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SOMMAIRE

 

BULLETIN DE L'ÉTOILE
  N° 4 Janvier 1931  


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POÈME


I walked on a path through the jungle
Which an elephant had made,
And about me lap a tangle of wilderness.
The voice of desolation fills the distant plain.
And the city is noisy with the bells of a tall temple.
Beyond the jungle are the great mountains,
Calm and clear.

In the fear of Life
The temptation of sorrow is created.

Cut down the jungle — not one mere tree.
For Truth is attained
By putting aside all that you have sown.

And now I walk with the elephant.

J. KRISHNAMURTI.  



Je suivais dans la jungle une piste
Qu’un éléphant avait tracée.
Tout autour de moi, c’est un chaos sauvage.
Un cri de désespoir couvre la plaine au loin.
Les cloches d’un vaste temple emplissent la ville de bruit.
Par delà la jungle, de hautes montagnes s’élèvent.
Calmes et claires.

La peur de la Vie
Crée l’approche de la douleur.

Abats la jungle — toute, et non seulement un arbre.
Pour atteindre la Vérité,
Détruis tout ce que tu avais semé.

Et maintenant, je marche avec l’éléphant.

J. KRISHNAMURTI.  


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LA VIE HARMONIEUSE


CAUSERIE de KRISHNAMURTI


LE plus haut degré de spiritualité est la vie harmonieuse dans le présent. Vivre harmonieusement, c’est s’ajuster sans relâche, tenir son jugement toujours en équilibre entre la vraie et la fausse route, entre l’essentiel et le non-essentiel; c’est être sensitif, c’est-à-dire sentir les réactions des autres sur vous-même, c’est y joindre le tact, être sans cesse en éveil pour saisir toutes les choses qui se passent autour de vous, et qui sont une manifestation de la vie. Cet instinct qui s’exprime en chacun de nous par des sympathies et des antipathies devrait être finalement modelé sur la raison, et se conformer à la voix de la raison. Telle est la plus haute forme de l’intelligence.

L’intelligence est la consommation de l’expérience, et si vous tenez votre intelligence hautement éveillée, pleinement active, l’intuition suivra, l’intuition qui est la raison. C’est pour moi la plus haute forme de spiritualité, parce qu’elle est l’harmonie de la vie, l’équilibre parfait de la raison et de l’amour. Si vous ne vous y exercez sans cesse, et avec insistance, la vie vous instruit par la souffrance. Si vous ne comprenez pas la souffrance, si vous n’en saisissez pas le but, vous continuez à souffrir et vous vivez dans la mort. Malgré vos luttes, malgré vos souffrances, si vous ne comprenez pas, il y a désaccord jusqu’à ce que vous atteigniez l’équilibre.

Si vous ne comprenez pas le but de cette lutte entre la raison et l’instinct, elle devient un pur mécanisme, et quand le mécanisme commence à se dérouler, vous vivez dans la mort. C’est ce qui arrive à la majorité de ceux qui sont atteints par la souffrance. Elle est si pénible qu’elle les rend apathiques et leur fait perdre le but, la compréhension de la douleur. Un très petit nombre est heureux dans la lutte et comprend le but qui est de réaliser l’équilibre, l’harmonie avec soi-même.

Il faut donc d’abord comprendre le but de la lutte. La lutte, par elle-même, n’a pas une grande valeur; ce qui a de la valeur, c’est le produit de la lutte. Comme le jardinier sème les graines pour produire les fleurs, et les fruits qui nourrissent, ainsi du sol de la lutte vous devez faire sortir l’équilibre, l’harmonie, et personne ne peut le faire pour vous. Avoir une moralité de fer c’est admettre la peur de la vie. Si vous avez peur de la vie, de la lutte, vous inventez naturellement une moralité de fer et dites: « Ceci est bien » et « Cela est mal »; « Ceci est le paradis » et « Cela est l’enfer ». Vous suivez aveuglément cette limitation étroite, sans compréhension, parce que vous avez peur de lutter, et de produire ainsi l’harmonie et l’équilibre. L’étang qui, dans le bois, reste immobile, accumule à sa surface l’écume verte et ne reflète plus la pureté du ciel, les feuilles dansantes, les claires étoiles; tandis que l’étang qui est sans cesse agité par les brises peut, lorsqu’il est tranquille, être un miroir fidèle. Il en est de même de la vie. Si, parce que vous avez peur, vous l’emprisonnez dans une moralité rigide, elle devient stagnante, elle n’est qu’une triste lutte intérieure qui ne peut produire l’équilibre, la clarté de pensée, et le « soi » dans l’homme ne peut refléter la pureté du but de la vie. Si vous rejetez cette moralité qui lie, qui étouffe, si vous êtes continuellement secoué par la lutte de la vie, vous connaîtrez la tranquillité qui n’est ni stagnation, ni putréfaction.

Il en est de même pour Karma. Karma est le retour à l’équilibre. La lutte constante amène l’équilibre entre l’essentiel et le non-essentiel, en vous exerçant au discernement continuel, en jugeant, en vous ajustant, vous créez de moins en moins de Karma. Je vais expliquer ce que je veux dire. Tout le monde admet que nous sommes le résultat du passé. Mais nous en avons fini avec le passé, il n’a pas de valeur. Si vous créez des obstacles, si vous mettez des barrières entre vous et votre but, si vous ne réalisez la vie dans le présent, vous ne pouvez manquer de créer le Karma, parce que vous détruisez l’équilibre. Peu importe ce que vous étiez hier; ce qui importe, c’est ce que vous êtes maintenant, et le moment présent ne peut être vital, actif, que si vous saisissez avec une pleine compréhension le sens de la vie future dans le présent, et vivez cette vie dans le présent.

Cela suppose un équilibre continuel entre le présent et le futur, un ajustement continuel, comme si vous étiez, pour ainsi dire, suspendu entre le futur et le présent.

Encore une fois, la santé morale et émotionnelle dépend de l’équilibre. De même qu’une personne qui n’est pas physiquement en bonne santé n’est pas en harmonie, est compliquée et dépend des autres, de même une personne qui n’est pas en bonne santé morale et émotionnelle a besoin de médecins spirituels. Un monde de malades qui dépendent des médecins est antinaturel. Lequel est le plus important? Est-ce de créer des conditions qui permettent à tous d’être sains, de se suffire entièrement à eux-mêmes, ou seulement de soigner les malades? Pour moi, il est beaucoup plus important de prévenir la maladie, pour que tous puissent vivre d’une vie naturelle, équilibrée, sensée, harmonieuse. C’est peut-être un idéal inaccessible, mais un idéal qu’on réalise facilement devient comme des cendres dans la bouche; un idéal qui n’est qu’un appât est sans valeur; mais un idéal magnifique, intrinsèquement juste et valable en lui-même, n’est pas un appât. L’essentiel est donc d’empêcher les hommes de devenir malades, de dépendre des autres, des médecins spirituels; c’est de faire qu’ils se suffisent à eux-mêmes, qu’ils comptent sur eux-mêmes, qu’ils soient sans cesse en éveil, pour s’ajuster continuellement et rester en équilibre entre les formes extrêmes du vice ou de la vertu.

