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BULLETIN DE L'ÉTOILE
  N° 4 Juillet - Août 1932  


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CAUSERIES À OJAI


I


PENDANT ce camp, je voudrais, si je peux, vous faire saisir la réalisation de la Vérité, que je sens si intensément. Je voudrais que vous compreniez la signification des mots qu’il me faudra employer, et que vous sentiez la Vie incommensurable qui réside derrière eux.

Lorsque vous vous trouvez devant une crise intime, vous êtes obligé de vous arrêter, et en réfléchissant sur elle profondément, vous êtes remué émotionnellement; dans l’intensité de ce sentiment, vous parvenez à une vraie solution. Afin de découvrir la façon dont vous devez agir, votre pensée doit se compléter dans une lucidité émotionnelle. Dans cette lucidité, il n’y a pas de résistance personnelle, il n’y a ni goûts ni répulsions personnels.

Et maintenant, si je puis vous faire une suggestion, devenez, pendant cette période du camp, attentifs, lucides, et sachez voir si, en tant qu’individus, vous êtes entièrement seuls, ou si vous n’êtes que des machines mues par des désirs collectifs ou individuels. Vous devez découvrir par vous-mêmes si vous pensez totalement. Seuls ou non; personne ne peut faire cela pour vous. Pour compléter votre pensée dans une lucidité émotionnelle, vous avez besoin d’être seuls; et je pense que dans les terrains du camp vous avez cette possibilité de vous recueillir en vous-mêmes. Je ne dis pas cela dans le sens étroit qui vous porterait à être conscients de vous-mêmes, mais ce recueillement veut dire être alertement attentifs, et découvrir si vos émotions et vos pensées sont les réactions d’une volonté collective ou de votre soif particulière. Dans cette attention soutenue, la pensée s’accomplit elle-même au sein d’une lucidité émotionnelle, et c’est cela l’intuition.

Je voudrais faire apparaître clairement que pour réaliser l’essence de la Vie, la pensée ne doit pas être dominée par des idées qui surgissent de votre soif intérieure. Si vous êtes à la poursuite de cette Réalité, de cette essence de la Vie, dans laquelle tout sens d’individualité a cessé complètement, alors vous ne pouvez pas vous mettre à imiter une personne, ni à compter sur ce que vous pouvez apprendre, ni à suivre un système. Vous ne pouvez pas accepter aveuglément ce que je dis. Vous devez examiner ce que je dis et comprendre mes raisons.

La Vérité, la Vie qui n’a ni commencement ni fin, est en tout temps dans l’homme. L’homme sans elle n’existerait pas, mais il a créé, par sa soif intérieure, les nombreuses couches superposées de ce qu’il appelle l’individualité. Il ne peut réaliser la véritable essence de cette Vie qu’en passant à travers toutes ces stratifications de l’individualité, de la conscience de soi, qui sont des illusions, bien qu’elles puissent exister en fait. Une pensée individualiste, personnelle, égoïste, est un fait, mais elle n’est qu’une illusion en ce sens qu’elle est engendrée par la soif personnelle. Quand il y a cessation de toute soif intérieure, y compris l’aspiration à la réalisation, alors se produit cette immobilité, cette concentration de la Vie. La vraie recherche n’est donc pas la recherche de quelque chose, mais elle consiste à percer constamment à travers ce qui compose l’individualité, à être alerte sans défaillance, elle est la perception immédiate d’une pensée qui discerne continuellement. Ainsi, il n’existe plus une fin, une conclusion au sein de laquelle la pensée demeurerait en toute félicité. Il n’y a ni commencement ni fin à la Vie, car lorsque vous percez l’illusion de ce que vous appelez l’individualité, qui n’est qu’une stratification de toutes vos soifs successives, alors aussitôt la perception de l’infini est là; et il est impossible qu’on passe à travers toutes ces couches superposées, si l’on se met à imiter quelqu’un, à suivre un système, à méditer sur une idée particulière, où si l’on a un but ultime. Si vous me dites que je vous incite depuis trois ans à établir un but et à le poursuivre, je vous répondrai que j’ai employé le mot but pour transmettre ma pensée, mais pas pour signifier qu’il s’agit d’une fin.

Donc, pour percer ces couches superposées de désirs, vous devez être débarrassés de toute volonté collective. Vous êtes faits de volontés et de traditions nationales, sociales, familiales et personnelles, et avec tous ces préjugés, vous ne pouvez pas savoir ce que vous, vous-mêmes, pensez. Vous êtes constamment influencés par tout cela, mais vous devez en être complètement libres si vous voulez réaliser la plénitude de la Vie, car vous ne pouvez trouver la bénédiction de la Vérité qu’à travers votre solitude totale. Veuillez comprendre dans quel sens j’emploie le mot libre. Je ne veux pas dire qu’il faut rompre avec quoi que ce soit; ce n’est pas cela, ni la conquête d’une idée, qui rend libre. Ce que l’on conquiert vous conquiert toujours. Si vous avez conquis une idée vous devenez l’esclave de cette idée, vous n’en êtes pas libre, vous n’avez pas passé à travers elle, vous ne l’avez pas transpercée. La liberté est la pleine concentration de la Vie; ce n’est pas une concentration d’idées, mais une concentration d’énergie dans laquelle a disparu toute désintégration amenée par la conscience de soi. Pour être libre, on doit devenir pleinement conscient de soi, et par cette flamme de la conscience de soi, par ce fait d’être intensément seul, on parvient à la réalisation de la Vie qui n’est ni inclusive ni exclusive, dont sont totalement absentes aussi bien l’unité que la séparation, en laquelle il n’y a pas de distinctions, donc pas de résistance. Cette Vie est l’éternité, qui n’est pas un point indéfiniment étiré le long d’une ligne droite. L’éternité n’est pas une interminable ascension d’altitudes vides, dont l’achèvement ne pourrait que vous apporter l’accumulation de poussières, sur de la poussière. L’éternité est le cœur et l’esprit en harmonie parfaite, la pensée complète dans une lucidité émotionnelle, la cessation totale de toute soif intérieure.

Vous pouvez comprendre intellectuellement ce que je dis, mais vous devez l’accomplir par l’action. Cette façon de vivre, ce continuel ajustement, c’est cela la méditation. Méditer ce n’est pas poursuivre une idée en s’enfermant à clef dans une chambre. Cela ce n’est qu une contraction. Un esprit qui se contracte dans une telle concentration est mort, ainsi que le sont la plupart des esprits. Si vous vous observez, vous verrez que c’est exactement cela qui se produit en vous. Vous poursuivez une idée, et vous façonnez votre vie sur elle. Vivre vraiment c’est avoir l’esprit alerte, attentif, c’est être libre de toute préconception, de toute idée, de toute soif intérieure.

