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SOMMAIRE

La souffrance

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LA FIN DE LA SOUFFRANCE

IL suffit de descendre la route, et vous verrez la splendeur de la nature, la beauté extraordinaire des prés verdoyants et l'immensité du ciel; et vous entendrez le rire des enfants. Mais il y a, en dépit de tout cela, une sensation de souffrance. Il y a l'angoisse de la femme qui porte en elle un enfant; il y a la douleur liée à la mort; il y a la souffrance de celui qui attend quelque chose qui n'arrive pas; il y a la souffrance de voir un pays qui s'effondre et tombe en décadence; et il y a la souffrance liée à la corruption, non seulement collective, mais aussi individuelle. La souffrance est présente jusque dans votre propre maison, si vous regardez jusqu'au fond des choses : douleur de ne pas réussir, douleur d'être mesquin ou incapable, et toutes sortes de douleurs inconscientes.

La vie, c'est aussi le rire. Le rire est une chose merveilleuse — rire sans raison, avoir le cœur en joie, sans motif, aimer sans rien demander en retour. Mais ce rire ne nous vient que très rarement. Nous sommes écrasés de souffrance, notre vie est une succession de malheurs et de luttes, une déchéance continuelle, et nous ne savons pratiquement jamais ce qu'est aimer de tout notre être...

Nous sommes à la recherche d'une solution, d'un moyen, d'une méthode grâce auxquels se volatiliserait ce fardeau de la vie, et ainsi nous ne regardons jamais vraiment la souffrance. Nous essayons de la fuir à travers des mythes, des images, des spéculations; nous espérons trouver un moyen d'éluder ce poids, d'éviter que la vague de souffrance ne nous rattrape.

... La souffrance a effectivement une fin — qui n'intervient ni grâce à un système ni grâce à une méthode quelconques. La souffrance cesse dès la perception de ce qui est.

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RENCONTRE AVEC LA SOUFFRANCE

COMMENT faire face à la souffrance ? Pour la plupart d'entre nous, le face-à-face est, je le crains, très superficiel. Notre éducation, notre formation, nos connaissances, les influences sociologiques auxquelles nous sommes exposés font de nous des êtres si superficiels ! L'esprit superficiel est celui que sa fuite mène droit à l'église, à des conclusions, des conceptions, une conviction ou une idée. C'est le refuge de l'esprit superficiel en détresse. Et si vous ne trouvez refuge nulle part, vous vous faites une carapace et vous devenez cynique, dur, indifférent, ou vous trouvez une échappatoire facile dans la névrose. Toutes les défenses de ce genre contre la souffrance empêchent une exploration plus poussée...

Regardez donc votre propre esprit, voyez comment vous trouvez toujours des explications plausibles à vos peines, comment vous vous noyez dans le travail, dans les idées, comment vous vous accrochez à une croyance en Dieu, ou à une existence futile. Et si aucune explication, aucune croyance ne vous satisfait, vous fuyez dans l'alcool et le sexe, ou vous devenez cynique, dur, amer et cassant... Une génération après l'autre, cet héritage se transmet de parents à enfants, mais jamais l'esprit superficiel n'expose sa plaie à nu; il ne connaît pas vraiment la souffrance, elle ne lui est pas familière. Elle n'est pour lui qu'une idée, une image, un symbole; jamais il ne rencontre la souffrance — mais seulement le mot souffrance.

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LORSQU'ON FUIT LA SOUFFRANCE

LA souffrance prend pour chacun de nous des formes différentes : elle peut être liée à une relation, à la mort de quelqu'un, à l'impossibilité de se réaliser qui mène au dépérissement et au néant, ou encore liée aux efforts pour réussir, devenir quelque chose, et qui se heurtent à l'échec total. Et il y a tout le problème de la souffrance sur le plan physique — la maladie, la cécité, le handicap, la paralysie, et ainsi de suite. Cette chose qu'on appelle la souffrance est partout — et la mort nous attend au tournant. Mais nous ne savons pas comment faire face à la souffrance, alors nous la vénérons, nous la rationalisons, ou nous essayons de la fuir. Allez dans n'importe quelle église chrétienne et vous constaterez qu'on y vénère la souffrance, considérée comme une chose extraordinaire et sainte; et l'on vous dit que ce n'est qu'à travers la souffrance, à travers le Christ crucifié que l'on peut trouver Dieu. L'Orient a ses propres formes d'évasion, d'autres moyens d'éviter la souffrance, et il me semble extraordinaire que si peu de gens, tant en Orient qu'en Occident, soient véritablement libérés de la souffrance.

Ne serait-ce pas merveilleux si, tandis que vous écoutez — en l'absence de tout sentiment ou émotion — ... vous pouviez réellement comprendre la souffrance et vous en libérer totalement ? Parce qu'il n'y aurait plus alors de mensonges envers soi-même ni d'illusions, d'angoisse, ou de peur; et l'esprit pourrait fonctionner avec clarté, acuité et logique. Peut-être saurions-nous alors ce qu'est l'amour.