Pour être bien portants, dans le présent, vous devez sans cesse trouver l’équilibre entre la prochaine réalisation du soi et le moment présent; il faut la vigilance, l’examen continuel, mais de la bonne manière, et non l’introspection qui, en définitive, détruit le soi. Si vous examinez le soi sans comprendre le but de la vie, sans y apporter la largeur de compréhension, vous ne faites que rapetisser le soi, le diminuer sans cesse, et vous vivez ainsi dans la mort; mais si vous comprenez le but de la vie, et que ce but vous serve de lumière pour examiner le soi, vous l’enrichirez, vous deviendrez un être humain parfait, qui réalise l’épanouissement total de la vie, ce qui est pour moi beaucoup plus grand que de devenir un dieu.

Je voudrais aussi attirer votre attention sur un autre point; la vie n’œuvre pas pour produire un type; la vie ne crée pas des images de cire. Elle demande que vous soyez entièrement différents les uns des autres; c’est dans la diversité que vous vous réaliserez et non en créant un type. Regardez ce qui se passe actuellement. Vous adorez la multiplicité dans l’un, vous adorez la totalité de la vie dans un seul être. C’est adorer un type, une image de cire, et par là faire de vous un type, une image; cette image est une limitation, donc elle amène la souffrance. Tandis que si vous adorez l’un dans la totalité, vous ne ferez pas de vous-même un type. Ce n’est pas là une idée philosophique ou métaphysique. Parce que l’homme a peur d’être bon, affectueux pour tous, il donne tout son respect, son adoration à un seul — c’est-à-dire, il crée une image. Mais la vie ne produit pas de types, elle n’a rien de commun avec les images. Adorer l’un dans les autres demande une vigilance de pensée constante, un ajustement continuel du point de vue de l’individu au point de vue impersonnel de la totalité, qui est la vie. Si vous créez un type et ne faites qu’ajuster la balance entre ce type et vous-même, ce n’est pas un véritable équilibre, c’est purement un caprice personnel; tandis que si vous maintenez l’équilibre entre vous-même et l’un dans la totalité, vous ne créez pas une image, ni un type, vous êtes modelé plutôt par la vie elle-même.


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QUESTIONS ET RÉPONSES


QUESTION. — Quelle est la signification exacte de ces mots: « vivre dans l’éternel »? La réalisation en est-elle possible pour un homme menant la vie de famille, qui est un lien aussi bien qu’une limitation? Si elle est possible, quelles sont les caractéristiques qui ressortent de la vie journalière de cet homme?

KRISHNAMURTI. — Vous voulez que je crée un type. Ne vous laissez pas prendre à l’illusion des mots. Essayez de saisir le sens de l’idée qui est derrière les mots. La signification exacte de « vivre dans l’éternel » ne peut se traduire en mots. La Vérité est une affaire purement individuelle; elle ne peut être traduite ni par moi, ni par personne. Vous devez la comprendre selon votre propre unicité. J’ai employé ces mots pour exprimer l’idée de vivre dans le « maintenant », dans le présent avec le futur. La Vie, comme telle, la Vie immense n’a pas de futur; mais la vie individuelle, enfermée, emprisonnée, a son avenir dans la libération, qui est éternelle, parce qu’elle est alors unie à la vie sans limite. Si vous vivez ce futur en vous remettant sans cesse en équilibre, en vous rajustant sans cesse, vous vivez dans l’éternel.

Qu’y a-t-il de commun avec cela et l’état de mariage ou de célibat? Vous faites du mariage un obstacle, non une aide; vous le traitez comme un esclavage. Après tout, c’est un moyen d’assimiler des expériences et non un lien qui vous retient. Je sais que dans la majorité des cas c’est un lien qui vous retient, parce que vous ne savez pas l’utiliser, assimiler l’expérience. Vous le considérez comme une servitude, une chose terrible, tyrannique, indigne de l’homme, parce que vous ne comprenez pas que vos femmes et vos enfants sont des compagnons qui vous aident à assimiler l’expérience, à croître. Traitez tous ceux qui sont autour de vous comme des compagnons, des amis grâce auxquels et par lesquels vous pouvez croître. Le mariage n’est pas une servitude. Rien de ce qui vous donne de l’expérience vous élargit, vous oblige à vous rajuster sans cesse, vous fortifie, n’est un esclavage. Mais si vous vivez, si vous agissez sous l’emprise d’une moralité rigide, tout devient un esclavage.

QUESTION. — Devons-nous comprendre que réaliser la vie dans l’éternel entraîne la cessation de l’évolution ultérieure? Si elle ne cesse pas, voulez-vous nous indiquer dans quelle direction l’évolution se poursuit?

KRISHNAMURTI. — Ne vous tourmentez pas de cela. Encore une fois, vous vous intéressez plus à la mort qu’à la vie. Comme toujours, vous voulez découvrir ce qui est au delà avant d’avoir compris ce qui est ici. Ce n’est que fantaisie de satisfaction personnelle, rien de plus. Ce qui importe, c’est ce que vous êtes ici-bas, comment vous vivez, comment vous réagissez, ce que vous pensez, ce que vous créez, et non ce qui se trouve au delà. N’essayez pas d’être surhumain, soyez un humain parfait. Si vous ne savez pas vivre avec vos amis, vos compagnons, dans un équilibre parfait, qu’importe comment vous vivez en dehors! C’est encore une manière de rechercher le confort et la consolation dans une chose extérieure. A mon point de vue, cette question est sans valeur; si vous savez vivre, être en parfait équilibre, en harmonie avec vous-même, vous saurez tout.

Connaître, approfondir enrichir le soi jusqu’à sa plénitude, c’est l’omniscience, c’est la vie; lorsque vous connaîtrez le perpétuel courant de la vie, sa rapidité, sa douceur, vous n’aurez plus besoin de savoir autre chose, parce qu’il est l’univers total, manifesté et non manifesté. Je prévois que vous secouerez la tête et direz: « Cela nous rappelle les Védas »; vous me citerez les mots sanskrits. Cela n’a pas de valeur. A quoi sert l’expérience des autres, à quoi servent les écrits des prophètes, des instructeurs, si vous ne vivez pas, si ce n’est pas une partie de vous-même? Le danger, pour les gens cultivés, c’est de s’arrêter aux théories, au lieu de lutter continuellement avec la vie. C’est une de vos difficultés. Vous trouvez un grand plaisir à vous asseoir sous un arbre, à discuter les questions concernant le soi, les paroles ou les écrits des grands instructeurs. C’est une attitude maladive, et non une manière de vivre harmonieuse, équilibrée.