Pour réaliser ce qui est éternel, vous devez passer à travers le miracle de l’individualité, qui n’est pas l’individualisme. Dans le sens ordinaire de ce mot, l’individualisme consiste à tout faire pour soi-même, à être égoïste, égotiste, centré sur soi. Ce n’est pas cela que j’entends par individualité. Je veux dire que l’on doit devenir pleinement sa propre unité, que l’on doit devenir pleinement responsable de ses pensées, de ses émotions, de ses actes, et en connaître les causes. On devient lucide en se délivrant avec sagesse de tous les empêchements qui surgissent de la soif intérieure, en se délivrant de toutes les réactions.

Je voudrais vous faire comprendre que pour réaliser l’incommensurable, l’extase de la Vie, vous devez devenir pleinement responsables, et que l’esprit et le cœur doivent passer à travers la flamme intense de la conscience de soi. Je dis que le processus de ce passage à travers la pleine conscience de soi révèle la joie de la sagesse. Ce n’est pas en s’éloignant de l’individualité, mais en passant à travers elle, qu’on réalise la plénitude.

Cette concentration de la Vie, on ne peut la connaître qu’à travers la joie de la solitude. Je ne veux pas parler de la solitude que l’on trouve en fuyant l’existence quotidienne, en s’en allant dans un monastère, ou dans les bois, ou dans un camp; mais la joie de la solitude est de se trouver en face de ce désert intérieur, de ce vide que chacun au monde possède, et que chacun essaye de cacher, que chacun essaye de fuir. Affrontez cet isolement, et dans la découverte de sa cause, et dans la délivrance de cette cause, vous réaliserez l’immensité de la concentration. On ne peut jamais connaître la plénitude de la Vie en fuyant la solitude intérieure. Quand on la recouvre, qu’on la fuit, qu’on se laisse emporter par des stimulants, on ne fait que se décevoir. Ainsi, dans le fait de reconnaître cette solitude dans l’acceptation de cette pauvreté, et dans la perte complète de cette pauvreté, qui se produit lorsqu’on débarrasse son esprit de toute distinction entre le « vôtre » et le « mien », on élimine la cause de la pauvreté. Lorsqu’on perce à travers ces nombreuses couches superposées de désirs, qui sont les causes de ce vide, de cette solitude, de cette douloureuse vacuité, alors apparaît la réalisation de la Vie éternelle.

Pour en revenir à mon point de départ, je dirai qu’on ne peut réaliser la Vérité par aucun sentier, par aucun système, ni par des études, ni par des maîtres, mais seulement à travers la flamme de la conscience de soi. Cela, c’est l’unique chose que je veux transmettre pendant ce camp. Si vous pouvez réaliser, non pas seulement intellectuellement, mais avec une plénitude d’émotion, que l’éternité entière réside en vous-mêmes, que c’est seulement à travers vous-mêmes que vous pouvez la trouver, et non à travers d’autres personnes, alors cette forte émotion viendra compléter votre pensée. Alors vous serez maîtres de vous-mêmes, donc libres de vous-mêmes. Alors il n’y aura plus ni vous ni les autres, mais une totalité, une intense pénétration de discernement, libre de toute idée.

Vous voulez réaliser la Vérité par des moyens définis, par quelque miracle, au moyen d’un guide. Vous voulez y parvenir sans verser une seule larme. Vous voulez qu’on fasse de la Vérité ce que vous appelez « une chose pratique », afin que vous puissiez la suivre. A cause de votre désir d’éviter tout conflit, d’éviter la souffrance et l’effort de la pensée, vous créez pour vous-mêmes un système. Vous pouvez rejeter un système donné par quelqu’un d’autre — bien des personnes réfléchies ont fait cela — mais vous créez votre propre système, qui n’en est que plus subtil, et dont vous ne pouvez que plus difficilement vous libérer.

Que vous arrive-t-il lorsque vous suivez quelqu’un? On vous standardise, vous devenez comme autant de machines, vous ne faites que vous conformer. Alors, vous n’avez plus aucun besoin de réfléchir, ni de passer par des conflits; au lieu de cela, vous attrapez une idée qu’un autre a pensée, avec laquelle il a vécu et lutté, à laquelle il a donné sa vie afin de la comprendre, et vous façonnez votre vie sur ce moule. Mais si vous comprenez vraiment ce que je dis, vous verrez que vous ne pourrez plus avoir de critérium ni de système, qu’il soit extérieur à vous, ou créé par vous, et vous verrez que cette recherche de l’unité dans laquelle vous êtes tous engagés, n’est que la preuve que vous essayez d’échapper aux conflits, par l’uniformité. Vous voulez être unis à Dieu, à la Vérité, à la Vie, et dans cette unité qui n’est qu’uniformité, vous espérez que cesseront toutes les luttes et les douleurs. Vous dites que la Vérité est justice, que la Vérité est vie, que Dieu est tout-puissant et omniscient, et vous moulez votre vie sur cette idée. Toutes vos actions sont circonscrites par cette idée, toutes vos pensées se font diriger vers cette idée; vous vous conformez à un modèle, et vos vies ne sont que du vide standardisé. Voilà ce qui arrive aux personnes qui recherchent une conclusion, une fin, qui désirent une expansion de leur conscience, et qui demandent à d’autres de les guider. Quand toutes les pièces d’une machine sont bien ajustées, il n’y a pas de frictions, le fonctionnement en est extrêmement doux, et c’est cela ce que vous essayez de faire avec la Vie. Etre libre de tout conflit, ce n’est point se conformer, mais c’est être libre de toute soif intérieure, de la cause de l’individualité. Vous essayez de chercher la liberté par cette évasion qu’est la standardisation, et non pas par la joie de la solitude.

Lorsque vous recherchez un maître, un gourou, un sauveur, vous voulez devenir un instrument entre ses mains; vous êtes très fiers lorsque vous croyez que vous êtes devenus un instrument entre les mains d’un homme suprêmement évolué, et vous considérez alors que vous avez réussi. Vous avez réussi à mourir d’une mort lente, qui est l’uniformité. Vous avez réussi à être comme rien, mais ce rien est un vide, ce rien est la pauvreté, et non pas le riche renouveau du rien vivant. En suivant un système, en éprouvant cette soif intérieure de vouloir devenir quelque chose, d’avoir votre conscience élargie par quelqu’un d’autre, vous vous rendez esclaves d’une idée; tandis que pour comprendre la Vérité éternellement vivante, on doit avoir l’esprit infiniment souple, exquisement délicat, sensitif, et par conséquent libre d’idées.

