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BULLETIN DE L'ÉTOILE
  N° 2 Mars - Avril 1932  


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RÉFLEXIONS


Entre deux nuages lumineux j’ai vu une étoile.

La pluie qui tombe en torrents aveuglants disperse la poussière de la veille, et rafraîchit la nature qu’elle rend verte et brillante. De même le doute détruit toute perception momentanée et rend pour toujours joyeux l’esprit et le cœur.

Le silence m’a purifié.

L’expérience sans compréhension conduit au chaos. L’expérience de la simple accumulation ne contient pas le parfum de la Vie.

Celui qui poursuit la Vérité et qui réside en elle ne peut pas avoir de qualités.

L’habitude est semblable à un cours d’eau. Les gens irréfléchis sont comme un nuage qui porte ombre sur la terre.

L’obscurcissement est donné aux plus grands comme aux plus petits.

La flatterie et l’insulte sont issues de l’ignorance. Recevez-les toutes deux avec bonté.

Juger un autre c’est nier la liberté.

Il ne s’agit pas d’entrer en rivalité avec la Vérité. Elle défie toute compétition.

Le monde doit être concentré en vous.

Etre le concurrent de quelqu’un équivaut à laisser tomber de la boue dans une coupe d’eau pure.

La conformité tue l’initiative.

Comme une voile blanche sur la mer bleue, j’apparais solitaire à ceux que confinent les rivages limités.

Le désir d’être réconforté crée les traditions de la pensée et du sentiment.

En toute chose se trouve, en fin de compte, la décomposition, sauf dans l’harmonie de la pensée et du sentiment.

La Vérité ne demande pas de sacrifice, mais de la compréhension.

Un homme parfait n’est pas un caprice de la nature, mais sa floraison même.

Découvrez quel est votre sanctuaire secret.

Votre cœur et votre esprit doivent être comme un instrument accordé, des profondeurs duquel les vents errants feront surgir l’harmonie d’une musique sans fin.

Je n’entrerai en compétition avec aucun homme, car j’aime la Vie.

Dans le cœur de celui qui ne porte pas le fardeau de la peur, se trouve l’extase.

La tradition est la main, morte, du temps.

L’intelligence est la capacité de discerner l’essentiel, qui est l’éternel.

Vous devez avoir le courage de détruire, et le génie de construire.

Dans la poursuite de l’expression personnelle, on perd l’amour pour la Vie. Aimez la Vie d’abord; ensuite l’expression de cet amour viendra avec la douceur de l’envol d’un jeune oiseau.

Mon cœur est comme le parfum d’une fleur.

Le sacrifice et le renoncement n’existent que lorsqu’est déniée la véritable expression de soi.

Suivez les démarches et les raffinements de la Vérité.

La vraie joie n’existe que lorsqu’on lutte dans l’extase de l’expression de soi, qui doit être la manifestation de l’amour pour la Vie.

La réincarnation est la conscience de soi dans la durée.

Le désir est la bonne terre où s’épanouira la fleur de la compréhension.

La Vérité n’a pas de disciples. Elle n’a pas non plus ses groupements.

Seul le triomphe de la vraie perception permettra à la pratique de s’élever au niveau d’une théorie.

De la multiplicité de la vie naît la tranquille beauté de l’harmonie intérieure.

Le réconfort engendre la peur.

Celui qui aime vraiment la Vie n’a pas de philosophie, car il est véritablement libre.

L’ambition est comme une rose exquise. Entre les mains du poète, elle éveille la joie de l’éternité. Entre les mains d’un imbécile, elle n’a pas de valeur.

Ne chassez pas le moment de contemplation.

Dans les ombres d’une eau calme j’ai vu la lune et les grandes étoiles scintillantes. Les gens, en passant, y jetaient des pierres.

Je creuserai mon chemin jusqu’au cœur des choses.

Un homme qui connaît son avenir n’est pas un créateur. Mais celui qui connaît le présent est le riche adorateur d’une simple journée.

Pour celui qui cherche la Vérité, la durée n’existe pas.

Battez-vous d’abord contre vous-même, ensuite vous pourrez vous battre contre le monde.

Envisagez d’agir, non d’oublier.

Quel est l’homme qui est civilisé? Ce n’est ni l’homme des grandes possessions, ni celui de l’extrême pauvreté. C’est celui qui est au delà du riche et du pauvre, qui est libre des circonstances, qui n’est pas corrompu par le désir, et en qui la source d’exquisité ne tarit jamais.

(A suivre.)  


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CAUSERIES À OJAI


II


LA plupart des gens ont de si étranges idées sur la Vérité et sur ce qu’est une vie spirituelle, qu’il est très difficile de leur expliquer ce que je considère être la Vérité. Ils pensent qu’à travers l’accumulation de l’expérience, qui implique du temps, ils réaliseront graduellement ce qui est ultime, l’éternel.

Or, pour moi, c’est tout le contraire. Le présent contient la totalité du temps, et la compréhension d’une seule expérience de l’immédiat dans sa plénitude, fait surgir la réalisation de la Vérité. L’idée de progrès implique une accumulation, une expansion, un mouvement indéfini vers un but ou une fin. Mais la signification d’une expérience ne peut pas être comprise à travers cette idée de progrès ou de temps. Elle ne peut être comprise que dans le présent, qui est toujours l’éternel. La pleine signification d’une expérience dans l’immédiat, confère l’immensité de la compréhension.

