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SOMMAIRE

 

BULLETIN DE L'ÉTOILE
  N° 3 Mai - Juin 1932  


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   RÉFLEXIONS [1]


POUR connaître l’incommensurable, l’éternel, on doit être le maître de sa manifestation: la pensée et l’émotion. Alors seulement peut-on connaître la gloire et la plénitude de la Vie.

L’imperfection gît dans l’ombre de la perfection.

L’homme demande à être transporté vers la perfection à travers l’abîme de l’imperfection. Mais personne ne peut le transporter.

Faites que votre désir soit le désir de tous.

L’action doit naître du contact intérieur avec la vérité. La vérité est éternelle, et conquiert tout.

Que saurez-vous du bonheur, si vous n’avez pas marché dans la vallée de la misère? Que saurez-vous de la liberté si vous n’avez pas crié tout haut contre l’esclavage? Que saurez-vous de l’amour si vous n’avez pas aspiré à fuir la corruption de l’amour?

« Je veux venir à vous plus tard », crie chaque homme; mais il n’y en a pas qui dise: « Je veux être avec vous maintenant. » Oh! la douleur de l’homme!

Pour réaliser l’extase de la vie, faites-vous porter par la vague de l’enthousiasme: non pas d’un enthousiasme stimulé artificiellement, mais d’un enthousiasme éveillé par l’amour et une perception vraie. La vérité est claire pour l’homme qui cherche anxieusement.

Le plaisir est encerclé de larmes.

N’adorez pas les morts d’hier, mais les vivants d’aujourd’hui.

Heureux ceux qui comprennent la manière d’être de la vie.

J’ai essayé le bien et le mal des hommes, et l’horizon de mon amour s’est obscurci. J’ai pratiqué la grave moralité et l’immoralité des hommes, et ma pensée devint cruelle. J’ai recherché la piété et l’impiété des hommes, et le fardeau de ma vie se fit pesant.

Allez à la recherche du but secret de votre désir.

Un seul acte de compréhension transporte à un sommet d’où la vue est immense.

La fleur épanouie demanda au soleil: « Quel rapport ai-je avec vous? »

Etre ambitieux avec consistance est aussi difficile qu’être réfléchi avec consistance.

(A suivre.)  

  1. Extrait du carnet de notes de Krishnamurti.

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CAUSERIES À OJAI


III


TANT qu’on n’est pas conscient de la source de ses désirs, il n’y a pas de liberté; et seule la liberté confère le bonheur, la compréhension de la vérité. Il est essentiel qu’on soit pleinement conscient de ses pensées, de ses sentiments, et de ce qui les cause, car l’action peut dissiper l’ignorance ou l’augmenter. L’ignorance est le désir qui s’est laissé entraîner à poursuivre des valeurs changeantes. Vous verrez que tant que votre désir, qui provoque l’action, est le prisonnier de valeurs sans cesse changeantes, il ne sera jamais stable et tranquille. En poursuivant ces valeurs changeantes sans les comprendre, on augmente l’ignorance. L’illumination est le désir qui s’est consommé dans l’essentiel. Tant que le désir, qui est la source de l’action, est retenu dans les limitations de valeurs qui n’ont pas été comprises, l’ignorance persiste. L’illumination est la réalisation de la valeur essentielle, et le fait d’y demeurer constamment. Vous devez donc savoir quel est le critérium par lequel vous jugez les valeurs, et voir de quelle manière vous déformez votre vie suivant ce critérium. Tant que votre désir, serait-il le désir de ce qui est ultime, sera pris, retenu par des croyances, des mobiles, des idéals, l’action sera prisonnière; car vous ne comprendrez pas l’immédiat, qui seul contient l’essentiel.

La pensée de la plupart des personnes s’appuie sur un fond de traditions mortes. Leur action surgit d’une pensée cristallisée. Une action conditionnée par une croyance, quelque magnifique qu’elle soit, crée et augmente la conscience de soi, qui est la source, la racine de l’ignorance. Considérez une pensée qui a ses racines dans une croyance, par exemple celle en la réincarnation. A cause de cette croyance, la pensée se trouve constamment modelée par l’idée de continuité. Un homme que retient cette croyance ne vit pas pleinement, il n’est pas intensément concentré dans le présent, lequel exclut toutes les croyances, toutes les idées. D’autres personnes croient à l’idée de progrès; elles pensent que graduellement, au moyen du temps, d’une accumulation d’expériences, elles arriveront enfin un jour à cet épanouissement de la compréhension qui leur conférera la réalisation de la vérité. Mais là encore, si vous avez cette croyance, vous ne vivez pas dans le présent. Vous ne faites que tout ajourner. Le présent est le temps tout entier, et ce que vous ne comprenez pas crée le futur. Si vous croyez que la vie, la réalisation de la vérité, peut se conquérir sur un autre plan de conscience, vous ne faites qu’éviter le présent; il en résulte que votre action se trouve limitée, et qu’elle développe la conscience de soi, qui est l’ignorance. Vous devez libérer le désir de toutes les limitations causées par les croyances et les idées.

