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Jiddu Krishnamurti

CONDITIONS DE LA PAIX

Extrait du n° 36-37 de la revue La Tour de Feu (Printemps 1952).


DANS quelque lieu que nous puissions vivre, chacun de nous a conscience qu'il y a dans le monde une confusion toujours grandissante. Cette perte d'orientation, cette dégénérescence des valeurs n'est pas limitée à une classe ou à une nation. Où que nous vivions, à quelque niveau de la société que nous gravitions, nous sommes avertis, par nos rapports avec le monde extérieur et avec le monde intérieur des idées, d'un conflit et d'une misère qui semblent n'avoir pas de fin.

Beaucoup de solutions ont été offertes à cette confusion, solutions économiques et politiques, sociales et religieuses. Mais aucun système n'a encore amené la paix. Les systèmes, avec leurs idéologies et leurs plans pour l'action ne s'occupent que des échanges et des arrangements extérieurs. Ils sont incapables d'accomplir une transformation radicale car ils s'efforcent vers un résultat, un but qui est le fruit d'une information superficielle, qui est calcul et échec. Leur savoir n'est pas intégré. Les experts qui présentent des déductions bien formulées sont obsédés par des achèvements préconçus et s'avèrent incapables de saisir les complexités psychologiques de l'esprit et du cœur humains.

Les systèmes, étant bien au courant des résultats mais non des moyens, ne peuvent offrir que des modes d'action et des variations d'idées. Tant que la paix sera conçue en termes d'idéologies opposées, il ne pourra y avoir de paix. Tant que la paix sera une affaire de savoir quel côté gagnera, le vainqueur fera invariablement face au désastre, car dans le but de vaincre il aura à lâcher les pouvoirs qui l'asservissent. Le moyen de la paix est de comprendre ce qu'il y a de fallacieux dans l'idée que la paix est le résultat d'une lutte, le fruit d'un conflit physique ou mental entre adversaires militaires ou idéologiques. La paix n'est pas le résultat d'un combat; la paix est ce qui demeure quand tout conflit est dissous dans le feu de la compréhension; la paix n'est ni l'opposé d'un conflit ni la synthèse des oppositions.

Des systèmes, philosophiques et économiques sont confectionnés en grand nombre par les spécialistes et ces divers systèmes sont en compétition les uns avec les autres dans le but d'obtenir le pouvoir. Après tout, experts et spécialistes peuvent offrir seulement leur opinion; ils ne peuvent donner la vraie solution, car la vraie solution est entièrement hors de tout système. Un système peut être techniquement légitime et cependant inapplicable si ce n'est par la contrainte, et il ne peut y avoir de paix par la contrainte.

Il ne peut y avoir de paix sans que les causes du chaos soient éloignées. Et les racines du mal doivent être connues par chacun avant qu'elles ne se dessèchent. Pourtant nous nous fions aux spécialistes, parce qu'aucun de nous ne veut résoudre pour lui-même les problèmes de la paix, mais chacun préfère s'en remettre aux experts, aux politiciens, aux planistes économiques. Mais à coup sûr la paix n'est pas du royaume des idées. Vous pouvez voir pour vous-même que la paix n'est pas l'effet d'un procédé de pensée. Notre manière de penser est conditionnée et par le fait même limitée. La pensée limitée est nécessairement erronée et toujours une source de conflit. Se reposer sur des systèmes même techniquement parfaits c'est réduire à rien la responsabilité d'être directement intéressé à la paix.

La guerre, cette tragédie toujours grandissante, est, avant tout, simplement l'expression spectaculaire et sanglante de notre vie quotidienne. La guerre n'est pas l'effet accidentel d'une société irresponsable. Cette misère, cette violence, cet effrayant chaos dans le monde est le résultat de nos actions quotidiennes dans nos rapports avec les choses, les gens et les idées. Tant que ces rapports ne seront pas pleinement et profondément compris, il ne pourra y avoir de paix dans le monde. La paix ni le bonheur ne peuvent venir d'eux-mêmes, ni par hasard. Pour être heureux et pacifique, il y a un prix à payer. Ce prix peut sembler énorme mais en réalité il n'est pas tellement élevé; le seul prix à payer est la claire intention de posséder la paix en nous-mêmes et ainsi vivre en paix avec nos voisins. Cette intention est essentielle. Le prix de la paix c'est être libéré des causes qui poussent à s'éveiller la lutte et la violence, l'antagonisme et l'envie. La paix est un moyen de vivre, non le résultat d'une stratégie — œuvre d'un individu ou d'un groupe. C'est un moyen de vivre où la violence n'est pas abolie par l'idéal de non-violence mais où la violence, dans ses effets et ses causes, est profondément comprise et par le fait même transcendée.