Le temps n’existe que tant que vous ne comprenez pas une expérience, et la compréhension abolit le temps. La compréhension ne peut exister que dans le présent, non dans le futur. Pour celui qui désire comprendre, le temps n’est d’aucune considération. Ceci est peut-être pour vous une façon nouvelle d’envisager les choses, mais il n’y a rien de nouveau sous les cieux. Donc ne rejetez pas et n’acceptez pas, mais considérez ce que je dis. Même dix siècles, si vous ne comprenez pas maintenant, ne vous feront pas comprendre. Si ce que vous êtes, c’est-à-dire votre ignorance, n’est pas dissipée dans le présent, cela sera encore de l’ignorance dans dix siècles. Ce n’est pas le temps qui apporte la compréhension, mais l’agilité d’un esprit qui saisit le présent. Il est impossible à un esprit d’être alerte lorsqu’il est surchargé de l’idée de temps, de croyances, d’idéals.

J’essaierai d’expliquer ce que j’entends par un esprit alerte. L’expérience est, en somme, la façon dont on répond aux incidents de la vie. Etre alerte c’est être capable de distinguer entre l’action pure et les réactions, celles-ci pouvant être positives ou négatives. Une réaction positive est celle qui surgit de votre propre individualité intrinsèque, ou égoïsme; la réaction négative est suscitée par l’extérieur. Toute action qui n’est pas pure est une réaction, car, qu’elle soit positive ou négative, elle naît de la sensation. L’action pure, qui est libre de toute réaction, n’a ni motif ni stimulant, et est libérée du centre d’égoïsme.

Pour comprendre une expérience dans le présent, pour en cueillir la fraîcheur, vous devez avoir un esprit libre de croyances, d’illusions. La pleine compréhension d’une seule expérience vous libère de toute expérience, c’est-à-dire du temps. Quand l’esprit est libre de croyances et d’espoirs, alors seulement peut-il être alerte; un tel esprit ne se conforme à rien, car il est sans personnalité, c’est-à-dire sans limitations. A moins qu’un esprit soit libre, il aura une idée préconçue de ce qu’est la Vérité, et il déformera la vie suivant cet idéal, en devenant de ce fait incapable de comprendre le présent. Car ce qui est ultime n’est d’aucune idée, d’aucune croyance, d’aucun concept. Toutes ces choses ne sont que la résistance créée par la conscience de soi. Donc si vous vous faites mouler, dans le présent, par une conception de ce qui est ultime, de ce qui est à venir, alors vous ne faites que pervertir la vie.

Vous pouvez alors demander: « ne devons-nous avoir aucun idéal, aucune inspiration, aucun stimulant? » Je dis: non. Vous ne pouvez avoir rien de tout cela, car vous ne feriez que vous conformer à quelque chose, et vous n’auriez pas de compréhension. Mais par contre, lorsque votre esprit est libre de ces choses, vous comprenez le présent dans sa pleine signification. Vous constaterez alors que votre esprit s’éveille à une plénitude d’intelligence, qui est la délivrance de l’illusion de l’individualité. Une croyance, bien qu’elle puisse vous donner un apaisement et un réconfort temporaires, n’est que le symptôme d’une décomposition. Un esprit alourdi de croyances est fainéant, il est à l’imitation de quelque chose, il n’est pas rapide et adaptable; tandis qu’un esprit toujours alerte se renouvelle sans cesse; il n’a besoin d’aucun stimulant, intérieur ou extérieur, car obéir à une stimulation n’est qu’une réaction. Un tel esprit, étant libre, peut comprendre le bonheur, la Vérité.

La plupart des personnes possèdent une forme quelconque de croyance ou d’idéal. Cela peut être une croyance en la possession: elles peuvent s’imaginer que les possessions confèrent le bonheur, et que l’amour possessif est la seule forme d’amour. Cela peut être la croyance que l’immortalité ne peut être réalisée que par l’expérience d’un dieu personnel. Cela peut être la croyance au pouvoir, à l’harmonie, à l’unité; la croyance en un au-delà qui serait la glorification de soi-même. Toutes ces croyances ne sont, de mon point de vue, que des illusions. L’esprit qui se projette dans le futur, et qui essaye de comprendre le futur, corrompt le présent, pervertit la clarté du jugement. Donc, connaître l’ultime, c’est ne pas savoir. N’allez pas à la recherche de ce qui est ultime, n’essayez pas de savoir ce que c’est. Ne définissez pas le désir durable, mais cherchez à découvrir, par l’expérience de la compréhension, ce que vous ne désirez pas. Ceci n’est pas une façon négative d’envisager la vie. Trouvez par vous-mêmes quels sont les possessions et les idéals que vous ne désirez pas. C’est en sachant ce que vous ne voulez pas, c’est par l’élimination, que vous allégerez votre esprit, et c’est alors seulement que vous comprendrez l’essentiel qui est toujours là. N’ayez pas une idée préconçue de ce qui est ultime, et n’appliquez pas cette idée à ce qui est transitoire, mais essayez plutôt de comprendre ce qui est transitoire. L’éternel est le transitoire, il n’est pas éloigné de lui. L’infini est le fini. C’est-à-dire que la pleine signification d’une expérience est dans l’expérience passagère. Ce qui vous donne la compréhension c’est de savoir, non pas quelle est la chose que vous voulez, mais quelle est celle que vous ne voulez pas, quelle est celle dont vous êtes libéré.

L’intelligence libérée de la conscience de soi rend l’esprit parfait. Ce que j’appelle être intelligent c’est être pleinement conscient de la cause de votre action, et pour découvrir cette cause vous devez n’avoir aucune croyance. Cherchez la source de votre action par une constante vivacité de votre esprit, par la compréhension de ce qui est transitoire, et de la pleine signification d’une expérience, car elle contient l’éternel. Au moyen de l’intelligence — souvenez-vous que je parle de l’intelligence véritable — délivrez vos actions de l’idée de l’ego. Lorsque vous vous désempêtrez, alors que vous ne possédez ni croyances ni stimulations immédiates, et que vous êtes libres de l’idée de punition et de récompense, votre esprit se purifie et détruit toute illusion; il devient autonome, et sereinement ardent.

