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Daniel Oldier

BILAN

Planète 19 Décembre 1970, par Collectif


Avant de se pencher plus précisément sur le message laissé par Krishnamurti, en voilà une vue d'ensemble.

KRISHNAMURTI commence par le début: la souffrance, la misère, la désintégration de tout ce que notre esprit a créé pour nous libérer; l’échec de l’homme à tous les niveaux de l’existence. Il n’était pas question pour lui de raser les constructions anciennes pour les remplacer par d’autres qui parviendraient inévitablement à leur fin. C’est en cela que son action se situe à un niveau différent de celles d'autres hommes qui n’ont pas résisté à combler l’espace vide de leurs théories. Ces dernières paraissent parfois résister au temps, elles n’en sont pas moins un poids qui nous retient solidement en nous.

Krishnamurti ne propose pas d’analyse des faits, des causes, des conséquences. Il ne nous promet pas de nous tirer plus haut, ni de nous donner un enseignement qui nous libérera de notre misère. Il ne nous invite pas à le suivre sur la voie libératrice d’une pensée ou d’une pratique quelconque. Il essaye simplement par le mensonge à la puissance 1, la parole, de nous révéler à nous-même afin que nous puissions voir ce qui est, puis nous oublier. Sortir de l’ego, accéder à la créativité par la cessation non contrainte de nos processus de pensée, par la vision de notre vacuité et la découverte simultanée de l’amour. « Ainsi donc en vue de comprendre la nature d’une société en voie de désintégration, n’est-il pas important de nous demander si vous et moi, si l’individu peut être créatif? Nous pouvons voir que là où est l’imitation, il y a certainement désintégration; là où est l’autorité, il y a nécessairement copie. Et puisque toute notre structure mentale et psychologique est basée sur l’autorité, il faut nous affranchir de l’autorité afin d’être créatifs. »

S’affranchir de l’autorité est une chose difficile. Nous avons conscience de notre propre faiblesse. nous avons conscience de notre peur face à la réalité. Nous ne voulons pas être seul car nous n’avons pas la force d’affronter ce qui est. C’est alors que nous donnons notre liberté à une cause qui doit remplacer notre progression individuelle. Nous vendons notre liberté contre un paquet de mots vides. Une fois notre liberté vendue, nous avons le privilège de n’être plus directement concernés par les faillites des systèmes, lesquels ne sont que la projection de notre lâcheté. Tout au plus, en cas de désillusion, changerons-nous de système, mais cette épicerie ne nous rendra jamais ce que nous avons perdu, la liberté. « Un système ne peut pas modifier l’homme, c’est l'homme qui altère toujours le système. »

Chacun veut la révolution, la liberté pour les hommes, et autres sornettes de même acabit. Chacun détient l’élixir de bonheur, de liberté, mais personne ne songerait à l’essayer. Notre seule vision est de forcer les autres à en boire un bon coup, quitte à leur casser les dents pour que ça descende mieux. Nous ne sommes que des réduits à propagande passant leur temps à coasser. Les arbres sur lesquels nous nous posons s’enlisent si vite que nous passons indéfiniment sur le suivant. « Les idées sont toujours une source d’inimitié, de confusion, de conflits. Il nous faut d’abord nous affranchir de toutes les propagandes. Les croyances divisent les hommes. »


LA TRANSFORMATION PAR L'AMOUR

Krishnamurti ne nous propose pas de nouveau refuge. Par la vision des faits il tente de nous faire découvrir la vraie liberté.  Nos problèmes sont si complexes que nous ne pouvons les résoudre qu’en étant simples. Nos esprits sont si encombrés que nous sommes devenus incapables d’être simples et d’avoir des expériences directes. Si l’on n’est pas simple on ne peut pas être sensible aux signes intérieurs des choses. » Pour prévenir de notre part une éventuelle recherche de la simplicité, il précise ce qu’il entend par là: « Un esprit habile n’est pas simple. Un esprit qui a un but en vue pour lequel il travaille, une récompense, une crainte, n’est pas un esprit simple. Un esprit surchargé de connaissances n’est pas un esprit simple. Un esprit mutilé par des croyances, un esprit qui s’est identifié à ce qui est plus grand que lui et qui lutte pour maintenir cette identité n’est pas un esprit simple. La simplicité est action sans idée. Mais c’est une chose très rare: elle implique un état créatif. »