Intéressez-vous aux théories, si vous voulez, mais il faut vivre. A quoi sert de parler de nourriture lorsque vous avez faim? Un acte de compréhension si simple, si modeste soit-il, vous mettra au sommet de la compréhension. Essayez-le, non parce que je le dis, mais parce que vous êtes retenus dans la souffrance. Essayez, un moment, de vivre en parfaite harmonie, en parfait équilibre, et vous verrez que toutes les écritures, tous les prophètes, tous les instructeurs perdent leur importance, parce que vous vivez vraiment avec la Vie; c’est seulement ainsi que vous pouvez devenir un être humain parfait.

QUESTION. — Parlez-vous aux anges, comme vous parlez avec nous? Les anges posent-ils des questions comme nous? (Rires dans l’assistance.)

KRISHNAMURTI. — Je suis heureux que vous ayez le sens de l’humour! Ne vous inquiétez pas des anges. C’est une autre manière d’échapper aux luttes de la vie. Discuter sur les anges est, à mon point de vue, une attitude malsaine. Ce qui importe, c’est que vous compreniez ce que je dis, et non si les anges comprennent et me posent ou non des questions. La vie est parfois étrange et pleine d’humour: en voilà un exemple.

QUESTION. — Si un membre de la Société Théosophique a fixé son but, s’est pris lui-même en main, entend la voix tyrannique de l’intuition et progresse selon ses possibilités, en suivant les injonctions de la voix tyrannique, est-il nécessaire qu’il quitte la S. T. pour faire un plus grand progrès?

KRISHNAMURTI. — Si vous comptez sur une organisation pour le progrès spirituel, vous ne faites pas de progrès spirituel. Rien ne peut vous mener à la spiritualité, sinon vous-même. Les organisations, à mon point de vue, sont des mécanismes purement physiques, dont il faut se servir comme on se sert d’une agence de voyage. Les organisations pour le progrès spirituel sont, à mon point de vue, malsaines. Que vous apparteniez ou non à la S. T. n’a pas une très grande valeur.

Aucune organisation ne peut atteindre la Vérité, ni vous mener à la Vérité; la Vérité est une perception intérieure, une réalisation intérieure, une chose purement individuelle. Si vous cherchez la vérité dans une organisation, vous ne faites que vous illusionner, vous créez des complications de plus en plus nombreuses. La vérité consiste dans l’enrichissement, dans la plénitude de ce soi qui est la vie, et dans la libération de cette vie en vous; vous ne pouvez amener la libération de cette vie que par l’équilibre continuel, l’ajustement, le discernement, la réaction, l’amour. Qu’y a-t-il de commun entre cela et une secte ou une organisation religieuse?

QUESTION. — N’y a-t-il pas un guide qui dirige? J’ai vu trop souvent que ma vie et d’autres vies ont été guidées par une Volonté supérieure prévoyante. Des événements ont été prédits des années à l’avance. N’y a-t-il pas de prédestination?

KRISHNAMURTI. — Tous les guides, s’ils sont de vrais guides, doivent vous montrer le chemin à vous-même, vers la réalisation des potentialités qui sont en vous-même. C’est la vraie direction — et non pas l’adoration d’une autre « Je suis »; non l’espoir qu’un autre individu puisse vous apporter l’illumination, l’incorruptibilité, et développer en vous cette capacité d’être qui se trouve seulement au-dedans de vous.

QUESTION. — J’ai vu trop souvent que ma vie et d’autres vies ont été guidées par une volonté supérieure, prévoyante. Des événements ont été prédits des années à l’avance. N’y a-t-il pas de prédestination?

KRISHNAMURTI. — Des gens expérimentés peuvent vous dire le temps qu’il fera deux ou trois jours à l’avance et vous agissez en conséquence; mais personne ne peut vous dire si vous êtes pur ou impur; si, dans votre cœur, vous possédez la certitude et la clarté du but, la foi, le recueillement en vous-même, il n’y a pas de prédestination pour cela. On peut vous prédire le temps qu’il fera, comment sera le monde dans une centaine d’années; de quelle valeur sont ces prédictions, pour vous individu, qui avez à vous ajuster « maintenant »? A quoi bon savoir quelle « Utopie » existera dans un millénaire? C’est encore une fois le désir d’éviter, de différer la terrible lutte à entreprendre; c’est une preuve que vous manquez d’intérêt dans le présent; vous cherchez à fuir, à vous échapper vers l’inconnu, vers l’avenir. L’homme qui agit ainsi est dans les griffes de la douleur, le futur est pour lui aussi incertain, aussi douteux que le présent; il n’a pas d’être positif. Pour arriver à l’être positif, il faut être certain, dans le présent, et cette certitude dépend de votre ardeur à réaliser, de votre désir de choisir et de supporter les conséquences de votre choix. L’homme qui diffère le moment de sa réalisation est faible; en lui la souffrance enfonce une semence durable. Tandis que l’homme, certain du but de l’existence individuelle et qui, grâce à une vigilance continuelle se conduit avec discernement à tous les moments de la journée, celui-là s’est libéré du temps, de l’avenir et du passé.

QUESTION. — Beaucoup de personnes, qui ont senti très profondément la vérité de votre enseignement, disent qu’elles ont abandonné leur travail ordinaire pour faire seulement « l’œuvre de Krishnaji ». Cela embarrasse les autres qui sentent aussi profondément quelles voudraient ne faire que « l’œuvre de Krishnaji », mais ne sont pas sûres du sens de ces mots. Pouvez-vous expliquer quel est ce travail que nous avons à faire?

KRISHNAMURTI. — Je crains de ne pouvoir l’expliquer, parce que vous ne faites pas mon travail. Si vous le faisiez, vous ne seriez plus prisonniers de l’avidité, de la cruauté, des possessions, de l’exagération du soi, le « Moi ». Mon œuvre est « d’être » cette réalité et de l’offrir à chacun pour qu’il la réalise lui-même. Si vous faites cela, vous faites l’œuvre de la Vie, non la mienne. Il n’y a là ni Krishnamurti, ni « vous » et « je ». Vous croyez faire le travail de Krishnamurti, parce que vous doutez; si vous êtes certain, c’est l’œuvre de la Vie, votre propre vie, la vie de chacun, et vous êtes libéré de tout travail.

La crainte de l’inactivité vous entraîne vers l’activité; vous devenez prisonniers de l’activité, et c’est encore une autre forme d’inactivité, d’indolence, de paresse d’esprit, qui paralyse l’énergie vitale de l’émotion. Vous croyez qu’en faisant l’œuvre d’un autre, tout est clair. Ce n’est qu’une autre forme d’illusion. C’est pourquoi je disais en commençant qu’il s’est organisé un vaste groupe autour d’une personne: moi-même; que vous avez levé les yeux vers cette personne pour trouver une activité (qui n’est qu’inactivité, si vous le comprenez), une direction (qui n’est pas une réelle direction), et graduellement, le grand nombre a disparu, seul un petit nombre reste. C’est naturel: je n’en suis ni découragé, ni flatté, ni réjoui, ni attristé. Quand ceux qui composent ce petit nombre réaliseront, par l’effort continuel, la compréhension, le retour sur soi à chaque moment de la journée, ils connaîtront ce dont je parle; parce qu’ils désirent trouver la réalité, parce qu’ils ont rejeté toutes les irréalités, ils ne sont plus dans les griffes de l’illusion, ils ne sont plus détournés par les incertitudes, les doutes, les choses inessentielles.