Ce qui crée les illusions, ce qui crée les croyances, c’est l’idée du « je », de l’ego, de l’unité dans la séparation. Tant que vous n’êtes pas encore conscients de vous-mêmes, vous créez l’ignorance. En demeurant de plus en plus conscients de vous-mêmes, en passant à travers la flamme de la conscience de soi, vous réalisez ce qui est ultime, c’est-à-dire votre délivrance de la conscience de soi, créatrice de l’ignorance. En d’autres termes, il y a illusion tant que la conscience de soi existe, mais la libération de la conscience de soi détruit toutes les illusions. Vous ne pouvez pas libérer cette conscience de soi, cette limitation, en vous égarant dans des œuvres, dans le service pour une cause, ou dans la croyance en des Sauveurs, des Maîtres, etc. Vous ne pourrez la libérer qu’en apprenant à savoir si vos actions sont basées sur une croyance, une stimulation, sur l’égoïsme. Ne passez pas à travers toute la gamme des croyances, mais devenez conscients de votre action, dans le présent. Libérez votre esprit de tous les idéals, car ils ne dissolvent pas la conscience de soi. En demeurant pleinement conscient de soi dans le présent, dans la pensée, dans l’émotion, donc dans l’action, on libère la conscience de soi, qui est une limitation, une qualité.

La plupart des personnes basent leur action sur le désir d’obtenir quelque chose, sur la peur, sur l’idée d’une récompense dans le présent ou dans l’avenir. Tant qu’une action est basée sur un motif, sur un stimulant, cette action crée un futur, et ne comporte par conséquent pas de compréhension dans le présent qui, pour moi, est ultime. Si votre action est basée sur une croyance quelconque, sur la vanité, sur le sens possessif, et si vous n’êtes pas conscients de cela, si vous ne vous libérez pas de cela, il n’y a pas de compréhension. Il n’y a en vous qu’une perversion de la pensée, qui conduit à la stagnation, à la douleur. Mais si, par l’intelligence, vous essayez de délivrer votre action de tout motif, votre esprit devient alerte, et alors seulement pouvez-vous appréhender la pleine signification de l’expérience. Donc la justesse de l’action survient d’une façon exquise et naturelle lorsque vous essayez de vous libérer de l’ego, la justesse de l’action étant dans la pensée et dans la conduite. N’allez pas à la recherche d’une justesse d’action, qui devient un comportement stéréotypé, donc sans vie. Essayez plutôt de délivrer votre pensée de toutes les limitations de l’individualité; soyez détachés, ce qui n’est pas de l’indifférence, et alors vous ne pourrez vous empêcher d’agir avec vérité. De cela résulte un comportement vrai, un travail vrai, et l’ordre social. L’action vraie, en elle-même, serait-elle inspirée par le plus haut idéal de conduite, ne donne pas la compréhension. La compréhension ne résulte que de la dissolution du centre de la conscience de soi.

Celui qui cherche la Vérité — cette Vérité qui est l’immortalité, dans laquelle il n’y a ni commencement ni fin — doit être libre de l’idée du temps, et de l’idée d’accomplissement; car le transitoire est l’éternel, et dans le présent est la plénitude de la Vie.

QUESTION. — Vous ne semblez pas posséder une connaissance approfondie des méthodes modernes d’éducation, ni des questions sociales, ni de l’occultisme, ni des sciences physiques, ni de la psychologie moderne; vous semblez, en général, être assez mal renseigné sur toutes les branches de la connaissance. Comment donc pouvez-vous être capable d’enseigner aux hommes, et de les aider à trouver la solution des problèmes difficiles et douloureux qui les affrontent? Pourquoi ces problèmes ne vous occupent-ils pas?

KRISHNAMURTI. — Je parle de la sagesse, qui inclut tout cela. Vous vous emparez d’une branche d’un arbre, et vous croyez posséder l’arbre entier. Vous devez faire une différence entre l’information et la sagesse. L’information, la connaissance des faits, bien qu’elle augmente sans cesse, est, par sa nature même, finie. La sagesse est infinie. Si vous avez suivi ce que j’ai dit ce matin, vous verrez que lorsqu’on essaye de vivre conformément à ce que j’affirme être l’action vraie, sans se contenter de faire des théories à ce sujet, il en résulte une compréhension de toutes les branches de la Vie. Mais dans la connaissance d’une branche seule, vous ne réaliserez pas le parfum, la joie de la Vie.

QUESTION. — Vous dites souvent que la réalisation de la Vérité est un état qui ne comporte par d’efforts, et vous dites que la vertu qui nécessite un effort n’est pas du tout de la vertu. Quel est donc le rôle de l’effort dans la réalisation de la Vérité? La Vérité peut-elle être réalisée sans grand effort?

KRISHNAMURTI. — Votre effort porte sur les opposés, le bien et le mal, la vertu, le vice. Vous gâchez votre effort dans le conflit entre les opposés. Une vertu qui exige un effort est une tension qui crée une résistance. Je parle d’un état d’esprit qui ne comporte pas d’effort, et qui est libre des opposés. Ne recherchez pas l’incommensurable, mais faites de grands efforts pour devenir conscients des oppositions qui existent en vous-mêmes, et alors seulement pourrez-vous vous en délivrer. Ne combattez pas un des termes de l’opposition en vous servant de l’autre; n’essayez pas d’établir un équilibre entre les deux, qui ne ferait que renforcer l’opposition. Si vous éprouvez un ressentiment ne le recouvrez pas de bonté, mais délivrez votre esprit de l’idée de distinction individuelle; c’est-à-dire: essayez de comprendre que la vraie cause du ressentiment est la conscience de soi. Soyez délivrés de l’idée de vertu, car la vertu est une fin en soi, une qualité finie, et toutes les qualités ne sont que des limitations. Si vous êtes libres à la fois de la vertu et du vice, vous comprenez l’infini, tout naturellement, sans effort. Ce qui crée les oppositions c’est l’égoïsme, l’idée de division, donc la résistance. Libérez-vous de l’idée de distinction individuelle, alors vous réaliserez la Vérité, dans laquelle tout effort a cessé.

