FANDOM


Edmond Humeau

UN HOMME PREND FEU

Extrait du n° 36-37 de la revue La Tour de Feu (Printemps 1952).


Ecce somniator cant  

OUI, je demande: c'est y quoi de valable? L'interrogation y part et revient après avoir heurté les murs d'oreille qui me l'ont renvoyée, comme une balle au chasseur. D'un coup aussi sec, mais la passe s'établit sur la valeur de l'homme qui renvoie. Et quoi du Dieu de l'homme à l'intérieur, le répondant me prie d'ajouter. Car mon propos est d'établir un dialogue empoignant un homme jusqu'au fond. Aucune ruse ne convient ici. Il s'agit de la transsubstantation de l'homme qui se déclare comme le feu dans une meule de foin. Si ce n'est vous qui tranquillement allumez ces admirables brasiers d'herbe, confondant les fanes, vous allez chercher un tas d'explications pour que ce feu-là ait une origine distincte et que peut-être vous imaginiez ainsi tirer des fumées la jolie petite personne qui vous tient à cur. Elle sera enfumée sur le pré aussi naturellement que le feu a pris dans les valeurs de l'homme, il faut voir.

Je répète qu'un homme prend feu, au propre comme au figuré. N'en restez pas aux images enflammées. Il faut voir, ai-je dit, que la transsubstantation de l'homme requiert cette consommation et qu'il n'est aux pouvoirs de personne d'y pallier. Le refus n'arrange rien: le feu nous retrouve aussi bien dans le dédale des substitutions analogiques qu'au cours des dialectiques d'une histoire sans queue ni tête. Celui qui se figure à l'abri s'aperçoit qu'il n'a rien vu mais qu'il a le feu sous la peau, qu'il crie, qu'il gesticule et qu'il se fait cendres où la végétation reprendra sous la pluie et pourvu que le soleil revienne. En somme, ou bien qu'est-ce qui ne prendrait feu dans la fumée des jours fauchés, des illusions en fleurs, de la mémoire coulée en des lieux d'ombre ou bien serait-ce qu'une réalité rende compte des universaux au plus profond de l'être en soi? C'est là que je commence à considérer Krishnamurti dans son propre débat où, refusant les analogies qui font passer l'homme à la batteuse pour que le grain et la paille s'échappent des mots, il me paraît ouvrir un nouveau c'est y quoi sur la valeur humaine de la réalité: Secundum quid, vous savez.

Quand j'écoute Carlo Suarès commenter la conception de l'amitié chez Krishnamurti, ce dernier déclarant: Je n'ai pas besoin de posséder des amis car je ne réserve rien en moi que je destine à un petit nombre, en opposition au reste du monde, Suarès ajoutant peu après:

Dans la mesure où chacun parvient à se dépouiller de soi-même, il trouve en cet amour, qui est sa propre éternité, un point, semblable à la pointe d'une aiguille, insondable, limpide, incandescent, qui n'a pas de mesure, qui n'a ni commencement ni fin.

Je me dis alors que, d'une part, la leçon de Suarès me restitue exactement ce que les mystiques chrétiens nomment l'ascèse du feu dans les nuits des sens, de l'esprit et de l'âme et que, d'autre part mais très précisément, le groupe d'images (appelé sur une pointe d'aiguille) porte: insondable, limpide, incandescent. La suggestion du feu s'impose mais elle ne me rend pas raison de l'attitude de Krishnamurti qui semble écarter l'amitié, parce qu'elle se réserve à un petit nombre en opposition au reste du monde, alors que l'amitié ne fait acception des personnes, qu'elle se définit par une non-opposition au monde. L'amitié est le feu de l'homme, son pouvoir de dialogue, la seule mesure qui lui convienne pour accepter « la connaissance de soi » comme une libération. L'excellente raison d'un Krishnamurti, qui se délivre de lui-même pour être l'amour de tous, ne me convainc pas de l'inutile réserve des pouvoirs de l'amitié. Peut-être ai-je trop accordé à ce chemin de l'amitié que Krishnamurti a déjà accompli et dont il juge autrement désormais? J'indique seulement une réserve qui m'importe parce qu'elle est la seule permission utile au dialogue.

