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BULLETIN DE L'ÉTOILE
  N° 9 Juin 1931  


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UNE CAUSERIE
   DE KRISHNAMURTI [1]


IL est regrettable que j’aie à contredire tant de rumeurs à mon sujet, mais cela est évidemment nécessaire parce que ces rumeurs persistent. Aussi commencerai-je en disant que je parle comme un individu à un autre individu, non pas comme membre ou chef d’aucune organisation, ni dans l’intention de vous convertir à une forme particulière de croyance. Je ne désire pas vous pousser ou vous forcer à adopter aucune forme spéciale de pensée, mais plutôt vous exposer certaines idées qui constituent pour moi la réalité et l’accomplissement de la vie et qui, lorsqu’on les réalise, apportent la perfection, et par là la sécurité et le bonheur.

Je voudrais aussi spécifier que ce que je dis ne doit pas être regardé comme un enseignement oriental. Parce qu’il se trouve que j’ai la peau plus foncée que vous, cela ne signifie pas que ce que je dis représente l’Orient. J’ai souvent parlé aux Indes; or, là-bas, on me dit que ce que j’enseigne est une philosophie occidentale, et lorsque je parle ici, on me dit que c’est la philosophie orientale avec tout ce qu’elle a de mystique et de vague. J’ai aussi entendu dire que c’était de l’Hindouisme pur, ou du Bouddhisme pur, ou de la Théosophie pure. La plupart des gens disent cela parce qu’ils éprouvent une certaine satisfaction à pouvoir affirmer: « Oh! nous connaissions tout cela auparavant ». Ils évitent ainsi un conflit de pensée. Ils peuvent s’installer confortablement dans leurs propres formes traditionnelles et y demeurer, ne désirant pas examiner ce qui leur est exposé, mais ne faisant que le reculer.

La compréhension de ce que je vais dire dépend de la clarté de pensée et d’intelligence de chaque individu; j’entends par intelligence l’aboutissement de votre propre expérience qui vous donne non seulement la raison mais cette faculté qui est l’intuition.

Je vais vous raconter une histoire que j’ai entendue aux Indes. Un homme alla trouver un sage et lui demanda de lui parler de la vérité. Il dit au sage: « Aujourd’hui, je n’ai pas grand’chose à faire; aussi, parlez-moi de la vérité. » Et le sage répondit: « D’abord, purifiez votre esprit par le jeûne et par le contrôle du corps; puis devenez aussi blanc que la neige; et enfin, supprimez sévèrement toute connaissance. Alors, je vous parlerai de la vérité. ».

Vous venez ici avec un grand nombre de connaissances, mais vous n’avez pas la connaissance personnelle, cette connaissance profonde et intuitive dépouillée de toute illusion, de toute idée de réconfort. Vous venez avec des idées traditionnelles, fausses pour la plupart, et vous vous accrochez à ces fausses conceptions. Aussi vous rejetez ce que je dis, ou plutôt vous le traduisez dans vos propres termes traditionnels et vous demeurez satisfaits.

J’ai atteint ce qui pour moi est le bonheur suprême, un bonheur qui n’est pas fait de plaisir, mais de cette paix intérieure qui est la certitude sereine, la réalisation de la plénitude. Dans cet état, il n’y a pas de progrès, mais une continuelle réalisation dans laquelle tous les problèmes, toutes les complexités, toutes les souffrances s’évanouissent.

Cette vérité, cette perfection intérieure, existe en toute chose, en tout être humain; et cette éternelle réalité n’est jamais absente dans le plus petit et ne s’épuise jamais dans le plus grand.

Pour moi, la vérité, cette perfection, est en toute chose.

Aussi, l’idée que l’on doit s’avancer vers la réalité est-elle fausse. On ne peut pas s’avancer vers quelque chose qui est déjà là. Il ne s’agit pas de se tourner vers l’extérieur ou vers l’intérieur, mais de se libérer de cette conscience qui se connaît séparée. Lorsque vous réalisez cette perfection, cette réalité, vous comprenez qu’elle n’a ni futur ni passé, et tous les problèmes inhérents au futur et au passé disparaissent complètement. Alors, vous avez une paix qui n’est pas de la stagnation mais qui est une paix créatrice, la paix de l’être éternel. Pour moi, la réalisation de cette vérité est l’accomplissement de l’homme.

Vous, l’homme, l’individu, développez vos sens, dans la société, par la lutte pour la vie, et vous commencez ainsi à acquérir la conscience de la séparation. Depuis l’enfance, on vous élève dans l’idée que vous êtes une entité séparée; c’est cette illusion qui crée la distinction entre « le tien » et « le mien » en ce qui regarde non seulement la pensée, mais aussi les émotions, les possessions, toute chose.

C’est de là que s’élève l’idée que vous deviendrez quelque chose de grand dans l’avenir, que vous étiez telle et telle chose dans le passé.

De cette conscience séparée naissent l’avidité, l’envie, la haine, le sens de la possession, la vanité, les joies, plaisirs et chagrins éphémères, une civilisation implacable , où chacun vit pour soi, sans bienveillance, sans bonté. C’est un monde de conflit, de corruption, de compétition, qui se dirige éventuellement vers la guerre.

