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SOMMAIRE

 

BULLETIN DE L'ÉTOILE
  N° 6 Novembre - Décembre 1932  


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HAUT DE PAGE

CAUSERIES AU CAMP DE OJAÏ


VI


QUESTION. — Lorsque je pense au Christ, j’éprouve en mon cœur un grand amour. Lorsque je suis en votre présence je me trouve stimulé mentalement. Je sais qu’il en est de même pour d’autres personnes. Pourquoi éprouvons-nous cette différence si, ainsi que vous le dites, la pensée et l’amour sont une seule et même chose?

KRISHNAMURTI. — Parce que vous divisez la Vie en émotion et pensée. Si vous cherchez le réconfort vous l’aurez; si vous cherchez à être stimulés vous le serez. La plénitude de la Vie n’est ni un réconfort ni une stimulation, mais l’harmonie parfaite de la pensée et de l’émotion.

Lorsque je vous parle, je sens intensément. Penser et sentir, pour moi, sont une seule chose, parce que j’ai perdu la distinction de ce que vous appelez la pensée et l’émotion. Pour perdre cette distinction, vous devez commencer par la discerner en vous. Vous devez vous rendre compte vous-mêmes du fait que vous pensez en dehors de vos sentiments. Vous devez en somme être pleinement conscients de vous-mêmes. Dans cette flamme de la conscience de soi existe la solitude totale et, lorsque vous connaissez cette solitude, qui est une extase, alors la pensée et le sentiment commencent à perdre leur différenciation. Bien que vous réfléchissiez, cette réflexion est une lucidité émotionnelle; bien que vous sentiez, ce sentiment est une lucidité mentale. Alors la pensée est toujours une lucidité.

L’homme en lui-même est la Vie, il ne peut pas la trouver par l’entremise d’un autre. Il ne peut la réaliser qu’en transperçant les nombreuses couches stratifiées de sa propre conscience de soi. Suivre quelqu’un, s’appuyer sur quelqu’un, tout cela n’est pas naturel. Pour réaliser l’extase de la Vie il vous faut pénétrer dans votre propre esprit et dans votre cœur. Ne croyez pas que vous puissiez en fin de compte échapper à cet effort. Tant que vous n’êtes pas libérés de votre soif intérieure, il y a toujours évasion, et personne ne peut vous délivrer, sauf vous-mêmes, par votre joie, par votre recherche. Lorsque toute soif intérieure a cessé, alors penser c’est sentir, il n’y a plus de distinction entre l’esprit et le cœur, mais une concentration lucide qui a perdu toute distinction, et intense comme une floraison. Cette concentration est infinie, tandis que ce que vous appelez amour et pensée engendrent de la résistance, des limitations, une paresse de l’esprit et du cœur, donc une corruption.

QUESTION. — Si j’ai bien compris, l’expérience qu’a été pour vous la mort de certaines personnes vous a aidé à réaliser la Vérité. Vous avez dit que la mort, l’amour et la naissance constituent essentiellement la même expérience. Comment pouvez-vous dire qu’il n’y a pas de distinction entre le choc douloureux que suscitent en nous des morts, et la félicité de l’amour? Peut-on parvenir à la réalisation de la Vérité par la seule expérience de l’amour? Dans ce cas, l’expression de celle réalisation différerait, sans doute, de celle que provoque la douleur. La douleur est-elle un chemin plus sûr vers la réalisation de la Vérité que l’amour?

KRISHNAMURTI. — Il n’y a de mort que lorsqu’il y a continuation de la mémoire, et la mémoire n’est que le résultat de besoins, de soifs intérieures. Pour l’homme qui est libre de toute soif intérieure il n’y a point de mort, il n’y a ni commencement ni fin, il n’y a ni le sentier de l’amour ni le sentier de la douleur. En poursuivant l’opposé de quelque chose, vous créez une résistance. Si vous êtes poltrons, vous recherchez le courage, mais la peur continue à vous poursuivre, car vous ne faites que la fuir dans son opposé. Tandis que si vous vous libérez de la cause de la peur, qui est la soif intérieure, alors vous ne connaissez ni la peur ni le courage; et je dis que la façon de parvenir à cela est de devenir lucide, attentif: il ne s’agit pas d’essayer de s’emparer du courage, mais de se libérer de tout mobile dans l’action.

Si vous comprenez ce que je viens de dire, vous verrez que le temps, ce temps tel qu’il se décompose en passé et futur, a cessé, et que la douleur de la mort a cédé à l’éternel renouveau du présent. Lorsqu’une personne meurt que vous aimez, vous êtes saisi d’une intense solitude, et parce qu’elle vous enveloppe tout entier, vous voulez avoir l’assurance que la vie continuera de l’autre côté, ou bien vous cherchez l’unité dans le tout. Mais vous ne faites là que poursuivre l’opposé de la solitude, donc la solitude demeurera toujours englobée dans vos poursuites. Tandis qu’en affrontant la solitude, et en en découvrant la cause grâce à une vigilance alerte, l’esprit se trouve libéré des distinctions, et dans ce processus, la solitude se détruit entièrement. Toute chose doit s’user. Mais l’esprit qui est libre de toute distinction, de toute résistance, et de leur cause, qui est la soif intérieure, connaîtra l’immortalité. Ceci n’est pas la perpétuation de l’individualité, de ces couches superposées de pensées et de sentiments personnels. L’immortalité est l’harmonie de la perception complète.

QUESTION. — Vous parlez constamment de la Vérité, de sorte que nous sommes arrivés à considérer que sa réalisation est le but ultime de l’homme. Vous dites que nous ne pouvons pas percevoir la Vérité, donc que nous ne pouvons pas l’avoir pour but. Vers quoi, donc, tendent nos efforts? Je veux parler des efforts qui tendent vers la Vérité dont vous parlez; et non pas des efforts que l’on fait parce qu’on a le désir intense de se réaliser.

KRISHNAMURTI. — J’ai souvent parlé de la Vérité, et j’entendais par là un incessant renouveau qui n’a ni commencement ni fin. En cette Vérité il ne peut donc pas exister de but, ni de finalité, ni rien qui se puisse accomplir, ni rien qu’on puisse rechercher, car tout cela deviendrait le mobile de votre action, et rendrait votre action incomplète. Un esprit fini ne peut pas concevoir ce qui est infini. Donc votre tentative de réaliser la Vérité, de la saisir, est futile, car ce que vous saisissez ne peut être qu’une idée que vous avez poursuivie et ce que vous pouvez concevoir n’est pas la Vérité. N’essayez pas d’imaginer ce que c’est, mais devenez si lucides dans le présent, si attentifs, que votre esprit soit libéré de ses entraves immédiates; car l’action qui n’a point de motif est la perception vraie. Vous êtes capables de percevoir vrai lorsque votre esprit et votre cœur sont dépouillés de tout désir intérieur. Le vrai effort consiste à être alertement attentif, et à pénétrer les nombreuses couches superposées des désirs intérieurs.

Vous voulez vous faire stimuler par un but. Avoir un but, un mobile, n’est que de l’acquisition, tandis que l’action vraie arrache les désirs intérieurs. Vous vous êtes occupés d’acquérir des vertus, vous avez cru qu’il vous fallait être bons, que vous deviez donner, partager, et qu’est-il arrivé? Vous avez escaladé une hauteur après l’autre, vous avez progressé mentalement, et quel est le résultat de vos réussites, de votre progrès, de vos achèvements? Poussière et confusion, égarement produit par la soif intérieure, misère totale. L’action doit être une dénudation continuelle, et non pas une série de réussites, car ce à quoi vous êtes parvenus devient votre limitation. L’esprit qui est infiniment souple, qui n’offre pas de résistance, est indestructible. Tandis que cette étonnante idée d’élargissement de la conscience jusqu’à ce qu’elle arrive à tout inclure n’est que la glorification de l’égoïsme, qui ne peut jamais comprendre la Vérité. Cette Vie éternelle n’est pas une fin, mais un constant renouveau, et vous ne pouvez la réaliser que lorsque l’esprit et le cœur sont entièrement dénudés de l’idée du moi-même, et de sa glorification, qui n’est qu’une ruse subtile de la soif intérieure.

QUESTION. — L’autre jour vous avez dit que tous les maîtres que nous suivons sont en réalité nos destructeurs. Le Bouddhaaimé et vénéré à travers les sièclesa-t-il aussi été un destructeur, ou pensez-vous qu’il n’a pas été un maître? Voulez-vous dire que les disciples transforment leurs maîtres en destructeurs, ou qu’il existe un élément de destruction dans le fait de donner un enseignement à quelqu’un? Ne vous considérez-vous pas comme un instructeur, dans le vrai sens du mot?