Vous comprendrez ce que j’ai essayé de vous expliquer, si vous y réfléchissez réellement, non pas seulement d’une façon intellectuelle, mais avec une pleine lucidité émotionnelle de votre pensée. La lucidité ne peut pas être systématisée, on ne peut pas constituer de groupes à son sujet. On me disait l’autre jour que des gens ont fondé la société de ceux qui ne croient en rien! Donc ne formez pas la société de ceux qui ne sont pas des sectateurs.

J’espère que vous comprenez pourquoi j’insiste sur le fait de ne pas suivre, de n’avoir pas de médiateurs, de ne pas aspirer à une expansion de l’ego. Bien que vous puissiez sentir que votre ego est quelque chose d’immense, qui englobe tout, vous finirez par voir que c’est une illusion; c’est un vide, une bulle vite crevée.

Quand vous aurez réellement vu que ni un système, ni le fait de vous appuyer sur un autre, ne peut vous libérer de votre propre conflit, ne peut libérer votre esprit de la conscience de soi, qui est la multiplication des soifs intérieures, alors vous vous rendrez compte que pour comprendre on doit avoir un esprit d’une souplesse infinie. Cette souplesse de l’esprit et du cœur est la vraie intelligence; ce n’est pas l’intelligence de la science et du savoir, mais c’est l’intelligence d’un esprit qui constamment se délie de ses propres actions; d’un esprit qui, en vivant complètement dans le présent, ne se crée pas une mémoire; d’un esprit qui, par son action, ne crée pas une résistance qui gaspillerait sa concentration dans le présent.

Ainsi que je l’ai dit, il vous faut avoir de l’intelligence afin de réaliser la Vérité, et la plupart des personnes évitent d’être intelligentes, car cela exige l’action. Pour être intelligents, vous devez être libres des prétentions de la société, de la conscience de classe, de l’égotisme. Les personnes qui en ont le désir peuvent être intelligentes; l’intelligence n’est pas le don divin du génie. C’est vraiment une chose très simple, si simple qu’elle vous échappe; ou plutôt elle est si délicate que vous l’évitez, car il faut quelque chose de concret à saisir. Qu’est-ce qui rend une personne stupide, éteinte, paresseuse? Le manque d’adaptabilité, de souplesse. Cette personne est esclave de son idée particulière, qui est elle-même; tandis que si elle est attentive, alerte, si elle avance sur son chemin sans posséder de but fixe, sans avoir une idée concrète d’achèvement, alors cette personne est intelligente. Ce qui est souple est infini; ce qui cède ne peut pas être brisé. Cette intelligence est le discernement de la valeur suprême, et personne ne peut vous la donner. Il est vain d’aller dans des sanctuaires, dans des temples, pour adorer aux pieds de quelqu’un. Vous passez par tout cela, pour ne découvrir que du chagrin vide, une vacuité douloureuse, qui ne vous donne jamais la suprême, la vivante extase de la Vie.

Ainsi, un homme qui est pris dans sa propre stupidité — qui est le manque de cette souplesse infinie — cet homme qui est l’esclave d’une idée, ne peut jamais comprendre la Vérité, car il devient l’esclave de quelqu’un; il est dans un état de limitation continuelle, créée par lui-même. Dans mes causeries je veux vous montrer que les idées mues par la soif intérieure, deviennent des prisons pour l’esprit. Elles le transforment en une poussière inutile. Vous ne comprendrez jamais la Vie infinie en essayant de devenir quelque chose, parce que ce quelque chose réside en dehors de vous, donc n’est pas réel. La Vérité est en vous-mêmes, et vous ne pouvez l’approcher que par votre lucidité émotionnelle, par votre propre intensité d’action, par votre complète solitude, et dans la plénitude de votre compréhension.

2 juin 1932.


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II


PENDANT ce camp j’essaierai de vous faire comprendre clairement des idées générales, et lorsque vous les aurez comprises, vous pourrez alors les traduire pratiquement pour vous-mêmes. Vous verrez que ce système peut vous aider davantage, qu’il est bien plus réel, que si je devais vous dire en détail comment vous devez vivre.

La mémoire est le résultat d’une action incomplète; c’est-à-dire que si vous ne vivez pas pleinement dans le présent, d’une façon concentrée et totale, il se produit la résistance de la mémoire, un regard en arrière, une pensée se rapportant à l’avenir. Ainsi la pensée se crée un système pour elle-même, auquel elle s’efforce constamment de se conformer, et elle perd de ce fait sa faculté d’être alertement attentive, elle perd la vigilance de la libération.

La réalisation de la Vérité ne peut pas se rechercher par l’évolution, par l’idée de progrès. S’il y a le désir d’atteindre, votre effort est gâché, vous ne faites que progresser en acquisition, ce qui est une soif intérieure. Ce n’est qu’en pénétrant à travers les couches superposées de la conscience de soi, les couches des désirs profonds, que l’on peut parvenir à cette plénitude de la Vie, à cette bénédiction de la Vérité.

QUESTION. — Vous semblez nous dire que l’intuition est synonyme de Vie. Nous considérons généralement l’intuition comme une compréhension d’un fait, d’une vérité, en dehors du processus du raisonnementla connaissance d’une chose dont nous savons intérieurement qu elle est vraie. Entendez-vous dire qu’il ne s’agit là que d’une intuition personnelle, et non pas de l’intuition de la Vie elle-même? Qu’est-ce que c’est que cette intuition de la Vie elle-même?

KRISHNAMURTI. — Vous avez ce que vous appelez une intuition, par exemple celle de la réincarnation. Intuitivement vous sentez que cela doit être ainsi, que vous revenez, une vie après l’autre, afin de recueillir plus d’expérience, plus de compréhension, plus de sagesse, jusqu’au moment où vous parviendrez à la perfection de la Vie elle-même. Vous avez entendu parler de cette idée, ou vous l’avez lue quelque part, et parce qu’elle vous attire, vous dites que c’est là la voix de l’intuition. Ce n’est pas de l’intuition. Si vous voulez y réfléchir, vous verrez qu’il ne s’agit là que de la satisfaction personnelle que vous éprouvez à l’idée de vous prolonger. Cela vous rend heureux de penser que vous vivrez de nouveau, dans une vie prochaine; cela vous flatte, cela vous apporte une solution, cela vous donne un sursis confortable, donc vous l’acceptez. Je ne me préoccupe pas de savoir si la réincarnation est un fait ou non; pour moi, cela est sans importance. La satisfaction personnelle, que vous appelez intuition, n’est pas l’intuition du tout. L’intuition, cette perception instantanée, n’est à aucun moment personnelle. Pour connaître l’essence même de la Vie, vous devez avoir l’esprit libre de toute soif intérieure, et par conséquent de toute personnalité, de l’ego, de l’individualité. Cette pénétration, cette compréhension instantanée de la valeur suprême, est l’intuition, que nous ne devons pas confondre avec l’impulsion personnelle.