Le sens de la séparation rend le « moi » tout-puissant et engendre la crainte. Partout où il y a de la crainte, existe le désir de chercher la consolation au lieu de la compréhension qui dissipe toute crainte. Car la consolation apaise la crainte innée de perdre son identité séparée. L’effet du réconfort n’est que provisoire, ce n’est pas l’harmonie et l’équilibre permanents. Le réconfort produit sur le moment un soulagement mais ne donne pas une compréhension continuelle; en procurant un subterfuge, il ajourne l’effort tandis que cet effort devrait s’attacher à comprendre dans le présent.

C’est la crainte qui fait chercher le réconfort au moyen de l’adoration, de la prière du culte des images, des rites et des cérémonies. C’est parce que vous avez l’illusion de la séparation que vous vous préoccupez de la mort, de ce qui arrivera dans le futur, de savoir si oui ou non vous vous réincarnerez, de ce que vous avez été dans le passé; en d’autres termes, le passé et le futur — mais jamais le désir de comprendre le présent — dominent l’homme qui est sous l’influence de la crainte. Tant que le présent n’est pas compris, le futur ne prend pas sa signification complète car le futur n’existe pas en réalité.

Tous ces problèmes — pourquoi suis-je né, qu’arrive-t-il après la mort, la survivance de l’âme, la réincarnation, comment puis-je devenir plus que ce que je suis, comment puis-je acquérir davantage de qualités afin de trouver la vérité — tous ces problèmes prennent naissance dans la conscience de la séparation.

Lorsqu’on comprend que la vérité, cette réalité vivante, existe toujours en toute chose, dans toute sa plénitude, on n’a plus l’idée de progrès, on ne cherche plus à rendre l’illusoire, le « moi » permanent. Dans tous les aspects de la vie on accentue l’importance de l’individu — non pas celle de l’individualité qui, en devenant pleinement consciente, dissipe sa propre conscience — mais celle de l’agrandissement du moi.

Si vous observez les gens, vous verrez que la plupart d’entre eux pensent qu’en ajoutant à ce qu’ils sont, en devenant plus grands, en élargissant leur conscience par une série d’expériences, en venant souvent se réincarner, ils s’approchent de plus en plus de la vérité.

Pour moi, cette conception est tout à fait fausse, car la réalité existe en toute chose, dans toute son intégrité, sa plénitude, sa richesse, et qu’elle est, par conséquent, éternelle. Ce qui est permanent, éternel, ne peut progresser. Ce que nous appelons progrès ne peut s’appliquer qu’aux faits, non à la réalité.

Ce qui devrait nous préoccuper par-dessus tout, c’est de découvrir comment nous pouvons prendre conscience de cette éternelle et vivante réalité qui nourrit et soutient toute chose et qui se trouve en nous. Vous ne trouverez jamais la réalité tant que vous vous créerez un monde extérieur et un monde intérieur et que vous chercherez à les ajuster l’un à l’autre.

Lorsqu’un homme a conscience d’être une entité séparée, il cherche constamment à l’extérieur l’aide, le soutien et le réconfort et crée ainsi du désordre au lieu d’ordre; de ce désordre naissent les superstitions, les illusions et les cérémonies.

Il s’agit donc de découvrir comment, de quelle manière, chacun peut trouver en lui cette réalité intérieure qui assure une paix qui est vie et non stagnation, cette paix qui n’engourdit ni ne détruit mais qui est au contraire la source d’une vivante et éternelle compréhension.

La vérité ne peut être pénétrée que par l’effort individuel, non au moyen d’une association quelconque. Vous ne pouvez pas la trouver au moyen d’une institution car elle demeure en vous-même et les institutions ne peuvent aider l’individu à la trouver. Peu importe ce qu’elles sont, elles tendent à être de plus en plus attachées aux formes et la réalité s’éloigne de plus en plus. Vous devez chercher la réalité en vous, l’individu; car elle est en vous-même, non pas à l’extérieur. Lorsque l’individu s’est compris, il vit dans le monde de l’harmonie parfaite et ne contribue plus au désordre du monde.

Lorsque vous, en tant qu individu, avez résolu vos propres problèmes, avez réalisé la vérité pour vous-même, vous ne contribuez plus à la cruauté, aux guerres, à la tyrannie et à la misère épouvantables du monde.

Il est important que chaque individu comprenne, non pas les choses superficielles de la vie, mais qu’il comprenne qu’en écartant constamment la conscience qui crée la séparation, il peut connaître cette réalité intérieure qui demeure en toute chose.

Pour réaliser cela, vous devez, en tant qu’individu, vous détacher entièrement de tous les systèmes de pensée et de conduite traditionnels, conventionnels et sociaux. Vous vous rendrez compte qu’il est nécessaire de ne compter ni sur l’autorité de la tradition, ni sur un système de conduite. Avant de pouvoir comprendre la vérité, il faut que vous deveniez pleinement conscient, c’est-à-dire conscient de votre propre séparation, et, par là, de toutes vos qualités et de leurs opposés. Vous devez en un mot devenir si conscient de vous-même que tous vos désirs, objets et conflits cachés soient amenés à la lumière et compris par vous. En devenant pleinement conscient, vous dissipez toute subconscience, parce que, lorsqu’on est pleinement conscient de ses actions, de ses pensées et de ses émotions, l’hypocrisie et les illusions disparaissent, les pensées et désirs secrets ne vous dominent plus; et alors, lorsque vous êtes parfaitement lucide et que votre but est très défini, vous pouvez arriver à cet état dans lequel il n’y a plus de soi-disant qualités et, par suite, plus de conflit.

