue”, quelque chose qui transforme toute l’existence quand une fois on l’a découvert. Il semblerait, d’après ce qu’on a entendu dire, que pour découvrir cette chose l’esprit doit être silencieux. Je vois aussi que seul un esprit silencieux, un esprit qui n’est pas encombré, peut être véritablement perceptif et efficace. Mais il faut qu’il y ait beaucoup plus qu’un pur et simple esprit silencieux, sans encombrementquelque chose de plus qu’un esprit plein de fraîcheur, d’innocence et même d’amour.

— Donc quelle est la question? Vous avez dit qu’un esprit silencieux, sensitif, éveillé est nécessaire non seulement pour être efficace mais encore pour percevoir les choses qui sont autour de vous et en vous-même.

Tous les philosophes et tous les savants perçoivent quelque chose tout le temps. Certains sont étonnamment doués, beaucoup d’entre eux sont même vertueux. Mais quand on a parcouru tout ce qu’ils ont perçu, créé ou exprimé ce n’est véritablement pas grand-chose, et il n’y a certainement aucune indication de quelque chose de divin.

— Demandez-vous s’il existe quelque chose de sacré au-delà de tout ceci? Demandez-vous s’il existe une dimension différente dans laquelle l’esprit peut vivre et percevoir quelque chose qui ne soit pas une pure et simple formule intellectuelle née d’une certaine subtilité du mental? Demandez-vous d’une façon détournée s’il existe ou s’il n’existe pas un principe suprême?

Beaucoup de gens ont affirmé d’une façon propre à convaincre qu’il existe un immense trésor qui est la source vive de la conscience. Tous sont d’accord que cela dépasse toute description. Ils ne sont plus d’accord quand il s’agit de savoir comment le percevoir. Mais tous paraissent croire que la pensée doit cesser avant qu’il ne se manifeste. Certains disent que c’est la substance même dont est faite la pensée et ainsi de suite, et ainsi de suite. Tous sont d’accord pour dire que l’on ne vit pas véritablement tant qu’on ne l’a pas découvert. Apparemment vous-même dites à peu près la même chose. Or, moi je ne suis aucun système, aucune discipline, aucun gourou, aucune croyance. Je n’ai besoin d’aucune de ces choses pour savoir qu’il existe quelque chose de transcendant. Quand on regarde une feuille d’arbre ou un visage humain on se rend très bien compte qu’il existe quelque chose de beaucoup plus vaste, qui déborde les explications scientifiques ou biologiques de l’existence. Il semblerait que vous avez bu à cette source. Nous écoutons ce que vous dites. Avec soin et minutie vous montrez combien la pensée est triviale et limitée. Nous écoutons, nous réfléchissons et nous arrivons à un silence qui est chose nouvelle pour nous. Le conflit prend fin. Mais après?

— Pourquoi posez-vous cette question?

Vous demandez à un aveugle pourquoi il veut voir.

— Ma question n’était pas une malice et n’était pas non plus destinée à vous faire remarquer qu’un esprit silencieux ne pose aucune question, mais elle avait pour objet de découvrir si véritablement vous recherchez quelque chose de transcendant. Si c’est là ce que vous faites, quel est le mobile caché derrière cette recherche — une curiosité, un désir urgent de découvrir ou la soif de voir une beauté telle que vous ne l'avez jamais encore vue? N’est-il pas important pour vous de découvrir par vous-même si vous êtes à la recherche du “plus”ou si vous vous efforcez de voir exactement ce qui existe? Ce sont deux choses incompatibles. Si vous pouvez écarter toute notion du “plus”alors nous demandons seulement ce qui est quand l’esprit est silencieux. Que se passe-t-il vraiment quand l’esprit est véritablement tranquille? C’est là la vraie question n’est-ce pas, et non pas ce qui est transcendant ou ce qui se trouve au-delà.

Ce qui se trouve au-delà c’est bien ma question.

— Ce qui est au-delà ne peut être trouvé que quand l’esprit est silencieux. Il peut exister quelque chose, il peut ne rien y avoir du tout. Par conséquent la seule chose importante est que l’esprit soit silencieux. Encore une fois si ce qui vous intéresse est de savoir ce qu’il y a au-delà, alors vous ne regardez pas l’état de silence lui-même. Si, pour vous, le silence n’est qu’une porte inutile pour vous conduire à ce qui est au-delà, alors ce n’est pas la porte qui vous intéresse et pourtant c’est la porte elle-même qui est importante, le silence lui-même. Par conséquent vous ne pouvez pas demander ce qui est au-delà. La seule chose importante c’est que l’esprit soit silencieux. Que se passe-t-il alors? Voilà ce qui nous intéresse et non pas ce qu’il y a au-delà de ce silence.