QUESTION. — Je désire travailler honnêtement, et recevoir en échange un salaire honnête. Pourtant je chôme depuis six mois et j’ai oublié ce que c’est que de n’avoir pas faim. On me dit que vous ne possédez rien, mais vous êtes, c’est bien évident, protégé par vos amis, car votre visage est encore beau, et votre corps est habillé et bien nourri. Vous parlez de la Vérité. Comment pouvez-vous discourir quand des milliers d’hommes sont affamés. Que sont tous ces mots sur la Vérité? Pour moi, la Vérité c’est se nourrir, travailler, vivre. Vous passez votre temps à parler d’un état de conscience hypothétique. Il est bien certain que l’homme qui s’attaque au problème du chômage, qui activement aide son voisin, fait un meilleur usage de sa connaissance. Que répondez-vous à cela?

KRISHNAMURTI. — Une civilisation qui a ses racines dans l’égoïsme ne peut pas être changée en un jour. Elle a besoin de rééducation. Une civilisation dans laquelle les individus sont déchaînés dans leur agressivité doit être changée fondamentalement. Elle doit être basée sur une communauté de travail, dans laquelle l’égoïsme individuel n’a aucun champ d’action, dans laquelle la compétition individuelle ne reçoit aucune récompense, mais dans laquelle l’individu doit conserver l’intégrité de son individualité, uniquement afin de chercher l’entendement. Telles que les choses sont actuellement, l’homme est égoïstement individualiste, combatif dans son désir brutal de parvenir; il recherche des gains égoïstes, il cherche à accumuler des possessions et à exercer un pouvoir tyrannique; et tout cela crée un chaos complet. D’autre part, dans la recherche de la Vérité, là où il devrait conserver son individualité absolument entière, et par conséquent la libérer de la conscience de soi, il fabrique des Sauveurs, des Maîtres, des croyances, des idéals, des autorités, et tout cela veut dire suivre en aveugle. Insistez sur l’importance de l’individualité à sa vraie place, là où l’individu réalise sa plénitude en lui-même. Nous devons naturellement nous aider les uns les autres, nous devons vivre ensemble, travailler ensemble, nous comprendre mutuellement, mais cela c’est ce qui se produit normalement et sans effort lorsqu’on a la vraie compréhension de la fonction de l’individu.

Ce que je désire expliquer, c’est que l’individu est complet en lui-même. Dans la réalisation de cette totalité réside le vrai bonheur. Un tel homme n’est jamais l’esclave d’un autre, il n’a pas de croyances, il est en paix avec lui-même, riche en compréhension, il vit entièrement et d’une façon naturelle dans l’éternel présent. Ainsi il aidera à créer un ordre véritable.

A cause de cet ordre, il y aura du travail, du pain et des possibilités pour chacun, mais sans cette vraie conception de l’individu, il y aura toujours du chaos dans le monde.

QUESTION. — Je me sens toujours stimulé intellectuellement quand je suis auprès de vous, même lorsque vous ne parlez pas. Si cela m’était possible, je serais toujours auprès de vous, car il me semble que cela me donne de l’énergie, de la confiance et de la compréhension. Est-ce une illusion, ou votre présence est-elle la bénédiction quelle semble être.

KRISHNAMURTI. — Si vous êtes un peintre, et que vous vous trouvez auprès d’un peintre plus grand, vous êtes stimulé. Mais si cette excitation de votre intérêt ne se résout pas en une plus grande compréhension, elle n’a que peu de valeur. Je ne désire pas me situer devant vous de façon à me faire adorer, ou à avoir des personnes qui me suivent, car la compréhension ultime de la Vérité réside en chacun. Je désire vous aider à comprendre pleinement que par votre propre effort, et non par l’adoration, vous réaliserez la Vérité. Il se peut que je puisse vous aider à voir cela, mais ce n’est que par votre propre effort que vous vous libérerez de la conscience que vous avez de vous-même. Et cela ne peut s’accomplir qu’en vivant, et non pas en faisant simplement des théories à ce sujet. Alors un tel secours est permanent, car il appartient à votre propre compréhension; tandis que s’il n’est qu’un simple stimulant extérieur, il est de très peu de valeur.

QUESTION. — Un théosophe dit que votre enseignement est une espèce d’occultisme dilué. Par exemple, ce que vous décrivez comme la libération semble être à peu près ce qu’un théosophe appelle la cinquième initiation occulte, au cours de laquelle l’homme atteint la perfection et devient un adepte. Donc, ce dont vous parlez correspond à la cinquième initiation occulte. Etes-vous d’accord avec cela?

KRISHNAMURTI. — Je ne suis ni d’accord ni en désaccord avec cela. C’est à vous à savoir. Quand de telles questions me sont posées, cela indique généralement que la personne qui les pose désire s’accrocher à son idée. Elle se dit: « Les deux conceptions sont pareilles, donc pourquoi prendre la peine d’examiner la vôtre? » Elle demeure ainsi, paresseusement, dans sa compréhension superficielle, qui peut comporter des connaissances, mais jamais la sagesse. Je ne parle pas de croyances. Je parle de la Vérité qui est au delà des croyances. Puisque vous voulez savoir si je suis d’accord ou non avec la théosophie, vous devez étudier ce qu’enseigne la théosophie, et étudier aussi ce que je dis, enfin examiner les deux choses impersonnellement. Quand je parle aux Indes, on accroche à ce que je dis l’étiquette « Bouddhisme » ou « Hindouisme ». Grâce à cet étiquetage des idées, la recherche cesse. Ce n’est que grâce à une constante recherche que surgit la compréhension.