Il ne s’agit pas de réduire le nombre de ses possessions extérieures (chaussettes, poissons rouges, surfaces molles, etc.) mais plutôt de dissoudre celles qui à l’intérieur de nous-mêmes, sont plus tenaces. « La simplicité fondamentale, réelle, ne peut naître que de l’intérieur; et de là se produit l’expression extérieure. La simplicité nous rend de plus en plus sensibles. Un esprit sensitif (un cur sensitif) est essentiel, car il est susceptible de perception rapide. » La simplicité dont parle Krishnamurti n’est pas un moyen de parvenir quelque part mais uniquement l’aboutissement de notre libération.

Les mots sont un des principaux obstacles à notre liberté. Leur importance est si grande dans notre vie consciente et inconsciente qu’ils sont devenus notre principale nourriture. Le fait de nommer chaque perception supprime les contacts directs que nous pourrions avoir avec l’univers. Le contact devient de plus en plus rapide, sec, inexistant. Nous croyons atteindre par le mot ce qui est en relation avec nous, mais nous nous imposons des limites qu’il est difficile de franchir ensuite. Nous mutilons nos perceptions et nos contacts en les nommant consciemment et inconsciemment. « Si je ne nomme pas un sentiment, c’est-à-dire si la pensée cesse d’être une activité verbale, ou une manipulation d’images et de symboles (comme pour la plupart d’entre nous) qu’arrive-t-il? L’esprit devient autre chose qu'un simple observateur, car, ne pensant plus en termes de mots, de symboles, d'images, le penseur n’est plus séparé de la pensée, c’est-à-dire du mot. Et l’esprit est alors silencieux. »

Le silence de l’esprit est amour; parfois ce que nous appelons l’amour nous dévoile un fragment de ce silence. L’amour que nous éprouvons nous porte au-delà de l’ego. Il est un des instants où nous échappons aux mots, aux idées, aux concepts qui nous enferment. Nous ne pouvions donc pas faire autrement que d’en créer un de nos problèmes les plus importants. L’amour est l’écharde qui nous donne ce que nous fuyons: la liberté.

La meilleure façon de créer un problème important est évidemment de le diviser en plusieurs petits problèmes: l’amour, l’érotisme, la sexualité, le désir, la chasteté sur lesquels nous ajoutons en surimpression les grands mots clé, encore plus dépourvus de sens: liberté, droit, morale. Après cette double opération, le problème a atteint toute son ampleur. Impossible de le résoudre. Nous pouvons donc nous en repaître à loisir, le surcharger, écrire des livres, réaliser des films, interviewer des gens, avoir des avis; en parler, à la radio, à la télévision, dans la presse, aborder le problème en famille, autour d’un steak frites, à l’église, à l’université ou dans le métro. « L’esprit ne peut que corrompre l’amour, il ne peut pas l'engendrer, il ne peut pas conférer de la beauté. L’amour n’est ni du monde de la pensée, ni du monde des objets de la pensée. On ne peut pas penser à l’amour, on ne peut pas le cultiver, on ne peut pas s’y exercer. L’amour seul peut transformer la folie actuelle, la démence du monde. »


LA VISION DE CE QUI EST

« Plus l’on se connaît, plus il y a de clarté. La connaissance de soi n’a pas de limite; elle ne mène pas à un accomplissement, à une conclusion. C’est un fleuve sans fin. Plus on y plonge, plus grande est la paix que l’on y trouve. Ce n’est que lorsque l’esprit est tranquille grâce à la connaissance de soi (et non par l’imposition d’une discipline) qu'en cette tranquillité, en ce silence, la réalité surgit. Alors seulement est la félicité, l’action créatrice. »

La connaissance de soi est donc un état sans but, sans conclusion, sans cesse mouvant. L’homme qui se connaît voit ce qui est sans intermédiaire, sans déformation. Il ne juge pas, il ne condamne pas, il n’interprète pas. Il n’est plus celui qui regarde ni ce qui est regardé. Il est simplement.