QUESTION. — Si la libération ne dépend pas du degré d’évolution, et si un homme peu évolué peut atteindre la libération et en même temps l’annihilation de l’ego, comment peut-il continuer son évolution s’il n’a pas d’ego pour amasser l’essence de ses futures expériences?

KRISHNAMURTI. — L’évolution est l’extension de sa propre individualité, ce que vous appelleriez la conscience individuelle, la soi-conscience dans le temps. Ce qui est imparfait, qui est individualité, ne peut être multiplié; on ne peut évoluer l’imperfection, ou si on l’évolue elle restera toujours imperfection. Il n’est pas bon de multiplier ce qui est séparativité, au nième degré; il restera toujours séparé parce que sa racine est dans la séparation. La multiplication de ce « Je suis » qui est séparé, ne le mènera jamais à l’inclusion du tout. L’évolution de ce « je suis » restera toujours imparfaite, parce que son point de départ est dans l’imperfection; ce n’est qu’une expansion de la séparativité. La libération, d’autre part, est la libération de la conscience, non la multiplication de « Je suis »; c’est l’effacement du sens de séparativité.

QUESTION. — La vie d’un individu devient-elle meilleure ou plus utile dans le monde uniquement parce qu’il quitte les instructeurs moins élevés pour s’attacher au plus grand, même si celui-ci ne désire pas qu’on le suive, si ce n’est en vivant la vie?

KRISHNAMURTI. — Pourquoi assistez-vous à ces réunions?

Parce que vous pensez qu’il y a ici quelqu’un qui est honnête, sincère, et qui a atteint le but; vous venez pour comprendre une certaine attitude, que j’affirme être la seule attitude. Je ne veux pas dire que vous deviez vous diviser à ce sujet, ni devenir intolérants. Si vous pensez que cette seule méthode expliquera le processus total de la vie, vous ne le comprendrez jamais. Mais si vous vous ajustez sans cesse à la vie — non seulement ici, en ce moment présent, mais quand vous serez parti — vous ne suivrez personne. Ne voyez-vous pas que cette réalisation spirituelle ne réside pas dans l’imitation d’un autre, qu’il soit chef, instructeur ou prophète? Je ne suis ni l’un, ni l’autre. Il est regrettable que beaucoup de noms me soient attribués; ils disparaîtront graduellement. La chose importante, c’est d’être uni à la vie, d’être libre et heureux; et vous ne pouvez le devenir qu’en libérant la vie en vous-même.

1er janvier 1930.  


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VIVEZ DANS L’ÉTERNEL


CAUSERIE par KRISHNAMURTI.


CE qui cause les difficultés de la plupart des hommes c’est leur incertitude, cette incertitude qui les pousse à se cramponner aux dogmes et aux religions. Aussitôt que vous avez dans la vie une volonté définie et ferme, vous n’avez plus besoin de croyances et de dogmes où appuyer votre faiblesse; fort de votre certitude, vous vous fiez à votre propre compréhension. Le plus important est donc d’être assuré du but que vous vous proposez et de la signification de vos désirs et de vos efforts, car alors vous créerez en vous un miroir qui réfléchira impartialement toutes vos pensées et toutes vos émotions.

Je n’invente rien de nouveau car dans le domaine spirituel il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Il se peut que j’exprime la vérité d’une manière différente, mais il s’agit toujours de la même vérité. Mais tout devient nouveau pour l’homme qui découvre la vérité. La vérité est intensément, profondément nouvelle pour moi, elle est sans limite, au delà de l’effort, parce que je l’ai trouvée par moi-même. J’ai, par l’évolution graduelle de la vie — et non pas d’un seul coup — mis au jour ce qui était profondément caché et j’ai ainsi délivré la vie. Il n’y a rien là de nouveau, la nouveauté réside seulement dans votre découverte personnelle de ce qui est ancien.

Si vous soulevez une pierre pour regarder dessous, vous découvrirez ce qui se cachait là. De même, si vous supprimez les limitations dans lesquelles les circonstances extérieures vous enferment, ce que vous découvrirez sera vôtre et vous ne pourrez le mettre en doute. C’est alors que vous serez pleinement vous-même, conscient de ce que vous voulez, affermi dans votre certitude.

Je vous parle de ce qui est enfoui dans votre propre cur, dans le cœur de chaque homme au monde. Ce n’est pas une nouvelle révélation que je vous apporte. Presque toutes les religions sont fondées sur la révélation parce que les hommes cherchent ce qui est mystérieux sans comprendre ce qui est simple, clair et beau. Pour atteindre nous-même la certitude, considérez ce que je dis d’un point de vue impersonnel, impartialement, avec détachement. Quand vous allez au théâtre, vous regardez les acteurs, vous êtes attentif à leurs paroles et à leur rire, à leurs douleurs, à leurs plaisirs et à leurs tragédies. C’est ainsi que vous devez devenir le spectateur de vous-même, un spectateur qui examine, qui discerne, et votre discernement doit vous donner la certitude, en sorte que vos préférences personnelles ne troublent pas la netteté de votre jugement. Vos préférences, sympathies et antipathies personnelles n’ont rien à voir avec la vérité.

Si vous introduisez dans votre jugement l’élément personnel, votre compréhension s’en trouve inévitablement poussée. Il vous faut distinguer entre le personnel et l’individuel; le premier est accidentel, j’entends par là tout ce qui dépend de la naissance, du milieu où l’on a grandi, de l’éducation, des traditions, des superstitions, des distinctions de race et de classe et de tous les préjugés qui en découlent. La personnalité n’a de rapports qu’avec ce qui est accidentel, momentané, même si ce moment dure toute une vie. L’éducation moderne pousse la pensée et la crainte encourage l’esprit individualiste, l’esprit de race et de classe. Quand vous jugez un fait, ne le jugez pas d’un point de vue personnel, mais du point de vue de l’individualité, c’est-à-dire du soi.

Le soi contient toute expérience, l’expérience, non seulement de ce qui est accidentel, mais du temps tout entier; non seulement de ce qui est passager, mais de l’éternité; l’expérience, non de la tradition et d’un système rigide, mais de la vie qui est libre. Ce soi provient du développement de notre originalité propre, de notre propre croissance au moyen de laquelle vous parvenez à la compréhension. C’est cela qui constitue l’individualité. Ne confondez pas l’individualité et la personnalité. Si vous pouvez remonter jusqu’à la source de votre individualité, si vous savez la séparer de votre personnalité, vous y trouverez la vérité, cette intuition qui est la raison, qui est l’apogée de l’intelligence.

