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G. Renondeau

SUR « KRISHNAMURTI ET LA RÉVOLTE » [1]

Extrait du n° 98 de la revue France Asie (Juillet 1954).


D’APRÈS un avertissement à ses lecteurs, M. André Niel cherchait, il y a une dizaine d’années, une conception de l’existence qui ne le déçût pas par ses contradictions, lorsqu’il rencontra la pensée de Krishnamurti telle que la traduisent les textes imprimés de ses conférences. Il entreprit bientôt de contribuer à la faire connaître, car tout en poursuivant ses propres recherches en Occidental habitué aux raisonnements logiques, il était extrêmement séduit par ce que disait Krishnamurti, Oriental intuitif, de la libération du sentiment de l’opposition du Moi et du non-Moi.

L’ouvrage de M. Niel comprend plusieurs études présentées sous des formes différentes.

Voici la première : lauteur montre l’homme accablé par les inégalités économiques, sociales, par les luttes entre classes, par les guerres entre nations, n’entrevoyant pas la fin de ses misères. Ni les religions, ni les philosophies, n’ont réussi, affirme-t-il, à lui assurer le bonheur, la paix. Des penseurs modernes ont vu là une fatalité inéluctable. Des idéologistes, croyant trouver un remède dans une idée, n’hésitent pas à détruire leurs semblables pour la faire triompher. Krishnamurti, avec tant d’autres, adresse à ces derniers cette facile objection : à quoi servirait de remplacer les capitalistes par un Etat capitaliste sinon à déplacer le problème, mais non à le résoudre? Or si la paix ne règne pas entre les peuples, on peut craindre que des civilisations ne meurent, et peut-être l’humanité tout entière.

Même à supposer aplanies toutes les difficultés d’ordre social, économique ou politique, ce bonheur ne pourra être qu’instable si le problème des rapports entre le Moi et le non-Moi n’est pas résolu, si l’angoisse de la mort, l’inquiétude métaphysique de l’ être et du non-être subsistent.

Krishnamurti, lui, recommande dabord de chasser les Idéaux exclusifs, de se dégager de toutes les croyances, de s’éloigner des Maîtres et de leurs préceptes. Ainsi l’espérance et l’angoisse seront éliminées, l’esprit sera ouvert à la liberté. Cette idée sera reprise et développée plus loin. Ce qu’il importe d’exposer dès maintenant c’est cette vue fondamentale : comprendre l’importance capitale de l’opposition en chaque individu, entre le Moi et le non-Moi, arriver à la suppression de cet antagonisme, car cest de lui que vient tout le mal. Il faut arracher de nous-mêmes lhabitude de louer et de condamner. Il faut comprendre que chaque homme est une fraction de la totalité humaine qui ne fait qu’un, qu’il réalise en lui « l’harmonie de tous les hommes ».

Tout en exposant les thèmes krishnamurtiens, M. Niel nesquive pas les problèmes quils soulèvent. Sil néprouve pas le besoin d’insister sur ces postulats, que doivent être « chassés tous les mirages de prochains paradis et dissipée la brume sanglante des Idéaux exclusifs », il estime nécessaire de justifier la liberté du Krishnamurtien. Chez Sartre, le choix d’un acte libre est une source d’angoisse. C’est parce que, dit M. Niel, la liberté de Sartre « reste prisonnière de notre contradiction interne », tandis que celle de Krishnamurti n’est plus soumise au pour et au contre. (Cependant un choix ne suppose-t-il pas le pour et le contre? Je devine que chez l’homme libéré, qu’est le Krishnamurtien accompli, le pour et le contre sont indépendants de l’antagonisme Moi et non-Moi; lui reste-t-il même un choix à exercer?)

Pour abolir l’opposition entre Nous-Autres et Vous-Autres, pour ne plus employer les mots mien et tien, il me semble que lapplication intégrale de la vieille recommandation : « Aimez-vous les uns les autres », devrait être efficace. Mais Krishnamurti ne se contenterait pas de ce précepte qui ne demande que l’amour du prochain; il va plus loin et veut que notre esprit arrive à comprendre que le Moi et le non-Moi ne sont pas différenciables. C’est une autre idée, et sans doute beaucoup plus difficile à saisir et à réaliser.



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La deuxième étude de M. Niel est la rédaction dun entretien qui eut lieu entre un Marxiste et lui. Il fait le procès de la thèse marxiste : ce n’est pas quand le prolétariat sera parvenu par la force à dominer ses adversaires que le bonheur régnera parmi les humains; quoi qu’il fasse, le mécontentement des vaincus et les appétits des vainqueurs engendreront des antagonismes destructeurs. Le Marxiste, de son côté, a beau jeu pour dire aux Krishnamurtiens : « Il est possible que la connaissance de soi-même soit la source de toute vérité, mais vous ne nous indiquez pas les moyens pratiques pour parvenir à cette connaissance; faut-il donc attendre une sorte de révélation? Vous me dites qu’il faut commencer par changer l’homme; j’attends que Krishnamurti expose comment on doit s’y prendre pour opérer ce changement ». Alors M. Niel reprend ce que nous savons déjà par la première étude : l’homme doit se libérer de la mentalité oppositionnelle, voilà la solution. Les deux interlocuteurs abandonnent l’échange courtois de leurs vues inconciliables.