QUESTION. — Avez-vous jamais haï? Si oui, comment avez-vous maîtrisé votre haine?

KRISHNAMURTI. — Toutes les vertus et tous les vices composent ce paquet que nous appelons l’ego, le je. Se débarrasser d’un vice ou acquérir une vertu n’a pas de valeur. Ce qui est essentiel c’est que vous vous débarrassiez de la cause des distinctions individuelles, car elles sont créées par la conscience de soi. Vous ne pouvez faire cela qu’au moyen de l’intelligence, et j’ai essayé d’expliquer ce que j’entends par la véritable intelligence. En stimulant une série de qualités contre une série opposée, vous n’êtes pas libres des qualités.

Je sais que si je répondais à cette question en vous disant: « Au lieu de haïr, aimez », vous croiriez mieux comprendre, mais vous ne comprendriez pas mieux. La Vérité est au delà des distinctions, des qualités et du temps. Lorsque vous aimez véritablement, il n’y a pas de distinction de personnalités. Je parle de l’amour, et non de la sensation. Je maintiens que l’amour véritable ne connaît pas de distinction. Veuillez ne pas mal comprendre cela. L’ignorance existe tant qu’on n’a pas saisi la valeur essentielle de la Vie. Donc ne recherchez pas les vertus, mais plutôt la cause des distinctions, qui est la conscience de soi.

24 janvier 1932.
J. KRISHNAMURTI

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CAUSERIES À OMMEN


VI


VOUS découvrirez que dans la recherche de la compréhension survient la solitude, car vous ne pouvez vous réaliser que par votre propre effort, libéré du désir des oppositions. Dans cette solitude est l’extase naturelle du solitaire; en elle il n’y a pas d’isolement. Vous ne pouvez pas comprendre cela si vous le considérez comme une théorie, une hypothèse plausible, une satisfaction intellectuelle.

On m’a demandé de mieux expliquer ce que je disais l’autre jour au sujet du mariage. Vous ne pouvez pas réaliser la Vérité, la totalité, au moyen d’un système ou de circonstances. Que vous soyez mariés ou pas, cela n’a pas une importance fondamentale, du moment que vous avez cette vivacité d’esprit, cette souplesse de raison, qui vous conduiront à la sagesse. Ne pensez pas que par le mariage vous réaliserez nécessairement la plénitude, ou qu’en demeurant seuls vous comprendrez la Vie. Tout en étant seuls vous pouvez être influencés par vos amis, par vos frères et sœurs, par la société, par vos voisins, par l’opinion publique. C’est exactement la même chose dans le mariage: vous êtes influencés par votre femme, par vos enfants, et par les circonstances de votre vie de famille. La question est de ne pas chercher un système ou une méthode pour votre développement. Ce qui est de la plus haute importance, c’est que vous appreniez et que vous compreniez la vraie valeur de vos pensées, de vos émotions, de vos opinions, de vos conflits, de vos luttes. Par un examen continuel, et une concentration de la pensée, vous vous libérerez de cette conscience limitée. Vous devez vivre afin de découvrir la valeur des conflits; et l’illumination est la connaissance des vraies valeurs. Si vous connaissez la vraie valeur de vos pensées, de vos vanités, de vos attachements, de vos manifestations, vous vous en libérerez. La libération est le fait de vivre des valeurs vraies, dans la vie quotidienne; et ces valeurs ne peuvent être découvertes que par votre propre effort et par votre compréhension, et non pas en suivant un système, une méthode.

QUESTION. — Vous dites que la Nature s’accomplit dans l’homme. Or, l’homme s’accomplit sans doute à son tour dans l’homme libéré, rendu parfait. Mais la Libération est la fin de la vie humaine; donc, le but de l’humanité serait de disparaître. Si tous les hommes pouvaient être comme vous, ce serait la fin de l’humanité. Est-ce exact?

KRISHNAMURTI. — J’ai dit qu’il y a d’abord une perfection inconsciente, puis une imperfection consciente chez l’homme qui devient conscient de soi et qui connaît ses limitations); puis la délivrance de la conscience de soi, qui est la perfection. La Vie existe en toute chose, et l’homme peut la réaliser pleinement, mais cette réalisation ne peut s’accomplir que par la compréhension des conflits, de la douleur, de la joie. Cela n’implique pas la fin de l’humanité. Le fait que je ne suis pas marié et que je n’ai pas d’enfants ne signifie pas que vous ne devez pas vous marier ni avoir d’enfants. Si votre désir est de comprendre, cela n’a pas d’importance que vous vous mariiez ou non. Certaines personnes s’imaginent que se marier et avoir des enfants signifie un manque de spiritualité. Je ne suis pas de cet avis. Si vous faites du mariage, ou du fait d’avoir des enfants, la chose la plus importante de votre vie, sans comprendre la pleine signification de la lutte, de la possession, de la dépendance où l’on se trouve les uns par rapport aux autres — signification qui vous fait comprendre les valeurs vraies — alors vous ne serez pas complets en vous-mêmes. Vous pouvez ne pas être marié, mais être égoïste, arrogant, brutal, insensible, manquer de considération pour les autres ou d’affection. Ce qui est important, ce n’est pas la manière, le système, la méthode, mais cette totalité que l’homme doit réaliser. Aussitôt que cette consommation de la délivrance de la conscience de soi devient votre seul désir, ce désir crée sa propre loi. Votre désir devient votre discipline. Donc, n’attachez pas tant d’importance à la méthode, au mariage ou au célibat, au fait d’avoir ou non des enfants. Ce sont là des incidents, grâce auxquels vous devez parvenir à la compréhension; mais c’est cette compréhension qui est de la plus grande, de la dernière importance.