Pour comprendre la violence il faut une claire connaissance de la violence dans ses diverses expressions. Les causes de la violence sont complexes et variées. Nationalisme, antagonisme de classes, acquisivité, la soif de pouvoir et les innombrables croyances dont souffrent nos esprits, tout cela amène la violence. Le penchant d'acquérir qui est la base de notre civilisation actuelle a divisé les hommes, les séparant, les dressant l'un contre l'autre. Dans notre désir de posséder, de régner sur les pensées, les sentiments et le travail des peuples, nous nous sommes séparés nous-mêmes en classes, gouvernements de classe, luttes de classe, guerres de classe, et aussi en Hindous et Musulmans, Américains et Russes, ouvriers et paysans. Le pouvoir sur les choses faites par la main est au moins désastreux; c'est l'esclavage mental, psychologique de l'homme, soumis par l'homme, qui est si abrutissant et désintégrant. Les causes réelles de la guerre sont dans notre volonté (unwillingness) à rester intérieurement, psychologiquement libres. Tant que nous ne serons pas prêts à abandonner nos croyances, dogmes, idéologies et systèmes de pensée, les modes de conduite et les diverses contraintes qui sont tout simplement les chaînes dont la société nous pourvoit dans le but de contrôler sans comprendre, le problème de la violence demeurera. Ces chaînes amèneront un chaos et une misère inévitables dans tous les projets de transformation sociale ou politique, économique ou religieuse.

Et pourtant nous pouvons encore vivre très simplement et sagement, et par conséquent pacifiquement, si nos esprits et nos cœurs ne s'embarrassent pas de possessivité, ou du culte des choses fabriquées par la main ou par l'esprit. Ce dont nous avons besoin en matière de nourriture, vêtements et logement nous viendra facilement et sainement quand nos vies seront libérées de la violence. Cette libération de la violence est l'Amour. L'expert, économique ou religieux, politique ou social, nous conduit au désastre. Chacun doit s'occuper lui-même de la création d'une nouvelle société ou d'une nouvelle culture, libérées des causes qui sont en train de détruire et de désintégrer le monde où nous vivons. C'est donc à vous, l'individu, de vous rendre compte que c'est en vous transformant vous-même, en payant librement le prix de la paix, en abandonnant joyeusement le nationalisme et la sécurité de classe, les idéologies et les religions organisées que vous pouvez apporter la paix au monde. Votre propre transformation est de la plus extrême importance, parce que vous êtes vous-mêmes la cause de la confusion dans le monde où vous vivez et votre façon de vivre transformera immédiatement le monde autour de vous ou continuera le chaos et l'affliction.

C'est ce que vous êtes qui est de la plus haute importance, non les affirmations des experts. C'est votre comportement de chaque jour qui est décisif pour accomplir la paix dans le monde; ce ne sont pas des mouvements de masse mis en branle par la contrainte physique et psychologique qui peuvent amener la paix et le bonheur à l'homme. A moins que vous ne cessiez de vous soumettre au pressurage — physique ou mental, religieux ou politique — vous continuerez à être l'auteur et la victime de cette effrayante misère. C'est pourquoi vous l'individu vous êtes le problème mondial. Vous êtes le seul problème parce que tous les autres problèmes sont issus de votre inappétence (unwillingness) à vous pourvoir vous-même d'abord et vous comprendre vous-même profondément et pleinement.

Les problèmes du monde sont vos propres problèmes simplement amplifiés et multipliés. Ils ne vous sont en aucune façon étrangers — ce sont les mêmes problèmes de nourriture et de logement, d'affection et de liberté, de paix et de bonheur. Vous êtes une partie et une expression du monde et le monde est reflété en vous pleinement et complètement. Vous ne pouvez vous séparer du monde car le monde vous touche et vous touchez le monde, que cela vous plaise ou non. Toute tentative de vous éloigner du monde vous mènera inéluctablement au déclin, au dessèchement de l'esprit et du cœur. Vous avez fait le monde et il vous incombe de le transformer. C'est par votre comportement, par votre manière de vivre, en vous régénérant fondamentalement vous-même que vous pouvez créer un monde neuf libéré du besoin et de la lutte, de l'exploitation et de la guerre. Cette régénération fondamentale, cette transformation complète viendra si vous savez ce que signifient vos pensées, vos sentiments, vos actions. Prenez conscience de la manière dont vous vous comportez dans votre vie quotidienne, dont vous êtes conditionné par le passé et l'entourage, comme vous agissez par mémoire, par avidité, par imitation ou soumission. Ne condamnez pas votre vie. Soyez pitoyable pour vous-même, mais ne vous justifiez pas. Sans accusation ni justification voyez-vous comme vous êtes, observez-vous en train de penser, de sentir et d'agir jusqu'à ce que vous commenciez à vous comprendre. Cette flamme de compréhension amène un dégagement qui va sur la vraie simplicité. C'est cette simplicité d'esprit et de cœur qui fera la transformation de l'individu et transformera aussitôt le monde où vous vivez.