L’action qui se base sur un motif, sur l’idée de possession — sur la distinction entre « ce qui est à vous » et « ce qui est à moi », sur la vanité, le désir de jouissance, la cruauté — une telle action enchaîne toujours. Il vous faut devenir lucides: savoir si votre pensée et votre émotion sont limitées par la conscience de soi. Quand je parle de conscience de soi, j’entends un centre dans lequel existent toutes les vertus et toutes les qualités. Les vertus et les qualités ne sont que des ornements; mais si vous voulez réaliser la vérité, toutes les mises en scène et tous les ornements doivent être rejetés. Découvrez donc si votre pensée est mutilée par des qualités, des vertus, ou par une pensée quelconque que vous avez au sujet de vous-même. Ce n’est pas très difficile à découvrir; mais encore doit-on avoir le désir de comprendre la plénitude de la pensée, et alors seulement l’action peut-elle faire surgir la compréhension. La compréhension ne peut pas surgir à travers des croyances, des credos, des idéals.

Le passé est la mémoire, c’est-à-dire la compréhension incomplète de l’expérience d’hier. Les pensées, les émotions d’hier, si vous ne les avez pas pleinement comprises, créent la mémoire de l’insuffisance. Aujourd’hui subsiste alors la mémoire d’hier. L’insuffisance d’aujourd’hui — le manque de compréhension — crée le lendemain, de sorte qu’il existe une continuité de mémoire, qui est le temps. Quand l’action est complète aujourd’hui, il n’y a pas de demain. Hier domine, si la compréhension de l’expérience d’hier n’est pas complète. Un désir non compris dans le présent crée le temps. Demain n’est que l’insuffisance d’aujourd’hui qui fait qu’on éprouve le désir d’une continuité. Examinez une expérience, et vous comprendrez ce que je veux dire. Si vous aimez quelqu’un, il y a dans cet amour le désir de posséder; mais dans cet amour il y a aussi un sentiment intense qui n’est d’aucune personnalité, cette claire affection qui ne connaît aucune distinction. Dans votre esprit vous entourez cet amour d’attractions, de conflits, de désirs, de jouissances. Si vous pouvez libérer votre esprit des distinctions, vous parvenez à connaître l’amour, qui est la véritable essence de la réalité, qui ne connaît ni unité ni séparation, qui est sa propre éternité.

Considérez l’expérience de la mort. L’affliction de la mort n’est qu’un conflit entre la solitude et l’amour. Quelqu’un que vous aimez est mort, vous vous sentez seul, donc vous êtes affligé. La compréhension complète de cette expérience consiste à connaître l’amour qui n’a pas de distinctions. Quand vous éprouvez cet amour qui ne connaît pas l’ « autre » en tant que votre femme, votre enfant, votre mère, votre frère, votre ami, alors il n’y a pas de mort. Si vous ne comprenez pas pleinement l’expérience de la mort, vous vous accrochez à une continuité, vous aspirez passionnément à être uni à la personne que vous avez perdue. De là surgit l’idée d’une vie après la mort, l’idée de réincarnation, l’intense désir d’une continuité de la conscience de soi. La mémoire d’hier n’existe que tant que la compréhension de l’action est incomplète. Pour avoir la pleine compréhension d’une expérience, on ne doit pas baser sa pensée sur une croyance, ni sur un stimulant, mais on doit vivre intensément dans le présent. On est ainsi libre de l’idée du temps.

Donc la conscience de soi est mémoire, continuité. La mémoire ne confère pas la compréhension; la compréhension n’est pas engendrée par la répétition. Ce qui vous donne la compréhension, c’est le fait de libérer votre esprit de l’illusion de l’individualité, et de vivre intensément dans le présent, ce qui veut dire comprendre pleinement chaque expérience. Je voudrais que vous réalisiez la joie de la vie, la plénitude de la vie, et que vous ne soyez pas les esclaves des variations de la douleur, des angoisses, des peines, des désirs inassouvis.

Je vous prie de ne rien accepter de ce que je dis, mais de tout examiner soigneusement, pleinement, avec intelligence, sans idées préconçues ni croyances. La compréhension ne vous vient pas par l’expérience d’un autre. Si vous examinez ce que je dis, vous verrez que cette glorification de la conscience de soi, l’individualité, l’ego, ne conduit pas à la vérité, car l’individualité est une limitation, elle n’est jamais complète en elle-même. La compréhension incomplète d’une expérience crée le temps qui est la mémoire — qu’il ne faut pas confondre avec la mémoire des faits — et cette mémoire vous poursuit jusqu’à ce que vous ayez pleinement compris l’expérience. Cela ne veut pas dire que l’on doit aller à la recherche de l’expérience. On ne peut pas vivre sans expérience; l’existence entière est de l’expérience. Chaque minute est un conflit si vous vous en rendez compte, mais la plupart des personnes évitent ce conflit au moyen de croyances, de dogmes, de credos.

Le désir que l’on a d’une divinité, d’une perfection de la conscience de soi, crée l’ignorance. On ne peut pas trouver le bonheur de la vérité par l’égoïsme. On ne peut pas rendre divin l’égoïsme. Et pourtant c’est ce qu’essayent de faire la plupart des personnes. La dissolution de la conscience de soi, du centre de l’égoïsme, n’est pas une annihilation, mais la réalisation de la vie éternelle. La conscience de soi ne peut interpréter cette vie éternelle qu’en termes d’annihilation ou de continuité, car le centre de l’égoïsme ne peut exister que dans les opposés.

Par l’effort que l’on fait de comprendre la plénitude d’une expérience, qui est éternellement dans le présent, on réalise la vérité, cette extase complète. Vivre pleinement c’est n’être encombré par aucune espèce de croyance.

