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Jiddu Krishnamurti

BANGALORE, POONA, NEW DELHI

Extrait du n° 36-37 de la revue La Tour de Feu (Printemps 1952).


CE qui suit n’est qu’une très courte compilation pour le lecteur français. Pourtant, il s’agit là de textes que ce dernier, sans l’intervention de ce n° de notre revue, ne connaîtrait pas avant un an.

Tout d’abord, ôtons-nous de l’esprit que l’émission verbale krishnamurtienne puisse comporter la moindre idée générale propre à constituer les bases d’un enseignement logique.

Parmi les innombrables questions qui lui sont posées, il est évident que Krishnaji choisit les moins particulières. Sa réponse n’est souvent que le renvoi, sous une forme clarifiée, de la question. Son génie, quelle que soit la multiplicité et la variété des interrogations que, vraiment, il ESSUIE, ne se départit jamais du don singulier de tout ramener à quelque défaut initial. Il est celui qui demeure, et qu’on ne peut pas tromper.

Un auditeur se plaint-il d’une impossibilité à interrompre telle habitude invétérée, qu’il s’agisse de fumer, de boire, ou d’être tourmenté par les désirs charnels, le conseil est d’approfondir l’insolution par quelque prix à payer: la compréhension.

Un autre veut des renseignements en ce qui concerne la méditation, la vie spirituelle, l’élévation de l’être. Un autre encore, comme averti du danger de la position krishnamurtienne, pose une question comme on entre en lice. Quelle que soit la nature des interrogations relevées. Krishnamurti est l’homme qui saisit, renvoie et répond. Et il y a un baume dans son âpreté. Un baume qui agit sans délai. « Qu’entendez-vous par art et religion, demande-t-il à une personne soucieuse de connaître leur rôle dans l’éducation des enfants. A coup sûr l’art n’est pas une façon de fixer des images et de les suspendre dans une classe. Ce n’est pas parce que vous avez les moyens d’acheter des tableaux que vous avez la moindre compréhension de l’art. A coup sûr, la beauté est autre chose que la sécurité. Vous êtes-vous jamais permis de regarder couler une rivière? Vous êtes-vous jamais assis bien tranquille pour contempler la lune? Avez-vous jamais admiré le sourire d’un visage? Avez-vous remarqué comment un enfant rit et comment un homme pleure? Non, bien sûr. Et c’est pourquoi, faute de ressentir le prix de la beauté, nous nous entourons de prétendues belles choses. Nous vivons dans une ambiance de beauté extérieure, tandis qu’intérieurement nous sommes vides comme un tambour. Vous pouvez bien mettre un joli sari, poudrer votre figure, peindre vos lèvres. Mais la beauté n’apparaît que lorsqu’elle a lieu intérieurement aussi. Et il ne peut exister d’intérieure beauté que si tout conflit est absent, que s’il y a de l’amour, de la pitié, de la générosité. C’est alors seulement que vos yeux ont un sens, et vos lèvres des richesses, et vos paroles un sens. Depuis que nous oublions d’être bons, de contempler les étoiles, les arbres, les reflets dans l’eau, nous exigeons des peintures; par conséquent l’art n’a pas de sens dans nos vies, sauf sous forme d’objet de discussion aux séances de votre club.

« Tout pareillement, la religion n’a qu’une importance très mince dans nos vies. Ce n’est pas parce que vous fréquentez vos temples et observez tous les rites que vous êtes religieux. La religion consiste sans doute dans le fait de chercher le vrai, le réel, non pas dans celui de s’entourer de substituts de toute sorte et de valeurs fausses. Pourtant la quête de réalité n’est pas au loin, elle se trouve au contraire tout près dans cela-même que vous faites, pensez ou ressentez. » (26 septembre 1948 à Poona.)