KRISHNAMURTI. — Si vous êtes le disciple de quelqu’un vous faites de cette personne un modèle type selon lequel vous orientez votre vie. Donc le maître que vous suivez devient votre destructeur. Le vrai maître ne vous conduit pas, ne vous prend pas en main, ni vous dit-il que c’est à travers lui que vous réaliserez la Vérité. Il vous montre les fausses créations de vos désirs les plus intimes, et il appartient à vous de discerner leur nature illusoire, et de délivrer de leur emprise votre esprit et votre cœur, grâce à vos propres efforts. Ainsi, pour réaliser la Vérité, on ne peut suivre personne. Comment pouvez-vous suivre quelqu’un lorsque ce que vous cherchez est à l’intérieur de vous-mêmes? Mais en donnant pleine satisfaction à votre soif intérieure, vous érigez quelqu’un en modèle, vous dessinez l’image d’une soi-disant divinité, et puis vous adorez cette image dans l’espoir de trouver la sagesse. Ainsi vous suivez votre propre désir intérieur.

Pourquoi érigez-vous quelqu’un en idole? Parce que vous espérez que par lui vous vous réaliserez miraculeusement, vous espérez être récompensés, stimulés, guidés. Vous vous servez d’une idée pour maîtriser votre pensée, donc vous ne la libérez pas. Et ce n’est que par une liberté parfaite de la pensée que vous pouvez discerner. Comment pouvez-vous comprendre la suprême extase de la Vie si votre pensée est rendue infirme par des préjugés? Et votre pensée est vraiment rendue infirme par un préjugé lorsque vous poursuivez l’idée d’un autre, lorsque vous érigez une personne en autorité que vous vénérez.

Je ne vous incite pas vers un individualisme vide. Je parle de la liberté, de la réalisation incommensurable de la Vie qui n’a ni commencement ni fin, de cette extase de la Vérité, que vous avez recouvert sous les innombrables stratifications de votre avidité. Personne ne peut purifier votre cœur ou libérer votre pensée sauf vous-même, par votre propre action. Si vous saisissez la signification de cela, votre action montrera la capacité que vous avez en vous-même de comprendre.

En suivant quelqu’un, vous créez l’exploiteur et l’exploité. Mais je parle de cet esprit-cœur que ne crée pas l’autorité d’un autre. Si vous vous laissez entraîner par ce que je dis c’est parce que je vous incite à l’action, et ainsi vous espérez vous réaliser en vous faisant réveiller. Mais par la stimulation vous ne connaîtrez jamais l’extase de vivre la Vérité. Vous ne pouvez réaliser la Vérité que par votre propre compréhension, par votre action propre libérée de l’avidité d’avoir un mobile. Ce n’est jamais par un autre que l’on connaît la Vérité, et celui qui poursuit les pensées d’un autre, en se faisant mouler à son image, ne fait que détruire, par cet acte-là, cela même qu’il cherche. Vous objecterez que vous n’avez ni le courage ni la sagesse de réaliser la Vérité. Comment la sagesse peut-elle exister en dehors de votre propre effort? Pour aller loin, vous devez commencer près.

Ainsi, dans le vrai sens de ce mot, je suis un instructeur. Je ne veux pas que vous me copiiez. Je ne veux pas que vous me suiviez, ni même que vous acceptiez ce que je dis. Je vous montre la raison pour laquelle vous projetez une ombre, et il appartient à vous de détruire cette ombre. Je vous montre la cause de la douleur, et il appartient à vous de vous délivrer de cette cause. Je vous montre la voie naturelle et joyeuse de la vie, la voie extatique de la lucidité, et il appartient à vous de réaliser cette extase, par votre propre effort.

QUESTION. — Y a-t-il une différence entre la Vie et les expressions de la Vie? Tout n’est-il pas l’expression de la Vie? Et s’il en est ainsi, serait-il possible d’atteindre la réalisation de la Vie à travers n’importe quelle simple expérience? Ou bien la réalisation doit-elle se trouver en pénétrant profondément dans sa propre conscience?

KRISHNAMURTI. — Il n’y a pas de distinction entre matière et esprit. Vous aimez à penser que lorsque vous serez débarrassés de la confusion de ce monde, que vous avez vous-mêmes créée, vous entrerez dans le monde de l’esprit, dans lequel il n’y a pas de conflit. Ainsi vous vous créez constamment un mobile pour agir, et vous ne vivez jamais totalement dans le présent.

N’importe quelle expérience dans le présent — l’expérience étant la réaction du désir personnel, qui est l’avidité intérieure — vous livrera sa pleine signification si vous êtes attentif, alerte. L’expérience n’est qu’une série de réactions, et lorsque vous êtes libéré de ces réactions, il n’y a plus d’expérience, mais pénétration constante. Pour pénétrer profondément, patiemment, et avec diligence, vous devez passer par toutes les stratifications de la conscience de soi, qui sont la cause de la réaction. Vous devez découvrir pour vous-même que vous êtes emprisonné par des idées, des réactions. Quand vous aurez affronté votre propre limitation, vous saurez comment la traiter, car vous n’essaierez plus de lui échapper, vous ne serez plus à la poursuite de l’opposé de quelque chose. Vous avez affaire à ce qui est dans le présent, et ce n’est que dans le présent seul que se trouve la réalisation de l’éternité. L’éternité n’est pas le futur, l’individualité prolongée; elle est l’incessant présent.

QUESTION. — Lorsqu’un individu réalise son unicité, la totalité, la perfection, son corps guérit-il? L’imperfection physique peut-elle subsister lorsque la Vie se trouve libérée de la personnalité?

KRISHNAMURTI. — Toutes les formes qui composent les corps doivent s’user. Je parle de la libération de toute distinction entre « le mien » et « le vôtre », qui crée de la résistance et de la douleur. La Vie ne connaît pas de distinction entre durée et cessation, entre commencement et fin; ces choses n’existent que tant qu’existe en vous une soif intérieure, une avidité. Lorsque la pensée est totalement libre de l’idée d’acquisition, alors il y a harmonie; il n’y a pas unification, unité, qui impliquent une dualité, mais cessation des distinctions que créait la soif intérieure.

QUESTION. — J’ai lu beaucoup de fois « Le Royaume du Bonheur » et « La Vie Libérée » et aussi « L’Immortel Ami ». Ces écrits m’inspirent; ils m’enseignent et m’indiquent le chemin que je dois moi-même parcourir. Je sais que je dois faire cet effort seul, mais ces écrits m’apportent une douce paix. Vos plus récents écrits, qui paraissent maintenant dans le Bulletin de l Étoile, semblent plus froids, plus abstraits, ils semblent manquer de cette douceur que je trouve dans les livres que j’ai cités plus haut. Ces observations sont-elles inexactes? Est-ce moi qui ne parviens pas à suivre?

KRISHNAMURTI. — J’en ai bien peur. Vous n’aimez pas qu’on vous trouble, vous n’aimez pas sentir et penser par vous-même. Vous aimez adorer une image, lire un livre familier, parce qu’ils ne vous contredisent pas, mais vous abhorrez la contradiction vivante. Vous préférez être un disciple plutôt que d’être la Vie elle-même, qui est un immuable changement. Si vous vous accrochez à des livres, ils n’auront aucune valeur. Vous ne pouvez pas connaître la béatitude de la Vérité en vous faisant stimuler mentalement ou remuer émotionnellement. Il vous faut devenir vivant, vigilant, lucide. La plupart des gens s’efforcent continuellement de fuir leur propre vide. Ils veulent éviter de résoudre leurs problèmes, par une évasion comme l’adoration, ou la poursuite intellectuelle d’une idée, ou la recherche d’une excitation émotionnelle. Tandis que vous ne pouvez réaliser l’harmonie durable qu’en pénétrant dans votre propre solitude.

QUESTION. — Vous dites souvent des choses auxquelles j’ai déjà pensé moi-même. Est-ce vous imiter ou vous suivre que d’employer ces idées?

KRISHNAMURTI. — Certainement pas, si ce sont vos idées. Sachez si votre pensée est stimulée par la soif intérieure; si elle ne l’est pas, alors cette pensée n’est ni la vôtre ni la mienne.

7 juin 1932.


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VII


COMME cette causerie est la dernière de cette réunion, j’essaierai ce matin de résumer ce que j’ai dit au cours de cette dernière semaine.

Chacun est constamment à la recherche d’une réalisation permanente du bonheur; par un grand effort, chacun essaie de s’accrocher à une vision, à la permanence de quelque grande joie.

Or, il existe une réalisation durable, une extase qui n’est pas statique, qui n’est ni une fin ni une conclusion, mais dans laquelle est une grande intensité, une sereine constance, une pleine concentration de la pensée-émotion. Cette permanente réalisation n’est pas saisissable par la pensée, et ne peut être contenue dans la mémoire. Ce qui est éternel ne peut pas être capturé par une pensée limitée. La pensée doit être libérée de tout ce qui est transitoire, c’est-à-dire qu’elle doit être rendue suprêmement intelligente par un choix continuel, par le discernement. La pensée doit être libérée de l’idée d’un mobile, ce qui exige de l’intelligence, la perception de la valeur suprême. Si vous pouvez choisir sans y être poussé par un mobile, si vous pouvez réfléchir sans l’idée d’un gain, alors votre action est suprême, elle est harmonieuse en elle-même. Cette extase permanente, qui est une vivante tranquillité, pétillante comme une source, ne peut pas être réalisée par un effort intellectuel, par l’argumentation. Et pourtant la pensée ne cesse de chercher à découvrir une conclusion vers laquelle se guider, un but qui la stimulera, de sorte qu’il y a une continuelle évasion hors du présent.

