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Gisèle Balleys [1]

“ BONJOUR MADAME ”

Textes extrait de Transmission N° 3 (1994) : Lucidité


C'EST lors d’une période de changements que j’ai rencontré l'enseignement de Krishnamurti. Ayant vu les limitations du travail de secrétaire que j’exerçais à l’époque et combien ce dernier ne satisfaisait qu’une partie de mes aspirations, j’avais décidé de changer de métier.

J’ai alors exposé la situation à une personne plus avisée et nous avions ensemble étudié les diverses possibilités. Celle-ci me conseilla entre autres de me rendre à Saanen où Krishnamurti donnait ses conférences depuis de nombreuses années.

Très méfiante envers les sectes, les religions, mais forte d’un grand appétit de vivre, je débarquais à Saanen sans aucune préparation philosophique ou connaissances, hormis une instruction religieuse catholique dont je m’étais détachée et un bon sens hérité du peuple montagnard dont je suis née.

En entrant sous la tente de Saanen où des milliers de gens étaient assis, je vis apparaître sur l’estrade un petit homme frêle. Au milieu d’un silence profond, sa voix s’éleva. Une voix forte avec des vibrations riches, une voix qui transportait une énergie qui allait avoir une grande portée dans ma vie. Je ne compris guère le discours, mais le son de cette voix me bouleversa et résonna pendant longtemps comme un défi. Donc, mon premier contact avec l’enseignement de Krishnamurti, que beaucoup qualifie d’intellectuel, fut un choc sensoriel!

Était-ce cette même année ou la suivante, mais lors d’un thé auquel assistait Krishnamurti, une amie et moi-même nous sommes dit: “allons lui dire bonjour” et nous nous sommes précipitées au devant de lui. Il me regarda et dit simplement: “Bonjour Madame”. La qualité de présence dans ce “Bonjour Madame” était telle, qu’elle me renvoya immédiatement à moi-même. Étais-je une dame?.. Qu’est-ce que ça veut dire être une dame?.. Mon habillement... mon attitude, était-ce celle d’une dame?..

Ce fut le premier déclenchement de ce travail d’observation et de questionnement patient et rigoureux qui spontanément et silencieusement s’est mis en route, pour la première fois, en la présence de Krishnamurti.

Ensuite, je me suis mise à étudier les livres de Krishnamurti. La logique et la rigueur du développement m’enchantaient et j’adhérais pleinement à ce qui était exposé, sans me rendre compte que ma vie entière serait désormais tissée de ces instants de compréhension parfois furtifs et parfois profonds entrelacés d’obscurité et que sans cesse je devrai humblement et constamment mettre cette observation et compréhension au test de la vie.

La mort soudaine d’un père-ami, profondément aimé, me permit de voir que cette conscience est active. En effet, j’avais par mes lectures de Krishnamurti pris connaissance des mécanismes décrits par lui et que les vivants mettent en route à la mort des proches: apitoiement sur soi-même, regrets, souvenirs, sentiments d’isolement, culpabilité, idéalisation, etc... Grâce au travail antérieur, je pus vivre toutes mes réactions en quelque sorte en “play-back” et la séparation se fit en conscience et sans blessure.

Étant, par la suite, devenue enseignante, je me suis d’abord interrogée sur une éducation qui englobe la totalité de l’être et qui tient compte de tous les aspects de la personnalité, aussi bien intellectuels, qu’affectifs, esthétiques et physiques.

Dans l’observation de moi-même et des autres, j’ai pu constater l’importance énorme de ce regard porté sur la totalité de la vie. Mais il ne suffît pas d’élargir le champ de l’éducation en le faisant passer des plans intellectuels aux autres plans, il faut y adjoindre la possibilité d’une connaissance de soi, l’éveil du questionnement et l’éclosion d’une lucidité face à la vie.

Or la lucidité ne s’enseigne pas, elle est le fruit d’un esprit qui accepte de se dépouiller de ses limitations et projections. La lucidité n’est pas un concept, c’est une aptitude, un état d’être.

Nous nous trouvons devant un paradoxe. L’apprentissage intellectuel nécessite une accumulation souvent laborieuse de connaissances et la connaissance de soi nécessite de comprendre les motivations de l’esprit qui veut accumuler et de se libérer du conditionnement.

En effet, chaque individu est porteur de l’acquis de son enfance. Une partie de cet acquis va créer la richesse de sa personnalité et va être un outil dans sa vie et l’autre partie de son conditionnement agit obscurément en chaque être tant qu’il n’en est pas conscient, et qu’il n’est pas dans une démarche de connaissance de soi.

Ce paradoxe ne peut être appréhendé que si l’on saisit la nature de la pensée, sa place et son utilité.

Cette sorte d’éducation ne peut se faire que dans une exploration commune qui ne s’enracine pas dans le passé, mais prend pour matière les événements journaliers de la vie.

Il s’agit d’une éducation mutuelle où éducateurs et éduqués acceptent le questionnement, comprennent la valeur d’apprendre ensemble, voient les limitations des concepts, des jugements et se libèrent en apprenant à découvrir le vivant dans ce qui est.

Si on donne à l’enfant une éducation qui n’est pas faite de tiroirs questions/réponses, mais qu’on chemine avec lui en attirant son attention sur la vie extérieure et intérieure, la relation aux autres, la limitation des connaissances et la beauté d’un esprit porteur du mystère de l’existence, son esprit s’éveillera et s’épanouira et il deviendra l’élève de la vie.

8 février 1993.  


Notes et références

  1. Gisèle Balleys a été professeur à l ’École Krishnamurti de Brockwood. Pour tout échange: G. Balleys - VS 1346 Bourg-Saint-Pierre - Suisse.


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