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SOMMAIRE

 

BULLETIN DE L'ÉTOILE
  N° 1 Octobre 1931  


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HAUT DE PAGE

   POÈME [1]



RÉJOUIS-TOI Il y a du tonnerre parmi les montagnes, et de longues ombres s’étendent sur la face verte des vallées.

Les pluies font surgir les pousses vertes sur les troncs d’arbres qui la veille étaient morts. Très haut, parmi les rochers, un aigle construit son nid.

Toute chose est grande de vie.

Ami, la Vie remplit le monde. Nous sommes tous deux éternellement unis.

La Vie est comme les eaux qui étanchent également la soif des rois et celle des mendiants. Le roi a une coupe d’or, le mendiant un bol d’argile qui se brise en miettes à la fontaine, mais ils y sont également attachés.

Ils sont solitaires et craignent la solitude, la souffrance d’un jour qui meurt, le chagrin d’un nuage qui passe.

La Vie privée d’amour erre de maison en maison, sans trouver personne pour proclamer sa beauté.

On a extrait du roc de quoi sculpter une statue que les hommes tiennent pour sacrée; mais sur le chemin qui conduit au temple, ce roc ils le foulent négligemment aux pieds.

Ami, la Vie remplit le monde. Nous sommes tous deux éternellement unis.

J. KRISHNAMURTI.  

  1. Extrait du Chant de la Vie.

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HAUT DE PAGE

CAUSERIES À CALLANDER
ÉCOSSE


par J. KRISHNAMURTI.


I


LA Vérité est le bonheur. Réaliser la Vérité, c’est vivre dans la plénitude. Les hommes cherchent le bonheur dans l’accumulation de ce qu’ils appellent les qualités et les expériences; ils s’imaginent réaliser la Vérité et atteindre le bonheur en développant des qualités, en progressant à travers une série d’incidents et d’expériences. Mais la Vérité, la Vie dans sa plénitude est en toutes choses, à tout moment. Elle ne s’épuise jamais dans le plus grand, elle n’est jamais absente du plus petit; elle est éternellement présente dans toute sa perfection. Ce qui est complet ne peut progresser. C’est pourquoi l’acquisition, la multiplication des qualités n’est pas la réalisation de la Vérité. Les qualités appartiennent seulement à l’ « ego-entité ». L’ego, le « Je » n’est qu’un centre de qualités, il n’est pas la Vérité, la Vie elle-même. Ce n’est qu’en se libérant de l’ego qui est la racine de toutes les qualités bonnes et mauvaises, qu’on peut réaliser la Vérité. Ce n’est pas une question de progrès. Vous allez demander aussitôt « Que reste-t-il si je me sépare de toutes mes qualités? » C’est la résistance, l’effort, le conflit, le contraste des qualités et des expériences qui crée dans l’esprit l’affirmation de sa propre individualité. Supprimer ce contraste, cette lutte, cet effort vous semble négation; mais si vous regardez avec justesse, c’est le contraire. Enlevez totalement l’illusion des qualités, vous trouverez qu’il reste quelque chose d’infiniment grand qui est la Vie elle-même. Mais avant de vous libérer de vos qualités, il faut que vous deveniez fortement conscients de votre propre individualité, et vous avez un grand effort à faire pour vous considérer, objectivement, comme individu, distinct de votre entourage; en devenant profondément conscient de vous-même, vous découvrez toutes vos qualités, toutes vos craintes, et vous commencez à libérer votre conscience des limitations du particulier. La majorité d’entre vous ne devenez conscients que lorsque vos désirs sont contrecarrés. De là viennent les conflits, l’effort, l’affirmation croissante de la séparativité qui vous entraîne loin de la Vérité; car la Vérité dans sa plénitude est la libération du particulier.

Ainsi donc, vous vous réalisez d’abord comme conscience limitée, créée par l’idée que vous êtes séparé de tous les autres individus. Quand vous dominez cette conscience de limitation causée par vous-même, il y a libération de cette conscience, dans laquelle tout contraste, qui produit l’effort, a disparu. Pour moi, la Réalité est la perfection — la consommation de tout effort, de toute discipline — non la discipline de la moralité conventionnelle, de la religion, ou de la peur, mais la discipline de votre propre désir; quand ce désir est établi, il devient sa propre loi, il crée sa propre discipline.