Lorsque vous introduisez l’élément personnel dans votre jugement, vous pervertissez inévitablement votre compréhension. Il vous faut distinguer entre le personnel et l’individuel. Le personnel est ce qui est accidentel, et par accidentel je veux dire les circonstances de votre naissance, votre milieu, votre éducation, vos traditions et superstitions, les distinctions de classe, les distinctions nationales, et tous les préjugés qui sont développés par ces choses. Le personnel ne s’attache qu’à l’accidentel, au momentané, bien que ce moment puisse durer toute une vie. L’éducation moderne conduit à une perversion de la pensée, l’esprit national, l’esprit de classe, l’esprit traditionnel sont encouragés par la peur. Lorsque vous jugez un fait, ne le jugez pas d’un point de vue personnel, mais du point de vue de l’individu qui est le point de vue du soi.

Car les qualités — les vertus et les défauts, le bien et le mal, les joies et les souffrances — appartiennent à la conscience du « moi ». Si je suis conscient de moi-même, j’invente les vertus et les défauts, le bien et le mal, le ciel et l’enfer, pour me donner de l’équilibre dans ma lutte entre les opposés.

Tant qu’existe cette conscience de la séparation, du moi, de la personnalité, on ne peut atteindre la réalisation de la vérité, mais avant de pouvoir dépasser cette conscience, vous devez devenir pleinement, intensément soi-conscient, c’est-à-dire que vous devez avoir conscience d’être un individu et non pas un simple rouage dans cette impitoyable civilisation basée sur la concurrence.

Avant que l’on ne devienne pleinement conscient, perdant ainsi la conscience du moi séparé, il existe trois états de conscience. Dans le premier, l’individu est esclave de ses sens et de leurs appétits. Pour les satisfaire, il devient égoïste, attendant uniquement son bonheur des choses extérieures, des sensations, et ainsi il s’enfonce de plus en plus dans la souffrance. L’égoïsme guide sa conduite. Il se crée des responsabilités de plus en plus nombreuses et devient ainsi esclave de l’action. Il n’a ni temps ni goût pour la réflexion sereine, pour la méditation, pour l’examen. Car la réflexion conduit à douter, à s’interroger, ce qui mène à l’isolement et à la solitude qu’il évite soigneusement.

Au second stade, l’homme a conscience de tout ce qui lui manque, de ses erreurs, de ses illusions, de ses cruautés. Devenu ainsi conscient de sa propre nature, il essaye de se dégager et de s’affranchir de la domination de ses sens et il commence à libérer son cur et sa pensée. Il commence graduellement à se charger de moins de responsabilités sans abandonner sa vie dans le monde. L’action, née de cette soi-conscience qui connaît la séparation, est un lien, une limitation, un fardeau, mais l’action qui est l’expression de la liberté individuelle est libératrice.

L’être qui a maintenant le désir intense de se libérer commence à se discipliner; cette discipline ne lui est pas imposée de l’extérieur, elle n’est pas le résultat de la répression, mais c’est l’homme lui-même qui, dans son désir d’être libre, de comprendre la vérité, s’impose une discipline raisonnée — et cela non par peur, non parce qu’il y est obligé par les circonstances ou par son entourage. Il désire libérer son esprit et son cœur et vivre ainsi dans l’harmonie. La discipline qu’il s’impose est plus sévère qu’aucune discipline extérieure.

Alors vient le troisième état de conscience, le moment où l’homme est complètement maître de ses sens, de son corps; cela ne veut pas dire qu’il ait des muscles très développés ou qu’il ne sente pas la douleur physique, ou qu’il ne meure pas; il est maître de son corps, parce qu’il n’est plus solidaire de ses appétits, de ses sensations, de ses agitations.

Il commence alors à s’affranchir de la crainte et des illusions qu’elle crée. Une fois que vous êtes affranchi des illusions, de la crainte, vous pénétrez dans une retraite créée par la joie, une retraite où ne vous poussent ni la lassitude, ni le désir d’échapper à ce monde de conflit, mais une secrète retraite de joie au milieu même de l’action.

Alors la concentration et l’analyse font place à une intense concentration. Cette concentration ne porte pas sur un objet, il n’y a pour elle ni objet ni sujet, mais seulement une pleine connaissance où tous les contrastes ont disparu.

Ensuite, de cette retraite intérieure sort une intime harmonie, l’équilibre de la raison et de l’amour, de la pensée dégagée des théories et des caprices personnels et de l’amour qui est comme le parfum de la fleur.

Quand cette harmonie est atteinte, il n’est plus question de passé ni d’avenir. Il n’est plus question de savoir si l’on vivra en tant qu’entité séparée. Le passé disparaît avec ses souffrances et ses échecs, ainsi que l’avenir avec ses espoirs, ses désirs et ses anticipations; et, entre l’un et l’autre, surgit l’harmonie du présent qui est la réalisation de cette perfection qui existe en toute chose. Alors vient la paix, la divine réalité du bonheur.