L’intuition est la lucidité intense, émotionnelle, dans laquelle la pensée se complète elle-même. Or, si vous découvrez, l’un après l’autre, les couches superposées de vos profonds désirs, et si vous percez à travers l’individualité — qui n’est pas le vain achèvement du succès, mais une continuelle pénétration de la pensée dans la plénitude de l’émotion — alors vous parvenez à ce qui peut s’appeler l’intuition, qui n’est pas la simple acceptation d’une idée attrayante. Que faites-vous lorsqu’une question vous tourmente profondément? Vous n’allez consulter personne, vous ne jouez pas avec des idées. Vous méditez sur votre problème jusqu’à ce que, finalement, votre pensée se complète dans l’émotion, et c’est là que se trouve votre solution. Cette détermination n’est pas de la volonté. La volonté est personnelle. Lorsque la soif des désirs incite l’esprit vers un achèvement, alors il y a de la volonté. La volonté n’est que le fait de reconnaître consciemment l’ego, la cause de la résistance. Dans l’intuition il n’y a ni résistance ni volonté, mais la faculté de perception instantanée: la sagesse.

L’intuition est une lucidité au sein de laquelle a cessé toute distinction, donc toute résistance. La compréhension instantanée, qui est la sagesse, ne se produit que lorsqu’on commence à rejeter, l’une après l’autre, les couches superposées de la conscience de soi, l’individualité. Il y a d’une part la Vie, d’autre part l’illusion de la conscience de soi; et lorsqu’on a percé cette illusion, il y a le fait de vivre cette Vie. Dans ce fait, il n’y a plus ni continuité d’effort, ni achèvement, ni progrès. Je voudrais que vous essayiez de vivre ainsi, et que vous vous rendiez compte par vous-mêmes de ce que cela donne; mais pour cela, vous devez complètement changer, vous devez être entièrement seuls, entièrement vous-mêmes. La compréhension de la Vie éternelle n’est pas une prouesse intellectuelle, ni un tour d’habileté que vous pouvez apprendre de quelqu’un d’autre ou de moi-même. Ce n’est que lorsqu’on commence à rejeter les nombreuses stratifications des désirs, qu’il y a la joie de la sagesse.

QUESTION. — Vous parlez d’une lucidité émotionnelle. Vous dites aussi que la pensée et l’amour sont une seule et même chose, et que vous ne savez pas vous-même si vous pensez quand vous aimez, ou si vous aimez quand vous pensez. Pourquoi donc faites-vous une distinction entre la lucidité émotionnelle et la lucidité mentale?

KRISHNAMURTI. — Vous pensez en dehors de toute émotion; vous ne pensez pas avec sentiment. Des réactions vous font penser, mais vous n’osez pas penser complètement dans cette lucidité émotionnelle, car si vous le faisiez, vous seriez contraint de défaire tous les liens qui vous retiennent. Vous devez devenir parfaitement simple, intelligent.

Lorsqu’on est vraiment libre de la distinction entre la pensée et l’émotion (en tant que fonctions distinctes), alors il n’y a ni une lucidité mentale, ni une lucidité émotionnelle, mais une lucidité parfaite, dans laquelle l’esprit et le cœur sont confondus. Dans la lucidité toute distinction a cessé. Les distinctions personnelles dans l’action ne peuvent disparaître que par une pensée qui se complète dans une lucidité émotionnelle, c’est-à-dire par l’harmonie parfaite de l’esprit et du cœur.

QUESTION. — On peut observer que vos mots deviennent rapidement des règles absolues pour notre conduite quotidienne. Vous-même, vous ne désirez que cela. Vous dites que vous n’avez pas de sectateurs, pas de disciples; mais est-ce que cette insistance sur ce que Krishnamurti dit, Krishnamurti fait, Krishnamurti pense, ne doit pas fatalement devenir pour nous un dogme dont nous serons les esclaves? Il n’est pas suffisant, semble-t-il, que vous déclariez que vous n’avez pas de disciples, puisque tout autour de vous la mentalité et l’émotivité du sectarisme sont déchaînées. Comment nous débarrasserons-nous effectivement de cela? N’êtes-vous jamais susceptible d’avoir des disciples intelligents dans l’avenir? Pourquoi alors dites-vous que vous changeriez la face du monde avec l’aide d’une seule personne ou deux qui vous comprendraient? N’était-ce là qu’une affirmation dictée par l’enthousiasme, ou a-t-elle une vraie signification?

KRISHNAMURTI. — L’homme qui cherche réellement la plénitude de la Vie ne peut pas avoir de guide, ni de maître, ni peut-il devenir le disciple de qui que ce soit, ni peut-il suivre un système. Ce que vous appelez l’unité n’est que de l’uniformité, avec vous-même au centre, et tout le monde autour de vous à votre ressemblance. Etre un disciple, un sectateur, mène nécessairement à cela, à cette standardisation de la Vérité. Erreur inconcevable. Et pourtant c’est cela ce que vous essayez de faire. J’ai insisté mille et mille fois sur la nécessité de ne pas accepter ce que je dis. Vous ne pouvez pas suivre Krishnamurti, parce qu’il n’y a pas de Krishnamurti. Vous pouvez comprendre le sens profond de ce que je dis, et vous pouvez, si vous le voulez, le traduire pour vous-même dans la vie pratique. Mais ne dites pas « Krishnamurti dit ceci, Krishnamurti dit cela ». Ne voyez-vous pas que vous créez ainsi une nouvelle standardisation? Vous avez rejeté d’autres modèles, écarté d’autres maîtres, et vous érigez Krishnamurti à son tour en guide, en sauveur. Je voudrais que vous voyiez l’importance vitale de cela. Suivre quelqu’un est la négation totale de ce que vous essayez de réaliser. Accepter quoi que ce soit sans y penser, même ce que je répète cent fois, est la trahison de la Vérité.