J'aimerais ne célébrer que la vigilance de l'amitié, comme le seul climat des relations humaines, si la flamme obscure de l'Amour ne transfigurait ces relations dont la structure est évolutive. Rien ne se tient. Regardez autour de vous le nombre grandissant de ceux qui pleurent secrètement d'ennui et de ceux qui se tuent pour échapper à la vie. dit le Père Teilhard du Chardin. Le jour est proche où l'Humanité s'apercevra que, en vertu de sa position dans une Evolution cosmique qu'elle est devenue capable de découvrir et de critiquer, elle se trouve biologiquement placée entre le suicide et l'adoration. Bloy dirait autrement et quand Teilhard écrit: A la foi confuse en un Monde Un et Infaillible je m'abandonne — où qu'elle me conduise, il me semble que l'Unité humaine selon Krishnamurti dans la connaissance de soi n'est pas différente de la foi qui déclare l'Univers en Evolution, ajoutant que l' Evolution va vers l'Esprit et que l'Esprit s achève en du Personnel. On va se récrier parce que j'associe la personne à une évolution mais n'admet-on pas que l'être recèle le devenir?

Teilhard exprime évidemment sa foi au monde, alors que la foi s'achève ailleurs, en déclarant: Je crois que le personnel suprême est le Christ Universel, tandis que Krishnamurti ne nommerait personne en son éternité présente qui est l'amour, après le même refus de la dualité des contraires. Les degrés du Savoir, selon l'admirable traité de Jacques Maritain, ne se connaissent-ils pas dans ce mouvement de synthèse et de sublimation qui, laborieusement, par des essais et des échecs sans fin, concentre la puissance d'Unité diffuse dans le Multiple universel et se nomme, chez Teilhard de Chardin, l'Esprit naissant au sein et en fonction de la Matière?

RIMBAUD — Par l'Esprit, on va à Dieu.

KRISHNAMURTI — Il n'y a pas d'autre Dieu que l'homme devenu parfait.

Il se peut que Krishnamurti ne tienne en rien au dialogue. De la même façon qu'il se refuse depuis 1927 à se prendre pour le Messie, il me paraît évacuer les contraires fort naturellement et dépasser dans sa solitude le conditionnement de la pensée qui ne procède en nous que par évaluation et identification. La surprise est évidemment totale. Carlo Suarès a raison d'écrire: Non seulement cet homme ne redoute pas de décevoir, mais il semble vouloir être décevant. Le dialogue ne se conçoit que dans l'amitié qui concilie les contraires et compose aux relations humaines un lieu d'entente réciproque. On comprend que, par sa nature, le message de Krishnamurti se passe d'un dialogue, platonicien ou chrétien. Cependant le plus suave conseil est ici dans l'effusion: Devenez pleinement conscients de ce que vous êtes, de vos habitudes, de votre peur, de vos tendances. Faites-le sans choisir, car dans cette flamme unique de lucidité, ce qui est sera transformé. Cette transformation n'appartient pas au monde de la dualité, elle est fondamentale et créatrice. Elle contient le souffle de la Réalité. Dans cette flamme de lucidité, tous les problèmes sont finalement résolus. Si ces conseils déçoivent le dialogue, du moins flambent-ils à l'apport d'une lucide Réalité qu'il nous reste à connaître.

Auparavant, je me plais à souligner combien Krishnamurti vient naturellement au feu, comme tous les mystiques de l'univers et probablement les poètes dont l'activité vise à changer ce que Tristan Tzara nomme L'homme approximatif, ce poème flamboyant dont il ne semble pas que nos contemporains aient apprécié la valeur singulière. Car c'est toujours à la consommation ou à la consumation que recourt toute poésie pour fonder la réalité de l'illusion. Certes Krishnamurti paraît sceptique: L'illusion peut-elle trouver la Réalité? A nous d'avancer la réponse qui pourrait venir toute seule et brûlante.