D’un côté il y a le soi qui appartient à l’éternel, qui ne peut être développé qu’au moyen de votre propre unité, qui contient toute expérience, qui est intelligence, intuition, raison, et de l’autre côté il y a la personnalité qui est transitoire, qui est le produit de la naissance, de la nationalité, de la classe sociale, etc. C’est pourquoi je vous ai si souvent répété de rejeter ce qui est personnel, non essentiel et de tout juger du point de vue de l’éternel, c’est-à-dire de l’individualité. Afin de découvrir l’individualité, il faut mettre de côté notre point de vue personnel, ce qui demande un équilibre constant, un effort d’ajustement et de réflexion.

Afin de comprendre la signification de la vie, il ne faut pas nous laisser prendre au transitoire, au personnel, mais, au contraire, nous en détacher, nous en dissocier complètement et tout considérer du point de vue de l’éternel, donc du soi. Gardant cela présent à l’esprit, demandez-vous ce que le « je » se propose d’accomplir, ce que l’individualité développée au moyen de votre propre unité, de l’expérience, cherche à découvrir et à atteindre. Elle s’efforce d’écarter les limitations de la personnalité de ce qui est passager et accidentel et de libérer ainsi la vie.

L’individualité — maintenant j’emploie ce mot dans un tout autre sens — est imperfection; cela veut dire que tant que l’individu est séparé, qu’il gagne et assimile de l’expérience et qu’il progresse, il est imparfait. C’est en s’adaptant continuellement aux contacts féconds avec la vie que l’individualité cesse graduellement d’être séparée. Le soi, l’individualité véritable s’efforce sans cesse d’assimiler l’expérience de la vie et si vous fermez la personnalité vous obstruez l’un des canaux par lesquels le soi peut assimiler l’expérience, vous le faussez, vous le limitez, vous le fermez. Le soi est imparfait tant qu’il réagit aux excitations extérieures. Aussi longtemps que les circonstances accidentelles de la vie ont le pouvoir d’imposer des limites à ce soi, de fausser son jugement, il y a imperfection. Mais quand le soi, qui est la vie, agit sans réagir, la perfection est atteinte — par perfection j’entends un flot ininterrompu et introublé de vie pure.

Ce ne sont pas là de simples mots. Une fleur donne son parfum et ne demande rien en retour; elle est belle dans sa perfection inconsciente. Mais l’homme doit parvenir à la perfection consciente, agir sans réagir ce qui créerait du Karma. En cela consiste l’omniscience, la véritable compréhension du soi. Pour atteindre cette perfection, c’est-à-dire pour laisser agir librement la vie qui vient du fond de nous-même, dépourvue de ces réactions qui élèvent des obstacles et des limitations, il nous faut entrer en contact avec la vie, avec l’expérience; mais d’abord vous devez passer par toute une série de réactions et de luttes jusqu’à ce que, par l’expérience même, ces réactions soient éliminées. Nul ne peut nous conduire à cet état de perfection ni nous aider à l’atteindre, on ne peut y parvenir qu’au moyen de l’expérience; il ne peut que défier toute aide extérieure parce qu’il ne dépend pas des circonstances passagères. C’est le couronnement de la vie.

Je puis exprimer la même chose sous une forme différente. La vie délivrée de l’intérieur est éternelle, sans commencement ni fin. Être libéré c’est comprendre cette vie qui est vérité et être en harmonie avec elle. C’est la fleur, l’apogée de la vie individuelle.

Le désir de posséder, de retenir pour soi est commun à tous les hommes, il cherche constamment à se réaliser par l’expérience. Le désir est le foyer d’où jaillira la grande flamme qui répandra la chaleur, consumera tous les déchets des choses inutiles, qui brûlera comme fétus de paille tout ce qui n’est pas essentiel. Sitôt que vous déformez, refoulez ou détournez votre désir sans en comprendre la tendance, vous bloquez un canal de vie. Vous allez immédiatement me demander: « Est-ce bien d’acheter une auto si j’en ai envie? » Si vous en avez vraiment envie, faites-le. Ne me demandez pas si c’est bien ou mal; décidez par vous-mêmes, apprenez par l’expérience. Mais avant tout, soyez honnêtes vis-à-vis de vous-mêmes. Le but du désir est d’empêcher les réactions sur le soi, de libérer le soi; et le désir doit s’accompagner d’expérience. Mais si vous cédez à votre désir sans comprendre son but, vous ne ferez que vous laisser limiter et emprisonner davantage, et le résultat sera la souffrance. Ne réprimez pas votre désir: comprenez-le. Si vous avez peur de vos désirs et que vous les réprimiez sans les comprendre, vous faites opposition au soi. Mais si vous comprenez votre désir et le transformez en action délibérée, vous vous affranchissez de ces obstacles qui réagissent sur le soi.

Ce qui est vraiment moral, c’est tout ce qui concourt à l’abondance et à la richesse de la vie individuelle, et tout ce qui a l’effet contraire est immoral. Ne cherchez pas à vous confirmer à un type, vous ne pouvez enrichir le soi que selon sa propre ligne de croissance, qu’au moyen de ce qu’il a d’unique, que par son expérience personnelle. Un homme qui devient une machine, qui n’a plus que des fonctions, est, à mon point de vue, anormal et immoral. Une machine ne peut approcher la vérité. La vérité n’appartient pas à un type particulier; on la trouve en suivant jour après jour, on n’arrive pas à elle d’un seul coup. L’idéal n’est pas de parvenir à la vérité à la fin de sa vie, mais de se l’assimiler pendant toute une existence. Il s’agit de s’élever de la perfection inconsciente à la perfection consciente en passant par l’imperfection consciente.

Quelle différence y a-t-il entre l’homme qui est uni avec la vie et celui qui ne l’est pas? Tout ce que crée la Nature se perfectionne inconsciemment. De cette perfection inconsciente naît l’imperfection consciente d’où l’homme, par une série d’expériences, s’élève jusqu’à la perfection consciente. C’est uniquement dans cette assimilation graduelle que se trouve la vérité. Quand votre action est devenue pure de toute réaction, vous avez atteint la vérité. Jusqu’à présent toutes vos actions retournent sur vous comme un boomerang; mais l’action du soi, en harmonie avec la vie, ne retourne jamais sur vous. Apprenez à utiliser chaque incident. Que votre intérêt soit intensément actif. Ne devenez pas une machine humaine vivant dans le monde comme un employé dans un bureau; si ce travail d’employé ne vous plaît pas, changez-en; ainsi vous ne resterez pas sur place, vous ne permettrez pas aux circonstances extérieures de créer en vous de la souffrance.