Pourquoi êtes-vous un disciple, pourquoi créez-vous des images que vous adorez? Parce que vous n’osez pas affronter votre propre solitude. Vous n’osez pas devenir intelligent, et de ce fait détruire cette pauvreté du vide. Vous trouverez donc cent excuses pour devenir un disciple, pour étouffer le conflit qui, seul, peut vous conférer l’entendement. La Vérité est en vous-même, elle est en tout, elle n’est pas en moi seulement. J’ai pénétré cette Réalité, je connais son extase, je sais ce qu’elle signifie. Elle ne peut pas être limitée, elle ne peut pas être exprimée par des mots; et je voudrais que vous la réalisiez, non pas en me copiant, mais en perçant les nombreuses couches de la conscience de soi, et cela, vous seul pouvez le faire. Quand on a réalisé cela, alors il n’y a ni « vous » ni « moi », il n’y a ni un maître ni un disciple; alors celui qui médite est la méditation.

Si vous regardez un journal illustré quelconque, si vous examinez les gens autour de vous, vous verrez que la pensée, l’émotion, l’action, sont en voie d’être standardisées. La civilisation tend à vous mouler suivant une forme particulière. Vous devez être entièrement libre de la volonté collective, et cela c’est une des choses les plus difficiles à faire. Tant que vous n’êtes pas débarrassé de cet obstacle, vous ne pouvez pas réaliser ce qui est éternel en vous-même. Vous devez devenir une lampe pour vous-même, et alors n’existeront plus ni la peur de l’insuccès, ni l’espoir du succès. Une faute, une faillite, cela n’existe pas. Quand vous voulez vous conformer à un modèle, la faillite existe; mais si vous vivez intensément, il n’y a pas de faillites, il y a un ajustement continuel; donc il n’y a pas d’autorités, pas de récompenses, pas de maîtres, pas de disciples. L’éternel ne possède pas de distinction entre le « vous » et le « moi ».

Or, c’est l’opposé que vous faites. Vous perpétuez une distinction, dans laquelle le maître est toujours à quelques pas devant vous, tandis que vous suivez toujours derrière. La sagesse n’a pas de distinction; mais vous croyez que pour atteindre la sagesse vous devez suivre quelqu’un qui est plus avancé que vous. Vous pouvez acquérir d’un autre des informations, des connaissances, mais cela ce n’est pas la sagesse. La sagesse est une perception immédiate, qui libère l’esprit de toute individualité, par l’intelligence et une attention constante. Vouloir devenir un disciple n’est qu’une soif intérieure; suivre un maître, c’est créer une nouvelle couche d’ignorance.

Je sais que quelques-uns parmi vous sont très savants, et j’ai bien peur que ce soit cela la difficulté. Vous avez tant lu, vous vous êtes développé à un tel point l’esprit, que vous avez perdu la vitalité de la pensée. Vous avez médité, et vous avez si bien modelé votre esprit, que vous avez perdu de vue le modeleur, qui est votre désir lui-même. Pour réaliser ce qui est vrai, vous devez être libre du fardeau des connaissances acquises; ce n’est point à dire que vous ne devez pas lire, mais vous devez être débarrassé du désir de suivre quelqu’un d’autre, ou de transformer ce que je dis en une conception intellectuelle, ce qui détruirait votre compréhension de la plénitude de la Vie. Donc, je vous prie de ne pas faire de moi votre destructeur. C’est cela que vous ferez, chaque fois que vous direz « Krishnamurti a dit ». Je veux que vous viviez, que vous connaissiez la complète extase de la Vie, qui n’est pas une stimulation, qui n’est pas le fait de se plonger soi-même dans une illusion, mais une joie qui surgit de la pénétration constante des couches superposées de la conscience de soi.

Vous me demandez si je ne suis pas susceptible d’avoir un jour des disciples intelligents. J’espère n’avoir jamais de disciples, ni intelligents ni stupides. Ne voyez-vous pas que je parle de quelque chose qui est bien plus grand que le fait de devenir mon disciple? Il s’agit de quelque chose que vous pouvez réaliser pour vous-même, de façon à vous délivrer de l’idée destructive d’avoir un guide, un maître, d’être un disciple. Je parle de quelque chose que vous pouvez vivre, et dont vous ne pourrez pas douter, qui est votre propre être, dans lequel il n’y a point de distinctions entre le « vous » et le « je », entre le corps, l’intelligence et les émotions, et où le manifesté et le non-manifesté ne sont qu’une seule et même chose.

Pourquoi, alors, ai-je dit que je changerais la face du monde avec l’aide d’une ou deux personnes qui comprendraient réellement? Si les quelques personnes qui m’écoutent comprennent réellement, si elles s’affranchissent de leurs traditions, de leurs esclavages, de leur volonté collective et individuelle; si elles sont atteintes, lucides, pleinement responsables de leurs actions — voulez-vous dire qu’elles ne changeront pas leur monde extérieur? La politique, l’économie, la sociologie, toutes les nombreuses variétés de l’effort humain, sont comme les branches d’un arbre. Si vous êtes attentif aux racines de l’arbre, si vous veillez à ce qu’elles soient bien nourries, alors ses branches seront parfaites. Mais ceci ne se produira que si vous, les quelques-uns qui écoutent, amèneront un changement d’esprit et de cœur. Cela veut dire qu’il vous faut être grandement détachés, détachés avec sagesse, des choses aussi bien que des gens. La vraie simplicité ne consiste pas à posséder beaucoup ou peu. Elle est complètement libre de l’idée de possession.

QUESTION. — Hier, vous avez parlé de l’individualisme, et vous avez dit que l’homme peut trouver la Vérité, qui toujours réside en lui, par son propre effort seulement. Si ceci est vrai, alors personne ne peut aider qui que ce soit, dans le vrai sens, et tous les efforts que l’on fait pour améliorer la race humaine sont futiles. Les maux de ce monde, qui sont réels et terribles, on ne peut jamais, selon cette idée, leur porter remèdes par des efforts collectifs. Voulez-vous dire que le vrai individualisme, alors qu’on peut tendre la main à son voisin, consiste à ne jamais s’occuper de son âme? Est-ce que ceci ne porte pas un coup mortel à tous les réformateurs et guides religieuxen incluant peut-être vous-même?

KRISHNAMURTI. — Si vous êtes à la recherche de ce que vous ne pouvez pas concevoir, vous devez être seul. Ce n’est que par la joie de la solitude que vous pouvez atteindre la fleur de l’entendement. La Vérité, qui est la Vie elle-même, est toute autre chose. Elle est en vous-même, et vous ne pouvez la réaliser qu’en vous dépêtrant des couches superposées de la conscience de soi. Personne ne peut faire cela pour vous; vous seul pouvez le faire. Vous pouvez savoir par vous-même si votre esprit est alerte et pas paresseux. Donc ce n’est qu’à travers votre propre flamme, la flamme de la conscience de soi, que vous parviendrez à la réalisation de la Vérité. Cela, ce n’est point de l’individualisme. Je parle d’une chose qui est bien plus grande que l’individualisme, mais pour percevoir la valeur suprême, vous devez être un individu dans sa consommation.