Si vous examinez mes paroles avec votre intelligence seule, elles resteront une pure théorie intellectuelle, agréable ou désagréable suivant votre disposition. Mais si vous les écoutez dans l’harmonie de l’intelligence et de l’affection, la sagesse naîtra de cette harmonie. Vous devez découvrir vous-même si ce que je dis a quelque chose en soi.

QUESTION. — En Ecosse, beaucoup de gens sont troublés par la crainte de la mort et de ce qui suit la mort. Ils craignent de n’être pas « sauvés » et de courir le risque d’un châtiment éternel. Comment peut-on changer cette attitude?

KRISHNAMURTI. — Pour moi, la mort n’est ni un commencement, ni une fin. La Vérité, cette perfection, existe à jamais; elle est au delà du temps; en la réalisant, on atteint l’immortalité. On ne peut la réaliser sans un effort constant, sans la réflexion en soi-même. Au lieu de faire cet effort, vous voulez le remettre à plus tard. Vous dites: « J’aurai une autre occasion dans ma prochaine vie ». Vous vous tournez vers la réincarnation. Vous cherchez à vous unifier avec les êtres chers au delà de la tombe; ce culte des morts plutôt que celui des vivants est la préoccupation de ceux qui se sentent seuls. L’idée de vous-même comme unité de conscience séparée est une illusion. En vous accrochant à cette illusion, en soupirant après la perpétuité de cette illusion, en cherchant à vous identifier après la mort avec le passé, vous prolongez indéfiniment cette conscience de séparation — l’ego — et vous croyez ainsi acquérir des qualités de plus en plus nombreuses et réaliser plus pleinement la Vérité. Celui qui croit à la réincarnation pense que son « ego-entité » progressera avec le temps et acquerra des qualités différentes jusqu’à ce qu’il devienne parfait. C’est la théorie hindoue récemment popularisée en Occident. La Réalité est toujours présente, vous ne pouvez aller vers elle en progressant. Ce que nous appelons ego, parce que nous le connaissons comme conscience séparée, n’est qu’une illusion.

Vous aurez beau l’élargir, vous y accrocher, la glorifier, la défendre, une illusion restera toujours une illusion. Ce qui est illusion, donc imparfait, ne peut devenir parfait, même si vous le développez avec le temps. Quelques-uns de mes amis hindous diront: « Nous nous sommes accrochés à cette idée de réincarnation depuis deux ou trois mille ans, et vous venez la balayer comme fausse, irréelle; nous ne voulons pas vous écouter ». Vous éprouverez sans doute le même sentiment. Mais la mort existera toujours. Nous devons tous décliner, dépérir; mais vous pouvez atteindre la libération de la conscience, la réalisation de la plénitude maintenant, parce qu’elle est toujours présente. Il est donc inutile de me demander ce qui vous arrivera après la mort. Cette question prouve que vous ne cherchez pas la Vérité, mais la prolongation du « Je ». Vous ne comprenez pas que la simple prolongation de cette illusion ne peut jamais amener la plénitude de la compréhension; quelle ne se trouve que dans la réalisation du présent en qui tout existe.

En devenant pleinement conscient de toutes vos pensées, vos actions, vos illusions, en dépassant toutes les qualités qui appartiennent à l’entité séparée que vous appelez « Je », la Vérité se révèle. La chose importante n’est donc pas ce qui arrive après la mort, mais la libération de la conscience qui est l’immortalité. La mort perd alors sa signification. Cela peut ne pas vous satisfaire. Peut-être aimeriez-vous mieux qu’on vous dise que vous vivrez votre prochaine vie dans de meilleures conditions, avec de meilleures occasions.

Ce qui est éternel dans toute sa perfection, dans sa plénitude, dans son bonheur, est toujours présent en toute chose; dans cette réalisation seule est l’assurance de l’immortalité. Il vaut beaucoup mieux être au delà de la mort que de savoir ce qui arrivera dans la prochaine vie, ce qui arrivera quand vous mourrez. L’un est positif, l’autre n’est qu’une pure négation dans l’avenir. L’idée qu’un autre peut vous sauver est irréelle; la Vérité, cette Vie éternelle, est vous-même, entière, complète; personne ne peut vous mener vers cette perfection que vous-même, par votre propre effort, votre constante vigilance, votre attention. Comme c’est difficile, vous voulez que quelqu’un vienne le faire pour vous; ainsi vous avez des religions, des rites, des cultes, des prières, qui font naître la confusion et le conflit.