Des diatribes de cette sorte surgissent à tout instant dans les causeries de Krishnamurti. En ce qui concerne l’amour, le mariage, la sexualité, etc., il n’est pas moins affirmatif: son opinion est que l’homme qui aime réellement, est chaste. La citation qui suit dira par elle-même si cette chasteté désigne une abstention ou un exercice naturels. « Pour la plupart, le sexe est devenu d’une importance exceptionnelle. Étant incréatifs, apeurés, limités, coupés de toutes les communications, il est compréhensible que le sexe soit devenu la seule chose où l’on trouve une détente, le seul acte où momentanément le moi est absent. En ce bref état d’abnégation où le moi, le soi, avec tous ses troubles, ses confusions, ses ennuis, est vacant, il y a un immense bonheur. De par cet oubli de soi-même, un calme, un répit nous visitent; mais parce que nous sommes improductifs dans le domaine religieux, économique, ou tout autre, le sexe en acquiert une importance extraordinaire. C’est pourquoi la société l’encourage et le stimule par les divertissements qu’elle nous offre, qu’il s’agisse de cinéma ou de magazines, ou de tout le reste.

« Il convient de dire ceci: aussi longtemps que l’esprit, qui est le but et le point focal de la sensation, considérera le sexe comme un moyen de répit, il y aura un problème sexuel. La fécondité d’un être n’a rien à voir avec la sensation. Le sexe dépend de l’esprit, et la créativité n’en dépend pas. La création n’est pas un produit de l’esprit, une fabrication de la pensée; et, dans ce sens, le sexe, qui est sensation, ne peut jamais créer. Bien sûr. il peut faire des bébés, mais ceci n’est pas création.

« Tant que nous compterons, pour une détente, sur une sensation, sur un stimulant quel qu’il soit, il y aura frustration, car l’esprit, dès lors, sera incapable de concevoir la fécondité (creativeness) vraie. » (New-York, 18 juin 1950).

Passant outre aux questions de religions, de manières de méditer, de recherches de Dieu et des inquiétudes de cette sorte qui occupent l’esprit des personnes qui interrogent Krishnamurti, voyons comment ce dernier répond à une question plus actuelle, à savoir comment se comporter responsablement à l’égard de la crise mondiale: « Tout d’abord, comprenez que cette désastreuse situation où se trouve notre monde est simplement le résultat massif de nos croyances qui isolent, de nos patriotismes étroits, de nos bigoteries (bigotries) religieuses, de nos minables antagonismes, et des frontières économiques. Oui, la crise mondiale est une projection de nous-mêmes et nullement quelque chose de distinct. C’est pourquoi pour apporter un changement fondamental dans le monde, nous devons à coup sûr nous libérer, en les brisant, de toute espèce de limitations, barrières et influences conditionnantes. Mais notre difficulté, c’est que nous ne nous voyons pas responsables.

« Il se trouve que notre vie, actuellement, n’est qu’un processus de désintégration; il n’y a rien en elle qui soit créatif. Nous sommes comme des disques de phonographe répétant sans cesse les mêmes expériences, les mêmes formules, les mêmes « slogans ». Et ce faisant à grand bruit, nous croyons que nous sommes en train de vivre. Nous voulons que les autre travaillent pour nous et nous disent ce qu’il faut faire. Contents de notre petit savoir, de notre mince expérience, et des déclarations remâchées des journaux, nous perdons la vitalité de l’échange direct, le pouvoir de changer, la vivacité, l'esprit alerte.

« De sorte que le problème n’est pas de découvrir sa responsabilité à l’égard de la crise mondiale, mais de percevoir que ce que l’on est soi-même, le monde l’est. Sans une transformation fondamentale de soi-même, la crise mondiale ne fera que s’amplifier. Une transformation n’est pas une simple modification d’attitude. Il s’agit de considérer le problème entier d’une manière radicalement différente. » (Seattle, 16 juillet 1950.)