Votre pensée est faite de réactions collectives et individuelles. Votre détermination est le fruit de réactions; donc pour que vous sachiez ce que vous, vous-même, pensez, vous devez connaître la solitude, vous devrez devenir votre propre lumière. Sûrement cela ne veut pas dire que vous deviez devenir égoïste d’une façon arrogante. Si vous tombez dans ce malentendu, cela veut dire que vous n’avez pas compris ce que je disais. Vous devez décharger votre esprit de toute superstition, de tout égoïsme, des avantages que vous avez acquis, des opinions, et alors vous saurez ce que c’est que d’être seul. Dans la joie que l’on a à être seul surgit la réalisation de la Vérité.

Vous devez travailler collectivement, et parce que vous ne l’avez pas fait, il y a du chaos dans le monde, il y a un déchaînement d’égoïsme féroce, où chacun est contre les autres. Vous devez travailler collectivement, mais vous ne devez pas penser collectivement, parce que l’on ne peut pas réaliser l’extase de la Vie par un autre. La peur vous a fait ériger des sauveurs, des maîtres, des instructeurs, et vous avez ainsi fermé la porte à clef sur la pensée individuelle, qui, seule, permet de réaliser la Vérité. Et ayant ainsi fermé cette porte, vous devenez brutalement égoïste dans ce monde d’action. La pensée est devenue un agneau spirituellement, mais un animal terrible dans le monde de l’action.

Or, ce que je dis, c’est que vous devez renverser le processus. Vous devez travailler ensemble pour le bien de tous, mais vous devez demeurer intégralement seuls pour découvrir la Vérité. Alors vous pourrez, comme dit la personne qui vient de me poser cette question, détruire les religions, détruire mon autorité que vous êtes en train de créer. Je vous parle de la façon dont agit la Vie, je vous dis comment vivre avec cette extase de solitude, et dans le processus de cette réalisation, on aide à détruire les fausses valeurs qui sont créées par la soif intérieure de chacun.

3 juin 1932.


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III


QUESTION. — Vous nous dites de nous vider l’esprit de toute idée; mais pouvez-vous nous dire quel est l’état d’un esprit libre de toute idée? Nous pouvons comprendre que vous insistiez auprès de nous pour que nous ne poursuivions pas une idée, en tombant ainsi dans son esclavage, mais il est difficile de concevoir la vacuité de l’esprit, ce qui, selon vous, est la réalisation ultime.

KRISHNAMURTI. — Le discernement n’est possible que lorsque l’esprit est libre de toute idée. Vous ne pouvez percevoir une chose telle qu’elle est que lorsque votre esprit n’est pas enténébré par des opinions. Or, examinez ce qui se passe en vous. J’essaie de transmettre, avec des mots, la façon dont on peut réaliser la Vérité, et vous réagissez à cela avec une série d’objections ou d’acceptations, en vous disant: « je comprends », ou « je ne comprends pas », car vous voyez ce que je dis à travers les nombreuses couches superposées de vos propres idées. Ainsi, si vous êtes un Chrétien, vous examinez ce que je dis d’un point de vue établi, et vous déformez la pensée, afin de vous conformer à ce critérium. Alors vous n’êtes plus capable de discernement, mais vous êtes simplement guidé par vos préjugés et vos plaisirs, par vos goûts et vos répulsions. Donc votre choix ne vous révèle pas la valeur suprême. Vous percevez ce que vos idées vous incitent à voir. Si vous êtes un théosophe, vous examinez ce dont je parle, qui est la vie, d’un point de vue dans lequel existent des hiérarchies, des plans, des ordres, des maîtres, des disciples, et vous vous dites: « comment un homme peut-il comprendre la Vérité sans passer par le processus de l’évolution, sans acquérir des vertus, sans passer par de nombreuses expériences? » Et si vous êtes conscient d’appartenir à une classe sociale, ou bien vous avez un sens de supériorité, et vous regardez les autres d’en haut, ou vous avez un sens d’infériorité, et vous considérez la vie avec ressentiment.

Ainsi la pensée devient un simple entrepôt pour idées; il ne s’y trouve pas cette tranquillité, cette vacuité de l’esprit, le seul état où existe la vraie perception. En d’autres termes, votre choix a un motif; vous choisissez constamment parce que vous voulez quelque chose. Vous avez une idée préconçue sur ce qu’est la Vérité, ou la Vie, et votre choix dans l’action est guidé par elle. C’est pour cette raison que j’ai dit que la Vérité ne peut pas se concevoir par anticipation. C’est impossible. Vous ne pouvez pas connaître sa réelle signification, sa sublimité, son extase, sa tendre attention, parce que votre esprit est limité par des idées et des préjugés.

La poursuite d’une idée par la méditation n’engendrera jamais la compréhension. Que faites-vous lorsque vous méditez? Vous pensez à Dieu en tant qu’amour, ou vous vous concentrez sur une idée que vous avez lue ou qui est le résultat de votre expérience. Vous essayez de forcer votre pensée vers une conception particulière. Ceci produit un processus de discipline, un contrôle, une domination. Pour moi, c’est la négation de la compréhension. Lorsque vous contrôlez votre pensée, vous ne faites que la diviser contre elle-même. Une de ses parties comprend l’expérience, l’autre non. Alors vous vous dites: « je dois dominer avec ma compréhension la partie qui ne comprend pas ». En d’autres termes, vous essayez de vaincre une résistance par une résistance plus grande. Votre pensée est emprisonnée dans des idées, donc il se produit en elle des destructions, qui créent de la résistance.

Pour moi, ce processus est une limitation continuelle de la pensée, tandis que la pensée elle-même jaillit sans cesse. Lorsque vous méditez, au lieu de délivrer votre pensée de toutes les résistances, de façon qu’elle devienne naturellement souple, subtile, magnifiquement délicate, vous la forcez en une certaine direction, par votre soif intérieure, par vos goûts et vos répulsions. Si vous arrivez à vous concentrer sur une idée pendant une heure, vous croyez avoir médité vraiment, et vous êtes saisi d’enthousiasme parce que vous avez été capable de contrôler votre pensée, de la maintenir centrée sur une idée. Ainsi que je l’ai dit l’autre jour, conquérir quelque chose c’est devenir son esclave. Tandis que si vous avez l’esprit souple, pénétrant, qui perce à travers une idée et qui en est libre, cette pensée peut véritablement discerner, elle peut comprendre l’infini.