L’action sans mobile dans le présent est l’intelligence vraie. La pensée est aussi affection, mais vous vous êtes si bien mutilé l’esprit avec des distinctions fabriquées par votre soif intérieure, que n’existe plus l’harmonie vivante où penser est aimer. Cette extase est la véritable essence de la pensée et de l’amour. L’esprit cesse de s’apparaître à lui-même en tant que créateur ou réflecteur de l’idée. Il n’est plus stimulé du dehors, et il n’est plus l’esclave d’une idée. Donc l’esprit cesse de se rendre compte de sa propre particularité, et seule subsiste alors cette vivante tranquillité.

La réalisation de la Vie n’est pas une acquisition, mais une pénétration profonde, elle ne consiste pas à aller dans une direction quelconque, mais à vivre d’une façon plus concentrée, plus extatique, dans le présent. Je vous prie de ne pas concevoir cela comme une fin. Si vous le faites, vous le perdez immédiatement. Ne soyez pas stimulés par mon extase; pendant mes causeries, il se peut que vous ayez éprouvé une grande joie, mais n’essayez pas de la recapturer. Lorsque vous ne serez plus ici, ne vous réévoquez pas, assis sous ces arbres, en train de m’écouter. Ne provoquez pas en vous un état émotionnel. Ce serait complètement faux, vous n’auriez rien compris si vous faisiez cela. Si vous essayiez de vivre le maintenant avec un esprit surchargé du fardeau du passé, vous ne feriez que désintégrer votre vie.

Donc, c’est en vivant complètement dans le présent que vous parviendrez à la réalisation de la béatitude de la Vérité. Dans la concentration lucide qui consiste à vivre pleinement, sans mobile, vous libérez votre esprit de toutes les entraves, des empêtrements créés par la soif intérieure. Il y a empêtrement tant que vous avez une soif intérieure quelconque, même pour la Vérité elle-même, parce que cette avidité crée des distinctions, donc une résistance, un obstacle. Ni devez-vous limiter votre pensée en vous répétant constamment à vous-mêmes: « je ne dois pas être avide ». Ce ne serait là qu’une phrase creuse et vous demeureriez dans les limitations étroites de votre aspiration à ne pas éprouver d’avidité.

Les idées, les possessions, les vertus sont des acquisitions, et le gain, quel qu’il soit, crée la limitation de la distinction, qui rend l’esprit esclave. Une belle pensée ne cesse de créer son propre obstacle, sa propre résistance. Si vous désirez acquérir une vertu, votre pensée lutte pour l’obtenir, et ainsi votre action est entravée: votre pensée se trouvant divisée en elle-même contre elle-même, devient la cause de sa propre destruction. En vous emparant d’objets, vous suscitez de la résistance, ce qui engendre la conscience de soi, et la poursuite de ces possessions est une désintégration. Plus vous acquérez, plus devient puissante l’illusion du progrès, de l’avance. Mais la Vérité, qui se réalise au moyen de l’action libérée de tout mobile, est intelligence suprême; elle n’a rien en commun avec l’acquisition, ni avec l’idée du progrès, et cette illusion du progrès en tant que série d’acquisitions tombe en poussière devant le vrai discernement.

A travers le processus de l’acquisition, la mémoire se développe. Elle est donc le produit de la soif intérieure. Lorsqu’on vit au contraire en pleine concentration dans le présent, l’esprit se trouve libéré de la confusion de la mémoire. Ce que vous faites c’est essayer d’obliger votre pensée à demeurer sur une idée, et vous appelez cela méditer; tandis que si vous délivrez votre pensée des empêtrements qui surgissent de la soif intérieure, seule subsiste une lucidité naturelle. Ceci diffère du sens qu’on s’accorde à donner à la concentration. D’habitude, on appelle concentration une direction donnée à la pensée vers une seule idée, et sa fixation sur cette idée pendant un temps très long. Ce cruel entraînement de la pensée, que pratiquent tant de personnes, ne fait que transformer la pensée en esclave d’une idée.

La vraie concentration ne consiste pas à dominer la pensée dans la poursuite d’une idée; elle consiste à délivrer l’esprit, au moyen de l’action, de la cause des distinctions, qui est la soif intérieure. Les distinctions existent tant qu’existe la soif intérieure, et disparaissent lorsqu’elle cesse. Alors surgit une concentration naturelle, comme celle d’une fleur, du vent, des eaux qui courent. En elle, n’existent ni le « vous » ni le « moi ». A moins que vous ne l’ayez réalisée, vous ne la comprendrez pas, mais une fois que vous vous serez libérés des empêtrements causés par la soif intérieure, elle viendra naturellement. Vous pouvez saisir une vision fugitive de cette extase de Vie, mais vous ne pourrez jamais en connaître la plénitude tant que subsistera en vous une seule ombre d’avidité. Donc, libérez votre esprit du passé, et vivez totalement dans la complète lucidité du présent.

En s’emparant de ses possessions, la pensée ne fait que devenir l’esclave d’une idée. Donc l’esprit n’est plus qu’un imitateur. Lorsque, avec votre soif intérieure, vous avez créé une idée, vous pouvez vous imaginer que votre esprit est vivant parce qu’il est à la poursuite de cette idée, parce que la soif intérieure le pousse. Mais tout cela n’est que du conformisme. Votre soif intérieure vous pousse à vous façonner conformément à des souvenirs, de sorte qu’en vous faisant ainsi mouler, vous avez constamment un mobile pour agir. Mais la spontanéité de l’action est une délivrance de cette mémoire créée par la soif intérieure. Cette spontanéité n’est pas l’action impulsive. Celle-ci n’est que la poursuite de ce qui vous attire. L’action spontanée, ou instinct vrai, est entièrement libre de toute volonté collective ou personnelle.

Votre pensée est rendue infirme par les souvenirs que crée en vous la poursuite de votre avidité, et l’aboutissement de cette poursuite n’est qu’un achèvement vide, le vain conflit de l’acquisition. De tout cela surgit une continuelle solitude, la ronde incessante de la douleur. C’est l’état d’esprit habituel. Si vous arrivez à vous rendre compte de vos pensées secrètes, vous verrez que votre esprit est continuellement pris dans le conflit de l’acquisition, et qu’il n’éprouve jamais le calme de la pénétration. Pour se libérer de l’idée d’acquisition, la pensée doit être alerte, attentive, et grâce à cette vigilance elle se délivre du fait de se distinguer elle-même. A travers la flamme de la conscience de soi, on devient pleinement lucide, et c’est cela la perception complète. La pensée, à présent, est composée à la fois de l’avidité collective et de l’avidité personnelle, que vous appelez la volonté, et pour être libre de ce désir intérieur, l’esprit doit discerner ses propres pensées, ses propres raisons secrètes. Personne ne peut faire cela pour vous excepté vous-mêmes, et c’est pour cette raison que j’ai répété tant de fois que l’on ne peut suivre personne. Personne ne peut mettre à nu pour vous les empêtrements que crée votre esprit par son avidité. Vous devez devenir alertes, attentifs, et dans cette lucidité vous découvrirez les chaînes qui retiennent votre pensée. Tant que vous comptez sur quelqu’un, tant que vous adorez, votre pensée n’est pas consciente de ses secrets désirs, et elle est par conséquent esclave de la sensation et des distinctions.

Or, si vous y réfléchissez soigneusement, vous verrez que votre recherche n’est qu’un secret désir de réconfort. Une idée vous satisfait, et dans la poursuite de cette satisfaction, vous croyez comprendre la Vie. L’esprit se trouve emprisonné par le secret désir qu’il a d’être satisfait, d’être en paix, et ainsi toute votre action n’est qu’une amplification de votre soif intérieure. Vous vous dites: « Si seulement je pouvais savoir ce qu’est la Vérité, je serais libéré de la solitude et des conflits ». Votre recherche a un mobile, donc la Vérité vous échappera toujours, car elle ne peut être réalisée que par l’action qui n’a pas de mobile. Vous devez vous rendre compte que votre recherche a pour but la consolation, et vous en rendre compte veut dire sonder profondément les désirs secrets de votre esprit. Dans cette pénétration réside l’extase de la Vie. Tant que l’esprit n’est pas libre de son propre désir secret, la recherche est futile, elle ne fait que conduire à l’étroitesse, à la limitation, à la conscience de soi, à la mesquinerie des sentiments et des pensées personnels, plutôt qu’à la pleine concentration de la Vie.

La pensée éprouve une secrète jouissance à la sécurité. Mais si vous évitez la sécurité vous ne faites encore que créer une distinction. La pensée qui a perdu le sentiment de sa distinction n’est ni tranquillement réconfortée, ni angoissée. Pour perdre ce sens de distinction, pour, en d’autres termes, être libre des opposés, on doit être intensément alerte, on doit posséder une souplesse infinie de l’esprit, et à travers cette alerte souplesse, se produit la réalisation de la Vie. Un arbre qui ne se plie pas est abattu par le vent, mais celui qui se plie reste debout. De même, un esprit souple, qui n’est pris au piège d’aucune sensation ni d’aucune opposition, comprendra l’infini. En étant constamment vigilant, en transperçant les opposés, on devient de plus en plus conscient de ses propres pensées et émotions; on devient conscient des choses telles qu’elles sont en elles-mêmes; et cette lucidité de l’esprit et du cœur est l’effort vrai.