Dans les croyances, j’inclus la conception de ce qui est ultime, car l’ultime sera toujours une illusion jusqu’au moment où on en aura l’expérience. Seul un esprit souple et alerte, libre de croyances et d’idées, peut réaliser la sérénité de la vie.

QUESTION. — La recherche de la vérité, ou l’intense désir pour la libération, ne sont-ils pas parfois une raison pour agir? Vous dites que l’on doit écarter de soi toute raison d’agir; comment peut-on dans ce cas chercher la vérité ou se libérer?

KRISHNAMURTI. — Pour moi, il n’est pas question de chercher l’éternel dans le transitoire. L’éternel est le transitoire, et l’on ne peut pas aller chercher quelque chose qui est toujours là. Ce que vous devez faire, c’est trouver la valeur exacte de ce qui est transitoire. En pesant le transitoire, on réalise l’éternel. Vous pouvez vous laisser intéresser par des vêtements, des possessions, par certaines actions ou certaines idées; mais si vous êtes simplement transportés par le transitoire sans pleinement le comprendre, il vous tient, et sa vraie signification a passé à côté de vous. Le temps ne vous apportera pas la compréhension, ni une raison d’agir, ni une croyance. Ce qui donne la compréhension c’est de rechercher avec diligence, dans le présent, la valeur essentielle de votre pensée, et de votre sentiment. Vous ne pouvez pas désirer la libération si vous ne la comprenez pas, et vous ne la comprendrez que lorsque vous l’aurez réalisée. Vous pouvez examiner mon expérience, mais si vous vous l’appropriez elle vous entravera. Elle deviendra un guide, un critérium, elle pervertira votre jugement, votre effort, votre vivacité. J’essaie de vous décrire la vérité, cette réalité ultime qui ne peut jamais être dite par des mots. Ce qui n’a point d’opposés, lorsqu’on le décrit en termes qui appartiennent aux opposés, perd sa beauté, son parfum, sa réalité.

En comprenant le transitoire, qui est l’éternel, disparaissent les joies et les douleurs passagères, la naissance et la mort. La compréhension n’exige ni croyances ni stimulant. Au contraire, ceux-ci vous empêcheront de comprendre, car ils empêcheront votre esprit d’être alerte dans le présent.

QUESTION. — Vous avez dit que rendre un culte à quelqu’un est l’acte d’une mentalité anormale. Mais la dévotion n’est-elle pas naturelle au cœur humain? Quelle est, selon votre idée, la nature et la fonction de la dévotion?

KRISHNAMURTI. — Lorsque vous adorez quelqu’un, vous créez l’illusion d’un autre « je suis ». Le sentiment de respect est en lui-même naturel, exquis, et ne comporte pas l’idée de distinction. La dévotion est naturelle lorsqu’elle n’a pas la complication que comporte l’« autre ». Lorsque vous adorez quelqu’un, vous établissez une distinction, dans laquelle existent des goûts et des aversions. Considérer certaines personnes de bas en haut, et d’autres de haut en bas, n’est pas naturel. Rendre un culte à quelqu’un veut dire reconnaître d’autres personnes comme inférieures. Dans la compréhension réelle, il n’y a ni supérieurs ni inférieurs, car vous êtes complet en vous-même, vous avez réalisé l’essence éternelle, la vie, et par conséquent il n’y a pas du tout d’« autre » dans votre conscience.

31 janvier 1932.
(A suivre.)

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CAUSERIES À OMMEN


(Réunion de l’été 1931.)


VII


JE veux montrer que, bien que l’individualité, l’ego, doive se dissoudre et disparaître, il y a continuité de cette essence éternelle qu’est la vie. Bien que le corps, ainsi que les sensations particulières, et les pensées limitées, doivent s’user, on peut pourtant réaliser cette vie, qui n’a ni divisions, ni distinctions entre le « vôtre » et le « mien », qui est complète. L’individualité est l’effort. L’effort crée la conscience de soi. On devient conscient grâce à son propre effort, conscient d’être, soi-même, celui qui fait l’effort. On devient conscient de soi par l’effort, le choix, les luttes, et cet effort donne l’impression que l’on a de vivre. La lutte qui existe entre les opposés donnent le sentiment qu’on est éveillé, vivant, énergique, et crée l’illusion de l’individualité, du sens de séparation. Dans l’individualité, j’inclus la personnalité, les particularités, l’ego, la conscience de soi. Il y a effort tant qu’il y a individualité. Vous direz: « Si l’on supprime l’effort, qu’est-ce qui subsiste? Eliminez les opposés, et où serai-je? Enlevez-moi la conscience que j’ai de moi-même, et que deviendrai-je? Si mon corps, mes émotions et mes pensées disparaissent, que reste-t-il? ». Une telle question surgit, si je puis dire, de l’idée que ce qui est transitoire peut devenir éternel. Vous voulez en somme que votre corps et votre pensée soient éternels.

Or, je dis que l’on trouve la compréhension de l’éternel dans ce qui est transitoire. L’ego doit disparaître, et dans le processus de la dissolution, la vérité, la totalité, est réalisée.

La Réalité, la Vérité, demeure au delà de ce seuil qu’est la conscience de soi; elle est libre de toute qualité, de toute opposition, et pourtant elle est l’aboutissement de la compréhension qu’on a des qualités et des oppositions. L’harmonie consiste à se délivrer des opposés; cette harmonie engendre une nouvelle compréhension; et celle-ci est le commencement d’une lucidité qui n’est pas la conscience de soi. La lucidité ne contient aucun élément de la personnalité, tandis que la conscience de soi est la totalisation de la personnalité. En comprenant les opposés, et en s’en délivrant, la réalisation de cette vie se trouve engendrée.