Regardez tout cela du point de vue de ce qui devrait être et non de ce qui est. Des conditions malsaines demandent des docteurs en dehors de la normale, mais il n’est jamais normal de se servir de docteurs. Ne contemplez pas la vie sous un angle anormal, mais du point de vue sain de quelqu’un qui se suffit à soi-même, qui a confiance en soi et qui mène une existence naturelle.

En résumé, c’est par l’expérience, non par les systèmes, les croyances et les religions que peuvent être dégagées la douceur, la richesse, la liberté de cette vie qui est en chacune. L’expérience n’a pas besoin d’être interprétée. Ne laissez personne se faire pour vous l’interprète de la vie. L’expérience qui est vôtre vous donne une certitude d’où naît l’enivrement de la lutte pour comprendre la vie. La lutte semble douloureuse, cruelle à beaucoup de gens, elle émousse leurs sentiments et leurs pensées. Mais si vous comprenez le but de la vie, qui est d’enrichir le soi et de le rendre harmonieux, la lutte devient passionnante. Pour gagner la certitude et vivre dans cette certitude, il faut rejeter tout ce qui est passager et tout juger impersonnellement, du point de vue de la raison qui renferme le trésor de l’expérience. Jugez, agissez, vivez dans l’éternel, c’est l’unique moyen de trouver le soi qui est éternel et qui ne projettera pas d’ombre sur votre chemin.


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QUESTIONS ET RÉPONSES


QUESTION. — N’y a-t-il pas des gens qui sont encore comme des enfants et ne peuvent penser par eux-mêmes? Ne croyez-vous pas que vos enseignements passent sur eux sans les toucher jusqu’au jour où l’évolution et la souffrance en auront fait réellement des adultes et où leur intelligence sera devenue capable de vous comprendre? Ne faudra-t-il pas des siècles pour leur faire perdre leur puérilité? Pourraient-ils y parvenir plus tôt? Comment?

KRISHNAMURTI. — Pourquoi vous préoccupez-vous d’autres enfants? Vous vous inquiétez toujours de ce que fait quelqu’un d’autre. Ce qui importe, c’est de savoir si vous comprenez et non si les autres comprennent. Est-ce que chacun de vous, individuellement, comprend ce dont je parle? Vous occuper de ce que font les autres au lieu de prendre vous-même une décision n’est qu’une échappatoire, un moyen d’éluder la difficulté. Si vous comprenez, il faut vivre; les deux mots sont synonymes. Beaucoup de gens ne vivent pas l’essentiel par manque de compréhension, parce qu’ils ne saisissent pas le sens de la vie; c’est pourquoi ils se préoccupent des autres. Si vous voulez modifier la mentalité d’automates, d’esclaves qui règne dans le monde et fait de tous les hommes des êtres standardisés, soumis à un type, dégagez-vous de cette civilisation mécanique et développez votre originalité personnelle. Est-ce que vous vivez? Ce que je dis est-il devenu une partie de vous-même? C’est ce qu’il est important pour vous de savoir. Ne vous tourmentez pas au sujet des autres, car les autres sont vous-même. Dès que vous vous comprenez vous comprenez aussi les problèmes des autres et vous pouvez ainsi aider à leur trouver une solution. Apercevez, comprenez, résolvez pour vous-même la signification de la vie et le monde ne sera plus alors ce monde mécanique qui modèle les individus selon un type et qui adore le multiple sous une seule forme.

QUESTION. — Intellectuellement, nous sommes de votre avis, mais nous trouvons difficile de suivre la voie que vous indiquez. Comment peuvent donc faire les gens ordinaires comme nous?

KRISHNAMURTI. — Je crains qu’intellectuellement vous ne compreniez pas. Voulez-vous dire que votre jugement, votre intelligence vous disent que j’ai raison et que vous ne savez comment leur obéir? Non, mes amis! Vous cherchez seulement à reléguer la difficulté dans le domaine de l’intellectualité. Ainsi qu’un de mes amis d’Europe me disait, il y a quelque temps: « Je vous comprends intuitivement mais mon intelligence s’oppose à ce que vous dites et je vais la suivre. » C’est justement ce que vous essayez de dire en d’autres termes. Si votre raison qui doit être le résultat de toute expérience approuve une chose vous n’avez qu’à obéir, vous ne pouvez faire autrement. Je ne sais pas ce que vous trouvez là de difficile. Si votre raison, votre intuition, vous disent que ce que je vous présente est juste, obéissez-y si vous sentez que cela fait partie de vous-même.

QUESTION. — Votre présence dans le monde nous apporte-t-elle une aide que nous n’aurions pas eue autrement? Voulez-vous expliquer?

KRISHNAMURTI. — Est-ce que le soleil aide la graine? Est-ce qu’un homme dont la pensée est limpide aide ceux qui, autour de lui, sont dans la confusion? Quelle question! Est-ce que la pluie est bienvenue de la terre desséchée et brûlée? Si vous vous trouvez satisfaits, si vous vous contentez de ce que vous êtes, si vous ne bougez pas, nul ne peut vous aider. Mais si vous êtes mécontents, si vous avez l’ardent désir de la découverte, si votre intérêt est éveillé et qu’il vous remplisse d’énergie, tout vous aide, y compris moi-même.

Le 2 janvier 1930.  


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KRISHNAMURTI


par CLAUDE BRAGDON.


AU sujet de Krishnamurti, je crois pouvoir écrire avec cette impartialité sans laquelle je ne consentirais pas à écrire. Je ne suis pas un de ses disciples, je n’ai jamais appartenu à son organisation, je ne crois pas non plus à son messianisme tel qu’on le comprend d’ordinaire. Cependant, quoique nos rencontres aient été rares et brèves, je serais le dernier à nier que je sois son ami et son admirateur.

Ce que tout le monde voit en Krishnamurti c’est un jeune Brahmine hindou, d’apparence frêle, mais plein de puissance, à la figure d’une grande beauté, empreinte de noblesse et d’intelligence. Il parle avec la voix basse, cultivée et l’admirable diction de l’Anglais sorti de l’Université. Ses manières sont charmantes ; bien qu’il ne se distingue pas du vulgaire par l’habit, ses vêtements ont un air particulier d’élégance.

Ce que l’on perçoit en plus de cela dépend d’une divination d’une autre sorte.

A ses conférences publiques à New-York, les seules que j’aie suivies, il paraissait nerveux et mal à son aise, sa taille s’inclinait comme un roseau sous le vent, son geste ramené à un cliché unique, sa voix tombant parfois jusqu’à être presque inaudible, trop préoccupé (me semblait-il) de ses notes. L’effet général n’était toutefois pas de faiblesse, mais de puissance, imparfaitement contrôlée. Il était extraordinairement simple, sincère, profond, il rayonnait pleinement cette puissante et mystérieuse sorte d’énergie psychique, pour laquelle nous n’avons que le mot « charme ». Dans ses réponses aux questions, étant libéré du cauchemar de ses notes, il devint tout à fait maître de lui et de la situation.