Ainsi existe un incessant recueillement qui révèle les ruses subtiles de l’avidité, et qui n’est pas la même chose que l’attention qu’on exerce en vue d’achèvements. Je vous prie de voir cette différence. La plupart des gens dans le monde désirent quelque chose, ils sont donc concentrés, ils doivent être alertes, mais cette vivacité conduit à des achèvements vides. Lorsque vous avez acquis quelque chose, cette acquisition se transforme en poussière, alors vous devez tourner, encore et encore, la roue indéfinie de l’effort et de la douleur. De cette façon, vous êtes obligés de devenir de plus en plus individualistes, personnels, étroits; tandis que le vrai recueillement, la vivacité d’esprit consistent à être libres de toute résistance immédiate suscitée par la soif intérieure.

Donc l’attention alerte ne consiste pas à forcer son esprit vers une idée ou vers l’opposé de quelque chose, mais à se libérer l’esprit de la cause des distinctions, qui est la soif intérieure. Où existe une avidité, de quelque nature qu’elle soit, même extrêmement subtile et raffinée, il ne peut exister de compréhension. L’extase de la Vie est la compréhension éternelle du présent; tandis que si vous forcez votre esprit, à cause d’une avidité secrète, vers un futur, une conclusion, une sécurité, ce recueillement ne fait que vous resserrer l’esprit, et le resserrement définitif est la mort. Mais si la pensée est continuellement en train de se débarrasser des distinctions, si par conséquent elle se renouvelle sans cesse, alors il n’y a pas de mort. L’immortalité est la libération de toute soif intérieure.

En vivant alertement dans le présent, il se produit une démolition constante des acquisitions, un processus au cours duquel on perd les distinctions engendrées par l’avidité intérieure. Ne vous dites pas: « Je ne dois pas avoir le sens des distinctions, je dois perdre ma personnalité, mon ego ». De cette façon-là, vous n’arriverez à rien perdre, vous ne ferez que donner de fausses interprétations à ce que je dis. Mais si vous éliminez la cause, qui est l’avidité intérieure, vous êtes délivrés de ses effets, qui sont les distinctions, donc la douleur.

L’action grâce à laquelle on acquiert, crée des distinctions de plus en plus grandes, donc des résistances de plus en plus grandes. Parce que vous avez acquis, vous dites que vous devez donner, que vous devez partager, et ceci s’applique socialement, économiquement, intellectuellement et émotionnellement. D’abord vous acquérez, à cause de la soif intense que vous avez de posséder, et ensuite vous êtes tout désireux de donner, de partager. Il y a en cela la cruauté d’une exploitation très subtile, la cruauté de rendre quelqu’un plus faible que vous. Vous dites: « Je comprends, ou je possède, ce que vous ne pouvez pas comprendre, ou posséder, donc acceptez-le de moi ». Cette distinction est loin d’être la considération véritable, laquelle n’est pas un processus d’acquisition ou de possession, mais une libération de l’esprit, de l’idée d’avidité. Lorsque la pensée est libérée de l’avidité, alors subsiste le fait de vivre l’éternité de la Vérité. A travers les couches superposées de la conscience de soi, qui sont des multiplications de l’avidité, du désir de posséder, se forment les distinctions, les séparations, donc la poursuite des idées et des sentiments personnels; tandis que si l’on pénètre toutes les couches stratifiées de l’avidité, la Vie éternelle est là.

Vous me demanderez quelle valeur a tout cela dans la vie pratique. Si vous comprenez tout ce que j’ai essayé d’expliquer pendant ces quelques derniers jours, et si vous l’approfondissez pour vous-mêmes, alors vous deviendrez votre propre lumière. Vous voulez rendre tout cela pratique pour tous les autres, pendant que vous demeurez vous-mêmes pris dans les filets de l’avidité. Vous devez vous-mêmes devenir excessifs; non pas dans le sens d’une opposition, mais soyez extrêmes en vous libérant de cela même qui vous tient, la soif intérieure. Le véritable extrémiste n’amplifie pas une opposition: cela, n’importe quel fanatique, n’importe quelle personne stupide et aveugle peut le faire. Ce que j’appelle le véritable extrême c’est être libre de toutes les oppositions, et cela exige une intelligence achevée. Celui qui est vraiment extrême est entièrement libre de toute avidité. Il est ainsi la Vie elle-même, sereine, parfaite, recueillie.

Grâce à cette intelligente vigilance vous découvrirez par vous-mêmes l’action vraie, donc la façon vraie de vivre. Je ne peux pas vous dire comment il faut que vous viviez, si vous devez ou non vivre en communauté, travailler dans une ville, ou cultiver vos légumes dans votre potager; mais vous parviendrez tout naturellement à la simplicité de la vie, dans une communauté ou ailleurs, si vous comprenez ce que j’ai dit. C’est pour cette raison que j’ai attaché tant d’importance à la vraie liberté de l’esprit, à la vraie concentration, au processus par lequel on délivre l’esprit de son désir d’acquérir, donc des distinctions et de la résistance. Si vous comprenez cela, votre action sera naturelle, humaine, saine, et c’est d’elle que résultera votre occupation, libre du gain et des luttes futiles.

La simplicité de la vie n’est pas l’opposé du fait de posséder beaucoup de choses; ce n’est pas du tout cela que je veux dire. Lorsque la pensée est libérée des idées et de la mémoire créées par l’avidité, vous verrez que votre vie devient extraordinairement simple, et que vos besoins sont très limités. On a alors une conception tout à fait différente du besoin. Donner et partager n’existent plus. Seule existe une simplicité, parfaite comme celle d’une fleur, si suprêmement concentrée qu’elle est inconsciente d’elle-même.

Or, dans cette intelligente vigilance il y a aussi la perte de la distinction entre la pensée et l’amour. Vous êtes habitués à considérer que la pensée et l’amour sont deux choses séparées, et vous avez ainsi créé le sentier intellectuel et le sentier émotionnel, l’action intellectuelle et l’action émotionnelle. Tandis que, lorsqu’on perd toute distinction, la pensée est amour, sentir c’est penser; toute pensée se complète en lucidité émotionnelle, et toute émotion est sagesse, elle est riche en lucidité pensive. Voilà la vraie harmonie du cœur et de l’esprit. Voilà la vraie tendresse, la souplesse de la douceur, où n’existe plus la brutalité de ce qu’on appelle l’altruisme.

C’est la pensée qui crée les distinctions en s’emparant des choses, et lorsque l’esprit est libéré des résistances, une harmonie parfaite s’établit. C’est pour cette raison que je n’ai pas parlé de l’amour; et si vous avez cru que je suis simplement intellectuel, vous n’avez pas compris ce que j’ai dit. Je vous montre comment on se libère l’esprit. Ce n’est que lorsque la pensée est libre qu’elle peut entrer en fusion dans l’intensité de la lucidité émotionnelle.

La Vérité ne peut être approchée par aucun sentier, ni par le sentier de l’amour ni par celui de l’intellect. L’homme qui parle de sentiers et de distinctions est en guerre contre lui-même; mais celui qui est harmonieusement souple est complet dans la plénitude de la Vie. Penser c’est aimer, et aimer c’est être suprêmement intelligent.

8 juin 1932.


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CAUSERIES À OMMEN


ÉTÉ 1931


VIII


QUESTION. — Dans toute éducation, les enfants sont instruits conformément à un critérium imposé par les parents et les professeurs. Avons-nous le droit de leur imposer des critériums quels qu’ils soient? Si oui, où tracerons-nous des limites à cela? Est-ce que la propreté, les manières civiles, la politesse, etc., sont purement artificielles, ou accroissent-elles vraiment le bonheur de l’individu? Nombreux ont été, dans le passé, ceux qui ont inculqué l’honnêteté, la chasteté, l’obéissance, et d’autres soi-disant vertus. Est-ce que l’observation de ces « vertus » a conduit au bonheur et à la Vérité, ou à leurs contraires? Comment pouvons-nous être sûrs, d’un critérium quelconque, qu’il est réel? Nous aimons la propreté et la politesse, donc nous les imposonsmais existe-t-il une raison à cela, en dehors du fait que cela nous convient?

KRISHNAMURTI. — La plupart des gens ont des principes qu’ils veulent ériger en critériums pour les autres, y compris leurs propres enfants. Pour moi, tous les principes, toutes les croyances sont relatifs, et on ne peut pas les établir comme critériums. Donc il ne s’agit pas d’ériger quelque idéal pour que votre enfant l’imite, ni d’imposer à votre enfant un modèle de conduite. Par votre propre conduite, par votre propre attitude envers la vie, vous pouvez susciter l’inquiétude profonde, non pas un mécontentement pour les choses superficielles, mais le mécontentement qui amène la vraie compréhension de la Vie. Avoir de l’intelligence c’est choisir l’essentiel. Pour discerner avec justesse on ne doit pas avoir de préjugés, ni de conscience de classe, ni aucun sens de supériorité ou d’infériorité, ni aucun sentiment national, ni doit-on être esclave d’un système de pensée quel qu’il soit; car tout cela détruit inévitablement l’action créatrice.