Cette réalité nous échappe car lorsque nous la voulons, en raison justement de cet effort, elle se dérobe. Elle n’entre dans aucun moule préfabriqué et nous sommes incapables de nous ouvrir à quelque chose sans avoir défini et par conséquent, tué d’avance, la venue de ce quelque chose. Nous cherchons le vide, la béatitude, la félicité, nous n’en trouvons que l’image. L’accomplissement ne sera que projection de notre moi et nous n’aurons pas de peine à l’atteindre si notre volonté est suffisante. C’est la différence subtile qui trompe plus d’un candidat à la libération. On n’atteint que l’idée de la libération. Lorsqu’il y a réellement libération, il n’y a plus cheminement vers quelque chose ni quelque chose qui soit atteint.

Mais cette réalité, cette vérité, où la saisir? Est-ce un état lointain? Et si celui qui la recherche ne peut l’atteindre que faire? Krishnamurti répond:  Le réel est tout près de vous. La réalité est en ce qui est — c’est cela sa beauté. Tout mouvement de l’esprit, positif ou négatif, est une expérience, laquelle en fait, renforce le moi. L’état de création n’est pas du tout dans le champ d’expérience du moi, car la création n’est pas un produit de l’intellect, n’est pas du monde de la pensée, n’est pas une projection de l’esprit, mais est au-delà de toute expérience. »

Cet état créatif signifie état neuf, état non souillé par l’esprit. Il signifie que nos murs, servant à la fois de remparts contre la réalité et de soutiens, s’écroulent sous la poussée lumineuse. Il ne s’agit pas de détruire nos murs psychologiques et spirituels, ni de tenter de réduire notre moi au silence, notre mémoire et notre pensée à néant. C’est le chemin suivi par de nombreux adeptes à la réalisation, mais on n’arrache pas le moi par la force. Une quête spirituelle procédant ainsi se heurterait sans cesse aux éléments indestructibles de la volonté. A peine arrachés, ils resurgiraient plus puissants. C’est uniquement la poussée lumineuse de la réalité vécue avec simplicité qui découvre en nous l’état paisible, le vide créatif. C’est la mort à ce que nous appelons la vie qui est le passage de la réalité. Au-delà, le temps, l’espace, le moi et la perception ont subi la désintégration spirituelle. « Il y a un hiatus entre ce que je suis et ce que je devrais être, et nous essayons constamment de jeter un pont entre les deux. C’est cela notre créativité. Qu’arriverait-il si l’idée n'existait pas? D’un seul coup vous auriez éliminé l’intervalle. Vous seriez ce que vous êtes. »

« Se connaître tel que l’on est exige une extraordinaire rapidité de pensée, car ce qui est subit de perpétuels changements, et si l’esprit adhère à cette course il ne doit évidemment pas commencer par s’attacher, par se fixer à un dogme ou à une croyance. ».

« L’état créatif est discontinu; il est neuf d’instant en instant; c’est un mouvement en lequel le moi, le mien, n’est pas là, en lequel la pensée n’est pas fixée sur un but à atteindre, une réussite, un mobile, une ambition. En cet état seul est la réalité, le créateur de toute chose. Mais cet état ne peut être conçu ou imaginé, formulé ou copié; on ne peut l’atteindre par aucun système, aucune philosophie, aucune discipline; au contraire, il ne naît que par la compréhension du processus total de nous-mêmes. »