La vie est cette harmonie de la pensée et du cœur. La pensée, la volonté, le désir, les opinions, les passions, les sensations, les sentiments, les attractions et les répulsions, ne sont que le commencement de la conscience. Lorsque existe l’harmonie, la pensée n’est plus emprisonnée par des opinions, parce que les opinions appartiennent à la conscience de soi, et toute conscience de soi est limitée. L’idée, la volonté, l’imagination, appartiennent à l’individualité. Je parle de la vérité ultime, qui ne peut être réalisée par chacun que par le plein développement de la conscience de soi, et en se délivrant de cette conscience de soi. Ne pensez pas être libérés de la volonté, de l’idée, de l’imagination, lorsque vous êtes encore dans les entraves de la conscience de soi.

La pensée, bien qu’elle soit emmurée par la personnalité, doit toujours chercher, en se libérant des limitations, à ne pas comporter d’effort. La vie est intelligence, c’est-à-dire la totalisation de tout ce qui est essentiel. C’est la pensée qui corrompt l’amour, et c’est en rendant la pensée parfaite, par l’intelligence, qu’on libère l’amour. Parce que l’amour ne comporte pas en lui-même de distinction entre le « vous » et le « je », il est complet en soi, il ne dépend pas d’une autre personne pour son expression, pour sa croissance, pour sa félicité. Il est son propre sujet, et son propre objet. Il est libre de répulsions et d’attractions. Cet amour peut être réalisé, non pas en supprimant l’émotion, mais seulement en la comprenant. C’est par l’intensité de cette constante compréhension que disparaît la personnalité. C’est par l’intensité seule qu’on peut perdre ses limitations et non par la suppression. Plus les émotions sont puissantes, plus disparaît rapidement tout sens d’égoïsme, toute conscience de soi, en cédant la place à l’amour. Cet amour ne comporte ni sensation ni émotivité; la sensation n’est qu’attraction et répulsion; l’émotivité est une stimulation extérieure. Cet amour est complet, il est sa propre éternité. Quand la pensée est consumée par le cœur, il y a harmonie; alors seulement se produit la pleine réalisation de la vie. Cette vie est le bonheur: non point le bonheur en tant que l’opposé du malheur, non point le bonheur de l’émotion à son paroxysme, mais le bonheur de la totalité, qui ne comporte pas de division entre le « vous » et le « je », qui se soutient lui-même, qui est au delà du temps, de la naissance et de la mort. Il est cette calme et tranquille sérénité intérieure qui ne cesse de se renouveler elle-même. Cette vie est pure action, libérée de toute conscience de soi.

Grâce à la plénitude de la conscience de soi, qui est le vrai détachement, l’homme, dans l’extase de la solitude, réalise l’ultime Réalité. Bien qu’il puisse parfois en saisir une vision fugitive, cette Réalité ne devient permanente que lorsque l’homme se délivre complètement de la conscience de soi, à la dissolution totale de l’individualité, cette dissolution étant la plénitude de la vie.

L’effort est la conscience de soi, et tant qu’existe l’effort, l’action est limitée. Il y a une action qui n’est pas éveillée à la conscience de soi, qui est engendrée par ce qui n’est pas essentiel, par l’ignorance; et il y a une action qui surgit d’un mélange de ce qui est essentiel et de ce qui ne l’est pas, de la compréhension et de l’ignorance. Cette dernière action enchaîne; elle est un début de conscience de soi. Il y a encore l’action pure, essentielle, libérée de toute conscience de soi, de toute ignorance. Une telle action est la compréhension de la vie elle-même et elle n’a par conséquent aucune qualité qui enchaîne; elle est sans karma.

Considérez l’action engendrée par l’ignorance. Elle n’a pas même connaissance des oppositions, et ne s’occupe que de ce qui n’est pas essentiel. L’homme qui est pris dans cette action-là, souffre dans le cercle de l’esclavage, sans connaître la façon de se délivrer. C’est-à-dire qu’il s’entoure de ce qui n’est pas essentiel, et bien qu’il souffre dans ce cercle d’ignorance et de futilité, il n’a pas le désir de liberté.

Considérez l’homme qui accumule des richesses. Dans l’acte d’accumuler, il souffre, il est cruel, il recherche le plaisir que procure ce qui n’est pas essentiel. Amassant continuellement, il s’accroche à sa richesse sans apprendre sa vraie valeur, qui est le fait d’en être détaché. Bien qu’il soit actif dans l’accumulation de ses richesses, cette action-là ne le conduit qu’à l’ignorance. Il n’a pas appris à distinguer ce qui est essentiel de ce qui ne l’est pas. Donc son action l’enchaîne à l’ignorance.

Un autre exemple est le culte. Le culte, lorsqu’il s’adresse à quelqu’un, n’est qu’une action qui conduit à ce qui n’est pas essentiel, à l’ignorance. En s’appuyant sur une personne, ce qui est un culte, on ne compte plus que sur elle. Compter sur quelqu’un pour votre salut, pour accomplir vos espoirs, ne conduit qu’à l’ignorance, car cette poursuite de ce qui n’est pas essentiel ne comporte pas encore le discernement de l’action vraie.