Chacun désire être libéré de la douleur, et cette délivrance ne peut pas se réaliser en se déplaçant suivant une direction quelconque, suivant un procédé, une méthode, un système.

On peut la réaliser grâce à l’intense désir que l’on a d’être complet dans le présent, et en cherchant à découvrir, en se concentrant en soi-même, si ses propres actions, ses pensées, ses sentiments, sont générés par l’égocentrisme. Vous direz:

« Est-ce cela tout? » Non, ce n’est pas tout. Ce n’est encore que le commencement. Ainsi que je l’ai dit, de la claire perception de soi résulte une solitude, une solitude réellement douloureuse, où l’on se sent abandonné; et de cet abandon surgit l’extase de la solitude. Mais vous ne voulez pas être seuls. Vous avez peur, car vous ne comprenez pas que ce n’est que par cette solitude, par votre propre énergie, votre propre effort, que vous réaliserez cette plénitude.

QUESTION. — Etes-vous d’accord avec l’ancienne idée religieuse selon laquelle l’ascète est un type humain plus parfait que l’homme qui se marie et qui fonde une famille?

KRISHNAMURTI. — Non. Ce qu’on entend d’ordinaire par un ascète est un homme qui esquive le monde, qui l’abandonne sans le comprendre, et qui a par conséquent fait un acte de renoncement. Lorsqu’il y a compréhension, il n’y a pas de renoncement. Vous avez adoré le renoncement et non la compréhension. Vous pensez d’un homme qui donne mille livres à la bienfaisance que c’est un grand homme, parce que vous êtes vous-mêmes retenus prisonniers par votre désir de posséder. L’homme qui a réalisé par sa propre souffrance, par des conflits, par sa concentration intérieure, cette extase de la solitude; l’homme dont le bonheur ne dépend pas de choses extérieures; l’homme qui est libéré de la conscience de soi; un tel homme peut être un ascète ou peut être marié. Il peut vivre dans le monde et pourtant ne pas être du monde. Mais pour réaliser cela, il faut être entièrement libéré de tout désir secret, et être libéré de l’illusion de l’individualité, qui engendre des déceptions subtiles.

Donc, il ne s’agit point de se retirer du monde et de devenir un ascète, mais il s’agit de comprendre cette plénitude intérieure, cette perception intérieure de la Vérité qui délivre de tout conflit, ce silence intérieur qui ne cesse de se renouveler lui-même.

QUESTION. — Devons-nous voir dans les émotions les plus fondamentales des hommesla faim, la soif, le sexe, l’amourquelque chose dont nous devons avoir honte; ou devons-nous reconnaître en elles des expressions de la vie, et en même temps les nettoyer de tout égotisme?

KRISHNAMURTI. — Vous ne pouvez pas nettoyer ce qui est une véritable expression de la Vie. Vous ne pouvez nettoyer que ce qui est une expression de l’égotisme. La vraie expression de la Vie est libre, elle n’est pas limitée par la conscience de soi. Donc elle est, et il n’y a rien là à nettoyer. Elle est une partie de ce qui est essentiellement adorable, la Vie. Elle est complète; en elle il n’y a pas de séparations, elle ne surgit pas de la douleur, de la souffrance, de la peur des oppositions. L’amour, qui est sa propre éternité, est la Vie.

Dans sa plénitude, l’amour ne connaît pas de distinctions de personnes, de possessions, il n’y a en lui ni divisions, ni attraction, ni répulsion. Il en est de même de l’intelligence, de la pure perception intérieure, qui est un attribut de la Vie, sa véritable expression.

Tant qu’un homme s’accroche à la conscience de soi, il y a lutte en lui entre des opposés, les goûts et les dégoûts, l’attraction et la répulsion. Un homme qui désire être libre de toute conscience de soi doit être normal, il ne doit supprimer aucun désir au moyen de la peur, mais il doit comprendre son conflit, son amour, son problème sexuel. Cette compréhension le libérera de la conscience de soi. Dans l’homme réside à chaque instant la Vie dans sa totalité; mais tant qu’existe en lui la conscience de soi, avec toutes ses qualités, avec ses oppositions, vertus, terreurs, attachements, il est retenu prisonnier des illusions. Il s’imagine être incomplet, et de ce manque de quelque chose en lui surgit l’oppression, l’expression de l’autorité, le sens de la possession, du pouvoir. Lorsqu’un homme désire réellement être libre, lorsqu’il aspire réellement à cette totalité, il se sert de tout cela comme tremplin, et grâce à ces conflits il recueillera la signification de l’expérience.

QUESTION. — N’y a-t-il pas à craindre que les personnes qui sont autour de vous, qui sont des êtres humains normaux, éprouvant des émotions normales, sentent que vous considérez le célibat comme étant plus près de la Vérité que le mariage, et finissent de ce fait par entraîner les mêmes maux qui ont toujours suivi les condamnations religieuses des relations humaines normales? Vous ne les condamnez pas en fait, mais tacitement, de sorte que vos amis ont presque honte de vous dire qu’ils sont amoureux et qu’ils vont se marier! Ils sentent qu’à vos yeux ils sont en quelque sorte tombés en disgrâce, non pas parce que les relations sexuelles sont mauvaises, mais parce quelles enchaînent. Il en est de même du fait d’avoir des enfants. Devons-nous aspirer à des vies anormales comme la vôtre, alors que nous n’y sommes pas prêts? Devons-nous considérer votre façon de vivre comme un idéal vers lequel il nous faut tendre? Est-ce qu’il faut se détacher complètement de toute relation humaine comme conséquence de la recherche de la Vérité? Sinon, devons-nous aspirer à mener des vies normales d’une façon anormale, c’est-à-dire à vivre différemment de la majorité? Est-ce que cela signifie la création d’un nouveau critérium? Le plein développement de l’individu? Ou la subordination de l’individu au plus grand bien du plus grand nombre, comme dans le communisme, le fascisme, ou ce qu’on appelle le patriotisme?