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Puis vient une autre étude intitulée La liberté créative. L’homme se croit volontiers libre. Mais d’abord, la liberté absolue ne peut exister, et tout le monde est d’accord sur ce point. Dans quelle limite suis-je libre? Je suis libre dans la mesure où l’Autre n’intervient pas pour contrarier le choix de mes actes. Par conséquent la liberté est subordonnée à la loi d’opposition du Moi et du non-Moi. Pour s’affirmer elle conduit le Moi à se débarrasser de l’ Autre qui s’oppose à elle. Pour supprimer ce danger qui menace la pensée et l’humanité elle-même, il convient de supprimer sa cause, c’est-à-dire la contradiction entre le Moi et le non-Moi. Nous voici ainsi revenus à la thèse krishnamurtienne essentielle. Si l’homme parvient à se libérer de cette notion de fausse liberté, qui implique pour se réaliser une victoire sur le non-Moi, alors aux conflits constants qui l’opposent aux Autres se substituera une harmonie dans les rapports moraux et sociaux.

Est-il possible à un homme « ordinaire » datteindre cet état de libération? Une première condition, qui a déjà été exposée, est de saffranchir dès le départ des dogmes philosophiques, politiques, religieux. En outre, on ne fuira pas l’ Autre sous prétexte que ce serait le moyen d’éviter d’entrer en collision avec lui; il y aurait là une sorte d’abdication. De plus il ne faut pas vouloir faire disparaître l’état intérieur de dualité, sous peine d’aggraver la difficulté. « Tant que l’effort est fonction du devenir, la dualité existe » déclare Krishnamurti qui nous met ainsi en garde. Il faut « se maintenir dans une attitude sereinement objective » (Niel). Cela ne me paraît pas très aisé à réaliser et ne s’acquiert, sans doute, que grâce à un entraînement.

Quand parvient-on à cet état où lindividu agit sans effort, en harmonie avec tous les autres hommes? Krishnamurti se contente de dire : « La liberté survient lorsque l’on se comprend soi-même » ou encore : « Le Réel est là dès que la pensée se libère de ses passions, de son inertie, de son ignorance ». Ces réponses, dans lesquelles les lecteurs familiarisés avec le Zen retrouveront une terminologie connue, ne peuvent sans doute être plus précises qu’elles ne le sont.



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La série des études de M. Niel se termine par une analyse très poussée des Essais sur l’expérience libératrice de M. Godel. Ce dernier est allé en Inde pour y étudier le comportement de plusieurs « libérés dans la vie ». M. Niel commence son étude par les deux critiques suivantes. Il regrette que lauteur ne donne que peu de renseignements sur la vie de ces hommes; nous apprenons tout de même quils vaquent aux occupations normales de leurs semblables, mais quils ne connaissent plus « ni angoisse, ni impatience, ni découragement, ni désir, ni envie, ni regret ». On aimerait savoir à quoi ils s’occupent. Deuxième critique selon M. Niel : une enquête de ce genre devrait être menée par une personne affranchie de toute préférence idéologique, or M. Godel est nettement « idéaliste et même spiritualiste ». Au lieu de dominer le problème, il est dominé par lui. Pour M. Godel il y a deux mondes, un monde apparent, celui dans lequel nous vivons, et un monde transcendant; la libération, cest lévasion du monde apparent dans le monde transcendant. Les  libérés vivants », tout en vivant dans le monde des apparences, seraient déjà entrés dans le monde de la Réalité. Ils seraient des êtres exceptionnels. Tout ceci est absolument contrebattu par M. Niel; à son avis, dire que l’on accède au transcendant n’a de sens que si l’on est prisonnier de la contradiction existence-essence. Si la libération ne pouvait être atteinte que par quelques individus d’exception, ce serait désespérant pour le reste de l’humanité. La thèse krishnamurtienne s’oppose à cette conception : il suffit à l’individu, répétons-le, de se débarrasser de l’opposition intérieure entre le Moi et le non-Moi pour arriver à cet état qui, généralisé, assurera l’harmonie du monde.

Certes, cette présentation de la pensée de Krishnamurti par un philosophe occidental qui ne dissimule pas sa sympathie pour elle, ne manquera pas de susciter nombre d’objections. Pour ne prendre au hasard que quelques pierres d’achoppement parmi toutes celles qui seront soulevées, le rejet de toute croyance, les difficultés d’accorder une attitude de candidat à la libération avec les nécessités ou les habitudes de la vie quotidienne, du commerce, du gouvernement, feront naître des doutes quant à la possibilité de réaliser cette libération. Des hommes de bonne volonté, tels que le Marxiste de l’entretien avec M. Niel, considéreront les thèses krishnamurtiennes comme d’intéressantes spéculations, mais d’une application accessible seulement à quelques privilégiés.

Quelque position qu’il prenne à l’égard de la pensée de Krishnamurti, le lecteur de l’ouvrage de M. Niel saura gré à son auteur de l’avoir exposée avec une aisance dont un compte-rendu succinct ne peut donner qu’une idée très imparfaite.

G. RENONDEAU  


Notes et références

  1. Krishnamurti et la révolte, par André Niel. Le Cercle du Livre, Paris, 1953.


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