Et encore, il existe un sens possessif qui ne s’attache pas à la fortune, mais qui est le désir de posséder quelqu’un. Dans ce désir, on souffre, on est jaloux, cruel, irréfléchi; et si l’on ne comprend pas l’amour, qui est un détachement sans indifférence, on ne fait que poursuivre une action qui conduit à l’ignorance, et on est encore emprisonné dans ce qui n’est pas essentiel.

La majorité des personnes sont retenues dans la douleur, sans en comprendre la cause. Elles s’entourent de ce qui n’est pas essentiel, elles construisent autour d’elles-mêmes un mur d’irréalités, et souffrent dans cette cage. Bien qu’elles soient plongées dans la douleur, elles ne se libèrent pas, et sont constamment retenues en étroit esclavage, sans connaître l’extase de la libération. Mais une telle action, en elle-même, n’enchaîne pas, car elle est engendrée par l’ignorance inconsciente. L’action n’enchaîne que lorsqu’elle contient à la fois l’ignorance et la compréhension, lorsqu’elle est un mélange confus de ce qui est essentiel et de ce qui ne l’est pas, lorsqu’elle comporte un effort, lorsqu’il y a choix.

L’éveil de la conscience de soi est la réalisation de la différence qui existe entre l’essentiel et le non-essentiel, entre les vraies valeurs et les valeurs fausses. Alors cette action devient une chaîne, mais ce n’est qu’à travers cette action qu’on peut se libérer. Ceci n’est pas aussi difficile que cela en a l’air. Aussitôt que vous essayez de découvrir des valeurs vraies, il y a l’effort du choix, qui cause la souffrance. Quand le désir est réduit à l’esclavage par la peur et par le réconfort, l’effort du discernement crée l’illusion. Grâce à cet effort, on parvient à la pleine conscience de soi.

La plupart des personnes sont retenues prisonnières entre ces deux actions: celle qui conduit à l’ignorance, et celle dans laquelle est une confusion de l’essentiel et du non-essentiel. L’action de l’ignorance est celle dans laquelle n’existe absolument aucun discernement, celle dans laquelle existe la douleur, mais non pas la compréhension de sa cause. Il y a ensuite l’action qui inclut à la fois l’essentiel et le non-essentiel. En d’autres termes: tant que vous ne possédez pas une véritable compréhension de votre action, l’ignorance ne se dissipe pas. En vous rendant compte de la différence qu’il y a entre l’essentiel et le non-essentiel, vous connaissez la conscience de soi. Quand il y a effort et choix, il y a douleur; et il faut qu’il y ait douleur, tant que l’homme est retenu par un choix à faire entre l’essentiel et le non-essentiel. Examinez-vous. Vous verrez que vous avez des désirs secrets que vous n’avez pas compris, et si votre action est engendrée par ces désirs, alors, au lieu de vous libérer, l’action vous retient de plus en plus dans les griffes de la douleur. Mais en devenant conscient de soi avec acuité, c’est-à-dire en s’examinant, en se concentrant en soi, en étant réfléchi, on commence à choisir, à discerner l’essentiel parmi le non-essentiel. Le choix est une continuelle découverte de la vérité. Dans le véritable discernement se trouve la liberté, la réalisation de l’éternel, l’extase qui se renouvelle sans cesse elle-même. Le bonheur consiste à demeurer dans l’essentiel.

La vérité est sa propre éternité; en elle il n’y a pas de divisions, en elle il n’y a pas d’opposés, bien qu’elle soit l’aboutissement de toutes les oppositions. Cette plénitude, qui est au delà du temps, existe en tous les temps et en chacun. Cette Réalité ne peut être perçue qu’au moyen de l’individualité, bien que l’individualité doive se dissoudre. Toute action doit conduire à cette Réalité ultime, puisque sans cette plénitude il y a douleur. L’action engendrée par la conscience de soi est une limitation, elle enchaîne, et par conséquent elle ne conduit pas au bonheur; elle est un effort incessant. Cette action vous rendra semblable à un écureuil qui tourne sans arrêt dans sa cage. Avant que vous ne puissiez réaliser cette pure action qui est la vie elle-même, l’action doit être délivrée de toute conscience de soi. Pour percevoir cette pure action qui est spontanée, vous devez chercher à voir si vos actions sont prisonnières de l’ignorance, ou si elles sont prises entre l’essentiel et le non-essentiel.

(A suivre.).


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INTUITION ET INDIVIDUALITÉ


VOUS pensez acquérir de l’intuition par le raisonnement. Par le processus du raisonnement, on ne peut pas parvenir à l’intuition. La raison est basée principalement sur le centre du moi, de sorte qu’elle ne libère pas la pensée, mais renforce plutôt cette conscience de soi. Elle conduit à des illusions logiques, parce que ce centre du moi est créé au moyen des fausses valeurs de ce qui est transitoire. L’intuition est constamment présente dans l’homme, et elle peut être pleinement réalisée quand le centre du moi est entièrement dissous. Alors, au lieu de renforcer le moi, en étouffant ainsi l’intuition, la raison devient l’instrument de l’intuition. On n’atteint pas l’intuition par la raison, mais en mettant en liberté la cause de la limitation.

