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Georges Delfin

ÊTRE EN RÉVOLUTION

Extrait du n° 36-37 de la revue La Tour de Feu (Printemps 1952).


LORSQU'ON aborde la pensée si singulièrement déroutante et antisystématique de Krishnamurti et qu'après la période de l'examen intellectuel, on reconnaît la nécessité de passer à celle de l'expérimentation et de la recherche personnelle, de nombreuses questions se posent alors à l'esprit. Une, particulièrement surgit, devant les grandes difficultés, les obstacles rencontrés pour mener à bien cette libération du « moi » préconisée par le penseur indien: son « enseignement » peut-il être compris, vécu par un grand nombre d'individus, ou bien seules quelques personnes particulièrement douées sont-elles aptes à réaliser cette libération? Répondre à cette question nécessiterait un assez long article, et n'étant pas sûr de le faire d'une manière satisfaisante je préfère apporter mon témoignage personnel, dire de quelle façon j'ai été amené à m'intéresser à Krishnamurti, quels bouleversements intérieurs sa pensée a provoqué. Ce sera, peut-être, une réponse indirecte à la question posée ci-dessus.

Lorsque je quittais, en 1917, l'école à l'âge de 12 ans pour gagner ma vie, la prise de contact avec le monde social, ses injustices, ses misères, ses laideurs, ses luttes et ses guerres suscite en mon être un sentiment profond, irréductible qui ne cessa de me poursuivre; sentiment qu'un poète avait déjà exprimé: « la vraie vie est absente ». Révolté et anarchiste à 16 ans, je n'acceptais pas la condition que le milieu social m'imposait, ni ses exploitations, ni ses oppressions. Aux prises, dès l'enfance, avec la souffrance sous tous ses aspects, sensible à celles de mes semblables, des questions angoissées, des doutes, des refus surgissaient en mon esprit. Le sentiment aussi d'une mystification à la base de « l'ordre social ». J'aspirais à une vie autre que celle qui se déroulait sous mes yeux, une vie qui soit digne d'être vécue, et la liberté m'apparaissait le seul fondement valable de cette vie, et non passer sous le laminoir social qui m'aurait, en me broyant, vidé de ma sève vitale et créatrice.

Ce furent ensuite 15 années d'activités dans les organisations révolutionnaires. Ce furent aussi les déceptions, les désillusions, les reniements des uns, la trahison des autres et la constatation amère, douloureuse de la faillite de ce en quoi j'avais mis tous mes espoirs: Révolution sociale. Deux voies s'ouvraient devant moi: essayer, comme le firent certains, de m'embourgeoiser en devenant un exploiteur ou consentir à jouer le rôle de chef, de guide du Prolétariat dûment estampillé, breveté par le Parti de la Révolution. Avec quelques-uns qui restèrent fidèles à leur aspiration première, je refusais de m'engager en ces deux voies et du même coup je restais fidèle à la Révolution authentique!

Trop vitale était la révolte qui m'animait pour consentir à son étouffement. Insatisfait, mécontent de moi-même, des hommes et de leurs idées, isolé et solitaire au milieu des « révolutionnaires officiels », je persistais là où je le pouvais à lutter contre les différents aspects de l'exploitation et de l'oppression. Ce combat m'apparaissait à la fois nécessaire et inutile quant à la possibilité de voir disparaître à jamais cette exploitation, sentant confusément que je m'attaquais aux symptômes du mal et non à sa cause et je me demandais si l'heure de la délivrance de tous les esclavages avait réellement sonné au cadran de l'Histoire. Ayant constaté l'échec d'une révolution, je fus contraint de reconnaître que ses chefs en étaient les principaux responsables.

Et puis, sur un point essentiel, je n'étais pas d'accord avec ces chefs. N'affirmaient-ils pas et ils continuent de l'affirmer avec un effrayant fanatisme — qu'eux seuls détenaient les recettes du vrai bonheur humain, un bonheur standard, conçu, fabriqué dans les laboratoires du Parti, par ceux que leur grand chef dénommait « les ingénieurs des âmes ». Ce bonheur-là, ce n'était pas ce vers quoi j'aspirais. J'admettais que le bien-être matériel pouvait et devait être organisé, et je l'admets encore. La misère est si dégradante. Mais organiser le bonheur? non! Il y avait là, une confusion épouvantable quant à ses conséquences, une erreur telle, qu'elle faussait, dénaturait la signification que je donnais à la Révolution et à sa fin que je ne pouvais concevoir que totalement humaine.

Si je sentais, à cette époque, que ce bonheur, cette plénitude de Vie, cet épanouissement de notre être intérieur, n'était pas l'affaire d'un parti, d'un état fut-il socialiste, mais l'aboutissement d'une recherche, d'une découverte personnelles, je ne savais pas encore clairement de quoi il s'agissait.

Je pataugeais m'engageant en de nombreuses voies bien vite abandonnées les unes après les autres. Partout, il fallait endosser un uniforme, marcher au pas derrière un drapeau, suivre plus ou moins aveuglément des chefs, s'accrocher une étiquette dans le dos, se faire l'instrument docile d'un « isme » quelconque et partir en guerre contre les partisans d'un « isme » différent. Cela, je ne le pouvais plus, vomissant comme un poison ce que les hommes avaient pratiqué depuis tant de siècles.

Pessimisme, désespoir, voilà vers quoi semblaient aboutir mes révoltes, lorsque je reçus le choc qui me bouleversa intérieurement, tout en m'apportant cette lumière, cette nouvelle compréhension qui me permit d'affronter les tragiques événements de la seconde guerre mondiale.