La vraie grandeur de Krishnamurti, car je le vois grand, se révèle dans sa personnalité, qui est si puissante que des journalistes « dur à cuire » l’ont sentie aussi bien que de savants pandits de l’Orient.

On pourrait dire simplement que sa grandeur provient de son caractère et se contenter ainsi, car le pouvoir du caractère est proverbial, mais ce serait s’en tirer trop facilement. Cette grandeur n’est pas entièrement révélée dans quelque chose de vu, entendu ou de lu, mais plutôt dans quelque chose de senti.

Mais voici : les choses senties sont conditionnées et quelquefois amenées par notre propre imagination, nos espoirs, nos rêves. Le seul fait que Krishnamurti a été annoncé comme un Messie suffirait à expliquer toute réaction émotionnelle, si intense soit-elle. Il est vrai, néanmoins que certaines personnes exceptionnelles en appellent avec force à un indéfinissable sixième sens. Ce sens manquant, il n’y a évidemment pas d’appel, mais cela n’infirme rien, pas plus qu’un manque de sens esthétique dans le percipient n’infirme une œuvre d’art.

Ce qu’on sent tout d’abord en Krishnamurti c’est une contradiction : il est un paradoxe vivant, plus que la plupart des gens. Quoique physiquement mâle, et ethniquement Hindou, il est du type androgyne — psychiquement, c’est-à-dire homme et femme — et mentalement il est une combinaison de l’Orient et de l’Occident. Cette double polarité s’étend à toute chose en lui. Il est à la fois puissant et fragile, amer et doux, sceptique et plein de foi. Le miel et l’absinthe ont été son lot, sa vie durant : une vie composée des éléments les plus étranges peut-être qui soient jamais échus en partage à l’homme mortel. Depuis son enfance, il a été nourri, habillé, surveillé, gardé comme une victime prédestinée au sacrifice, enguirlandé d’absurdes apothéoses, assourdi par les adulations, étouffé par l’encens s’élevant toujours de ses adorateurs. Et seul il a dû trouver son chemin hors de cette intolérable situation.

Exaspéré par des indignités insoupçonnées, brûlé par des souffrances violentes, soulevé par l’extase, tranquillisé par une étrange paix, il inspire à la fois l’admiration, la pitié et une sainte terreur, tout comme l’Ancien Marinier ou le Juif Errant. Tout ceci et plus encore est écrit dans sa figure.

Il est clair qu’il a de la répugnance pour le rôle que ses compagnons en religion ont créé pour lui ; que malgré qu’il les aime, il ne partage pas leur vues, et que refusant de jouer la partie telle qu’elle a été écrite pour lui, il insiste pour agir d’une manière toute à lui.

Traité inhumainement parce que supposé surhumain, isolé de tous les hommes quoique se sentant plus près d’eux que l’amant ou l’ami, il est peu étonnant que sa patience soit tendue parfois à l’extrême et que son affection soit teintée de quelque chose qui ressemble au mépris.

Possible qu’il soit un messager de paix sur la terre et de bonne volonté envers les hommes, mais dans ces moments-là il apparaît plutôt comme un sombre ange vengeur. L’évangile qu’il prêche a tant de points communs avec le pur athéisme et le nihilisme que l’on peut se demander s’il échappera à quelque équivalent moderne du bûcher ou de la torture.

Son ardeur enflammée, son manque d’assurance en tant que personne, et son assurance en tant que puissance, son cynisme sans amertume, et sa brusquerie sans brutalité, sa manière de faire écrouler des idoles fortement établies et vieilles de plusieurs âges avec une légère et indifférente remarque, tout cela semblerait le fruit naturel d’une crise intérieure, de quelque cataclysme de l’âme amené par sa situation unique et digne de pitié d’avoir à endosser la robe d’un géant — et de savoir qu’on attend de lui qu’il affronte des espoirs sans pareils par des voies prédéterminées. En quelque sorte, on sent qu’à cause de tout cela et comme compensation à cela, il a subi quelque expérience, supporté quelque transformation dont la réalité est toujours avec lui et que ce n’est pas le résultat d’un acte ou d’un événement unique, mais d’un processus continu impossible à définir ou à décrire par des mots.

Parce que le langage sert à exprimer la pensée, quand nous essayons de décrire les processus de la vie, de traduire en phrases les sentiments, ils deviennent de simples concepts, perdent leur dynamisme et leur effet immédiat. « Qu’est-ce que l’amour ? » demanda quelqu’un à Krishnamurti. Il répondit : « Pourquoi insistez-vous toujours sur des définitions ? L’amour peut être senti, il ne peut être défini. » Son insistance réelle à être simple trouble les esprits trop compliqués. « On m’a dit dans l’Inde que si je voulais faire mon enseignement plus compliqué j’aurais plus de partisans », a-t-il dit une fois.

Par conséquent, ceux qui regardent vers Krishnamurti pour une religion nouvelle ou une philosophie nouvelle seront déçus : il n’apporte pas quelque chose de plus, mais quelque chose de moins. Il retranche tout ce qui s’interpose entre l’homme et son « créateur » qui est l’homme lui-même, qui est la vie elle-même. Il met à nu, comme lui-même a été mis à nu, de façon à éveiller l’action de la libération. La vie est le seul dieu de son salut. La vie, dit-il, se manifeste et s’accomplit dans l’action : il nous conseille donc d’expérimenter la vie toujours nouvelle dans l’action toujours nouvelle. Les canons, les credos, les systèmes, les formulaires sont tous d’après lui des cristallisations, les réactions d’actions passées ; des manières de vouloir, de penser et d’agir d’un âge lointain. Tout cela, nous dit-il, on devrait s’en débarrasser de peur que l’enveloppe n’emprisonne l’esprit. On ne doit pas non plus élever de plus « majestueuses demeures », mais vivre en dehors sous le ciel nu de l’amour universel et de la Vérité.

« Mon enseignement n’est ni mystique ni occulte », affirme-t-il, « car je soutiens que le mysticisme et l’occultisme sont l’un et l’autre des limitations de l’homme quant à la vérité. La vie est plus importante que n’importe quels credos ou dogmes, et si vous voulez permettre à la vie son plein développement, vous devez la libérer des croyances, des autorités et de la tradition. Mais ceux qui sont liés par ces choses auront de la difficulté à comprendre la vérité. »

Il ne posera pas de règles pour cet échappement de la vie à travers l’action, il ne prescrira aucune technique pour si intensément qu’on le lui demande. S’il disait toute sa pensée, il donnerait peut-être comme raison que la vie une fois délivrée des anciennes restrictions, développera sa propre technique d’expression aussi inévitablement que la pensée puissante se traduit par la phrase appropriée. Aussi à la question : « De quelle manière dois-je exprimer la vie en action ? », il répondit seulement : « Pense et aime ». Les gens se plaignent qu’il n’y a rien de nouveau dans son enseignement, et, suivant sa propre déclaration, cela est vrai ; mais qui est jamais allé jusqu’au bout de « penser et d’aimer » ?