Vous avez raison. Pour moi ce silence n’a d’autre importance que d’être une porte.

— Comment savez-vous que ce n’est qu’une porte? Que ce n’est pas la chose elle-même? Les moyens sont la fin, ce ne sont pas deux choses séparées. Le silence est le seul fait et non ce que, par lui, vous pourriez découvrir. Demeurons avec le fait et voyons ce qu’est le fait. C’est d’une grande importance, peut-être de la plus grande importance, que ce silence soit silence en soi et non pas quelque chose que l’on produit comme un moyen en vue d’une fin, quelque chose que l’on produit grâce à des drogues, une discipline ou une répétition de paroles.

Ce silence vient de lui-même sans mobile et sans cause.

— Mais vous en faites un moyen.

Non. J’ai connu le silence et je constate qu’il n’arrive rien.

— C’est bien là toute la question. Il n’y a pas d’autre fait que le silence, celui qui n’a été ni sollicité ni produit ni recherché, mais qui surgit naturellement grâce à l’observation, la compréhension de soi-même et du monde qui nous entoure. En tout cela il n’y a aucun mobile ayant fait naître ce silence. S’il y a la moindre nuance, le moindre soupçon d’un mobile alors ce silence est voulu, orienté et par conséquent ce n’est pas le silence. Si vous pouvez dire honnêtement que ce silence est liberté, alors ce qui se passe véritablement dans ce silence est notre unique préoccupation. Quelle est la qualité, quelle est la texture de ce silence? Est-il superficiel, passager, susceptible d’être mesuré? En avez-vous conscience quand il a pris fin ou au moment où il durait? Si vous avez conscience d’avoir connu le silence, c’est alors un souvenir et par conséquent c’est une chose morte. Si vous avez conscience du silence alors qu’il est là, est-ce un véritable silence? S’il n’y a aucun observateur — c’est-à-dire aucun assortiment de souvenirs — est-ce alors silence? Est-ce quelque chose d’intermittent, une marée qui monte et qui descend selon la chimie de notre corps? Est-ce qu’il surgit quand vous êtes seul, ou entouré de gens, ou quand vous vous efforcez de méditer? Ce que nous cherchons à découvrir c’est la nature de ce silence, est-il riche, est-il pauvre? (Je ne veux pas dire riche d’expériences ni pauvre par inexpérience.) Est-il plein ou superficiel? Est-il innocent ou construit? Un esprit est capable de contempler un fait et de n’en pas voir la beauté, la profondeur, la qualité. Est-il possible d’observer ce silence sans qu’il y ait observateur? Et quand il y a silence, n’existe-t-il que ce silence et rien d’autre? Et alors dans ce silence que se passe-t-il? Est-ce là ce que vous demandez?

Oui.

— Existe-t-il une observation du silence par le silence et dans le silence?

Cela c’est une question toute nouvelle.

— Ce n’est pas une question nouvelle si vous avez suivi le fil de nos paroles. Le cerveau tout entier, le mental, les sentiments, le corps, tout est calme, tranquille. Cette tranquillité, ce silence sont-ils capables de se contempler eux-mêmes et non pas comme un observateur qui est silencieux? La totalité de ce silence peut-elle observer sa propre totalité? Le silence prend conscience de lui-même — et en ceci il n’y a aucune division séparant l’observateur de la chose observée. Voilà le point important. Le silence ne s’utilise pas de lui-même dans le but de découvrir quelque chose au-delà de lui-même. Il n’existe que ce silence. Et voyez maintenant ce qui se passe.

Krishnamurti (1969)
Extrait d'Au seuil du silence (Éditions Le Courrier du Livre, 1992)


(Les extraits des ouvrages parus aux éditions Le Courrier du livre sont publiés avec l’aimable autorisation de Mme Gérard Nizet.)


Notes et références

  1. Krishnamurti: Ultimes paroles, entretiens avec Lakshmi Prasad, Éditions Albin Michel, 1992.


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