Comment pouvez-vous faire cela? Comment pouvez-vous délivrer votre esprit de telle sorte qu’il ne soit plus sous la domination d’une idée? Vous ne pouvez pas vous hypnotiser vous-même, et imaginer que votre esprit est sans idées. Toutes vos actions, vos sentiments, vos pensées, sont basés sur une idée, limités par elle, mais l’esprit ne peut avoir de discernement que lorsqu’il est totalement libre de toute idée; alors surgit la perception immédiate de la valeur suprême.

Or, pour réaliser cet état — qui pourtant n’est pas un état — cette pensée intarissable qui n’est pas conditionnée par une idée, vous ne pouvez pas vous asseoir et méditer dessus, parce que si vous le faites, vous créez simplement une résistance, vous essayez de contrôler votre esprit afin qu’il n’ait point d’idées; tandis que si vous essayez de vivre pleinement, complètement dans le présent, c’est alors que vous vous apercevez que votre discernement est basé sur une idée. Lorsque vous devenez ainsi lucide, cette lucidité commence à délivrer votre esprit du joug de cette idée. En réalité, c’est simple. Pour savoir si vous êtes en esclavage, vous devez faire un mouvement, vous ne devez pas vous asseoir immobile et vous demander si vous êtes libre ou non. Dans ce mouvement qui consiste à vivre, dans cette intensité de vie, vous commencez à être conscient de vos limitations, et dans cette lucidité, vous vous délivrez. Alors vous ne créez plus de résistance, et le moule vide de la discipline n’existe plus.

Si vous ne comprenez pas ce que je dis, veuillez m’interroger.

QUESTION. — Est-ce que cette perception, cette concentration de la Vie, est une chose cosmique?

KRISHNAMURTI. — Je suis content que vous m’ayez posé cette question; je vais tâcher d’expliquer. C’est comme si vous vouliez comprendre ce qui se trouve derrière ces montagnes, avant d’avoir quitté la vallée. Vous essayez d’imaginer ce que c’est. Vous dites que c’est une conscience universelle, que c’est Dieu, la Vie, le cosmos, ceci, cela. Vous voulez une description de cela, mais ce qui peut être décrit n’est pas la Vérité. Si, par contre, vous commencez à découvrir la cause de cette résistance qui revient toujours, et à chercher à vous délivrer de cette chaîne, alors se produit la réalisation de cette concentration, l’extase de la vie. Ce flot de pensée est dans le présent, il n’est pas dans l’avenir, ni dans un autre monde. Vous voulez savoir ce que c’est que la Vie, si c’est une conscience cosmique, si en elle existe la justice, l’égalité, si c’est l’unité, si cela englobe la totalité, afin de dresser votre esprit à se conformer à cette conception, afin que vous deveniez semblable à elle. Donc elle n’est que dans votre propre glorification; tandis que ce dont je vous parle est la liberté totale de la conscience de soi.

Quand pensez-vous à vous-même? Quand vous êtes frustré. Vous devenez conscient de vous-même lorsque vous êtes entravé. De cet obstacle surgit la division, la cause de la résistance, et afin de la conquérir, vous vous disciplinez. Les idées doivent entièrement disparaître avant que vous puissiez discerner. Si vous ne pouvez pas discerner librement, vous êtes incapable de comprendre. La pensée, pour percevoir, ne doit pas être retenue dans l’esclavage d’une idée. La pensée doit être sans préjugés; et une des choses les plus difficiles à faire est de rendre son esprit si délicat, si souple, qu’il discerne instantanément. Ce discernement est l’intuition.

Qu’est-ce qui crée en vous des idées? Votre soif intérieure. Vous percevez un objet, un but, une fin, et vous entendez une idée au sujet de l’homme parfait, et vous vous dites: « je dois devenir son disciple, je dois devenir comme lui ». Cette idée façonne votre vie, vous devenez son esclave, votre soif intérieure est simplement devenue plus subtile. Vous ne vous libérez pas l’esprit de la cause de la limitation, qui est cette soif intérieure, mais vous ne faites que la transférer de l’égoïsme ordinaire humain, à un intérêt personnel, raffiné, « spirituel », l’expansion de votre ego. Graduellement, vous abandonnez l’objet de votre désir intérieur. Vous vous dites: « il n’y a que le soi; je suis moi-même tout l’univers, Dieu ». L’objet de votre inspiration, qui vous a façonné, a perdu pour vous sa signification, mais c’est cette même soif intérieure qui a créé en vous cette nouvelle et sublime idée selon laquelle vous êtes l’univers.

Bien que vous puissiez imaginer que vous êtes l’univers, que vous êtes cosmique dans votre conscience, vous êtes encore pris au piège de votre soif intérieure, avec toutes ses luttes et ses limitations. Ainsi vous êtes contraint de trouver une nouvelle explication, tout en conservant toutes les illusions qui se sont développées à cause de votre soif intérieure. Maintenant vous vous dites: « étant donné qu’existent une justice suprême, une loi universelle, l’amour divin, j’accepterai les choses telles qu’elles sont ». Vous vous trouvez dans un état de résignation qui n’est qu’une illusion nouvelle. De cela surgit un sens de réconfort, qui provient encore de la même soif intérieure personnelle.

A l’intérieur de tous ces cercles d’illusion, vous passez vos jours. Vous demeurez dans un de ces cercles, en vous imaginant avoir trouvé le dernier, jusqu’à ce que votre soif intérieure vous pourchasse à l’intérieur du cercle suivant. Vous créez une illusion, après une autre illusion, en errant de l’une à l’autre, toujours esclave des subtiles exigences de la soif intérieure. De la sorte, vous vous imaginez évoluer à travers une durée interminable de temps. Votre esprit vous accorde les satisfactions des distinctions et des récompenses pendant que vous errez à travers les illusions, car vous croyez toujours abandonner un état inférieur de conscience pour un état plus élevé. Mais vous ne faites que vous accorder de prétendus avantages de plus en plus grands, en créant ainsi un sens de séparation et une résistance sans fin. L’unité n’est que de l’uniformité, car vous devenez des modèles dans lesquels d’autres se font mouler. Tant qu’il y a résistance, il y a conscience de soi, soif intérieure, quelle que soit la glorification que l’on accorde à l’illusion d’expansion, quelle que soit la quantité de choses qu’englobe le cercle de l’identification avec le soi.