Vous deviendrez conscient de la violence dans votre vie quotidienne. Si vous la condamnez, vous créerez l'opposé, l'idéal de non-violence qui ne fait que perpétuer la violence en vous entraînant dans un interminable conflit avec la violence. Le fait de demeurer dans un état de conflit est lui-même de la violence. Le fait de cultiver un idéal de non-violence, cependant que l'existence est une perpétuelle violence, est de l'hypocrisie — une trahison de la vérité de l'actuel — et donc la forme la plus aiguë de la violence. Un idéal est toujours quelque chose qui n'est pas; c'est une fiction imaginaire, cet opposé. L'actuel est la seule chose qui existe. Étant fictif, l'idéal est inefficace et par là entretient la violence sous une forme ou sous une autre. Mais dans une complète et souple conscience de la violence en ses implications diverses, il y a une libération de celle-ci, non pas seulement une substitution de telle forme de la violence par une autre forme .

L'amour seul peut transformer le monde. Nul système, de gauche ou de droite, ne peut apporter la paix et le bonheur au monde. L'amour n'est pas un idéal mais il naît quand il y a respect et pitié (mercy) et cela nous pouvons le ressentir et nous le ressentons. Nous devons montrer ce respect et cette pitié à tous. C'est le moyen de notre existence et il vient de la richesse de notre compréhension. Où il y a avidité et envie, où il y a les croyances et les dogmes, l'amour ne peut être. Où il y a nationalisme ou attachement aux valeurs palpables l'amour ne peut être. Pourtant l'amour seul résoud toutes nos difficultés humaines. Sans amour la vie est informe, cruelle et vide. Mais pour voir la vérité de l'amour il faut que chacun se libère de ces procédés d'auto-claustration qui détruisent l'individu et désintègrent le monde. La paix et le bonheur adviennent quand l'esprit et le cœur ne sont pas embarrassés par ces façons-là de vivre qui nous isolent constamment.

L'amour et la Vérité ne peuvent être trouvés dans aucun livre, aucune Eglise, aucun Temple. Ils naissent avec la connaissance de soi-même. La connaissance de soi-même est une étude aride, mais non difficile; elle ne devient difficile que lorsque nous essayons d'en obtenir un résultat. Mais le fait de connaître simplement, d'instant en instant, sa propre manière de penser de sentir et d'agir, sans condamnation ni justification, apporte une liberté, une délivrance en lesquelles seules peut se trouver le bonheur de la Vérité. C'est la Vérité qui apportera la paix au monde. C'est la Vérité qui fera de chacun de nous une bénédiction dans nos rapports, une source de bonheur.

Cette guerre qui semble si catastrophiquement imminente, ne peut être empêchée par aucun effort spasmodique de diplomatie ou par le jeu des conférences. Les pactes et les traités n'arrêteront pas la guerre. Ce qui peut mettre un terme à ces guerres qui reviennent toujours, c'est la bonne volonté. Les idéologies par leur nature profonde causent les conflits, l'antagonisme et la confusion, et ainsi la bonne volonté est détruite.

Les idéologies prennent de l'importance quand l'individu et son bonheur intérieur sont niés. Alors vous et moi nous devenons des pions dans le jeu des chercheurs de pouvoir, et là où il y a la faim comme conséquence de ce pouvoir, qu'il soit individuel ou collectif, il y aura effusion de sang et affliction.

Le moyen de la Paix est simple. C'est le moyen de la Vérité et de l'Amour. Cela commence par l'individu lui-même. Là où l'individu accepte sa responsabilité à l'égard de la guerre et de la violence, là la paix trouve un point d'appui. Pour aller loin il faut partir de tout près et les premières actions à accomplir sont intérieures. Les sources de la paix ne sont pas en dehors de nous et le cœur de l'homme est sous sa propre garde. Pour obtenir la paix, il nous faut être pacifiques. Pour mettre fin à la violence chacun doit se libérer volontairement des causes de la violence. Diligemment chacun doit s'atteler au devoir de se transformer lui-même. Nos esprits et nos cœurs doivent être simples, créativement vides et attentifs. Alors seulement l'Amour peut advenir. L'Amour seul peut apporter la paix au monde et alors seulement le monde connaîtra ce bonheur qu'est le Réel.

J. KRISHNAMURTI
(Causerie prononcée à l'All-India Radio le 3 Avril 1948. Trad. J. de W.)


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