Le devenir est la principale infirmité de l’homme, l’obstacle qui le situe toujours par rapport au passé. Il passe ainsi son existence entre le passé et le futur qui se rejoignent sans qu’il vive le présent immédiat. Il y a parfois quelques exceptions, quelques secondes d’extase pendant lesquelles l’homme, dans l’amour ou la création artistique, échappe au temps et vit un présent immédiat, mais elles sont extrêmement rares. Nous sommes toujours prisonniers de notre mémoire affective qui nous retranche de la réalité et coupe toute communication avec le monde. « Une nouvelle pensée, un nouveau sentiment ne se produisent que lorsque l’esprit n'est pas pris dans le filet de la mémoire. » « Si vous comprenez une chose complètement, c'est-à-dire si vous voyez complètement la vérité d’une chose, cela ne comporte aucune mémoire. »

C'est en observant et en devenant conscient de nos mécanismes internes que nous pouvons saisir la différence entre le temporel qui nous paralyse et l’intemporel, libre de la mémoire et du temps. Observez-vous et vous verrez qu’il y a un intervalle entre deux pensées, entre deux émotions. Dans ce hiatus qui n’est pas le produit de la mémoire — il y a une extraordinaire liberté par rapport au moi et au mien et cet intervalle est intemporel. »

« Examinez-vous sans identification, sans comparaisons, sans condamnation, sans justification, observez simplement et vous verrez une chose extraordinaire se produire: non seulement vous mettez fin à une activité qui est inconsciente (et la plupart de nos activités le sont) mais vous devenez conscient des mobiles de cette action, sans enquête, sans analyse.

Une autre difficulté, imposée elle aussi par la pensée, est l’impression que nous avons sans cesse de la nécessité de choisir. La volonté de parvenir à un état de libération, nous l’avons vu, mène à l’illusion. Le choix, lui, engendre le conflit. « C’est lorsque mon esprit est confus que je choisis; s’il n'y a pas de confusion, il n'y a pas de choix. Une personne simple et claire ne choisit pas entre faire ceci ou cela: ce qui est, est. Une action basée sur une idée est évidemment issue d’un choix; une telle action n’est pas libératrice; au contraire, elle n’engendre que de nouvelles résistances, de nouveaux conflits, conditionnés par l'idée. »

Les connaissances enfin sont un obstacle à la vision de ce qui est intemporel. Les actes et les pensées sont les produits morts-nés de la mémoire.  Un homme riche de liens terrestres ou riche de connaissances et de croyances ne connaîtra jamais que les ténèbres et sera un centre de désordre et de misère. Seul l’homme pleinement conscient est en état de méditation. Lorsqu’il y a cessation de soi, l’éternité peut entrer en existence. »


L'ACTION SANS DEVENIR ET L'EFFORT

« L’action sans devenir est un état expérimental vécu, dans lequel il n’y a ni objet d’expérience, ni sujet subissant l’expérience. » L’action telle que nous la concevons n’est que le résidu de l’idée dont elle est toujours dépendante. D’autre part l’expansion de l’intellectualisme qui nous étouffe supprime de plus en plus la possibilité de nous ouvrir à la réalité. Plus l’intellectualisme s’étend, plus la possibilité d’action diminue. Le pouvoir des mots est avant tout un pouvoir paralysant qui nous retranche à jamais de la réalité. « L’idée n’est qu’une cristallisation de la pensée en un symbole et l’effort de se conformer au symbole engendre une contradiction. Ainsi, tant qu’existe un moule dans lequel vient se couler la pensée, la contradiction continuera; et pour briser ce moule et dissiper la contradiction, la connaissance de soi est nécessaire.