Si une idée vous plaît, qu’elle vous satisfait et vous console, vous l’acceptez, et vous appelez cela de l’intuition. Considérez l’idée de réincarnation. Vous en entendez parler, et, parce qu’elle vous plaît, vous vous accrochez à elle, en pensant avoir ainsi de l’intuition. Alors elle devient réelle pour vous, et vous basez vos actions et toute votre vie sur elle. Pour moi cette satisfaisante réponse à un désir n’est pas de l’intuition. Elle n’est qu’une attraction. Elle est la prolongation à travers le temps de ce centre de soi, avec des occasions pour lui en perspective, et une plus grande expansion. Cette « intuition » est personnelle, elle vous gratifie, et vous la poursuivez en l’appelant une loi de la nature ou le plan divin. Je vous prie de ne pas interpréter ceci en disant que je suis pour ou contre la réincarnation. Je parle de la vérité qui est intemporelle.

Ainsi, au moyen de cette soi-disant intuition, vous divisez la vie entre ce monde et l’autre monde, entre une conscience universelle et une conscience individuelle, et vous basez vos raisonnements sur cette prétendue réalité. L’intuition n’a absolument rien de commun avec le particulier, et ne peut pas être limitée pour l’usage de l’individu. Dans l’acte de libérer la conscience de soi, on développe la véritable raison, qui devient alors l’instrument de l’intuition. Ainsi, la raison ne pervertit plus l’intuition; elle n’existe plus que pour l’exprimer, et non pas pour l’atteindre.

L’amour n’a pas de stimulant. Bien qu’étant essentiellement l’aboutissement de tous les motifs qui ont provoqué l’action, l’action qu’engendre l’amour n’a pas de motif. Mais quand cet amour est confiné par l’individualité, alors un stimulant est nécessaire pour inciter la conscience de soi à faire un effort dans la direction de la vérité, effort qui ne devient qu’une glorification de l’individualité.

Tant qu’existe le centre de soi, vous créez la conscience universelle, qui n’est qu’une division de ce centre lui-même. La conscience de soi crée la dualité, et vous avez ainsi la conscience cosmique et la conscience individuelle, toutes deux étant des conceptions fausses qui surgissent à l’intérieur des limitations de l’individualité. Il résulte de cela une constante bataille entre les deux parties du même centre. La partie personnelle demande à la partie universelle pourquoi elle a créé la misère, l’injustice, la douleur. De cela résultent des spéculations sans fin au sujet du comment, du pourquoi, de la cause et de la finalité, qui n’auront jamais de réponse, car elles partent d’un faux raisonnement. Ce n’est que lorsque le centre est dissous qu’existent la paix et la compréhension totale. L’ignorance existe tant qu’existe l’individualité, et de l’ignorance naît le chaos. Alors ne posez pas de questions au sujet du pourquoi, mais libérez-vous de la conscience de soi, et vous saurez.


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LES PROBLÈMES DE LA VIE
QUELQUES QUESTIONS ET RÉPONSES


QUESTION. — Quelle valeur accordez-vous au travail social, tel qu’il est pratiqué et compris à présent? La voie de la libération individuelle n’est-elle pas susceptible d’encourager l’égoïsme?

KRISHNAMURTI. — Ami, en comprenant le permanent vous soulagez la douleur et le fardeau du transitoire. Vous ne pouvez pas être libre si vous êtes limité par la conscience de soi et par un sens de glorification au sujet de votre perfection individuelle. Parler de « perfection individuelle » est une contradiction de termes. La perfection n’est que le résultat de la délivrance de la conscience de soi, qui délivre de toute expérience. Une personne qui sent la séparation individuelle et qui en est consciente n’est pas libérée.

QUESTION. — Quelles conditions faut-il remplir pour être réellement votre disciple?

KRISHNAMURTI. — On ne devrait pas avoir le désir de suivre ou d’imiter qui que ce soit. Je ne veux pas que l’on me suive, je n’ai pas de disciples. Je ne veux avoir ni position ni autorité. Mais vous dites: « Non, il est beaucoup plus facile pour moi de suivre; il est plus facile de porter une étiquette, d’arborer tel ou tel insigne ». Sur la route se trouvent beaucoup de sanctuaires, de temples, de nombreux dieux et de nombreux adorateurs; mais il n’y a qu’une vérité, et si vous êtes un sage, si vous avez réellement le désir de trouver cette vérité éternelle, vous laisserez de côté toutes ces choses, et vous serez votre propre disciple. Si vous êtes votre propre disciple, alors je serai votre compagnon.

QUESTION. — Quelle signification et quelle valeur attachez-vous au terme « instructeurs du monde »? Est-ce que tous ceux qui parviennent à la libération deviennent des « instructeurs du monde » ?

KRISHNAMURTI. — Ne vous inquiétez pas de tenues, d’étiquettes, de phrases. Je considère l’« instructeur du monde » comme quelqu’un qui a réalisé la vérité. L’océan ne peut pas être amené au fleuve, donc le fleuve doit chercher l’océan. De même, pour atteindre cet état de libération, qui peut être comparé à la mer, l’individu doit aller vers cette mer; elle ne peut pas venir en lui, car elle ne peut pas être conditionnée. Pour moi la réalité de l’« instructeur du monde » n’est pas dans le nom, mais dans le fait d’atteindre cette libération, cette illumination. Pour moi la réalité est qu’un individu peut atteindre cette liberté de la conscience de soi, cette purification, cette délivrance du moi qui lui donne un calme immense, de la sérénité, de la souplesse, de la force et un détachement affectueux de toute chose.