J. KRISHNAMURTI.  

  1. Cette causerie a été donnée par Krishnamurti à Londres le 7 mars, à Edimbourg le 18 mars, à Berlin le vendredi saint 3 avril, à Hambourg le 15 avril, à Francfort-sur-le-Mein le 18 avril et à Vienne le 22 avril. Cette causerie a été revisée par lui.

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CHANGEMENTS À OMMEN


LE domaine de Eerde près Ommen en Hollande, qui fut donné en 1924 à la « Fondation de Eerde » par le baron van Pallandt von Eerde, pour le travail de Krishnamurti vient d’être rendu au baron par consentement mutuel. Lorsque voici six ans déjà, ce beau cadeau lui fut offert, Krishnamurti refusa de l’accepter pour lui-même. Un conseil d’administration la « Fondation de Eerde » fut alors formé pour la possession et l’administration du domaine au bénéfice du travail de Krishnamurti qui devint président de ce Trust, le baron étant un des membres.

En 1928, au mariage du baron, Krishnamurti offrit de rendre le château et la plus grande partie du domaine, mais le baron et la baronne n’avaient à ce moment aucun désir de les reprendre.

En 1929 Krishnamurti prononça la dissolution de l’ordre de l’Etoile et Eerde cessa d’être le quartier général international d’un mouvement organisé. Désirant se dévouer entièrement à son travail d’enseignement spirituel, Krishnamurti démissionna l’an dernier des Trusts formés pour le bénéfice de son travail, ses amis l’ayant dégagé de toute responsabilité en affaire comme en matière financière.

En apprenant la démission du conseil de la fondation de Eerde, le baron van Pallandt tenta de suggérer que si l’offre de rendre le château restait valable, il accepterait de les reprendre à l’exception de toute terre que le conseil d’administration pourrait désirer conserver pour son propre usage. Il offrit de rembourser à la fondation l’argent dépensé à moderniser les bâtiments du château et à améliorer le domaine.

A une réunion tenue en août 1930 le conseil décida d’accepter la suggestion du baron. Le château et la plus grande partie du domaine furent rendus au baron, mais une étendue boisée sur laquelle le Camp de l’Etoile est installé, et certains bâtiments à Ommen ont été conservés pour la continuation du travail de Krishnamurti. L’acte de transfert par lequel ces arrangements ont été légalisés a été signé le 26 mars 1931.

Inutile de dire que le don du baron von Pallandt était grandement apprécié par Krishnamurti, mais il sentait que ce domaine offert librement et sans conditions n’était pas un don ordinaire, et que le baron étant maintenant marié et ayant un héritier la situation était changée. Il n’était que juste qu’un cadeau si généreusement donné soit aussi généreusement rendu au donateur.

D. RAJAGOPAL,        
Président.                  
Fondation de Eerde, Ommen, Hollande.


Les bureaux centraux des Trusts des publications de l’Etoile et du bulletin de l’Etoile seront transférés à une maison près du village de Ommen. Le transfert aux nouveaux bureaux aura lieu en automne.

Une réunion a été organisée en Grèce pour Krishnamurti en octobre; de là il partira pour l’Inde où il restera jusqu’à fin février 1931. Il visitera Java en mars, Sydney et Auckland en avril 1932, arrivant en Californie à temps pour le camp de Ojaï fin mai ou commencement juin. Il passera le reste de l’année en Amérique. Peut-être visitera-t-il le sud de l’Amérique pendant les premiers mois de 1933.

En juillet 1933 Krishnamurti reviendra à Ommen pour deux mois pendant lesquels se tiendront des réunions et un camp. Après cela il a l’intention de rester en Europe pendant trois mois chaque année, passant deux mois, juillet et août, à Ommen, et un mois, septembre, dans un endroit qui soit central pour un groupe de pays, variant chaque année. Des réunions y seront organisées.

Krishnamurti passera trois mois chaque année dans l’Inde et trois mois en Amérique; dont deux mois à Ojaï et un mois dans un endroit de l’est des Etats-Unis.

A Ommen une surface d’environ 1.000 acres a été conservée par la fondation de Eerde, c’est un espace qui n’a aucune utilité pour l’agriculture mais qui est idéal pour nos besoins spéciaux. Des arrangements ont été pris pour la construction de nouvelles huttes pour des visiteurs durant les deux mois d’été. On a aussi proposé de construire un hall pour réunions. Tout cela sera construit très simplement sur le terrain boisé environnant. Les arrangements pour les camps resteront les mêmes. Le camp à Ommen aura lieu cette année mais non en 1932, puisque Krishnamurti visitera alors Java, l’Australie, la Nouvelle Zélande et l’Amérique.

L’organisation pour les gatherings (ou réunions) à Ommen est forcément limitée, mais les camps sont organisés d’une manière permanente pour 3.000 personnes.

Il faut encore faire remarquer que, malgré qu’une certaine organisation commerciale officielle soit nécessaire pour permettre aux gens de venir en contact avec Krishnamurti et ses écrits, il n’y a pas de secte, pas de culte d’aucune sorte. Le trust de publications de l’Etoile et la fondation de Eerde s’occupent simplement de la publication et de l’administration. Aucune organisation, aucune personne ne pourra se mettre entre Krishnamurti et ceux qui s’intéressent à son enseignement.