QUESTION. — Vous avez dit que notre unicité doit être notre seul guide jusqu’à ce que nous ayons atteint le but. Voulez-vous mieux expliquer ce que vous entendez par unicité?

KRISHNAMURTI. — L’unicité appartient à ce qui est particulier, à l’ego, à la conscience de soi, à l’individualité. Ce qui englobe tout, ce qui existe en soi, ce qui est complet, ne peut pas être unique. L’unicité n’est pas un processus, ni une technique conduisant à la réalité, mais la façon dont vous interprétez chaque expérience selon la pleine capacité de votre propre intelligence.

QUESTION. — La nervosité ne provient-elle pas d’un manque de capacité de maîtriser notre pensée? Pouvez-vous donner quelques indications sur la manière de maîtriser sa pensée, afin de dominer ses nerfs?

KRISHNAMURTI. — La maîtrise de la pensée se produit lorsqu’on éprouve un intérêt suffisant pour quelque chose, l’extase de l’entendement. Lorsque vous êtes intéressé vous êtes capable de vous concentrer. Le désir crée sa propre loi, et l’intérêt sa propre discipline. Donc il vous faut d’abord découvrir si vous êtes intéressé par la compréhension de la Vie, par la compréhension de chaque expérience, et de cela surgira une maîtrise naturelle et aisée, et une contemplation libre d’efforts. Tandis que si vous déployez avec résolution une grande volonté pour maîtriser votre esprit, vous ne faites qu’exagérer une opposition, donc intensifier la conscience de soi. Observez-vous dans la poursuite du plaisir. Là, vous ne faites aucun effort spécial pour vous concentrer: vous allez au plaisir, votre pensée l’anticipe constamment, s’y exerce, s’accomplit en faisant mille fois le tour des idées qu’il lui suggère. Cela n’exige aucune maîtrise de soi, car cela vous intéresse. Donc, allez d’abord découvrir ce qui, dans la vie, vous intéresse réellement.

Lorsque votre désir est divisé en lui-même, vous déployez votre volonté afin de le maîtriser; mais si votre désir se trouve engagé dans une poursuite indéfectible de son objet, alors il n’y a point de conflit, donc il n’est point nécessaire de faire effort pour le maîtriser. Je connais bien des personnes qui ont maîtrisé leur pensée, qui ont médité pendant des années. C’est-à-dire qu’elles ont appris à se supprimer elles-mêmes. Elles ont écarté de leur esprit toutes les pensées qui pouvaient se heurter, et se sont accrochées à une seule idée. Pour moi, il ne s’agit pas d’écarter de l’esprit certaines pensées, mais plutôt de comprendre chaque expérience en ayant l’esprit alerte. La vraie concentration veut dire comprendre la pleine signification de chaque expérience, de chaque pensée, de chaque sentiment. Alors la pensée est alerte et souple.

QUESTION. — Vous avez souvent parlé de l’individu complet en soi-même. A première vue ceci semble devoir l’isoler encore plus. Voulez-vous expliquer davantage?

KRISHNAMURTI. — Ce n’est qu’en se rendant compte de la cause de votre isolement, qui est la conscience de soi, et en libérant cette conscience de soi, que vous vous réaliserez complètement. Lorsque vous êtes encore pris dans les limitations de la pensée et de l’émotion, vous êtes conscients de votre isolement individuel. La flamme de la pleine conscience de soi surgit lorsqu’on se rend compte de la cause de cette conscience de soi, engendrée par les sens, les pensées, les idées. Tant que la conscience de soi, le fait d’être un « je » existe, la réalisation totale et permanente de la plénitude n’existe pas encore, car elle ne peut se produire que par la dissolution de l’ego.

QUESTION. — A ma question: « Comment puis-je aimer tout le monde également? », vous avez répondu: « Ce n’est pas de l’amour qu’il faut éprouver, mais quelque chose de plus. » Je vous prie d’expliquer.

KRISHNAMURTI. — Vous avez dû vous méprendre sur ce que j’ai dit. Tant que demeure en votre conscience, en votre constatation de l’univers, la notion du nombre, vous admettez la séparation, donc vous aspirez à vous unir à quelque chose, à des animaux, à des arbres, à des êtres humains, à des dieux. Lorsque vous n’êtes plus limité par la conscience de soi, qui crée la séparation, l’amour surgit, qui est complet en soi. Lorsque vous pensez à l’amour, pensez-vous à ceux à qui cet amour s’adresse? Si oui, il y a division, il y a quelque chose d’incomplet. L’amour ne connaît ni des personnes ni des choses, ni un sujet ni un objet; il est libre de toute conscience de soi. Il ne s’agit pas là d’aimer tout le monde, mais de réaliser la plénitude de l’amour, qui ne connaît pas de distinction.

Ne remplissez pas votre esprit du désir d’aimer tout le monde. Ce procédé conduit à l’hypocrisie, il fait qu’on se trompe soi-même, qu’on devient déplaisant. Mais si vous vivez avec une intense lucidité, cette intensité même engendre le détachement, qui n’est pas l’indifférence mais l’amour.

QUESTION. — En essayant d’être détaché je crois que j’arrive à de l’indifférence, et je me rends compte que c’est le contraire de ce que vous entendez. En vous demandant comment on peut éprouver de l’affection, et un réel intérêt pour les autres, et être en même temps détaché, je vous pose peut-être une question à laquelle je devrais moi-même trouver une réponse. Dans ce cas, je comprendrais fort bien que vous n’y répondiez pas.

KRISHNAMURTI. — Vous voulez savoir comment demeurer détaché, et être en même temps réellement intéressé par les autres. Pourquoi devriez-vous vous intéresser aux autres? Laissez les autres tranquilles. Je voudrais bien qu’un jour arrive où je n’aurai plus besoin de vous prêcher, et où vous n’aurez pas besoin de prêcher aux autres. Il faut être naturel. Etre naturel ne veut pas dire se mêler des affaires des autres. Considérez une fleur: elle est. Elle est tranquille, reposée, indifférente à votre admiration. De même il ne s’agit pas d’éprouver de l’affection ou un réel intérêt pour les autres. C’est cela qui mène à l’indifférence. Vous êtes en somme préoccupé de savoir comment vous affecterez les autres. Vous voulez qu’ils vous admirent, qu’ils vous encouragent, qu’ils disent combien vous êtes généreux et digne d’être aimé. Je parle de quelque chose de totalement différente de cela, où l’autre n’existe pas. L’autre est créé par la conscience de soi. Afin de réaliser cela qui est sans illusions, il vous faut comprendre l’illusion de la séparation, il vous faut souffrir — non point que cela soit nécessaire, mais vous le faites. L’indifférence existe tant que vous êtes attaché; c’est l’autre côté du bouclier. Quand existe le vrai détachement, c’est-à-dire la plénitude, il n’y a point d’indifférence. Lorsque vous êtes attaché, vous êtes l’esclave des réactions, et il en résulte une lassitude, une indifférence calleuse. L’amour ne connaît pas l’autre, et dans son extase, il n’y a pas de séparation.

QUESTION. — Vous dites que la plénitude existe, non pas dans le présent en tant que temps, mais en tant qu’action. Veuillez expliquer.

KRISHNAMURTI. — Le temps n’existe que lorsqu’il n’y a pas de plénitude. Lorsque vous vous accrochez à votre personnalité, à vos sens limités, à vos émotions et pensées, alors vous êtes pris dans le temps, avec son passé, son présent, son futur. Dans la plénitude il n’y a pas de temps. Le temps est la continuité de l’individu. Si vous êtes complètement libéré de la conscience de soi, avec ses complications, ses désirs, ses craintes, alors existe la lucidité, qui n’appartient ni au temps ni aux oppositions.

Cette lucidité est le résultat du fait qu’on se trouve absolument sans demeure, dans la solitude. La solitude est la flamme de la conscience de soi, l’intensité du sentiment et de la pensée. Cette concentration intérieure est l’aurore d’une intuition constante, qui ne connaît ni le temps ni les limitations. L’intuition est action pure, elle est la Vie elle-même, et cette vie n’a ni qualités ni attributs, elle est l’amour dans lequel il n’y a point d’objet, elles est sa propre éternité, complète en soi. Seule la pensée dans laquelle il n’y a plus ni idées ni volonté peut comprendre cette harmonie intérieure de la plénitude. En elle, il ne peut y avoir de temps, donc toute idée de direction, de progrès, disparaît entièrement.

Le seul autre terme qui s’applique à l’intuition c’est action. Je n’emploie pas le mot « action » en tant que l’opposé de stagnation. Vous pourrez penser que lorsque l’esprit n’a ni idées ni volonté, et que lorsque le cœur ne connaît ni « vous » ni « moi », cela doit signifier une négation complète. Du point de vue du temps c’est une annihilation; en d’autres termes, c’est une annihilation du point de vue du monde des oppositions; mais ce n’est pas rien, c’est un état qui n’a pas de demeure, une plénitude dans laquelle le temps a cessé, et qui se renouvelle sans cesse.