Pour moi, il n’y a qu’une Vérité, la délivrance de la soif intérieure, de la conscience de soi; en cela, il n’y a point de distinction de la dualité. Tout le reste n’est qu’une illusion, infinie dans ses variétés, ses gloires, ses distinctions. Le saint, le pécheur, l’esclave, le conquérant, l’homme de vertu et d’accomplissement spirituel, sont tous pareils, dans leur illusion, s’ils sont enracinés dans leur soif intérieure. Un espace et un temps immenses peuvent les séparer l’un de l’autre, mais le saint qui a évolué en s’éloignant du pécheur, n’a fait que progresser de l’illusion du plus bas vers l’illusion du plus haut.

Si vous comprenez que toutes les idées, que les limitations sont créées par la soif intérieure, par la conscience de soi, et si vous pouvez vous délivrer l’esprit de cette soif, alors vous n’avez pas besoin de passer par les illusions des idées. Pour être libre de toute soif intérieure, il vous faut être attentif, sans cesse alerte, jamais paresseux. C’est cela le vrai effort.

La finalité est une chose qui n’existe pas. Ce qui est final, ce qui peut être atteint, est déjà mort; ainsi, en pensant à un achèvement, votre pensée se creuse sa propre tombe. Tandis que si vous pensez, non pas en termes d’images, ni d’idées, mais en essayant constamment de délivrer votre pensée de tout ce qui l’encercle, alors il y a le renouveau de la Vie, qui est ce qui dure toujours.

QUESTION. (de l’auditoire) — Krishnaji, vous avez atteint ce que vous appelez la libération. Est-ce cela la mort pour vous maintenant

KRISHNAMURTI. — Je voudrais bien pouvoir effacer de vos esprits tous les mots que j’ai employés; mais comme je ne puis pas le faire, j’essaierai encore d’expliquer. Vous devez mourir tous les jours, vous ne devez pas avoir de souvenirs émotionnels d’incidents passés, afin que votre esprit soit toujours alerte et souple.

La libération n’est pas un achèvement. J’ai employé ce mot, mais je ne me contredis pas en ce moment; je n’ai pas dit que je n’ai pas réalisé ce qui est infini, éternel, mais j’essaie maintenant de l’exprimer d’une façon différente. Vous pensez à la Vérité comme si c’était une finalité, comme à quelque chose de statique, de conclu. Mais je vous assure que ce n’est pas ainsi. Au contraire, ce qui est sans cesse vivant ne peut pas être final. Lorsque la pensée est prise dans le piège de la soif intérieure, elle ne peut pas comprendre l’infini, elle ne peut pas percevoir ce qui n’a ni commencement ni fin, ce qui n’a ni profondeur ni surface, et c’est pour cela que vous pensez à la Vérité comme à une finalité, une conclusion. Vous lui attribuez certaines qualités, et vous dites que c’est quelque chose que l’on doit parfaire. Si vous forcez votre esprit vers une idée, en essayant de le conformer à une image, vous ne pouvez l’amener à comprendre la Vérité. Un esprit qui n’est pas esclave d’une idée connaîtra la joie vivante de l’harmonie; mais l’esprit qui s’entoure d’idées comme de murs, crée de la résistance, donc de l’inharmonie. Dès lors, toute votre vie n’est plus qu’une lutte constante en vue de vous ajuster à une chose irréelle, à une conclusion, à une idée que vous avez conçue comme étant la Vérité.

Lorsque vous affrontez une crise, vous mettez toutes les idées de côté, et vous vous concentrez sans effort, parce que tout votre esprit est intensément ramassé en un seul point. Votre recherche est le pénible résultat de la nécessité, dans laquelle il n’y a pas de joie. Ce que vous êtes forcé de faire par la souffrance, peut être fait naturellement, avec grâce. Dans cet effort intelligent surgit l’extase de la Vérité.

QUESTION. — Quel rapport l’art a-t-il avec la Vie? Est-ce que l’appréciation de l’art éveille la compréhension de la Vie, et vice versa? Je ne peux apprécier l’un qu’à travers l’autre.

KRISHNAMURTI. — Toute stimulation est transitoire. Je vous parle de quelque chose qui ne passe pas, qui ne peut être réalisé au moyen d’aucun stimulant, mais par une constante persévérance de vie intense. L’homme qui vit pleinement dans le présent est un artiste de la Vie. L’appréciation de l’art n’implique pas nécessairement la compréhension de la Vie, qui est la délivrance intérieure. Un homme qui cherche la réalisation de la Vérité ne peut avoir aucune particularité au moyen de laquelle il espère éveiller la compréhension de la Vie.

QUESTION. — Nous comprenons bien que vous n’utilisez des mots que par commodité, mais faites-vous une distinction entre une pensée et une idée? Devons-nous être libre aussi de vos idées? Si oui, ne vous semble-t-il pas futile de nous parler?

KRISHNAMURTI. — Il y a certainement une différence entre une idée et une pensée. Une idée n’est généralement que l’arrêt d’une pensée-émotion, qui a été cristallisée par des réactions personnelles; tandis que la pensée-émotion est une source continuelle, illimitée, en laquelle n’existent point de réactions personnelles. C’est la substance, qui demeure, de la Vérité. Mais l’esprit qui est esclave d’une idée est incapable de vivre infiniment, de sorte qu’existe la distinction entre la pensée et l’idée.

Tout cela n’est pas une conception intellectuelle; si vous le comprenez, si vous le vivez vous saurez ce que cela veut dire. Il y a en cela une extase. Ce n’est pas une conception froide, sèche, intellectuelle, ni une sensation émotionnelle. Vous demandez: « devons-nous être libres de vos idées aussi? » J’espère ne pas vous avoir donné d’idées. Vous êtes habitués à ce qu’on vous dise de faire ceci et de ne pas faire cela. Vous êtes habitués à des systèmes, à des philosophies, à des idées concrètes, dans lesquels votre pensée peut soigneusement s’envelopper, et vous appelez cela vivre. Je ne vous donne pas un système. Je vous dis la façon de vivre dans laquelle il y a une lucidité, présente, de la flamme de la pensée-émotion. Si je devais vous dire en quoi consiste le minimum de besoins, à quelles méditations vous devriez vous livrer, quelles sortes d’idées il vous faudrait avoir, comment vous pourriez vivre dans le présent, alors il faudrait que vous vous libériez de toutes ces idées, parce qu’elles vous mettraient l’esprit en esclavage, elles corrompraient votre pensée. Je ne donne pas d’idées, mais je parle de la souplesse de la pensée-émotion, que vous pouvez vivre en harmonie en participant à cette tranquillité qui se renouvelle sans cesse elle-même.

4 juin 1932.


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