À une question qui concerne le conflit intérieur, la souffrance et s’il est possible d’en finir avec eux, Krishnamurti réplique: « Je me demande s’il y en a beaucoup parmi nous qui savent que nous souffrons. Et si vous le savez, que faites-vous? Vous tentez d’échapper à la souffrance. A partir du moment où vous la ressentez, vous tentez de l’oublier à la faveur des poursuites intellectuelles, par le moyen du travail, ou encore dans la recherche de divertissements, de plaisirs. Et pourtant toute espèce d’échappatoire, qu’elle fût de culture ou de grossièreté, sont de natures semblables. Qu’entendons-nous par conflit? Le conflit surgit quand la conscience du « moi » s’en mêle. On n’est averti du conflit que lorsque le « moi » devient soudain conscient de lui-même; autrement vous menez une vie de routine, superficielle, monotone et stupide. Vous n’êtes avertis de vous-mêmes qu’à l’occasion d’un conflit, et tant que les choses évoluent sans heurt, sans contradiction, sans frustration, vous n’avez pas conscience de vous-mêmes dans l’action. En d’autres mots, le conflit n’a lieu qu’à la faveur d’un sens du « moi » percevant la frustration dans l’action. Dès lors, que voulons-nous? Nous désirons une action qui nous accomplirait constamment, sans aucune frustration; nous voulons vivre sans obstacles. Maintenant, la question est de savoir s’il existe une chose comme ce parfait accomplissement de soi-même? Puis-je achever quelque chose, devenir quelque chose, réaliser quelque chose? Et n’y-a-t-il pas dans ce désir un perpétuel combat? C’est pourquoi, tant que j’implore de devenir quelque chose, d’accomplir quelque chose pour m’accomplir moi-même, il y aura frustration, il y aura peur et conflit. Par accomplissement de soi, entendons l’expansion de soi. le « moi » devenant plus grand, plus vaste, plus important, le « moi » devenant le chef, l’exécuteur, le banquier, et ainsi de suite. Pourtant si l’on regarde un peu en profondeur l’on voit que tant que se déroule cette action du soi (the self), tant qu’il y a conscience de soi dans l’action, il y a aussi frustration, et, par conséquent souffrance. Donc, le problème n’est pas de surmonter la souffrance, d’éviter le conflit mais de comprendre la nature de ce soi, de ce « moi ». Si nous ne faisons que surmonter le conflit, tenter de mettre de côté notre peine, nous ne pouvons comprendre qui crée cette peine, et la nature de celui qui la crée. Tout cela continuera jusqu’à ce que nous nous comprenions nous-mêmes. Mais échapper à la souffrance au moyen de rituels, d’amusements, de croyances, ou par quelque autre forme de distraction c’est éloigner de plus en plus votre pensée de la solution capitale, laquelle est le fait de se comprendre soi-même. Pour comprendre la souffrance il s’agit de mettre fin aux échappatoires, c’est alors seulement que vous êtes apte à vous affronter vous-même dans l’action. Et, vous comprenant vous-même dans l’action, laquelle consiste en rapports (which is relationship), vous trouverez le chemin d’une pensée libérant de tout conflit et vivant dans un état de félicité, de réalité. » (New Delhi, 14 nov. 1948).

Avez-vous, demande une personne, un message spécialement destiné à la jeunesse? Krishnamurti l’éclaire de la sorte: « Y a-t-il une si grande différence entre les jeunes et les vieux? La jeunesse, les jeunes gens, s’ils sont vivants en toute chose, sont pleins d’idées révolutionnaires, pleins de mécontentement. Ils doivent l’être: sinon ils sont d’ores et déjà vieux. Ce que je dis est très sérieux, je vous prie donc de ne pas approuver ou désapprouver. Nous débattons la vie — je ne suis pas en train de faire un discours pour vous plaire ou pour me plaire.