D. RAJAGOPAL.  


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PROBLÈMES DE LA VIE
QUESTIONS ET RÉPONSES


INTRODUCTION


D’APRÈS les questions qui m’ont été posées dans le monde entier, on verra combien peu de personnes ont réellement le désir de comprendre et d’atteindre la vraie libération de la vie. Elles citent les anciennes écritures, les autorités savantes pour mes les opposer et s’imaginent avoir ainsi posé leurs propres problèmes. Mais ceux qui veulent comprendre la vie doivent chercher la vérité en dehors de ces étroites murailles traditionnelles, loin des préceptes des aînés, quelque savants, quelque sages qu’ils soient.

Mon enseignement n’est ni mystique, ni occulte, car je maintiens que mysticisme et occultisme sont des limitations imposées par l’homme à la vérité. La vie est plus importante que les croyances ou les dogmes, et pour permettre à la vie de s’épanouir pleinement, il faut la libérer des croyances, de l’autorité et de la tradition. Mais ceux qui sont enfermés dans ces limites trouveront difficile de comprendre la vérité.

Mes réponses à toutes les questions qu’on m’a posées ne s’inspirent pas de l’autorité des livres savants, ni des opinions consacrées. J’ai trouvé la libération, je suis entré dans le royaume où se trouve le bonheur éternel et c’est de ce point de vue que je voudrais aider les autres à comprendre.

Comme je suis libéré des traditions et des croyances, je voudrais libérer les autres de ces croyances, de ces dogmes, de ces credos, de ces religions qui conditionnent la vie. Je parle en me plaçant à ce seul point de vue, et non avec le désir d’insinuer une nouvelle doctrine ou d’imposer une nouvelle autorité. De même que j’ai échappé à toute limitation, mon désir est de libérer tous les hommes.

Je ne suis pas un oracle qui résout tous les problèmes; je veux que les autres pensent par eux-mêmes. Je voudrais qu’ils remettent en doute les choses qui leur sont le plus chères et le plus précieuses, et que seules subsistent celles qui ont une valeur éternelle.

QUESTION. — Recommandez-vous la méditation pour arriver à la compréhension de la vérité?

KRISHNAMURTI. — Je ne recommande aucune chose.

Tout homme au monde est centré en lui-même; si vous purifiez cet égotisme, vous méditez. La manière de le faire n’a pas une très grande importance.

Si je dis que je recommande la méditation, vous me demanderez alors: « Il y a une demi-douzaine de systèmes, lequel dois-je choisir? ». Et si je choisis pour vous — mais je ne le ferai pas — vous serez enfermés dans les étroites limitations d’un système, et prisonniers de sa mesquine tyrannie. Moi-même, je médite en allant faire une promenade dans les bois, en parlant avec une autre personne, en écoutant de la musique, en bêchant le jardin, pendant une promenade en voiture ou en lavant des assiettes. Vous pensez qu’en vous retirant à l’écart dans une petite chambre, vous pourrez méditer. Il est beaucoup plus facile de méditer là où est la vie, où vous pouvez entrer en conflit avec la vie à chaque instant du jour. Si vous êtes sages, ne méditez pas seulement pendant une demi-heure, mais que toute la journée soit remplie de méditation, de pensée, de réflexion.

QUESTION. — Si nous reconnaissons en vous l’Instructeur du monde, c’est-à-dire, si nous reconnaissons votre sagesse supérieure, ne devrions-nous pas essayer de pratiquer ce que vous enseignez, même avant de le comprendre totalement?

Par exemple, si vous me disiez: « Sautez dans ce fossé! », ne devrais-je pas le faire sans hésiter, parce que je crois en votre sagesse supérieure?

Si vous êtes malade et si vous faites venir un médecin ou un chirurgien qui vous prescrit un certain traitement, ou une opération, ne lui obéissez-vous pas, parce que vous savez qu’il a plus d’expérience que vous?

Si vous attendiez de le comprendre, vous pourriez mourir dans l’intervalle.

KRISHNAMURTI. — Je dis que vous ne pouvez pratiquer ce que vous ne comprenez pas. Cette comparaison du docteur ne convient pas à ce cas particulier, parce que la maladie dont vous souffrez, c’est vous seul, en luttant contre elle, qui pouvez la détruire. Nul médecin, nul chirurgien, ne peut vous aider dans cette lutte, si supérieur, si plein de sagesse qu’il soit.

« Si vous me disiez: Sautez dans ce fossé, ne devrais-je pas le faire sans hésiter, parce que je crois en votre sagesse supérieure. ». Ce serait tout à fait insensé, et si vous acceptiez mon autorité sans compréhension, vous créeriez pour vous-mêmes une autre barrière. A qui voulez-vous obéir, qui voulez-vous suivre, sinon vous-mêmes?

Rejetez, si je puis dire, l’idée d’obéir, de suivre sans compréhension. Ce que je veux éveiller en vous, c’est le mécontentement de votre manque de compréhension. Si vous me suiviez, vous feriez de moi une béquille, et je suis beaucoup trop libre et indépendant pour vous servir de béquille. Si vous ne comprenez pas, vous commencerez à réduire, à limiter la vérité, vous grouperez ceux qui, autour de vous, limitent, dégradent la vérité, et la détruisent.