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SUIVEZ LE MOUVEMENT DE LA SOUFFRANCE

QU'EST-CE que la souffrance ?... Que veut dire souffrir ? Qu'est-ce qui souffre ? Je ne demande pas « pourquoi » il y a souffrance ni quelle est la « cause » de la souffrance, mais : « Que se passe-t-il en fait ? » Je ne sais pas si vous voyez la différence : je suis simplement dans l'état où la souffrance se perçoit; elle n'est pas distincte de moi à la façon dont un objet est séparé de l'observateur; elle est partie intégrante de moi-même, tout moi souffre. Dès lors je peux suivre son mouvement, voir où elle me mène. Et ainsi elle se révèle et je vois que j'ai donné de l'importance à moi-même et non à la personne que j'aimais. Celle-ci avait comme rôle de me cacher ma misère, ma solitude, mon infortune. J'espérais quelle aurait pu accomplir tout ce que moi je n'avais pas pu être. Mais elle n'est plus là, je suis abandonné, seul, perdu. Sans elle je ne suis rien. Alors je pleure. Non parce qu'elle est partie, mais parce que je demeure. Je suis seul.

... D'innombrables personnes sont là pour m'aider à m'évader : des milliers de personnes soi-disant religieuses, avec leurs croyances et leurs dogmes, leurs espoirs et leurs fantaisies : « C'est votre karma », « C'est la volonté de Dieu »..., vous connaissez toutes ces voies d'évasion. Mais si je peux demeurer avec cette souffrance, ne pas l'éloigner de moi, et ne pas essayer de la circonscrire ou de la nier, alors que se passe-t-il ? Quel est l'état de mon esprit lorsqu'il suit ainsi le mouvement de la souffrance ?

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UNE COMPRÉHENSION SPONTANÉE

NOUS ne disons jamais : « Voyons ce qu'est cette chose qui souffre. » Et on ne peut pas voir en se forçant, en se disciplinant. Il faut regarder avec intérêt, avec une compréhension spontanée. Et alors on s'aperçoit que ce nous appelions souffrance, douleur, et que nous cherchions à éviter ou à discipliner, que tout ce processus a disparu. Tant que je ne suis pas en relation avec cette souffrance comme si elle était extérieure à moi, le problème n'existe pas. Dès que j'établis un rapport entre elle et moi, comme si elle m'était extérieure, le problème existe. Tant que je considère ma douleur comme une chose extérieure — « je souffre parce que j'ai perdu mon frère, parce que je n'ai pas d'argent, à cause de ceci ou cela » —, j'établis une relation entre elle et moi et cette relation est fictive. Mais si je suis elle, si je vois ce fait, tout est transformé, tout a un autre sens. Car je suis dans un état d'attention totale, d'attention intégrée, et ce qui est complètement considéré est complètement compris et dissous, et par conséquent le mot souffrance n'existe plus.

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LE CENTRE DE LA SOUFFRANCE

LORSQU'ON voit une chose très belle, une montagne magnifique, un coucher de soleil splendide, un sourire ou un visage ravissants, on se tait, abasourdi par l'émotion. Cela vous est sûrement déjà arrivé, n'est-ce pas ? On a l'impression d'étreindre l'univers. Votre esprit a été touché par une chose extérieure; mais je parle d'un esprit qui, loin d'être abasourdi, a envie de regarder, d'observer. Mais êtes-vous capable d'observer sans que votre conditionnement ne remonte irrésistiblement à la surface ? Face à un être en proie à la souffrance, je la mets en mots, je l'explique : la souffrance est inévitable, elle découle de l'accomplissement des désirs. Ce n'est qu'une fois toutes les explications épuisées qu'on peut enfin la regarder — ce qui signifie qu'on ne la regarde pas à partir d'un centre. Lorsqu'on regarde à partir d'un centre, les facultés d'observation sont limitées. Si je n'arrive pas à m'arracher à un lieu tout en souhaitant être ailleurs, cela provoque en moi une tension, une douleur. Quand j'examine la souffrance à partir d'un centre, je souffre. C'est l'impossibilité d'observer qui cause la douleur. Je ne peux pas observer, si je pense, si j'agis ou si je regarde à partir d'un centre — comme c'est le cas lorsque je dis : « Je ne dois pas avoir mal », « Il faut que je sache pourquoi je souffre », « Je dois éviter la souffrance ». Lorsque j'observe à partir d'un centre — que ce centre soit une conclusion, une idée, ou l'espoir, le désespoir, ou quoi que ce soit d'autre —, cette observation reste très restreinte, très étroite, très mince, et cela engendre une souffrance.