Carlo Suarès dont l'œuvre personnelle, depuis plus de vingt ans — je me souviens de Voie libre, 1929, qu'il écrivit en compagnie de Joë Bousquet et de Philippe Lamour — exprime la foncière destruction du moi, la brisure irréfragable avec les conditionnements d'une culture et d'une civilisation, toutes deux ennemies du silence intégrateur qui précède la « connaissance du soi », me paraît adroitement signifier où nous en sommes: L'Asie voudrait que le moi soit une illusion et le soi cosmique une réalité, l'Occident préfère des âmes immortelles et un Dieu personnel; entre les deux, une sociologie pragmatique confectionne un moi collectif par la mise au pas des individus et la psychologie manuvre entre ces ententes fortifiées. J'admets bien que l'oriental consume ainsi son être en se refusant aux illusions de la vitalité tandis que l'occidental se donne tout entier à l'action et qu'il en consomme toute la réalité en voulant consommer le monde illusoire. Quant à la sociologie et à la psychologie, la métaphysique commande ou limite le respect que nous leur accordons.

Il va de soi que la consumation de la réalité recouvre intégralement les illusions consommées. N'est-ce point la même opération sous d'autres espèces? Car la grande affaire du c'est y quoi, il est bien temps d'y venir. Il m'est difficile d'entendre que tu n'aies pas à chercher en moi comme j'espère trouver en toi cette Réalité transcendante que signifie finalement l'apparition d'un Krishnamurti infiniment porté de l'être-pour soi à une figure inséinnée dans l'éternité présente. Le courant de l'immanence est tellement fort dans la poésie occidentale, laissant la spiritualité mystique conclure au silence par ses voies propres, que, même luttant à contre-courant pour que les mots portent non seulement une signification de l'expérience personnelle mais encore livrent à d'autres une analogie de cette réalité, j'ai quelque peine à considérer qu'une transcendance selon Krishnamurti ne se réduise à une immanence incommunicable quand justement Krishnamurti met constamment l'accent sur la délivrance intérieure dont la méthode et la fin s'accomplissent sans instrument. Que l'incommunicabilité de l'expérience intérieure soit la règle de conduite, cette ségrégation ne me paraît point présager l'unité humaine.

Saint Augustin dit déjà: Ne cherche pas au dehors, rentre en toi-même; c'est dans l'homme intérieur qu'habite la vérité. Cette invitation au recueillement ne discrédite nullement la communication qui s'établit dans le silence du cœur. D'innombrables témoignages sur l'obscuration préliminaire à la lucidité justifient l'expérience des arcanes que chaque homme, sur n'importe quoi, poursuit dans l'illusion d'une réalité qui le fonde sur sa propre vérité libératrice. J'entends bien aussi Krishnamurti: Cette libération intérieure que provoque la Réalité créatrice n'est pas un don; elle doit être découverte et sentie par expérience. [Evidemment, mais pourquoi l'expérience interdit-elle le don?] Elle n'est pas une richesse que l'on puisse récolter et dont on puisse se glorifier [je crois entendre Saint Paul parlant de la grâce] mais une façon d'être semblable au silence, en laquelle il n'y a pas de devenir, en laquelle il y a une totalité. J'avoue ne guère comprendre cette hantise de paraître céder au devenir quand il est évident que la totalité, en niant le mouvement, se veut un Absolu présent.

Il me semble que Strawinsky approche mieux ce point où la poésie passe le temps, quand il écrit de la musique, dans Chroniques de ma vie (1er volume, p. 117-118 - Ed. Denoël):

La musique est le seul domaine où l'homme réalise le présent. Par l'imperfection de sa nature, l'homme est voué à subir l'écoulement du temps — de ses catégories de passé et d'avenir — sans jamais pouvoir rendre réelle, donc stable, celle du présent. Le phénomène de la musique nous est donné à seule fin d'instituer un ordre entre l'homme et le temps.