N’entrez pas à ce sujet dans des discussions métaphysiques. Ce dont on peut discuter n’est pas réel. Je connais ce qui est éternel, mais ne puis vous le démontrer; je ne puis vous le donner. En cette réalisation il n’y a ni progrès, ni évolution, ni temps. En ce moment vous vous considérez des êtres séparés, donc vous pensez à la Vérité comme à une chose séparée de vous. La plénitude est une profonde contemplation, libérée de toute conscience de soi. C’est une extase dans laquelle il n’y a ni commencement ni fin. Tant que vous serez les prisonniers de la douleur, c’est-à-dire du conflit entre les opposés, vous ne comprendrez pas. Vous pouvez comprendre intellectuellement, mais je ne parle pas de quelque chose d’intellectuel, de philosophique ou de métaphysique; je parle de la Vérité, qui peut être réalisée seulement dans le présent, par votre action, et par le style de votre vie.

QUESTION. — Qu entendez-vous lorsque vous dites de ne pas faire de compromis? Veuillez donner un exemple.

KRISHNAMURTI. — La plupart d’entre vous pensent qu’au moyen du temps ils pourront devenir plus grands, plus nobles, se rapprocher de la perfection. Pour moi, tout cela n’est qu’une illusion engendrée par la soif intérieure qu’on a de continuer à exister en tant qu’individu. Vous ne pouvez pas faire de compromis entre cela et ce que je dis. Vous vous imaginez que pour trouver la Vérité vous devez devenir des disciples. Je dis que vous ne devez suivre absolument personne, pas plus moi que d’autres. Je dis que pour réaliser la Vérité on doit être complètement détaché et sans demeure. N’abandonnez pas vos maisons; ce n’est pas cela que je veux dire! Pour réaliser la Vérité vous devez savoir ce que c’est que d’être seul. Vous ne pouvez pas adorer, vous ne pouvez pas vous appuyer sur qui que ce soit, donc il ne peut y avoir de compromis à ce sujet.

J’ai parlé de tout cela pendant ces quatre ou cinq dernières années, mais peut-être plus poliment, plus aimablement. Quelques-uns d’entre vous sont chrétiens, d’autres bouddhistes, d’autres théosophes, ou hindouistes. Je ne veux pas que vous me suiviez, mais si vous voulez réaliser la plénitude, vous ne devez vous accrocher à aucun système, à aucune illusion. Vous devez être dénudés de toute croyance, et vous trouver dans la solitude de votre propre pensée créatrice. Pour être ainsi détachés, sans demeure, seuls, vous devez passer par de grandes souffrances et de grandes joies. La plupart des gens ne sont pas disposés à souffrir intensément ou à faire l’effort qui procurera une grande extase. S’ils souffrent, c’est tout juste s’ils essayent de supporter leur douleur, mais ils n’essayent pas de la comprendre. Ils se livrent à son sujet à des exercices intellectuels, ils trouvent des théories pour la recouvrir, pour la décorer; ils la cachent et la mettent de côté, mais elle surgit sous une autre forme. Si vous désirez comprendre la Vérité, alors vous devez vous rendre compte de la cause de la douleur; vous devez vous connaître, vous et vos limitations. En devenant ainsi conscients, vous serez libérés de la conscience de soi.


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IX


JE maintiens que la Vérité, la Vie éternelle, demeure cachée dans tout être humain, mais qu’elle est recouverte par la conscience de soi. Dans sa plénitude, il ne peut exister de dualité; la dualité surgit seulement de la conscience de soi. L’action pure a sa source dans la plénitude; mais le bien et le mal, et tous les opposés, naissent de l’illusion de la conscience de soi.

Dans la réalisation de la Vérité, le temps n’existe pas; le temps surgit de la conscience de soi. L’idée du progrès surgit de la conscience de soi, du progrès en tant qu’action dans la durée. On ne peut pas réaliser la Vérité par un perfectionnement dans le temps. La Vérité n’évolue pas, elle n’est pas circonscrite par le temps. L’illusion peut progresser, mais pas la Vie. L’illusion, même glorifiée et rendue parfaite à un point extrême, ne comprendra jamais la Vérité. La plénitude est éternelle, ce qui ne veut pas dire qu’elle se prolonge indéfiniment dans le temps. Elle se renouvelle sans cesse elle-même, elle est sa propre essence. Au delà de cette plénitude, il n’y a rien de plus; elle est absolue, bien qu’elle ne soit pas une finalité. En vivant dans le temps, ce qui est un incessant devenir, vous attribuez le progrès à la Vérité; mais la Vérité ne peut être réalisée que lorsqu’on est libéré du devenir.

La plénitude est l’harmonie de l’esprit et du cœur. La pensée doit être entièrement déchargée du fardeau des idées, de la volonté et de l’imagination, car tout cela appartient à la conscience de soi. Le centre du soi crée sans cesse sa propre inharmonie, et tant qu’existe ce centre on ne peut atteindre cette harmonie dont je parle. Pour dissoudre le centre du soi, on doit devenir pleinement responsable de ses actions; ainsi seulement, à travers la flamme de la conscience de soi, réalise-t-on la Vérité, l’harmonie de la Vie. L’amour est sa propre éternité, et tant que l’autre, l’objet, existe, il y a douleur et solitude.

Vous vous imaginez qu’en amassant de l’expérience on acquiert la compréhension. Vous pensez que la multiplication des expériences dans le temps vous conférera la plénitude de la compréhension. Pour moi, c’est exactement le contraire. Ce qui vous donnera l’entendement, la réalisation de la plénitude, c’est la compréhension de la pleine signification de l’action en tant qu’expérience dans le présent. Cette floraison de la compréhension, qui est au delà du temps et au delà des limitations, est enveloppée de pensée et d’émotion. Vous ne pouvez la réaliser qu’à travers votre pensée et votre émotion, et non pas en les fuyant. Limités par la conscience de soi, vous séparez la Vérité de vos actions quotidiennes; vous pensez que cette Réalité doit aller se chercher dans un autre plan de l’existence, en dehors de vous-mêmes. Mais vous ne pouvez pas séparer la fleur de son parfum. C’est par l’intensité de la conscience de soi — celle-ci étant l’individualité, l’ego — c’est en devenant pleinement responsable qu’on réalise la plénitude.

Tant que l’action surgit de l’irresponsabilité, il ne peut jamais exister d’harmonie, ni la flamme intense de la conscience de soi, à travers laquelle, seule, se trouve la totalité. Pour briser cette limitation de l’irresponsabilité, il n’est pas nécessaire d’examiner le passé. Examiner ce qui s’est passé hier, n’a aucune valeur. Devenez plutôt pleinement conscients de vos actions dans le présent. Dans la libération de la conscience réside la vraie spontanéité.

La plupart des gens sont irresponsables parce qu’ils se laissent emporter par leurs sensations. Ils sont esclaves de leurs émotions, et ne font que vivre dans ce cercle d’esclavage. N’étant pas parvenus à la conscience de soi, et étant par conséquent irresponsables, leurs actions ne les libèrent pas. Cette action-là est celle qui conduit à l’ignorance.

En devenant conscient, recueilli, responsable, on brise les limitations qui retiennent dans le cercle de l’ignorance. On ne peut pas recouvrir et cacher la douleur, ni se complaire dans la joie, car ces deux émotions sont passagères. Par la conscience de soi on met à nu les sources secrètes du désir. La douleur doit exister tant qu’existe la conscience de soi, et si on la recouvre par le sentiment de sécurité, par l’irresponsabilité, on ne fait que s’enchaîner à l’ignorance.

QUESTION. — Est-ce que les circonstances de la naissance et les expériences de l’individu durant sa vie sont purement accidentelles, ou dépendent-elles de conditions qui existent en l’individu lui-même? Comment pouvons-nous les maîtriser?

KRISHNAMURTI. — Cette question implique le karma; elle veut dire que vos actions passées créent les circonstances dans lesquelles vous vous trouvez dans le présent, de sorte que vous vous trouvez limités dans vos actions, vos pensées, vos sentiments. Voilà ce que croient beaucoup de personnes. Quant à moi, j’envisage la chose différemment. Bien que les circonstances où vous vous trouvez puissent limiter vos actions et vos sentiments, freiner votre enthousiasme faute d’aliment, faute d’un milieu favorable, ceux qui en ont le désir peuvent créer un nouveau milieu, dans le présent, aussi bien pour eux-mêmes que pour les autres. Le moyen de parvenir à la pleine conscience dans le présent n’est pas de se rapporter aux conditions du passé, mais d’essayer de comprendre pleinement chaque moment de l’expérience.

