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KRISHNAMURTI,
UN MAITRE HORS DE TOUTE SECTE

Extrait du n° 11 de la revue Question de (Spiritualité, Tradition, Littérature) (mars-avril 1976).


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PAR quel cheminement des sentiments et des idées en vient-on à donner à tel ou tel penseur une place hors pair parmi tous les contemporains? A loccasion d’un contact personnel, d’une ou de plusieurs conférences que l’on aura pu entendre? S’agissant de Krishnamurti, ce fut sans doute le cas pour beaucoup de gens, étant donné la force et, pour tout dire, l’impact de sa personnalité. Dans mon cas, il en fut tout autrement. Pourquoi, à l’occasion d’un séjour en Angleterre, ai-je dû consulter un médecin et pourquoi, dans son salon d’attente, ai-je parcouru par hasard une revue dont le principal article lui était consacré? Pourquoi, sortant de chez lui et m’étant installé dans un bar, ai-je saisi au vol son nom prononcé par deux inconnus assis à la table voisine? Pourquoi son nom figurait-il sur un certain nombre d’affiches (du reste périmées) annonçant une série de conférences qu’il devait donner en Angleterre? Pourquoi, enfin, ayant pris le train pour revenir sur le continent et ayant demandé au contrôleur: « Comment se fait-il que ce train soit si plein? », me suis-je entendu répondre: « Oh! ce nest pas toujours comme cela, mais aujourdhui il y a tous les gens qui vont entendre Krishnamurti à Ommen, en Hollande? Pourquoi me suis-je dit alors: « L’année prochaine, j’y serai », avec cette certitude qui accompagne plutôt les souvenirs que les projets?

J’y fus en effet, en 1937, puis en 1938. Puis il y eut une coupure de cinq années de guerre.

Ce ne fut évidemment pas tout. Une conviction uniquement fondée sur des coïncidences matérielles dégage un relent de superstition. Pendant cinq ans, j’eus le loisir de lire et de réfléchir. Chacun nourrit en soi une ou plusieurs questions brûlantes qui l’empoignent, ses marottes: l’inégalité qui règne entre les hommes, entre les sexes, l’arrogance des pourvus, la hargne des mal-aimés, les toujours terribles questions de famille. Il est rare de rencontrer chez autrui les mêmes réactions, les mêmes vues que les siennes. Ce fut pourtant ce qui m’advint en lisant Krishnamurti. Sur certains points, sans doute urgents pour moi, peut-être contingents pour d’autres, je tombai sur une résonance absolue, sans grincement, sans fléchissement dans la note. Penché sur le livre, mon esprit sautait de phrase en phrase, de paragraphe en paragraphe, porté par une allégresse inattendue. L’évidence se déroulait devant moi. Toutes mes hésitations, mon trouble à me sentir seul de mon avis, tout était balayé et j’avançais dans de nouvelles découvertes qui entraînaient mon adhésion absolue.


LES THÉOSOPHES LE CHOISIRENT COMME NOUVEAU MESSIE...

La vie de Krishnamurti est actuellement plus ou moins connue. Il vient de paraître de lui une biographie nourrie, probe et aussi exacte que peut lêtre une biographie, œuvre de Lady Mary Lutyens [1]. Inutile d’en donner une autre version. Toutefois, les influences qui ont joué pendant ses années de formation expliquent l’énergie de certaines de ses affirmations.

Il naquit dans un milieu familial brahmane de stricte observance et, sil nen garde pas le souvenir circonstancié, c’est néanmoins le terreau où s’alimenta sa vie intérieure. Vers l’âge de dix ans, il fut pris en charge par les dirigeants de la Société théosophique, sa présidente, Mme Annie Besant, et M. Leadbeater, célèbre occultiste. Le but exprimé de cette société était de promouvoir une religion universelle, ouverte à tous les hommes, sans distinction de races, de couleurs, de religions, etc. M. Leadbeater était convaincu de la naissance imminente d’une nouvelle religion qui serait dirigée par un Instructeur du Monde, réincarnation d’un Maître supérieur, le Seigneur Maitreya, lequel aurait été auparavant le Christ en personne. Il fut créé un ordre, dit « de l’Etoile », pour préparer sa venue. Or, c’est à Krishnamurti que, dans son esprit, était dévolu ce rôle. C’est devant cette situation psychologique, chargée d’enthousiasme et d’exaltation, devant cette situation financière de richesse surabondante, que se trouva le jeune Krishnamurti. Il y eut une période où de rares intimes seulement purent soupçonner les sentiments qu’éveillaient en lui une responsabilité aussi accablante et une situation aussi trouble.


...MAIS KRISHNAMURTI RENIA TOUTE RELIGION

A vingt-sept ans, à la stupeur et à la consternation de son entourage, au cours d’une réunion annuelle de l’Ordre de l’Etoile tenue en Hollande, il annonça son intention de rompre totalement et définitivement avec cette institution qui était, ne l’oublions pas, l’uvre de ses amis les plus proches, les plus aimés et respectés. C’est alors qu’il prononça les paroles bien connues:

« Nous allons discuter ce matin de la dissolution de lOrdre de l’Etoile... Je maintiens que la vérité est un pays sans chemin battu. Vous n’y pouvez parvenir par aucune route, aucune religion, aucune secte. Tel est mon point de vue et j’y souscris d’une façon absolue et inconditionnelle. La vérité étant sans limite, excluant tout chemin d’accès, elle ne peut être “organisée”... Un journaliste, mayant interviewé, trouvait quil était magnifique de dissoudre une organisation qui comptait des milliers et des milliers de membres. Mais, me dit-il, quallez-vous faire, comment allez vous vivre? Personne ne va plus vous écouter. S’il ne reste que cinq personnes pour m’écouter, cinq personnes qui vivront vraiment le visage tourné vers l’éternité, cela suffira... — Vous pourriez créer d’autres organisations, entendre quelqu’un d’autre. — Cela ne m’intéresse pas, pas plus que de créer de nouvelles cages et de les orner. Mon unique souci est de rendre les hommes absolument et inconditionnellement libres.” »