QUESTION. — Veuillez éclaircir encore une fois votre attitude par rapport à la Société Théosophique, et aux différentes organisations religieuses.

KRISHNAMURTI. — Je parle de la vérité éternelle, qui ne peut pas être rabaissée dans des systèmes sans être trahie. Vous êtes installés dans vos systèmes spéciaux, vous contemplez le monde à travers le voile d’une particularité, et vous désirez que les autres voient la vie à travers elle, car vous adorez les barreaux de votre cage. Ami, vous ne pouvez jamais emprisonner la vérité dans une cage quelle qu’elle soit, car elle est au delà de toutes les cages. C’est parce que vous avez des préjugés et que vous êtes conditionnés que vous incitez les autres à entrer dans votre état de compréhension conditionnée. Il y a de nombreuses personnes dans le monde qui sont prises et retenues dans les différentes cages de la religion, dans des groupements et des sociétés, mais je ne veux pas en parler, parce que je veux employer toute l’énergie que j’ai à montrer le chemin de la vérité qui seule est éternelle. La vérité dont je parle ne peut jamais être conditionnée ni abaissée, et ceux qui veulent la comprendre doivent abandonner leurs cages. Je ne vais pas vous inciter à abandonner vos cages. Je parle de l’éternel, du bonheur durable éternellement, et non pas de systèmes, de religions, de sociétés. Je parle de cette liberté qui est éternelle, durable, qui ne peut être acquise que par la compréhension de la douleur, de la joie.

QUESTION. — Que devrait faire une femme dont le mari est amoureux d’une autre femme mariée? Rester mariée et seule?

KRISHNAMURTI. — La douleur donne le parfum de la compréhension.

Cette question nous ramène au fait que chacun dans le monde cherche le réconfort au lieu de chercher à comprendre. On peut facilement trouver le réconfort, mais il passe comme une ombre. La compréhension est durable, mais on ne la trouve que par la douleur et de grandes luttes.

Si une personne cherche à être réconfortée, c’est parce qu’il lui manque la compréhension de la vie. Le réconfort amène toujours la stagnation. Lorsqu’un étang est recouvert d’écume verte parce qu’il est stagnant, parce qu’il n’y a pas de vent pour mettre son eau en mouvement, il ne reflète jamais l’œil nu du ciel. Et un cœur et un esprit qui sont pleins de réconfort, qui sont bien installés dans ce réconfort, ne peuvent jamais refléter ou atteindre cet état qui est bonheur.

QUESTION. — Pourquoi dites-vous que la vie ne comporte pas de renoncement? Veuillez expliquer.

KRISHNAMURTI. — Pourquoi voulez-vous vous sacrifier? Pourquoi voulez-vous renoncer? Pourquoi voulez-vous abandonner quelque chose à quoi vous tenez? On appelle sacrifice ou renoncement le fait d’abandonner quelque chose que l’on aime. Mais lorsqu’on aime tout et que tout est vie, il n’y a ni renoncement ni sacrifice. Lorsque vous faites des sacrifices, soit par amour, soit par crainte, c’est une limitation; lorsque vous comprenez, il n’y a pas de limitations. Il n’y a pas de renoncement pour l’esprit qui comprend, pour le cœur qui est comble. Pour un esprit capable de comprendre, parce qu’il a acquis toute l’expérience, et pour un cœur qui est plein parce qu’il est amoureux de la vie, il n’y a pas de renoncement. N’existe-t-il de renoncement pour l’homme qui perçoit la vision de l’éternel, parce que la lumière qui guide lui permet de discerner entre l’essentiel et le non-essentiel.

QUESTION. — Est-ce que vous niez l’importance des religions, des organisations religieuses et du service humanitaire?

KRISHNAMURTI. — Je ne nie rien. J’affirme que les religions sont les pensées congelées des hommes, avec lesquelles ils construisent des temples et des églises. Les religions sont des systématisations de formes de la pensée, mais comme la pensée elle-même est vie, on ne peut pas l’enchaîner. Parce que vous enchaînez la vie dans des codes, des séries de croyances, des credos, des religions, il y a confusion, conflit, douleur. La vie est libre, et si vous essayez de l’emprisonner par la religion, qui est une forme systématisée de la pensée, vous la tuez.

Je désire libérer l’homme de la peur, lui montrer qu’il ne doit compter que sur lui-même, qu’il doit être son propre maître, qu’il est responsable de ses actions, de ses pensées, de la création de sa douleur et de sa félicité. Mais parce qu’il aime se décevoir, s’abriter dans les ombres réconfortantes des temples de toutes les religions, il n’y a pas de compréhension, donc il y a douleur et lutte, incessamment.

Or, si vous voulez réellement aider, avec compréhension, vous devez être au delà de la nécessité de quémander de l’aide. Il est facile de se mettre dans des situations où l’on est obligé de travailler tout le temps. On me dit que les gens ne sont contents que lorsqu’ils travaillent. Un de mes amis me disait un jour que l’on avait donné du travail à faire à tous les membres de sa société et qu’ils avaient tous enfin trouvé le moyen de dépenser leur énergie. Pourquoi désirez-vous travailler? Pourquoi désirez-vous modifier les conditions ou les pensées des autres? Est-ce parce que vous avez trouvé la vérité, parce que vous avez obtenu cette compréhension qui vous confère l’autorité de parler de la vérité directement, et non pas sur l’autorité de quelqu’un d’autre? Ou est-ce parce que vous voulez échapper à vous-mêmes et éluder votre examen critique, en vous perdant dans du travail? Vous devrez répondre à ces questions vous-mêmes.