QUESTION. — Pensez-vous qu’un pas quelconque sur le sentier d’évolution, qui nous a été révélé par un autre, et n’est pas dans notre propre conscience, ait quelque valeur?

Ou pensez-vous que nous puissions connaître quelque chose dans une région supérieure de notre être, dont nous sommes inconscients, et que cette connaissance nous influencera inconsciemment?

KRISHNAMURTI. — Si vous gravissez une montagne, vous trouvez diverses stations, sur la route, des abris, des huttes tantôt simples et frustes, tantôt compliquées et confortables. Quelques personnes aiment rester dans un abri, les autres, dans un autre. Je m’occupe seulement du sommet de la montagne. Ne dites pas: ceci, ou cela, a-t-il ou n’a-t-il pas de valeur, pas de sens?

Vous interprétez tout ce que je dis d’après vos propres préjugés.

Ceux qui croient une chose diront: « Oui, il admet ce que je tiens pour vrai ». D’autres, parce qu’ils croient différemment, diront: « Non, il ne l’admet pas ».

Non, ami, les deux se trompent. Comme la montagne est claire et calme dans l’air du matin, et ne s’occupe pas des ombres de la vallée, ainsi la Vérité est au delà des ombres. Vous regardez le sommet de la montagne à travers les nuages de vos propres préjugés, à travers votre soumission à l’autorité.

Je dis que si vous voulez comprendre la vérité, atteindre le bonheur qui vient de la compréhension, et qui est l’accomplissement de la vie, il ne faut pas être captif des ombres qui passent sur le flanc de la montagne.

QUESTION. — On nous dit de chercher la libération; c’est donc qu’on peut l’atteindre. Mais si quelqu’un pense l’avoir atteinte, et le dit, les autres le traiteront aussitôt de fou. Qui dira qu’il est libéré? Quelque autorité compétente l’annoncera-t-elle?

KRISHNAMURTI. — « On nous dit de chercher la libération ». Je ne sais qui le dit. Ce n’est certainement pas moi. Je dis: si vous êtes malheureux, il y a un moyen de vider votre cœur de son dégoût. Si vous souffrez, il y a un baume pour guérir la blessure. Si vous êtes prisonnier de la lutte, de l’agitation du monde, il y a un moyen de trouver la paix, la tranquillité, l’éternelle compréhension.

Si vous cherchez cette compréhension, il est possible de l’atteindre, et cela dépend de vous seul. Si vous pensez l’avoir atteinte, il n’y a plus rien à dire.

Le fond de cette question est la croyance en l’autorité qui domine à tel point votre esprit, que votre bonheur en dépend.

Vous vous accrochez à l’autorité, mais elle peut être renversée par l’ouragan de la souffrance, que ne peut arrêter le confort de l’autorité. Tous vos livres, toutes vos religions, vos idées, vos luttes, votre bonheur, reposent sur une autorité, et non sur votre propre désir, votre propre compréhension, votre soif du vrai bonheur.

Vous vous servirez de mes mots, vous en ferez un jargon, et vous tuerez le réel délice qui demeure au fond du cœur. Vous emploierez les termes de libération et de bonheur comme vous avez employé paradis et enfer; vous en ferez un nouveau credo, un nouvel esclavage, pour en menacer les autres. Tel n’est pas mon but. Je suis venu pour vous libérer; mais si vous voulez cette liberté, il faut briser l’esclavage, démolir la cage de toutes vos créations, si belle, si magnifique, si autorisée soit-elle; car la vie ne peut tenir entre ces limitations.

Aussitôt que vous limitez la vie, vous créez la douleur, la lutte, la discorde; le malheur vous suit comme votre ombre.

QUESTION. — Le Christ nous a enseigné à regarder Dieu comme un Père; il nous a laissé une prière adressée à ce Père. Comment pouvez-vous amener les Chrétiens à comprendre « qu’il n’y a pas d’autre Dieu que l’homme purifié et embelli? »

KRISHNAMURTI. — Que faites-vous pour un homme qui est enfermé dans une maison? Vous frappez à sa porte. S’il a des oreilles, il entendra le coup frappé; mais si ses oreilles sont remplies d’autres sons, il n’entendra pas. Tout cela est si simple, si vous le considérez du point de vue de la libération, de la vie éternelle, et non des divisions de la vie, si belles, si glorieuses qu’elles puissent être.

QUESTION. — Croyez-vous en Dieu? Si oui, en quelle forme de Dieu? Avez-vous vu Dieu, vous-même? Pouvez-vous me faire voir Dieu?

KRISHNAMURTI. — La croyance n’est pas nécessaire à une vie pure et noble. Mais quand vous demandez: avez-vous vu Dieu, je réponds: « oui, parce que je vous ai vus, j’ai vu les arbres, j’ai vu le brin d’herbe ». Vous voulez trouver Dieu dans un lieu caché, quelque part au delà des montagnes. Dieu est en chacun, en toute chose animée ou inanimée. Si vous arrivez à ce stade de compréhension vous ne poserez plus ces questions. Elles sont inutiles, elles ne résolvent pas le problème de la vie, le problème de votre douleur ou de votre joie, des innombrables difficultés que vous rencontrez.