KRISHNAMURTI. — Par ma réponse à la question précédente, et ma causerie de l’autre jour, vous verrez que je ne condamne pas le mariage, et que je ne plaide pas pour le célibat. Vous devez être normal, mais la plupart des gens sont anormaux, malsains. Ils sont malsains parce qu’ils ont peur; ils ont peur de se marier, ou ils ont peur de ne pas se marier. La normalité n’est pas nécessairement trouvée dans le mariage ou dans le célibat. La majorité des personnes dans le monde, n’ayant pas abandonné la religion, sont poussées à agir par la peur; et pour ceux qui ont abandonné la religion, tout cela est indifférent, ils veulent passer le temps le mieux possible. Les personnes qui s’accrochent à des adorations, qui essayent de devenir quelque chose dans un monde qu’elles s’imaginent être spirituel, en se réprimant, en se conformant selon le modèle d’un autre, sont de mon point de vue malsaines et anormales. Qu’elles soient religieuses ou non cela ne change rien; toute personne qui cherche à réaliser la Vérité par l’imitation, en suivant quelqu’un, en adorant, en faisant partie d’institutions, en accomplissant des cérémonies, est une personne malsaine. Donc, étant malsains, il vous faut d’abord devenir bien portants, et de cette façon-là seulement pourrez-vous comprendre la Vérité.

Vous demanderez: « A quoi bon parler de la Vérité à des personnes anormalement malsaines? » Je vous le dirai. Si en elles est réveillé le désir de chercher la Vérité à tout moment, alors bien que ces personnes soient encore malsaines, elles ne s’adapteront plus aux circonstances immédiates qui ne les conduiraient ni à un état de santé, ni à cette ultime plénitude.

Pour moi, il ne s’agit donc pas d’un développement total de l’individu, ni d’une subjugation de l’individu. Je parle de la Vérité en tant que plénitude dans l’homme, qu’il ne peut réaliser que par la libération de la conscience de soi. Je parle de la Vérité, et pour la réaliser vous devez être normaux, libérés de la peur, du désir de vous appuyer sur un autre, de l’adoration, de l’avidité, du pouvoir, de la cruauté, de la méchanceté, et de tous les opposés.

Cela ne veut pas dire que vous ne devez pas vous marier, que vous ne devez pas être amoureux, que vous ne devez pas avoir d’enfants. Vous vous imaginez que si vous êtes amoureux vous tomberez en disgrâce? Dans la grâce de qui êtes-vous donc? Pas de la mienne! Je n’ai rien à vous offrir, ni paradis ni enfer, ni récompense ni punition. Vous ne tomberez pas de ma grâce parce que je ne veux pas avoir de sectateurs, je ne veux pas de disciples, je ne veux pas de votre adoration, je ne veux rien. J’ai réalisé la plénitude en moi, donc je ne veux rien. Je vous prie d’écarter complètement de vous l’idée de me suivre, la crainte de tomber en disgrâce, et tout ce qui vous fait imaginer qu’à travers moi ou qu’à travers une personne quelle qu’elle soit vous trouverez la Vérité. Vous trouverez cette totalité en vous, par votre propre effort. Lorsqu’on connaît la vraie valeur des choses, on n’est plus pris dans les griffes des conflits, et on se crée pour soi-même un critérium suivant la vérité de sa propre compréhension de la plénitude.

On parvient à la réalisation en comprenant les expériences de la vie, et non pas en les évitant. Ce qui est de la plus haute importance, c’est la façon dont vous vous comportez, c’est si vous avez peur ou non, si vous vous appuyez sur quelque chose, si vous désirez l’adoration ou l’autorité. C’est dans une vie normale que l’on trouve la Vérité, le bonheur, la totalité, et non pas dans ce qui est anormal.

Une personne anormale est une personne qui a beaucoup de déformations. Pour moi la personne anormale est celle qui a peur, qui a évité la vie, qui s’est retirée de la vie, qui va dans un monastère ou dans une église, qui adore, qui s’assoit sur les bords d’un fleuve sacré en se complaisant dans l’inconscience. Et encore, l’homme anormal est celui qui n’a aucun égard pour un autre, qui est cruel, qui cherche continuellement à satisfaire ses innombrables appétits de puissance, de distinctions honorifiques, de richesse, de jouissance. Ces hommes je les appelle des anormaux.

Dès le début de mes recherches, j’ai gardé devant moi cette idée de plénitude, de Vérité; je l’ai désirée intensément, continuellement. Ce n’était pas une plénitude en opposition à l’humanité que je cherchais, mais une plénitude par la compréhension de l’humanité, qui est moi-même; je voulais comprendre mes propres conflits, mes propres désirs, mes propres passions, mes vanités, mes répressions, mes craintes, mes attachements, mes sensations. Dès l’instant que j’ai pu comprendre tout cela en moi, j’ai libéré la conscience que j’avais de moi-même, et mon énergie s’est concentrée en une profonde contemplation. Cette réalisation est l’ultime Vérité, et tous arriveront à cela. Mais vous n’y arriverez pas si vous ne pouvez pas marcher seuls, si vous éprouvez de la peur, si vous êtes attachés. Pour aller loin, vous devez faire les premiers pas.

