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Henri Villard

LES RÉUNIONS DE SAANEN

Planète 19 Décembre 1970, par Collectif


Depuis de nombreuses années Krishnamurti parle chaque été à Saanen. Quelle est l’ambiance de ces causeries?

SOUS la tente polyédrique qui finalement est seule habilitée en ce lieu à recevoir le millier de personnes qui défile chaque été, se pressent des visages de toutes sortes; des pâles secrètement extasiés, des moins pâles que les lieux environnants rendent moins attachés à l’événement que constitue la parole du « maître ». A vrai dire, on comprend mal ce qui unit les gens sérieux de la société théosophique, les dames pleines de vertiges et les jeunes curieux de passage, les problèmes micropsychologiques des riches vieillards et les petites questions des pauvres gens. On ne comprend pas davantage pourquoi tout cela se passe ici, bien près de Gstaad, station réputée depuis le début du siècle, petit amas de passions luxueuses qui survivent mal à la démocratisation du site. Ici, c’est aussi la Suisse, l’ombre de l’argent et de la bienveillante neutralité. On a beau se dire que l’air est pur, que l’altitude de onze cents mètres est à peu près l’idéal qu’exige la santé devenue fragile de Krishnamurti, on arrive difficilement à se faire, de ces arguments fragiles, de quoi se raccrocher à l’image un peu désincarnée et pleine d’une aura de sérénité, qui ne manque pas d’accompagner l’écho de sa parole.

Il y a les petits problèmes, les cabinets, les trous dans la toile, les questions idiotes, la fatigue, les vieux contre les jeunes, les jeunes contre les vieux, les pieuses attentes trop mêlées aux questions agressives, les fausses discussions qui finissent en faux prêche et la vraie absence d’un auditoire à demi-présent, les riches qui habitent trop bien pour écouter, et les pauvres, trop mal.

Il y a toute cette chasse aux moustiques, en fait il s’agit de taons très sévères que l’imagination helvétique conjura par un feu de broussailles, enfin je parle des moustiques spirituels, engendrés par les croisements quotidiens des campeurs et de sérieux disciples venus avec l’époque de l’« ordre de l’Etoile d’Orient ». Il y a les petites rancœurs de courtisans, les grands combats de Don Quichotte, et la terrible sottise des sujets à la mode, et démodés. « Dois-je porter des bijoux? », « Comment résolvez-vous le problème sexuel? » etc, etc.

La misère en tout cas, sous des formes diverses, venue tranquillement à lui, en petits paquets de curieux, de « révolutionnaires », d’idolâtres. Misère de la vie quotidienne, de l’absence, de l’oubli.

C’est une chose.

Lorsque Linssen, à qui l’on ne peut rien apprendre, ici au moins, sur le Zen, le Ch’an ou le Védanta, découvre Gstaad et songe à proposer le site à Krishnamurti, il est cependant question d’autre chose, quelque chose qui fera plus tard souhaiter au maître d’en faire un promontoire définitif, au moins jusqu’à sa mort. Rien de très mystérieux en vérité, mais une combinaison d’éléments simples attelés à un projet précis. La montagne, et ce qu’elle supporte d’une certaine recherche, la bienveillance du contexte, voire la situation géographique sans ambiguïté, ont suffi à écarter ce qui pouvait en ternir l’acheminement.

Tout se passe un peu comme si, ayant jugé suffisante l’énergie dépensée jusque-là, moins à semer un évangile qu’à laisser entendre une disponibilité et entrevoir des possibles simples et merveilleux, Krishnamurti avait décidé de venir ici écouter davantage le silence et les questions des hommes. Se récrier du décalage entre la sereine parole et l’impromptu plus ou moins innocent des chercheurs de solutions hâtives paraît même déplacé. Ce qui se passe en réalité dans les entretiens de Saanen est double; d’une part, il y a l’abondance naïve des misères angoissées, manifestées parfois sous forme de questions pointues, ainsi que l’adoration inconditionnelle privée définitivement d’entendre: C’est le témoignage d’une agonie collective qui ne laisse pas sensible celui qui a consacré sa vie à tenter d’y semer une lumière; il engendre une fatigue qui s’arme bientôt de patience et de douceur, parfois de tendresse et aussi l’effort inépuisable d’une fécondation fondée le plus simplement du monde sur le renvoi aux simples fondements: Sois celui que tu es, connais-toi, dépasse-toi. D’autre part il y a la relève d’une complicité dans la recherche authentique, plus rare, mais qui soulève la parole du maître, la fait glisser et rebondir comme au gré des proches montagnes et enlève sa reconnaissance car, dit-il, il est aussi là pour apprendre.