Nous avons vu que la volonté de parvenir à un but n’engendre que l’atteinte de la projection de notre pensée. La pensée à l’aide de laquelle nous essayons d’échapper à tout, de résoudre nos contradictions et nos problèmes se révèle être au contraire l’instrument qui nous paralyse et nous confine en nous-même, coupant tous les rapports que nous pourrions avoir avec l’univers et nous laissant nous heurter aux limites infranchissables que nous avons choisies. L’isolement, la vie en vase clos dans le vacarme de sons que nous croyons pourvus de sens, nous paralyse ainsi physiquement et nos actes ne sont plus que de pâles images de nos idées. L’odeur de la mort plane sur les cités de l’homme esclave et pour survivre, nous ne trouvons que d’autres mots à rajouter à ceux qui sont cause de notre dégénérescence. L’absence d’acte sans devenir engendre l’effort ridicule qui nous secoue et nous propulse au sommet de nous-même, sans plus. Nous voulons faire quelque chose, nous voulons changer l'échec en réussite mais sans arrêt nous nous encombrons dans nos propres jambes. Nous avançons nos barrières comme une planche de salut, nous cherchons partout au point que le moindre résidu de pensée nous paraît être digne de confiance et que nous suivons en troupeau les croque-morts de l’illusion. « Par la connaissance de soi, par la constante lucidité, l’on voit que la lutte, que les efforts en vue de devenir, ne mènent qu’à la déception, à la douleur, à l’ignorance. Mais vivre en état de connaissance en ce qui concerne ce vide intérieur et vivre avec lui en l’acceptant totalement, c’est découvrir une extraordinaire tranquillité, un calme qui n’est pas expliqué, construit, mais qui résulte de la compréhension de ce qui est. Seul cet état de paix est un état d’être créateur. »


LIBERTÉ ET CRÉATION

Krishnamurti essaye simplement de déclencher maintenant, à l’instant où les sons vous parviennent, l’élan qui vous propulsera sans plus attendre vers la vision de la réalité. Pour la première fois, vous avez l’occasion d’agir, de laisser les mots morts à ceux qui s’en repaissent: les jugements, les appréciations, les subtilités se perdre dans l’espace.

« Lorsque je vous vois, je réagis. Le fait de nommer cette réaction, ce n’est pas une expérience. » Ici commence la vision de la réalité. La réalité dépasse la fiction pour autant que l’on soit ouvert à l’action sans devenir.

« Si votre action a pour point de départ le centre du moi, elle doit produire, inévitablement encore plus de conflits, plus de confusion, plus de souffrance. »

Nous arrivons maintenant à l’effort qui nous pousse à rechercher tel ou tel acte. Il se pourrait que nous ayons l’impression qu’un effort soit absolument nécessaire même si nous n’avons pas l’idée d’un but à atteindre. Nous pourrions penser que l’acte sans devenir est le résultat de l’effort. « Le bonheur se réalise-t-il par l’effort? Avez-vous jamais essayé d’être heureux? C'est impossible, n’est-ce pas? Vous luttez pour être heureux et il n’y a pas de bonheur. La joie ne vient ni par la répression ou la domination ni par un laisser-aller, car celui-ci finit dans l’amertume. »

Là non plus, la pensée ne paraît être d’aucun secours ni pour provoquer, ni pour réaliser l’acte pur. Elle dérobe par la tension qu'elle crée ce que nous recherchons « L’effort nous éloigne de ce qui est. » « On ne peut pas rendre calme un lac. Il est calme lorsque la brise s’arrête. » Il nous faut d’abord être libres pour voir que la joie et le bonheur ne se produisent pas par un effort. Y a-t-il création par exercice de la volonté, ou au contraire lorsque cesse l’effort? C’est alors que l’on crée, n’est-ce pas, que l’on écrit, peint ou chante, lorsqu’on est complètement ouvert, lorsque à tous les niveaux on est en communication, lorsqu’on est intégré. C’est alors qu’il y a de la joie, que l’on exprime ou façonne un objet. Cet instant de création n’est pas le produit d'une lutte.

A l’image de la création artistique qui se produit lorsque l’effort cesse, lorsqu’il y a « non présence à soi-même, en laquelle il n’y a aucune agitation ni même la perception du mouvement de la pensée », l’état créateur surgit lorsqu’il y a perception de la réalité. Ce vide créatif seul est bonheur intemporel.