La réalisation de la Vérité, la compréhension de la Vie, n’est pas amenée par le temps. Le temps ne mûrira pas votre compréhension de l’expérience. Ce n’est pas avec du temps que vous ramasserez la plénitude de l’expérience, mais en essayant de comprendre la pleine signification de chaque expérience dans le présent. Pour cela la concentration est nécessaire. Lorsque vous passez par l’expérience de la douleur, vous êtes enclins à la recouvrir, à vous en évader; tandis que si vous l’examinez, si vous la retracez jusqu’à sa source, jusqu’à la cause de la douleur, vous aurez recueilli la signification de cette expérience particulière. Pour la majorité des personnes, le temps n’est que la remise à plus tard de la compréhension de l’action. Pour moi, le temps est dans le présent, et ce présent ne peut être compris que par l’action. L’action exige du discernement; il faut prendre conscience du présent, il faut appréhender la conscience qui crée la douleur et les oppositions. Pour moi, le karma n’est pas tellement une question du passé; c’est l’action dans le présent qui enchaîne.

QUESTION. — Aurait-il été possible de se réaliser soi-même sans passer par ce stade de l’ego?

KRISHNAMURTI. — En d’autres termes: « Serait-il possible de réaliser la Vérité sans devenir conscient de soi? » Impossible. Cette plénitude qui est présente en tout temps, en toute chose, ne peut être réalisée que par vos propres sensations, par vos pensées, par vos sentiments, vos émotions; et à travers tout cela, et en tout cela demeure la flamme de la conscience de soi. Plus on se rend compte de sa responsabilité en tant qu’individu, mieux on peut s’acquitter de la responsabilité qui n’est pas limitée par la conscience. Quand vous, en tant qu’individu, êtes complètement effacé, vous réalisez la Vérité. Il n’y a pas d’autre Réalité.


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X


QUESTION. — Vous dites que lorsque nous aimons une personne avec détachement nous ne voulons pas quelle suive nos idées, mais nous voulons quelle soit libre. C’est bien ce que j’ai ressenti au sujet d’une personne que j’ai profondément aimée; et j’ai cru que je l’aimais d’une façon détachée, jusqu’au jour où quelqu’un est venu rompre notre intimité d’âme. Comme j’ai alors beaucoup souffert, j’ai compris que mon amour n’était pas détaché. Ce que je voudrais savoir c’est ceci: un amour si violent, un amour qui vous fait sentir votre unité avec la personne que Vous aimez, qui vous rend plus riche et plus noble (sentiment qui en lui-même est une joie intense), un amour pareil est-il compatible avec le détachement, et comment?

KRISHNAMURTI. — Dans l’idée que vous avez de l’amour, il y a de la sensation et de la passion, il y a le désir de s’appuyer à quelqu’un, il y a le désir d’être encouragé, le sentiment de solitude quand l’autre n’est pas là. Tout cela n’est qu’un manque de quelque chose. Et parce qu’il vous manque quelque chose, parce que vous êtes incomplet, il n’y a pas de détachement; il ne peut pas y en avoir. Le détachement ne peut être que le résultat de l’intensité de la conscience de soi. Lorsque vous vous rendez compte que vous dépendez de quelqu’un pour votre bonheur, vous devenez conscient du fait que vous êtes incomplet, et vous espérez réaliser la plénitude de ce qui est complet par l’union avec cette personne. Le désir d’union n’existe que lorsque vous vous êtes rendu compte de votre vide, de votre inharmonie. Si vous êtes incomplet, vous désirez vaincre cet état, vaincre ce qui est incomplet en l’unissant à autre chose qui est incomplet. Tandis que ce qui est vraiment complet, la Vie, ne connaît pas l’unité parce qu’elle ne connaît pas la division. Sur un plan où vous admettez la division, le manque de plénitude, vous essayez d’établir l’unité, vous essayez de trouver la plénitude grâce à un autre. La dualité est engendrée par la conscience de soi, par la sensation, l’émotion, la pensée; et tant que la dualité existe sous une forme quelconque, il ne peut exister de plénitude. Ne recherchez pas le détachement, car il ne vous conduira qu’à l’indifférence, mais recherchez la plénitude.

QUESTION. — De quelle façon l’homme libéré occupe-t-il sa pensée lorsqu’il accomplit des tâches matérielles qui ne nécessitent pas sa pleine concentration? A quoi pensez-vous lorsque vous vous faites la barbe, lorsque vous tondez le gazon, lorsque vous bêchez le jardin? Je ne pose pas cette question pour me distraire, mais parce que j’ai le désir de mieux comprendre la technique de ce que vous appelez la lucidité.

KRISHNAMURTI. — Je vous raconterai une histoire. Un ami demanda à un mille-pattes: « Comment savez-vous à quel moment il vous faut avancer votre patte n° 88? » Et le mille-pattes commença à se demander comment en effet il parvenait à savoir à quel moment il devait avancer la patte n° 88, jusqu’à ce qu’il fût dans l’incapacité totale de bouger.

Il n’y a pas de technique, pas de système par quoi vous puissiez apprendre à être lucide. La lucidité est le résultat d’un ajustement constant. Si vous vous ajustez constamment, alors vous ne pouvez pas suivre un système, mais au contraire vous détruisez toutes les méthodes. Si vous suivez une méthode, vous ne pourrez jamais comprendre la Vérité.

QUESTION. — Qu’entendez-vous au juste par « lucidité »? Intellectuellement, cela a bien l’air d’être la même chose que « conscience », puisque cela implique quelque chose dont on se rend compte, donc quelqu’un ou quelque chose qui en a conscience. Parfois, juste avant de sortir du sommeil, on est conscient avec félicité d’un état non différencié; mais cela n’a pas du tout l’air d’être ce que vous entendez par ce terme.

KRISHNAMURTI. — La conscience, pour moi, est la conscience de soi, la personnalité, dans laquelle existe encore l’égoïsme, quelque subtil qu’il soit. La lucidité est la libération de la conscience de soi, la libération de tout égoïsme.

QUESTION. — S’il n’y a rien en dehors ni au delà de l’homme, qu’est-ce qui engendre en lui son intense désir d’adorer? Si l’homme ne se joint pas à ses semblables dans un acte d’adoration collective, qu’y a-t-il pour stimuler, et pour condenser, en un foyer, l’expression de l’unité et de la fraternité?

KRISHNAMURTI. — Lorsque vous adorez, lorsque vous comptez sur une autre personne que vous-même, cet acte conduit à l’ignorance. Le fait d’adorer quelqu’un ne conduit pas à la fraternité, car l’idée même d’une autre personne n’est qu’une division. Lorsque vous comprenez que vous ne devez compter absolument que sur vous-même, et que vous ne pourrez réaliser la plénitude que grâce à vos propres efforts, alors seulement pouvez-vous créer la véritable signification de la fraternité. Vous abolissez alors les divisions des religions, des croyances, des dogmes, des sociétés, des institutions. Ainsi que le dit celui qui vient de poser cette question, il a besoin de stimulants pour se sentir fraternel. Une telle fraternité est fausse. Enlevez le stimulant, et vous demeurez cruel et égoïste; vous retournez en d’autres termes à vos désirs naturels. Par la peur, par des pressions extérieures, vous vous disciplinez; et lorsque vous enlevez cette peur, cette domination extérieure, vous êtes encore grossier et cruel, et toute votre discipline a été sans valeur. Cette sorte de discipline ne crée pas la fraternité; au contraire, elle crée l’hypocrisie, la division, l’orthodoxie. Mais la discipline qui résulte du désir intérieur d’appréhender l’expérience, de s’ajuster, conduit à la vraie compréhension, à la tolérance. Ce n’est pas par la force extérieure qu’on crée la fraternité.

QUESTION. — Etes-vous satisfait de la façon dont est organisée la société humaine? Je parle de ce qu’on appelle communément la société civilisée. Sinon, quel est, selon vous, le système idéal d’organisation sociale?

KRISHNAMURTI. — Il ne peut pas exister un système idéal selon lequel l’homme soit obligé de vivre. Je ne suis pas plus satisfait que vous ne l’êtes vous-même de cette présente civilisation, qui est basée sur l’égoïsme, sur l’autorité civilisée. Partout où se trouve une autorité spirituelle, émanant soit d’idées soit de personnalités, cette autorité applique de force les hommes sur des moules, et de telles empreintes mènent à la corruption. Pour moi, partout où il y a imitation, il y a corruption au lieu de liberté. Une telle autorité doit entièrement disparaître. Cette autorité « spirituelle », comme on dit, mène à la peur et à l’imitation, et à la fondation de religions et d’institutions.

Il y a ensuite l’autorité économique, basée sur l’intérêt égoïste dans toutes ses formes, avec ses tentacules largement ouvertes.

Et encore, il y a l’autorité nationale, patriotique; alors vous êtes le Français, l’Allemand, l’Anglais, l’Américain. Toutes ces divisions conduisent à la guerre économique et politique.

Donc si votre cœur et votre esprit sont pris au piège de l’autorité, de l’imitation, quelque idéal que soit le système, il ne libérera jamais l’homme, car la liberté est la compréhension de la plénitude. Vous êtes des êtres humains, vous n’êtes pas des institutions ou des nations. Et puisque vous êtes humains, vous devez lutter contre l’autorité en vous-mêmes. Vous pouvez vous rebeller contre l’autorité, et pourtant exercer votre propre autorité sur quelqu’un d’autre. Donc cherchez en vous-mêmes. Devenez responsables envers vous-mêmes. Voyez si vous êtes en train d’exercer une autorité spirituelle par vos idées et par vos institutions. Cela, c’est l’exploitation spirituelle, qui est exactement la même chose que l’exploitation économique. Voyez ensuite, économiquement, si votre travail est basé sur l’intérêt égoïste; si vous êtes possessif, si vous êtes un esclave de l’argent. Et encore, voyez si vous êtes un patriote, si vous êtes limité par des couleurs sur une carte.