Ce n'est pas que j'accepte maintenant de caractériser la réalité du présent par sa stabilisation et je n'entends rien à l'institution d'un ordre dans les choses que la musique accomplirait. Mais la musique est sûrement une construction du temps et son point de séparation avec la poésie tient au fait que le rapport de l'écoulement à la stabilité ne peut caractériser le moment de la poésie. Je crois toujours que la poésie est précédée dans l'homme par l'analogie avec cette construction musicale qu'elle suppose mais qu'elle n'exprime point. Car l'apparence d'une réalité tient les mots prêts. Il suffit alors d'un rien pour les illuminer, suivant la ferveur des attentifs. Ce rien manifeste le nouveau règne du langage. Il délie le poète dont l'art ne manque pas de moyens pour exprimer l'intention, le signe et le sens du temps rompu; en admettant même que personne ne soit disposé à recevoir le courant de la poésie donnée. La communication existe toutefois dans son intensité imaginaire. A d'autres, le moment de découvrir que le sable est de silence également.

De toute façon, à la conception musicale où le passé et le devenir se précipitent dans la continuité du présent, la conception naturelle de la poésie substitue une détente de l'objet hors du temps ainsi que le sentiment d'une existence communicable par les mots. Tout vrai poème achève une vie, tout vrai poème se scinde du temps et il fait passer l'homme de toutes les prévenances, des désirs, des rêves et des avertissements dans l'illusion de l'Absolu que tout amoureux de poésie prendra pour l' adorable réalité.

Pourquoi lui donner tort? Les illusions que condamne Krishnamurti, comme il condamne la mémoire, les voies d'accès et même les lieux où s'exerce une activité transitoire, toutes nos illusions me paraissent aussi réelles naturellement que la définition de la réalité par Marx, dans ses thèses sur Ludwig Feuerbach, me semble l'uvre d'une tenace illusion. Quoi? Il est retrouvé le matin des mots à dire l'homme avec l'ombre du paradis. Ce que je veux surprendre est question de temps mais je ne pense qu'au grand beau temps que fait la poésie. Joie et peine de joie, pourvu que ce temps-là change la vie et comble l'intervalle que le souffle du Dieu vivant fait monter à la tête de l'homme inespérant, touché du mal d'être.

Je le dis net désormais: nous avons besoin de Krishnamurti comme de tout poète et il en est un de valable. Krishnamurti jette entre l'Orient et l'Occident un pont commun, sans péage ni douane. C'est le bon chemin entre des abîmes qui se refuse d'être un chemin mais il en assume l'humilité par une expérience souveraine de la pitié dont je voudrais qu'elle ne nous égare point. Oui, Krishnamurti est pontifex, c'est dire faiseur de pont comme somniator est fauteur du sommeil; celui que l'Occident des songes aperçoit au devant d'une innombrable réalité nocturne qui séduit les illusions présentes, j'imagine qu'il vient au grand jeu se devinant comme une étoile des limbes qui prend aussi figure de l'univers que la vie humaine répète; je n'y peux rien. Entre Kierkegaard et Krishnamurti, le monde de la répétition s'est évidemment dissocié mais qu'il n'y ait plus de pont ni de chemin à conseiller ne supprime pas leur nécessité.

Mon c'est y quoi du Dieu d'homme ne s'achève pas sans que je brandisse, à mon tour, le serpent des origines comme la fameuse verge du Livre où se grave l'annonce de l'autorité poétique. Il n'est pas interdit de lui préférer d'autres signes, comme la main écrasant un épi sans oublier la vendange au pressoir ou le ronflement du cyclotron pendant que le soleil roule la terre en une éclaircie. Il arrive même que je sois plus heureux de reprendre la définition du poème donné par René Char, tellement lié à notre présence au monde: Né de l'appel du devenir et de l'angoisse de la rétention, le poème, s'élevant de son puits de boue et d'élites, témoignera, presque silencieusement, qu'il n'était rien en lui qui n'existât vraiment ailleurs, dans ce rebelle et solitaire monde des contradictions. Ce magnifique cri fait fondre la foudre sur le désert.

Edmond HUMEAU.  

21 septembre 1951.


Préc | Haut | Suiv