KRISHNAMURTI ET LA SOUFFRANCE LIBÉRATRICE

Tous les miasmes ayant été balayés, on attendait ce quil allait dire. Son point de départ fut celui du Bouddha: « Je ne vous apporte que la connaissance de la souffrance et la libération de la souffrance. » Devant celle-ci, quelle est notre attitude, notre réaction invariable? Nous la fuyons, nous lévitons, nous nous évadons, nous faisons tout ce qu’il faut pour éviter de la regarder en face: l’un s’absorbe dans son travail, un autre cherche à oublier, il boit, il se drogue ou bien il adopte telle ou telle religion, le zen ou le yoga, ou il se fait une philosophie ou se perd dans des activités artistiques. Or, selon Krishnamurti, si, au point de vue social, celui de l’« establishment », certaines évasions sont éminemment préférables à dautres, au point de vue de la réalité, de la vérité, elles se valent. Toutes sont illusoires et fragiles. Une religion dont on saisit la motivation profonde perd sa force, sa raison d’être et nous laisse plongés dans le désespoir. Pour être efficace, pour remplir son office, pour nous « consoler », il faut quon la prenne pour ce qu’elle n’est pas, c’est-à-dire pour vraie, pour absolue. Car toutes les illusions sont sources d’erreurs et portent le germe du « mal ». Les évasions percées à jour ont perdu leur vie; elles sont rejetées à jamais. Mais, alors, quelle attitude adopter? Écoutons Krishnamurti: « Je souffre parce que je suis seul, et comment me débarrasser de cette solitude? Surtout ne pas fuir, mais en prendre conscience, la voir sans tricher, demeurer avec sa souffrance, en suivre le mouvement. » [2]


KRISHNAMURTI ET LA PENSÉE NÉGATIVE

Pour lhomme, la pensée est ce qui lui a permis de se rendre maître de la nature et des animaux. Celle-ci est une arme de défense et d’agression; elle nous protège et nous défend. Mais une arme peut-elle unifier, harmoniser, nous donner la paix, la solution des problèmes de l’âme? C’est à elle cependant que nous nous adressons, et c’est une folie. Tout à l’heure, quand nous avons examiné la souffrance, avons-nous « pensé »? Nous avons regardé en nous-mêmes, nous avons observé, et nous l’avons fait avec une impartialité totale. Mais nous nous sommes abstenus de recréer la situation, d’imaginer, de vouloir, et c’est ainsi que nous avons pu trouver une solution, la vraie. Krishnamurti refuse absolument à la pensée, telle que nous l’avons décrite, la faculté de résoudre nos problèmes. C’est à la perception extérieure et intérieure dépourvue de tout choix, de tout préjugé passionnel, pure de tout biais personnel, mais poussée à un point d’attention intense, c’est à cette perception, awareness, qu’il nous faut faire appel. Nous avons aussi, dans notre examen de la souffrance, rejeté le déploiement des innombrables évasions qui font notre vie. L’une après l’autre, nous avons vu leur vanité, leur nature illusoire et nous nous sommes trouvés devant notre propre néant.

Détruire le faux plutôt qu’élaborer le vrai: la démarche de Krishnamurti. Cest ce qu’on appelle parfois le côté « négatif » de Krishnamurti; en effet, il s’agit pour lui de détruire le faux, plutôt qu’élaborer le vrai. Mme David-Neel, dans son étude sur le bouddhisme, dit: « En matière spirituelle, il ny a rien à faire, il ny a qu’à défaire. Et Krishnamurti poussera la chose très loin. Il faut tout défaire, dira-t-il, absolument tout. Mais, dit-il encore, « je ne défais que vos chaînes, je n’abats que des murailles. Vous les avez construites pour vous »protéger; elles vous emprisonnent ». Même démarche négative quand il s’agit de l’amour. Il écrit: nous allons comprendre l’amour en constatant ce qu’il n’est pas, parce que, l’amour étant inconnu, il nous faut y aboutir en rejetant le connu. L’inconnu ne peut pas être découvert par un esprit qu’encombre le connu.

Notes et références

  1. Krishnamurti: The Years of Awakening (Ed. John Murray, 50 Albemarle Street, Londres).
  2. Krishnamurti: la Première et la dernière liberté (Paris, Stock, 1972).


POUR LIRE KRISHNAMURTI


aux éditions Stock, collection « Le monde ouvert »
— La première et la dernière liberté
— Se libérer du connu
— La révolution du silence
— L’éveil de l’intelligence
aux éditions Le courrier du Livre
— De la connaissance de soi
— Au seuil du silence
Adresse de la fondation Krishnamurti:
Krishnamurti Foundation
24 Southern Road
Beckenham Kent
B.R. 3 1 sd
Angleterre
Expositions
Plusieurs expositions en ce début dannée 1976 méritent dêtre signalées. Parmi les plus intéressantes, nous avons choisi:
— au musée d’Art moderne de Paris, Lurçat, « le Cri du monde »;
— à la galerie André-Loeb, rue des Beaux-Arts, à Paris, exposition photographique de Denise Colomb.

 



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