Je vous prie de vous rendre compte qu’il est impossible de comprendre la Vérité si l’on est inhumain. Toutes ces choses sont inhumaines, et à moins que vous les changiez en vous-mêmes, vous ne pouvez pas réaliser la plénitude. Voyez si vous êtes égoïstes, inconsidérés, si vous avez peur, si vous travaillez pour votre propre intérêt, si vous êtes stimulés vers une conduite juste par des circonstances extérieures, et libérez-vous de tout cela. Vous me direz: « J’ai besoin de stimulant pour travailler »; et cela c’est encore de l’égoïsme. C’est pour cette raison que j’insiste tellement sur la nécessité de devenir conscient de soi, de ses peurs, de ses croyances. Lorsqu’on se libère de tout cela, on aide à former l’ordre social vrai.

QUESTION. — Vous ne semblez exercer aucune occupation ou profession, telles qu’elles sont reconnues et comprises dans notre ordre social. Si votre attitude à cet égard devait servir d’exemple à vos disciples, et si la grande majorité des intellectuels devaient adopter vos principes et abandonner leurs occupations sociales, que deviendrait le développement de la vie humaine?

KRISHNAMURTI. — Tout d’abord je ne m’érige pas en exemple en vous demandant de me suivre. Je vous aide à vous comprendre vous-mêmes. Je travaille, mais je ne travaille pas par intérêt personnel, donc je ne projette pas d’ombre sur le chemin d’un autre. Toute ma conception sur la façon de vivre n’est pas basée sur l’idée de Krishnamurti, sur l’égoïsme.

Vous devez travailler, c’est évident, que ce soit à la machine à écrire, ou avec une bêche, ou avec n’importe quoi; vous devez travailler, et non pas vivre aux dépens de quelqu’un. Mais, dans votre travail, vous placez tout d’abord votre intérêt personnel, donc le travail devient une obsession terrible, qui recouvre vos intérêts égoïstes. Chacun doit travailler, mais vous devez savoir si vous êtes en train d’exploiter les autres, spirituellement, économiquement, ou politiquement. C’est vous qui êtes responsable de cette exploitation, et personne d’autre. Vous êtes l’exploiteur, et non pas un autre. Voyez si le système est faux, et rompez avec lui. Je ne vous demande pas de détruire, mais je dis: devenez conscient, alors vous ferez la chose naturelle. Dans le processus par lequel vous deviendrez conscients, vous détruirez les systèmes qui corrompent et exploitent l’homme, spirituellement, économiquement, ou de toute autre façon. Ne combattez pas uniquement le système, mais devenez conscients, responsables et vous verrez que vous amènerez un changement dans l’ordre social qui aidera réellement les hommes.

QUESTION. — Pensez-vous que l’occupation d’une profession, que le travail, soit manuel, soit intellectuel, constitue un obstacle à l’acquisition de la Vérité? Sinon, pourquoi n’exercez-vous pas une des professions usuelles de notre vie sociale actuelle? Et si le travail constitue en réalité un obstacle, ne croyez-vous pas que la connaissance de la Vérité, telle que vous la définissez, conduirait en fin de compte le progrès humain vers une stagnation?

KRISHNAMURTI. — Par le travail vous vous réalisez, parce que le travail vous oblige à devenir conscient. Chacun doit avoir une occupation, et l’occupation juste doit être basée sur la vraie fonction de l’individu dans la société. J’ai déjà expliqué cela ailleurs, donc je n’entrerai pas dans ce développement. Lorsqu’on a compris cela, le travail n’empêche pas l’homme de réaliser la Vérité. Si vous êtes à la recherche de la compréhension de la Vie, votre profession sera le moyen même par lequel vous réaliserez la Vérité. Ce n’est que dans votre activité quotidienne que vous pouvez vous libérer du cercle de l’égoïsme.

QUESTION. — Comment l’âme peut-elle éliminer la souffrance?

KRISHNAMURTI. — L’âme ne peut jamais éliminer la souffrance, car l’âme est encore la personnalité, l’ego; ce n’est que dans la plénitude qu’il y a cessation de la douleur. Partout où existe le désir de s’accrocher à l’individualité, il y a douleur. Vous ne pouvez pas éliminer la douleur si vous êtes pris au filet de l’égoïsme. La douleur est causée par l’ignorance qui naît de l’illusion de l’égoïsme, la conscience de soi. En vous délivrant de l’ignorance, vous n’évitez pas la douleur; mais détruisez la source même de la misère et des conflits. Cette source est l’idée de la conscience séparée.

QUESTION. — Pouvons-nous atteindre la Libération si nous avons sur nos épaules un lourd et fort karma?

KRISHNAMURTI. — Ainsi que je l’ai déjà expliqué, quel que soit votre karma, il ne vous empêchera pas de réaliser la Vérité. Ce qui importe c’est ce que vous faites, c’est si vous êtes ou non irresponsable. L’action irresponsable dans le présent conduit à la douleur. La douleur vous oblige à penser, et cette pensée vous mène à la compréhension de la Vérité. Malheureusement la plupart des gens ne pensent pas vrai, mais ne font que recouvrir leur douleur, à la recherche de la consolation. Cette recherche de la sécurité leur donne l’illusion de la pensée, et entrave la véritable compréhension de la douleur. Alors ils vont vers des explications, plutôt que d’aller détruire réellement la douleur. Le karma ne vous révèle pas la Vérité. C’est par votre propre intensité, et vos propres conflits, que vous briserez cette limitation de la conscience de soi. Ne cherchez pas des excuses à votre action irresponsable; et ce n’est vraiment qu’une excuse lorsque vous dites: « Je suis dans une situation telle, que je ne peux pas m’aider moi-même. » C’est cela qui conduit à la stagnation. Le karma n’est que l’action irresponsable dans le présent, et tant que l’on est irresponsable il y a douleur.

QUESTION. — Les esprits dans les séances spirites disent que personne ne peut atteindre la Libération seul. Si quelqu’un a atteint un haut grade dans l’évolution, il doit attendre jusqu’à ce que les autres aient atteint le même grade, et il est donc forcé de les aider. Nous ne pouvons pas nous développer seuls, mais par groupes. Qu’avez-vous à dire à cela?

KRISHNAMURTI. — Si vous citez des autorités contre moi, je n’ai rien à dire, car je n’ai pas d’autorité. La Vérité existe toujours dans l’homme, et dans sa réalisation tout temps a disparu. Il ne s’agit pas de développer la conscience de soi, mais de se délivrer de son cercle. En vous libérant du centre du soi, vous aidez tout naturellement les autres. Une fleur est belle, elle ne peut pas s’en empêcher. Ce n’est que lorsque vous êtes laid que vous devez penser à la beauté; ce n’est que lorsque vous êtes incapable d’aider un autre que vous devez penser à aider. La beauté naît quand il y a de la laideur. Ne pensez pas à acquérir la Vérité, car en cette acquisition il y a la division entre le « nombre » et « vous ». Il n’y a pas de compétition dans la réalisation.

QUESTION. — Le spiritisme enseigne que nous pouvons mieux nous développer dans l’autre monde que dans celui-ci. Ne serait-il donc pas préférable de remettre à l’autre monde notre effort pour nous libérer, puisque nous pourrons y arriver plus facilement?

KRISHNAMURTI. — Et pendant ce temps-là, souffrez! « Ce monde est une malédiction, et loin de ce monde est le vrai bonheur »... je suis sûr que vous êtes nombreux à croire cela. Vous employez des mots différents, mais le sens est le même. C’est-à-dire que vous ne voulez pas faire un effort ici tout de suite; vous voulez le remettre à l’avenir. Vous ne voulez pas devenir pleinement conscients parce que conscience veut dire douleur, responsabilité; donc vous préférez de beaucoup imiter, adorer, exploiter. Cela vous donne un sens de satisfaction; cela recouvre vos blessures; donc on remet l’effort, ce qui veut dire que l’ignorance continue. Où il y a conscience de soi, il y a effort. Je parle d’effort, je ne parle pas de différents plans, ni d’un monde qui n’est pas celui-ci. De quelle valeur est l’examen que vous faites d’autres plans et d’autres consciences? Devenez conscients dans ce monde-ci, parce que dans ce monde-ci vous souffrez, dans ce monde-ci existe ce qui est transitoire, et ce qui est transitoire existe tant qu’il y a conscience de soi. Vous ne pouvez pas transférer la conscience de ce monde-ci dans un autre plan, et imaginer qu’elle deviendra une conscience différente. La conscience est conscience partout où elle se trouve — il n’y a ni haut ni bas. Dans le présent seul est l’univers entier. L’univers entier est dans cette étincelle qui est complète en chacun de nous, et la réalisation de cette plénitude libère l’homme de la douleur, des oppositions, et de l’idée de dualité.

(A suivre.)


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