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UNE IMMENSITÉ INCOMMENSURABLE

QUE se passe-t-il quand la mort vient vous arracher quelqu'un ? La réaction immédiate est un sentiment de paralysie, et lorsqu'on sort de cet état de choc, il y a ce que nous appelons la souffrance. Mais que signifie au juste ce mot, souffrance ? La présence du compagnon, le bonheur de l'échange, toutes ces choses agréables que vous faisiez et espériez faire ensemble — en une seconde tout vous est ôté, et vous demeurez vide, nu et seul. Ce que vous n'admettez pas, et contre quoi votre esprit se révolte, c'est le fait de vous retrouver soudain seul face à vous-même, absolument seul, vide, sans aucun soutien. Il est essentiel, alors, de vivre avec cette vacuité, de demeurer en sa présence, sans aucune réaction, sans la rationaliser, sans vous tourner, pour mieux la fuir, vers des médiums, vers la théorie de la réincarnation, et d'autres absurdités de ce genre : il faut vivre de tout votre être cette confrontation avec elle. Et si vous l'explorez à fond, pas à pas, vous verrez que cette souffrance a une fin — une fin réelle, pas une fin qui se limite à des mots, pas la fin superficielle qui accompagne la fuite, l'identification à un concept, ou l'engagement dans une idéologie. Vous découvrirez alors qu'il n'y a rien à protéger, car l'esprit est totalement vide et ne réagit plus : il n'essaye plus de combler ce vide; et quand toute cette souffrance sera achevée, vous aurez dès lors entrepris un nouveau voyage — un voyage qui n'a ni commencement ni fin. Il est une immensité qui est au-delà de toute mesure, mais nul ne peut pénétrer dans cet univers sans l'abolition totale de la souffrance.

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IL FAUT VIVRE AVEC LA SOUFFRANCE

NOUS subissons tous la souffrance. N'êtes-vous pas soumis à une forme ou une autre de souffrance ? Et avez-vous envie de savoir ce quelle est ? Si c'est le cas, vous pouvez l'analyser et expliquer pourquoi vous souffrez. Vous pouvez lire des livres à son sujet, ou aller à l'église, et vous ne tarderez pas être assez bien renseigné à ce propos. Mais je ne parle pas de cela; je parle de la fin de la souffrance. Le savoir ne met pas fin à la souffrance. L'abolition de la souffrance commence lorsqu'on affronte ses propres réalités psychologiques et qu'on est totalement conscient de toutes leurs implications d'instant en instant. Ce qui implique de ne jamais fuir devant le fait de notre souffrance, de ne jamais le rationaliser, de ne jamais exprimer d'opinion à son sujet, mais de le vivre de manière totale.

Vivre en présence de la beauté de ces montagnes sans tomber dans l'habitude est chose très difficile... On a contemplé ces montagnes, entendu le torrent, et vu les ombres s'insinuer dans la vallée, jour après jour; n'avez-vous pas remarqué comme on s'habitue facilement aux choses ? On dit : « Oui, c'est très beau », et on passe son chemin. Il faut, pour vivre en présence de la beauté ou de la laideur, sans tomber dans l'habitude, une immense énergie — une vigilance qui empêche l'esprit de s'engourdir. De la même manière, la souffrance engourdit l'esprit si nous ne faisons que nous y habituer — et le plus souvent, c'est le cas. Mais il est inutile de s'habituer à la souffrance. On peut vivre avec la souffrance, la comprendre, l'explorer — mais pas dans but de la connaître.

Vous savez que la souffrance est là; c'est un fait, et il n'y a rien d'autre à savoir. Vous devez vivre.

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NOUS DEVONS COMMUNIER AVEC LA SOUFFRANCE

NOUS ne sommes généralement pas en communion avec les choses. Il n'existe aucune communion directe entre nous et nos amis, nous et notre femme, nous et nos enfants...

Donc, pour comprendre la souffrance, il faut sans nul doute l'aimer, ne croyez-vous pas ? Autrement dit, il faut être en contact direct avec elle. Si l'on veut comprendre — que ce soit son voisin, sa femme, ou toute autre relation —, si l'on veut comprendre totalement une chose, il faut en être proche. On doit l'aborder sans objections, sans préjugés, sans condamnation ni répulsion; on doit la regarder — n'est-ce pas ? Si je veux vous comprendre, je ne dois avoir envers vous aucun préjugé. Je dois être capable de vous regarder sans que viennent s'interposer les barrières, l'écran de mes préjugés et de mes conditionnements. Je dois être en communion avec vous, ce qui signifie que je dois vous aimer. De même, si je veux comprendre la souffrance, je dois l'aimer. Je dois communier avec elle. Je n'y parviens pas, parce que je cherche à lui échapper, par le biais d'explications, de théories, d'espoirs, d'atermoiements, qui sont tous des processus de verbalisation. Ainsi, les mots m'empêchent d'être en communion avec la souffrance. L'obstacle vient des mots — les mots des explications, des rationalisations, qui ne sont toujours que des mots, mais qui constituent notre processus mental —, ces mots qui m'empêchent d'entrer en communion directe avec la souffrance. C'est seulement lorsque j'entre en communion avec la souffrance que je la comprends.


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