« Les vieux, ce sont ceux qui furent mécontents jadis, mais se sont tassés. Ils veulent la sécurité, ils veulent la continuité, que ce soit dans leurs occupations ou dans leurs âmes. Ils veulent la certitude dans les idées, dans leurs rapports (relationship), dans leurs biens. S’il est en vous, qui êtes jeunes, un esprit (spirit) de quête qui vous fait désirer la vérité de quoi que ce soit, de quelque action politique de gauche ou de droite, et si vous n’êtes pas limités par la tradition, vous serez les régénérateurs du monde, les créateurs d’une nouvelle civilisation, d’une nouvelle culture. Mais, comme le reste du monde, comme la génération précédente, les jeunes gens veulent eux aussi la sécurité, la certitude. Ils veulent des situations, ils veulent nourriture, toit et vêtement, ils ne veulent pas se fâcher avec leurs parents parce que cela signifierait qu’ils s’élèveraient contre la société. Par conséquent ils s’alignent, ils acceptent l’autorité de gens plus âgés. Ainsi, qu’arrive-t-il? L’insatisfaction, qui est la suprême flamme de recherche, de quête, de compréhension, s’abâtardit, n’est plus qu’un désir d’avoir une situation meilleure, de faire un riche mariage, de monter en grade. Ainsi, leur insatisfaction est détruite, elle n’est plus que la recherche d’un peu plus de sécurité. A coup sûr, ce qui est essentiel pour les vieux autant que pour les jeunes c’est de vivre pleinement et complètement. Pour y parvenir, c’est la liberté qu’il faut, non la soumission à une autorité; pour que la liberté soit, il faut que le courage (virtue) y soit. Le courage n’est pas imitation; le courage est vie créatrice (créative living). Ce qui veut dire que cette créativité nous est donnée par la liberté que le courage apporte; et le courage n’a pas à être cultivé, il ne nous est pas donné par l’expérience (practice) ou à la fin de notre vie. Ou bien vous êtes courageux [1] et libres maintenant, ou bien vous n’êtes pas. Pour découvrir pourquoi vous n’êtes pas libres, vous devez être mécontents, sentir l’intention, l’impulsion, l’énergie de le chercher: mais vous dilapidez cette énergie sexuellement, ou encore au moyen de bruyantes formules politiques, vous agitez des drapeaux, vous faites comme tout le monde et passez des examens pour obtenir un meilleur emploi.

« Voilà pourquoi le monde est dans une pareille misère: c’est qu’il n’y a pas de créativité. Pour vivre créativement, il n’y a pas lieu d’imiter, de suivre des exemples, de marcher sur les traces d’un Marx, d’une Bible, ou d’un Bhagavad Gita. Cet état créatif nous est donné au moyen de la liberté, il ne peut y avoir de liberté que si le courage est là, et le courage n’est pas le produit d’un processus de temps. Le courage naît quand nous commençons à comprendre ce qui se passe réellement dans notre existence de chaque jour. Par conséquent, pour moi, mettre les jeunes d’un côté et les vieux de l’autre, est plutôt absurde.

« Malheureusement l’esprit perd toute souplesse quand il est contraint de se conformer, et il se trouve que tout l’édifice social ne repose que sur la contrainte. Si subtile que puisse être cette contrainte, aucune sorte de compréhension ne peut se faire jour quand contrainte il y a. » (Bangalore, 25 juillet 1948).

On redira, on a dit à Krishnamurti qu’il parlait d'or. Devant l’ardeur, l’abondance, le caractère puissant et direct de ses paroles, nous ne saisissons pas ce reproche. Ce que dit Krishnamurti n’est certainement pas, contrairement à ce qu'en pensait le renard de la fable, « bon pour les goujats. »

LA TOUR DE FEU


Notes et références

  1. Le « Royal English Dictionnary » ne donne pas moins de 6 synonymes du mot « virtue », dont pureté, chasteté, efficacité, puissance, grâce. Le mot courage nous a semblé convenir le mieux.


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