QUESTION. — S’il n’y a pas d’autre Dieu que l’homme devenu parfait, comment expliquez-vous l’instinct de toute mère de prier un Être de sauver ou de protéger son enfant en danger. Y a-t-il derrière cet instinct une réalité, ou n’est-il qu’une grossière superstition?

KRISHNAMURTI. — Pendant que mon frère était malade, je restais éveillé la nuit, regardant les étoiles parcourir leur route à travers l’horizon; je me demandais si elles pouvaient sauver sa vie. Pendant le jour, je demandais à l’ombre de chaque arbre si elle pouvait le protéger; mais elles ne pouvaient ni le sauver, ni le protéger. Et je compris que la Vie est une, dans ses multiples expressions; que si je me séparais moi-même de mon frère, de cette vie qui était en lui, j’avais l’aspiration d’un réconfort éphémère, d’une compréhension qui fuyait comme l’ombre; je priais, j’interrogeais tout ce qui passait. Mais dès que j’eus compris que partout où est la Vie, elle est une, je cessai de me désoler. La douleur donne le parfum de la compréhension.

Pour vous ouvrir largement à la sympathie et à l’amour, il faut souffrir; que cette douleur vous vienne de la mort d’un frère, ou de la souffrance d’un être cher, a peu d’importance.

Ne pensez pas que ce soit une manière cruelle, dure ou insensible de considérer la vie; non, c’est une manière simple, et par conséquent divine.

QUESTION. — Ce que vous appelez la vie, n’est-il pas un autre nom pour Dieu?

KRISHNAMURTI. — Si vous voulez employer le mot Dieu, faites-le. Beaucoup de personnes dans le monde sont opposées au mot Dieu, parce qu’elles sentent que la plupart des Dieux sont créés par les hommes, d’après leurs propres limitations. Un tel Dieu est très commode; il appartient à notre drapeau et à notre pays, à notre religion ou à notre croyance particulière. Il nous protège spécialement, et il détruit les autres. La « vie » est un terme plus libre; on n’en a pas autant abusé. Accomplir la vie, c’est atteindre la Divinité. Beaucoup de gens se figurent que Dieu est bien loin, dans le tonnerre; ils le considèrent comme une aide extérieure et limitent ainsi la vie. Mais si vous traitez la vie comme Dieu, et vous rappelez la divinité, la perfection de cette vie en vous-même, vous comprendrez beaucoup mieux l’effort et la lutte, la souffrance et la peine, vous serez capable de vous tenir debout vous-même, et ne dépendrez pas d’un autre pour vous réconforter.

QUESTION. — Pour beaucoup de personnes, la lutte est plus palpitante que le succès; dans l’idée d’un but final que tous doivent atteindre, il y a, semble-t-il, un sens d’achèvement, de définitif qui touche à la stagnation.

Est-ce là une conception fausse?

KRISHNAMURTI. — Entièrement. Le but de la vie est le commencement et la fin; mais il n’y a pas de fin. Si la lutte est plus palpitante que la réussite, c’est que vous n’êtes pas profondément intéressé. Votre visage, votre attitude, vos œuvres ne manifestent pas la palpitation de la vie. Il y a stagnation parce que vous ne luttez pas, et non parce que le succès est obtenu; c’est une manière facile de vous décevoir. L’idée que la vie a une fin est absurde; un fleuve qui entre dans la mer ne prend pas fin; il s’est joint à des eaux plus vastes. Il en est ainsi pour une vie qui atteint l’océan de toute vie, qui est sans limite.

QUESTION. — Vous dites que le but doit être le guide de la vie et que ce but est la perfection. Est-il possible d’atteindre cette perfection en une seule vie? Tant de gens n’acceptent pas l’idée de la continuité de la conscience après la mort et ne voient pas comment il leur est possible d’atteindre la perfection en une seule vie?

KRISHNAMURTI. — En d’autres termes: Faut-il croire à la réincarnation? Telle est l’idée cachée derrière cette question. Comme on ne peut atteindre la vérité, la perfection en une seule vie, faut-il croire que la conscience subsiste après la mort, qu’elle revient prendre forme sur la terre — ce qu’on appelle réincarnation?

Il ne faut pas faire de la réincarnation un dogme autour duquel on discute. Ce n’est qu’un pont pour faciliter la compréhension. Ce qui importe, après tout, c’est qu’une vie conditionnée — la vie qui est la vérité, et qui au commencement est conditionnée — se perfectionne elle-même par la libération de toute chose.

Tel est l’accomplissement de la vie, et je maintiens qu’un homme sage, possédé d’un brûlant désir, peut l’atteindre en une seule vie. Ne faites pas non plus de cette affirmation un dogme ou une croyance; il se peut qu’il ait besoin de vies successives, et vous pouvez, sans grande importance, appeler cela réincarnation ou continuité de la conscience. Ce qui importe, c’est que vous perfectionniez, que vous libériez cette vie en vous-même, non pas dans quelque lointain avenir, mais maintenant.

A quoi bon devenir un être puissant dans le futur? C’est un espoir qui danse devant vos yeux.

Le passé, en tant que passé mort, n’a pas de valeur; le présent est le résultat du passé et puisque vous pouvez contrôler l’avenir, le présent est de la plus haute importance. Vous pouvez dominer, utiliser le futur à vos fins; si vous amenez ce futur dans le présent, le temps cesse, le présent est éternel, le présent est la vérité.