Servir est naturel, essentiel, beau; mais servir sans compréhension et avec le désir d’imprimer votre forme particulière de pensée sur les autres — cela c’est simplement se mêler des affaires des autres. Si vous vivez avec compréhension, vous travaillerez, vous servirez. Si vous vous bornez à travailler, vous ne vivez pas. Si vous vivez réellement, vous servez; et c’est parce que vous ne vivez pas comme on doit vivre que toutes ces questions surgissent.

QUESTION. — Pourquoi parlez-vous contre les sociétés et les organisations religieuses?

KRISHNAMURTI. — Si vous voulez parvenir, par la libération, à cette félicité qui est éternelle, vous devez rejeter toutes les limitations de la pensée et de l’amour. Il y a beaucoup de chemins et de procédés qui conduisent à la compréhension des valeurs transitoires, mais pour la compréhension de la vérité, il n’y a qu’un chemin, qui est le désir intense et inébranlable pour la vérité elle-même. Car la vérité est une terre qui n’a point de chemins, et ce n’est que dans le monde de l’illusion, du transitoire, que se trouvent de nombreux chemins. C’est de cette vérité que je parle. Les autres vérités sont comme des ombres qui s’étendent sur un champ: on peut les traverser, mais elles ne conduisent pas à la vie. On ne peut réaliser l’éternel que grâce à une entière simplicité d’esprit et de cœur.

Vous, qui n’êtes pas habitués à une liberté réelle, vous vous êtes contentés de décorer les barreaux de votre cage humaine, plutôt que de vous enfuir dans le plein air, dans le ciel ouvert, dans les champs. Vous vous êtes imaginés que vos églises, vos sociétés, vos religions vous sont nécessaires pour vous rendre forts. Je parle de la vie éternelle, et vous désirez que j’emprisonne cela dans les limitations de vos cages. Vous m’attribuez un esprit d’antagonisme et de destruction parce que je dis que la vérité ne peut pas être confinée, et qu’on ne peut pas la faire servir aux intérêts passagers des hommes.

QUESTION. — Pensez-vous que l’autorité politique ou civile soit une entrave à l’achèvement spirituel?

KRISHNAMURTI. — L’achèvement spirituel ne réside pas dans un domaine à lui, en dehors de la vie; il est la vie, il est la compréhension harmonieuse de la vie en tant que totalité. Vous ne pouvez pas séparer la vie en divisions rigides, politiques, civiles, spirituelles. Un homme vraiment civilisé ne fait pas dépendre sa conduite et sa façon de vivre d’une autorité extérieure: il agit de lui-même avec rectitude. Ce n’est pas la peur de la loi qui l’empêche de troubler l’harmonie de la vie sociale. Il n’a aucun désir de mal agir envers un autre, car il a trouvé l’harmonie en lui-même.

Vous me dites: « Cette façon de considérer la vie jetterait la confusion dans l’esprit des gens qui n’auraient pas d’expérience, et créerait dans le monde un chaos complet ». Cela serait certainement ainsi si vous disiez au sauvage d’agir exactement suivant ses désirs. Mais quand ceux qui seront éclairés, qui auront la sagesse, qui auront trouvé la paix en eux-mêmes, établiront des lois pour encourager les inexpérimentés à devenir libres, alors il y aura de l’ordre. A présent, vous construisez un édifice énorme sur de fausses fondations. Ni ceux qui font les lois, ni les hommes en général n’ont le désir de rendre l’homme réellement libre. Les lois sont imposées sans le désir de réaliser la vérité, donc il y a conflit dans le monde.

QUESTION. — Etant donné que la diffusion d’idées dynamiques, comme celle de la libération, influence l’action et conduit à des dislocations sociales et à des rajustements, est-ce que celui qui expose l’idée de libération peut ne se considérer responsable qu’envers lui-même, et décliner de prendre part dans le travail de rajustement?

KRISHNAMURTI. — Le problème individuel est le problème du monde. Si l’individu a trouvé le bonheur, a créé l’ordre en lui-même, alors il créera l’ordre dans le monde autour de lui; et en aidant les autres à résoudre leur propre problème individuel, il aidera à résoudre le problème du monde. Vous pensez que la recherche de la délivrance du moi est un encouragement à l’égotisme; vous pensez qu’être éternellement heureux est une réalisation égoïste; vous pensez qu’être libre de toute douleur et de toute vicissitude est une désertion. Cette idée est erronée. La libération est la véritable antithèse du sens de l’ego, du je-suis-moi. Elle est la réalisation ultime pour tous les hommes. Le bonheur est la seule vérité, inconditionnée, sans limitations, éternelle; et si le désir de l’atteindre est établi en chacun, il y aura l’ordre et non pas le chaos. N’y a-t-il pas le chaos à présent? Lorsque les fondations sont faibles, l’édifice s’écroule. Gardez votre esprit et votre cœur éveillés. Voyez le chaos total qui résulte de tant de poursuites futiles, de luttes vaines, de plaisirs fugitifs. Et vous appelez cela de l’ordre! Non, ami, si l’individu recherche sa réalisation, il créera de l’ordre partout où il sera; bien qu’il se peut que cet ordre ne s’établisse qu’à la suite de grandes afflictions.


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