Ce choc, ce fut le message de Krishnamurti qui le donna. Cet homme ayant refusé d'exploiter des foules prêtes à l'adorer comme un dieu, qui lançait un appel plein de grandeur à une vie libérée de ses chaînes et cela sans assumer aucune autorité, cet homme ne chercha pas à étouffer ma révolte; au contraire, ce feu qui couvait était, selon lui, ce qui pouvait le mieux briser tout ce qui faisait obstacle à cet épanouissement que je recherchais. Loin de l'atténuer, il l'attisa, l'orienta, lui donnant sa signification. « Se révolter avec intelligence, disait-il, est un don divin ». J'ai dû reconnaître que mes révoltes n'avaient été que des velléités de révoltes, que j'avais manqué d'intelligence et de lucidité vis-à-vis de moi-même. Sous l'action du Message le feu qui couvait se transforma en une grande flamme consumant toutes les choses mortes que, sans le savoir, j'avais accumulées. Tout l'univers d'idées, de sentiments basé sur la pseudo-réalité du « moi » s'effondra; à la place de cet univers illusoire, de ce cauchemar individuel et collectif, que les hommes prennent pour une réalité, avait surgi, indescriptible, un autre univers: celui de la Vie. Je me sentis rajeuni, purifié de toutes les saletés d'une civilisation pourrissante. Je commençais à expérimenter la vraie Vie et une vision nouvelle du monde, poétique, me remplit d'une joie auprès de laquelle toutes celles éprouvées jusqu'alors m'apparurent dérisoires.

Cette Vérité dont parlait Krishnamurti, ce n'était pas autre chose que cette Vie que chacun porte en soi, ce feu créateur qui me brûlait parfois si étrangement, ces élans irraisonnés d'amour pour tout ce qui vit, ces contacts intimes avec les êtres et les choses; cette Vie intense faisant irruption en mon être et dont l'exquise fraîcheur me remplissait d'extase, ce sentiment ou cette sensation d'unité avec l'univers, oui, tout cela et bien d'autres choses encore, c'était la Vérité au-delà des dogmes, des mythes, des credos, de tous les « ismes »! Et par sa seule présence, cette Vérité vivante, cet « état d'être », mettait en fuite toutes ces vérités imposées, inculquées, enseignées, vénérées et consacrées au nom desquelles les hommes justifient leur désir du pouvoir et de domination sur autrui et s'entretuent périodiquement. « Dans votre recherche de la Vérité, soyez un danger pour tout ce qui est basé sur l'égoïsme et l'exploitation qu'elle soit économique ou spirituelle ». Ceci a été dit en 1931, voilà ce qui attesta à mes yeux l'authenticité de la réalisation de Krishnamurti, et ce qui le différencie nettement de tous les innombrables marchands d'éternité, de consolations et de sécurité à tout prix, de tous ces exploiteurs de la peur et de l'avidité.

Ainsi, loin de réfréner nos élans révolutionnaires, Krishnamurti nous aide à les purifier de tout ce qu'il peut y avoir en eux d'égocentrique; il nous invite à opérer en notre être si chaotique une révolution sans laquelle toutes celles accomplies dans le social seront vouées à l'échec. Cette révolution, individuelle, d'autres diront, ici, ce qu'elle est. Elle m'est apparue comme un incendie intérieur où toutes les illusions qu'on peut avoir se trouvent consumées.

Ceux qui craignent les doutes, les désarrois, les grandes crises psychologiques où l'on côtoie la folie et le désespoir, ceux qui prennent peur devant cet inconnu qu'ils sont pour eux-mêmes, ceux que l'incertitude paralyse et qui aiment s'avancer sur des chemins bien tracés en s'accrochant à leurs fausses sécurités, qu'ils s'abstiennent, le message de Krishnamurti n'est pas pour eux. Telle une grande flamme ardente et dévorante, ce message brûle celui qui l'approche de trop près; mais ce qu'il brûle c'est le mort vivant qu'il est, ce qu'il incendie c'est la prison avec laquelle il s'identifie: le moi et ses œuvres néfastes.

Celui qui a le courage d'affronter, de vivre jusqu'au bout cet incendie intérieur devient la Vérité en acte; il est en lui-même en état de révolution, ce renouvellement constant de soi-même; il l'incarne dans sa vie quotidienne. Révolution seule capable de transformer l'homme et le monde, parce qu'au-delà des idéologies contradictoires, mensongères et sanglantes, elle est la Vie même en son irrésistible mouvement en avant!

Maintenant je laisse au lecteur le soin de répondre lui-même à la question que j'ai posée au début de ces lignes et aussi à celle-ci plus directe: suis-je capable de vivre cette révolution intérieure d'être un vivant authentique? De sa réponse qui devra être une action et un comportement dépendra la solution de ce problème terrible et actuel pour tous les hommes et dont l'énoncé est: se comprendre ou se détruire, s'aimer ou périr.

Georges DELFIN.  


Notre volonté de connaissance n'opère que dans le rayon des choses en puissance d'être connues; à la frontière de l'inconnaissable elle se dessèche et meurt. Notre « soif » de connaissance n'est au fond qu’une sorte d’émulation. Ce n’est pas ce que nous ignorons que nous voulons connaître, mais ce que d'autres connaissent. Et si notre volonté de connaître ne s’arrête pas devant le mystère, c'est que le mystère, pour quelqu'un, ne fût-ce que pour Dieu, n'est pas un « mystère ». Et que ce « quelqu’un » soit Dieu, cela n'apaise pas notre esprit d’émulation — notre « sportif » esprit d’émulation. Bien au contraire! Chassons de notre esprit ce « formidable » rival, et toute velléité d'émulation disparaîtra; nous regarderons le mystère sans curiosité ni désir; pour mieux dire le mystère s'anéantira, notre vie guérira des désirs qui l'angoissent, et une paix sans fissures descendra comme une bénédiction sur la terre.

—Alberto Savinio (Psyché).  


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