LA VACUITÉ DE L'ESPRIT

« Un récipient n’est utilisable que lorsqu’il est vide, et un esprit qui est rempli de croyances, de dogmes, d’affirmations, de citations, est en vérité un esprit stérile, une machine à répétition. Cet état de vide est ce que nous essayons de fuir par tous les moyens. C’est pour cela que la solitude est dangereuse car elle nous met en état de réceptivité. Nous cherchons alors ce que nous appelons des divertissements, nous cherchons à combler le silence par des bruits qui, en nous transportant dans le passé ou dans l’avenir, nous éloignent du vide. Nous meublons la solitude de pensées qui nous préservent. Mais cette vacuité ne disparaît pas pour autant. Nous la nions mais nous ne parvenons pas à la détruire. « Si vous parvenez à une évasion totale, vous vous retrouverez dans un asile d’aliénés, ou vous deviendrez complètement stupides. Et c’est exactement ce qui se produit dans le monde. » La seule solution, pour ne plus craindre cette vacuité, est de ne plus la fuir, de voir la réalité en face, sans mots, sans pensées.

« Le vide créateur ne peut jamais se produire tant qu’un penseur est là qui attend, qui guette, qui observe afin d’amasser l’expérience et de se consolider. Si vous « voulez » cette expérience, vous l’aurez; mais ce que vous trouverez ne sera pas le vide créateur, ce sera la projection de votre désir, ce sera une illusion. Mais commencez à vous observer, soyez conscient de vos activités d’instant en instant, regardez l’ensemble de votre processus comme dans un miroir, et, au fur et à mesure que vous irez plus profondément, vous arriverez enfin à cette vacuité en laquelle, seule, peut se produire le renouveau. L’état de vide créateur ne se cultive pas; il vient sans qu’on l’invite; et ce n’est qu’en lui que peut s’accomplir la révolution du renouveau. »

Cette vacuité fait sentir sa présence lorsque nous la fuyons, que nous la voyons comme un gouffre; lorsque nous la cherchons elle échappe à notre quête. Elle n’a pas de lieu, elle n’a pas de fixité et c’est en raison de cette fluidité qu’elle n’apparaît qu’à celui qui ne « sait » pas.

« Les idées ne sont pas la vérité. La vérité doit être vécue directement, d’instant en instant. » — « C’est cela la vérité, mais la capacité d’aborder tout, d’instant en instant, à la façon d’un être neuf, non conditionné par le passé, de sorte qu’il n’existe plus d’effet cumulatif agissant comme une barrière entre soi et cela qui est. » — « L’idée ne s’arrête que lorsqu’il y a amour. L’amour n’est pas mémoire. L’amour n’est pas expérience. L amour ne pense pas. »

La grande mobilité de la vérité nécessite une grande mobilité d’action accessible à celui qui ne s’attache à rien, à celui qui est libre comme le vent, car il a vu la réalité. La rapidité de sa perception rejoint la vérité qu’il « est » à travers toutes les évolutions, il n’y a plus de fixité, plus de formules, mais liberté lumineuse. Exempt de toute formation, il n’est prisonnier d’aucune formule, il n’y a plus de quête ou d’atteinte de la réalité. Les limites de la pensée sont transcendées, il atteint l’inexprimable, le sans-parole. « Si la vérité était un point fixe, ce ne serait pas la vérité, ce ne serait qu’une opinion. La vérité est l’inconnu et celui qui la cherche ne la trouvera jamais, car tous les éléments qui la composent appartiennent au connu. L'esprit est le résultat du passé, le produit du temps. Il est l’instrument du connu, il ne peut donc pas découvrir l’inconnu; il ne peut qu’aller du connu au connu. »

La libération, l’état sans souffrance, la béatitude, la joie, le bonheur, toutes ces choses sont la vacuité et la vacuité est au-delà de toutes ces choses. L’esprit calme et passif est alors dans son action réelle, dans sa vivacité, il perçoit la vérité inexprimable. Il échappe au temps et à l’espace. Il ne se referme sur rien. « Pouvez-vous retenir le vent dans votre poing? »


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