Parce que vous êtes avides, vous provoquez des compétitions dans le monde, vous contribuez à son chaos; parce que vous avez des passions, il y a de la cruauté dans le monde; parce que vous détestez et vous haïssez, il y a des guerres; parce que vous vous accrochez à vos possessions, il y a des nationalismes, les barrières des frontières. Et ayant tout cela, vous voulez, avec vos vanités, vos désirs, votre avidité, réaliser ce qui est la fleur, la consommation de toute vie et de tout effort. Essayez d’abord de devenir des êtres humains normaux, ayant des sentiments normaux, des joies normales. Réalisez votre propre souffrance et vos propres joies. Comprenez que vous avez peur, et que par conséquent vous êtes à la recherche de consolations. Dès que vous comprendrez cela, vous mettrez de côté le désir que vous avez de vous faire consoler, et vous vous concentrerez afin de vous débarrasser de la peur, au lieu de la recouvrir profondément en vous-mêmes. Maintenant vous vous absorbez dans la recherche de consolations, dans vos dieux, dans vos adorations, dans vos évasions.

Vous devez être absolument seuls; non pas à la suite de gestes tragiques, ni parce qu’il y a des choses à éviter. Tâchez de savoir si vous mettez en œuvre votre vanité, si vous essayez d’attirer des gens par votre corps, par vos idées. Examinez-vous. Développez en vous-mêmes un miroir qui reflétera avec exactitude ce que vous êtes dans le présent, et devenez ainsi conscients d’une façon aiguë. Voilà comment on commence à être normal, à être normalement sain. Vous n’avez aucun besoin de chercher à apprendre de quelqu’un la façon de devenir normal. Si vous désirez devenir normal vous y parviendrez; et ce ne sera pas en cherchant dans le passé ou dans l’avenir, mais par l’effort normal, les conflits normaux, les rajustements quotidiens. C’est ce désir qui manque en vous, et non la force d’agir. Ne vous battez pas contre les opposés, en devenant leur esclave.

QUESTION. — Vous dites qu’avant de nous libérer de notre conscience, nous devons d’abord être pleinement conscients. Est-ce que le temps, et par conséquent l’évolution, ne sont pas impliqués dans un tel processus?

KRISHNAMURTI. — Je dis que par le désir de comprendre dans le présent, on peut devenir si conscient qu’on peut se délivrer de la conscience de soi. Ce n’est pas une question de temps, ce n’est pas une question de karma. Toutes ces choses ne sont généralement que des excuses que l’on se donne pour ajourner l’effort. Vous me demanderez tout de suite: « Que deviennent ceux qui ne peuvent pas faire cet effort? » Ne concentrez pas votre énergie sur l’effort que doivent faire vos voisins, mais sur le vôtre. En devenant conscients d’une façon aiguë dans le présent, on adapte ses valeurs, ainsi que les circonstances où l’on se trouve, à des valeurs éternelles.

Devenir conscient avec acuité dans le présent ne demande aucune technique; le temps est impliqué dans le développement d’une technique, mais l’intensité du désir que l’on a de devenir pleinement conscient dans le présent, créera, par sa propre ardeur, la capacité qu’il faut. Le temps n’a rien à faire en cela. Comprendre une seule chose dans le présent, cela confère une compréhension gigantesque. Mais pour cela, on doit éprouver de l’intérêt et de l’enthousiasme.

QUESTION. — Lorsque je vis selon ma propre loi, je suis considéré comme un égoïste, une personne bizarre qui dérange tout, et qui détruit l’harmonie. Et pourtant, si je ne vis pas selon ma propre loi, je souffre mentalement et physiquement. Comment devons-nous agir dans notre vie quotidienne, si notre façon de voir et notre conduite offensent les personnes que nous aimons, et dont nous avons besoin?

KRISHNAMURTI. — Vous devez commencer par savoir si ce que vous appelez votre loi est l’essentiel, ou une excentricité superficielle, un caprice. Si vous faites d’une fantaisie particulière votre loi éternelle, vous créerez naturellement du désordre et de l’inharmonie autour de vous. Voilà pourquoi je dis que vous devez découvrir ce que c’est que l’essentiel. Ayez le désir de trouver l’essentiel, et de comprendre la vraie valeur de toute expérience, par un choix continu de l’essentiel. Alors vous réaliserez la totalité, et parce que vous serez complets vous attacherez du prix à la liberté des autres.

QUESTION. — Au sujet d’une de vos causeries, on a dit que votre enseignement est le Bouddhisme selon Schopenhauer, dans son livre le Monde comme volonté et comme représentation. Voulez-vous nous dire ce que vous pensez de cette opinion?

KRISHNAMURTI. — C’est très simple. Je n’ai jamais lu Schopenhauer, ni étudié les écritures bouddhistes. Ce que je vous dis provient de ma propre expérience, et n’est pas une déduction que j’ai tirée de livres. C’est le résultat de mon expérience, de ma souffrance, de ma douleur, et de tout ce qui cause aux hommes de l’angoisse, de tout ce qui suscite leur intérêt profond, leur travail, leur amour, leur haine, le plaisir, la mort, l’amour de tout ce qui s’en va créer l’homme, qui est la Vie elle-même. Ce que je dis n’est pas tiré du Bouddhisme, ni de l’Hindouisme, ni de Schopenhauer. Donc, si vous voulez comprendre mon point de vue, cela vous servirait à bien peu de chose de me demander de vous expliquer Schopenhauer ou des Ecritures, ou de vouloir comparer leurs idées à ce que je dis. Je vous demande d’aborder ce que je dis avec votre raison, et non avec vos préjugés ou votre savoir. Un jour un homme alla trouver un sage, et lui dit: « Je dispose de quelques moments de loisir; expliquez-moi la Vérité. » Le sage lui répondit: « D’abord contrôlez votre corps; puis faites que votre pensée soit aussi pure que la neige, et enfin supprimez sévèrement tout savoir. » Le savoir est l’acquisition d’informations, mais la sagesse est de votre propre expérience.

(A suivre.)  


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