Mais cela ne veut pas dire qu’il faut vous perdre dans le présent; que l’ombre du présent vous accable au point de vous faire perdre l’éternel dans le lointain, que vous appelez le futur.

En perfectionnant le présent, en observant sans cesse, en dominant chaque seconde du présent, vous trouvez la vérité; vous ouvrez la porte du royaume qui est le bonheur, de l’éternité qui est la vérité, de la perfection de la vie qui est le commencement de la fin. De ce point de vue, tous les systèmes, les dogmes, les « gourous » n’ont pas plus d’importance que les nuages chassés par le vent. Comme l’abeille recueille le miel de chaque fleur et le met en réserve pour l’hiver, servez-vous du présent pour croître vous-même, pour mieux comprendre et aider les autres.

QUESTION. — Quel moyen proposeriez-vous pour apporter le bonheur au règne animal.

KRISHNAMURTI. — En devenant heureux vous-mêmes. Comprenez-moi bien, et ne croyez pas que vous puissiez être en même temps cruel envers les animaux.

Par quel moyen les rendre heureux? En évitant la cruauté. Vous êtes cruel pour tout le monde, pour vous même, pour votre voisin; si vous ne résolvez pas votre problème, s’il n’y a dans votre esprit et votre cœur ni paix, ni certitude, ni sérénité, vous ne pouvez les donner aux autres. Si vous n’avez la grande force de la montagne, ni la profondeur du lac, vous ne pouvez donner la force, ni la compréhension aux autres. Aussi le problème individuel est le problème du monde; la compréhension individuelle de la vie est la compréhension du monde. Ce n’est pas en faisant des choses extérieures que vous pouvez l’atteindre.

QUESTION. — Le royaume du bonheur peut-il être le partage d’une collectivité?

KRISHNAMURTI. — Vous avez peur de vous perdre vous-même. Considérez la rivière, elle garde son individualité tant qu’elle est limitée dans ses rives; en entrant dans la mer elle perd son individualité. De même, l’homme limité est séparé des autres, il recherche la collectivité. Mais en atteignant le Royaume du Bonheur, il n’est plus question de collectivité, parce qu’il est toute chose, et toute chose est en lui.

QUESTION. — De quelle manière faut-il établir son but qui est le bonheur? Comment ce bonheur se distingue-t-il de ce que tout le monde recherche sous le nom de plaisir?

KRISHNAMURTI. — Si vous voulez passer un examen, baccalauréat ou autre, vous le prenez pour but, jusqu’à ce que vous l’ayez passé — de même, si vous désirez être heureux, il n’y a pas d’autre manière d’y parvenir que de rejeter tout ce qui crée un malentendu entre vous et votre but. Le désir même du bonheur est un moyen de l’atteindre.

Ce que tout le monde recherche, c’est le bonheur. Il se peut que d’abord ce soit le simple plaisir. Vous pouvez tout goûter avant de trouver ce qui est réel, fondamental et durable; il faut que vous-même distinguiez l’essentiel du non-essentiel. Personne ne peut vous le dire; si je vous disais que telle chose est essentielle et que telle autre ne l’est pas, cela deviendrait encore une cage.

QUESTION. — Il semblerait que le bonheur individuel pourrait être atteint aux dépens des autres, ou indépendamment des autres. Où le bonheur individuel et le bonheur collectif convergent-ils?

KRISHNAMURTI. — Il n’existe pas un bonheur individuel et un bonheur collectif.

Si un individu fraye un sentier à travers la sombre forêt, cela signifie-t-il qu’il est seul à l’utiliser, et que les autres ne s’en serviront pas?

Si un individu perçoit le but ultime — sans commencement ni fin — pour le monde, le réalise et l’atteint, cela veut-il dire qu’il abandonne ses amis, et se sert d’eux comme d’un marchepied pour monter plus haut?

Ami, vous vous figurez que ce bonheur est l’égoïsme; si c’était l’égoïsme, ce ne serait pas le bonheur, mais l’abrutissement. L’égoïsme et l’altruisme, la douleur et la joie, le bien et le mal sont les deux côtés de la médaille; ils sont comme la lumière et l’ombre: pour comprendre la lumière il faut avoir traversé l’obscurité; pour comprendre l’obscurité, il faut traverser la lumière; et vous les appelez comme vous voulez.

La réalisation individuelle est l’unique sentier vers la compréhension de la vérité. Collectivement, on ne peut la comprendre, parce que chacun l’interprète selon son point de vue, jusqu’à ce qu’il ait enfin atteint le but où se trouve l’unité éternelle.

L’individuel et le collectif ne convergent pas. Qu’est-ce qui compose le collectif? — vous et moi. Si dans cette masse, les unités, les individus ne sont pas heureux, la masse sera malheureuse. Tant que l’individu n’a pas établi l’ordre en lui-même, n’a pas trouvé la sérénité, la tranquillité qui résultent de la vision du but éternel, il créera le désordre, la misère, l’incompréhension et la confusion, comme vous le créez tous, actuellement. L’ordre momentané est sans importance, ce qu’il faut établir, au contraire, c’est l’ordre qui dure parce que vous lui donnez pour base ce qui est éternel.


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