En 1950, à la Salle Pleyel, Krishnamurti tenait encore des propos vagues; les conférences d’Oakland en 34 lui donnaient comme l’autonomie de son expression, à Ommen en 36 les contours de la « mutation psychologique » se précisaient, mais ce n'est qu’après la guerre que la tactique presque farouche du dénuement de l’esprit prend pied, qui se donne les moyens de déloger la certitude, le sommeil, au-delà des contradictions.

Un peu partout soutenue, elle engendre une petite armée qui la propage et l’assume de façon plus ou moins autonome; il reste alors à Krishnamurti à écouter le monde. On vient avec lui le faire à Saanen. Et l’on écoute, ce faisant, celui qui tente presque naturellement d’être les mots qu’il prononce.

Et que se passerait-il si l’on tentait de voir le phénomène en oubliant volontairement ce qui en est l’objet, la présence de Krishnamurti lui-même? Comment comprendre, autrement que par l’existence d’une parole doublée d’une question, la présence de ce millier annuel qui se range chaque matin de l’été pour deux heures environ, avec l’idée qu’il se passe ici quelque chose de mêlé de l’Orient et de l’Occident, des profondeurs de l’être et de la conquête matérielle? Comment interpréter cette quête diverse dans sa singularité?

Comme la pensée de Krishnamurti rappelle une psychologie des niveaux dans laquelle on observerait un mouvement incessant de passage d’une crise à un niveau plus profond, prémice d’une autre vision du monde, on peut saisir les différents niveaux de la quête: De celui-ci, qui, se voulant préservé dans son ignorance, cherche à combler le casier vide de sa machine à survivre, à celui-là qui ponctue d’un silence médité, la gamme des contradicteurs et des contredits: Sauver la religion en abandonnant la politique, la vengeance en abandonnant la domination... Ces gens ont parfois des yeux étonnés qu’on ne vit pas autrefois chez ceux qui disaient reconnaître une divine incarnation. Des hommes et des femmes à qui il n’a que deux ou trois choses à dire.

Un regard, dirait René Fouéré; et encore quelques autres, dans l’air frais de Saanen.



 ✻ 



NÉ LIBRE

— «... J'aimerais mieux être assis sur un potiron, et m'y trouver seul, que sur un coussin de velours, écrasé au milieu de beaucoup d'autres. J'aimerais mieux voyager sur terre dans un char à bœufs que de monter au ciel dans le wagon luxueux d'un train de plaisir... La simplicité même et le dénuement de la vie de l'homme primitif présentaient au moins l'avantage de n’en faire encore qu'un hôte de passage dans la nature. Lorsqu'il s'était restauré et avait pris du repos, il reprenait son voyage. Il campait pour ainsi dire en ce monde, suivant les détours des vallées, traversant les plaines et escaladant les montagnes. Mais voyez! Les hommes sont devenus les instruments de leurs instruments. L'homme qui cueillait librement les fruits lorsqu'il avait faim est devenu fermier, et celui qui s'abritait sous un arbre concierge. Nous ne campons plus maintenant pour la nuit, mais nous sommes installés sur terre et nous avons oublié le ciel. Nous avons adopté le christianisme simplement parce qu'il représentait une meilleure méthode d'agriculture. Nous avons construit pour ce monde un château familial et, pour l'autre, un caveau de famille... Il n'est ni beau ni utile de mettre la charrue avant les bœufs. Avant de pouvoir décorer nos maisons, il faut dépouiller nos murs et nos vies et construire sur les restes du bel intérieur et du bien vivre: aujourd'hui, le goût du beau est le plus souvent mieux cultivé à l'extérieur... »

Henry David THOREAU
(extrait de « Walden, or Life in the Woods » 1854)


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