La difficulté avec de telles personnes est qu’elles ont besoin d’être nourries et non excitées et poussées à l’action. Au lieu de miches de pain et de poisson, il n’offre que la farine blanche de l’amour universel et l’hameçon aiguisé de la pensée. Il apprécie beaucoup l’honnête doute, compagnon inévitable de la pensée. « Quelle importance a ce à quoi vous vous attachez si le doute peut le détruire ? De quelle valeur sont vos traditions, vos trésors accumulés si le doute est capable de les balayer ? Un homme craignant le doute ne trouvera jamais la vérité. Le doute est un onguent précieux quoiqu’il brûle profondément. Si vous avez peur des petites brûlures vous ne détruirez jamais les impuretés que vous avez accumulées à travers vos vies. En évitant la vie, en la craignant, vous cherchez un abri délabré et dans cet abri il y a de la tristesse, tandis que si vous invitez le doute vous créerez ce qui sera éternel et portera la marque du bonheur. »

L’enseignement de Krishnamurti paraîtra désespérant jusqu’à ce qu’on perçoive que « ses coups ne visent que nos chaînes ». Il semblera nihiliste jusqu’à ce qu’on réalise que la vie, non conditionnée par les préjugés personnels, les mesquines ambitions et les désirs changeants, n’est pas un vide mais une plénitude : que nous existons pour la vie, non la vie pour nous. La particularité de chacun, une fois purifiée de tout égoïsme devient un nouveau véhicule à travers lequel peut se réaliser la vie universelle. Chaque vie individuelle enrichit de cette façon la vie universelle, car elle lui offre un monde nouveau dans lequel elle peut se redécouvrir et se recréer. Le point auquel ce don est offert à la vie universelle est ce que nous appelons libération. Car c’est alors que l’ego abandonne ce qu’il a aidé à construire et qui est emporté par une vie plus grande. Parler d’obtenir la libération de « telle et telle manière » c’est mal user des mots. Ce qui est libéré c’est toujours la vie non l’individu. En réalité c’est aux dépens de l’individu qu’une telle libération s’accomplit ; la vie seule bénéficie de la transaction. Il est vrai que la particularité de l’individu qui persiste des deux côtés du processus libératif découvre que, au lieu d’appartenir à l’ego, elle a toujours appartenu à la vie universelle ; mais cette découverte est faite au moment de ou après la libération. Le processus vers la libération paraîtra toujours comme le meurtre de l’individualité, de là son côté douloureux. Le vieux dicton que l’homme doit mourir s’il veut vivre reste toujours vrai.

Questionné quant à la différence entre la vie avant et après la « libération », Krishnamurti répondit qu’il n’y a qu’une manière bien simple de ne pas se tromper à toute manifestation de vie pure universelle : elle agit mais jamais ne réagit.

La plus grande partie de notre vie consciente est faite de réactions jusqu’à Ce que nous soyons débarrassés de notre égoïsme. Prenez l’amour, par exemple : Dans la plupart des cas, il est une réaction amenée en nous par une personne qui nous attire. Nous n’aurons pas d’amour pour une personne qui ne déclenchera pas en nous cette réaction. Mais, après la libération, une fois que la vie pure est contrôlée, l’amour devient une vie-force émanant de nous-mêmes. C’est un projecteur qui fait aimer tous ceux sur qui ses rayons sont projetés. Il est indépendant de ses objets puisqu’on peut tourner aussi bien la lumière sur l’un que sur un autre. Et cela est vrai aussi pour tout ce qui est dans la vie libérée. La sagesse, par exemple, n’est pas le savoir tiré de quelque chose du dehors : c’est une lumière qui, émanant de nous-mêmes, illumine tout ce qu’elle vient à toucher. C’est la vie pure se manifestant comme connaissance.

Voilà, telle que je la comprends, la quintessence de l’enseignement de Krishnamurti.

En deux mots, c’est : « Faites confiance à la vie ». Ne soyez effrayés par aucune surprise. La plupart de nos embarras viennent de notre peur de la vie ; la religion elle-même est un refuge contre cette crainte. Mais si nous faisons confiance à la vie, au lieu de la redouter, la vie nous soutiendra. Une personne qui, jetée dans l’eau, lutte frénétiquement pour en sortir s’épuisera probablement et se noiera, tandis que si elle a confiance dans la capacité de l’eau pour la soutenir, plus elle immergera son corps, plus elle sera soutenue.

Krishnamurti trouve de l’opposition chez beaucoup de personnes qui depuis fort longtemps avaient été préparées à le recevoir et à l’accepter parce qu’elles avaient arrangé toute l’affaire d’une manière différente. Elles se figuraient à l’avance une organisation mondiale avec Lui à la tête et elles-mêmes dans les places importantes. Une telle organisation a été créée en fait, mais il l’a dissoute par un acte officiel — le chêne en se développant a fait éclater le vase qui le contenait.

Son plus puissant appel paraît s’adresser à l’élite de la génération d’après guerre, non pas exactement à ceux qui sont nés depuis la guerre, mais à ceux pour qui le monde a commencé pour ainsi dire en 1914. Ceux-là trouvent en lui à la fois une voix et une direction, il leur déclare les choses mêmes qu’ils ont obscurément senties et leur dit qu’ils ont senti juste. Aussi, loin de condamner leur irrévérence, leur scepticisme, leurs efforts vers la liberté, considérés avec appréhension et crainte par leurs aînés, il les pousse à briser toutes leurs cages et à étendre leurs ailes dans l’azur de l’immensité ; expliquant bien toutefois que ceci demande une self discipline rigoureuse.

Ils reconnaissent Krishnamurti pour l’un d’entre eux, et toutefois ils paraissent avoir une idée de sa transcendance différente, quoique plus grande, de celle de ses adorateurs constitués et avoués. Qu’il soit ou non un Instructeur du monde, ces jeunes gens ne semblent pas s’en soucier, et lui-même d’ailleurs non plus. Mais ils savent qu’il a fait résonner leur tonique : la tonique des temps qui viennent. Ne sont-ils pas cet avenir ? Comme lui ils sont dégoûtés du matérialisme et de l’idolâtrie de l’intelligence ; comme lui ils sont amoureux de la vie. Ils voudraient déchirer comme il la déchirerait cette tapisserie aux plis sinueux et aux couleurs multiples tissée par le mental et qui cache la porte conduisant à la chambre secrète où attend le Bien-Aimé : la vie illimitée au développement continu et infini.

L’enseignement de Krishnamurti peut sembler pointer vers la révolte de l’individu contre l’autorité, mais il se dirige en réalité vers la révolte de la vie-force contre sa propre limitation personnifiée.


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