QUESTION. — On nous pose souvent cette question: « Si M. Krishnamurti est un avec la Vie elle-même, pourquoi lui arrive-t-il d’être malade? La perfection de cette Vie ne s’exprime-t-elle pas dans le corps physique?

KRISHNAMURTI. — La Libération est pour moi parfaite liberté de l’esprit et du cœur. Libérer l’esprit des particularités, c’est trouver la plus haute Réalité. Pour l’accomplir, il vous faut un corps physique. Vous devez le rendre aussi sain que possible; mais même si vous avez une santé parfaite, elle ne suffit pas pour libérer l’esprit et le cœur. Le corps doit dépérir. Il m’arrive, en effet, d’être malade; mais si je restais dans le même pays, je pourrais peut-être conserver mon corps robuste très longtemps. La santé seule ne peut libérer l’esprit ou les émotions; il faut contrôler son corps, ses sens. Un homme libéré peut être malade; il mourra; mais mentalement, émotionnellement, il agira toujours, dans toutes les circonstances, d’une manière droite et juste — c’est là le point important. Bien que nous devions essayer d’avoir un corps en bonne santé et normal, il est beaucoup plus important de libérer l’esprit et le cœur de toute particularité et, par là, de créer l’harmonie. Dans cette réalisation seule est la perfection.

QUESTION. — Chaque fois que vous répondez aux questions à propos de « être amoureux de la Vie », je trouve la phrase plus obscure. Je ne puis la traduire en termes d’action. Est-ce un enthousiasme équilibré, un vif intérêt, et une réponse à tout ce qui arrive journellement?

KRISHNAMURTI. — En partie, mais plus encore la réalisation de cette perfection dans laquelle les contrastes, les opposés, les particularités ont disparu. Vous attribuez des qualités à la Vérité. Vous dites que la Vérité est le bonheur ou la vertu, qu’elle n’est pas le péché, le malheur, etc. Vous attribuez des qualités à la Vérité parce que ces qualités vous manquent ou que vous désirez les acquérir. Mais la Vérité est sans qualité. Si vous aimez la Vérité qui est la Vie, vous êtes au delà des limitations de l’individualité. Vous êtes dans un état de parfait équilibre, vous agissez de la manière juste. C’est ce que j’appelle être amoureux de la Vie.

QUESTION. — N’exagérez-vous pas l’effet sur les hommes des croyances religieuses? Ici, en Ecosse, nous voyons le dogme religieux sous son plus mauvais jour. J’ai connu un enfant, témoin de discussions religieuses entre ses aînés, qui se demandait avec effroi si son oncle David tuerait son père, ou si son père tuerait l’oncle David. Cependant, au même instant, ces mêmes frères, à l’appel de l’autre dans le besoin, auraient abandonné tout ce qu’ils possédaient. Il n’est pas de peuple dont les concepts religieux soient plus détestables, et les actes plus magnifiques. Qu’avez-vous à dire à cela?

KRISHNAMURTI. — Il n’y a rien de plus à dire. Cette question contient sûrement sa propre réponse à elle-même.

Vous voulez des consolations appuyées sur l’autorité ou sur l’œuvre d’un autre et vous organisez pour votre commodité un ensemble de croyances qui se transforment en intérêt. Toutes les religions sont devenues un intérêt transmis; mais la Vérité et sa réalisation est purement une question d’effort individuel. Cela ne veut pas dire que vous allez devenir égoïste. L’égoïsme ne permet pas à la Vérité de se réaliser. Il faut donc arracher la racine de l’égoïsme, c’est-à-dire le sens du « Je » personnel. Pour cela, vous n’avez pas besoin d’organisations, vous avez à vous surveiller vous-même, à devenir de plus en plus conscient de vous-même, de vos pensées, de vos actions, et à éliminer graduellement tout sens de particularité, tout sens de séparativité.

13 mars 1931.


II

CE que j’ai dit s’applique à tout être humain et concerne chaque phase de la vie humaine; pour le bien comprendre, il ne faut pas seulement examiner le sens des mots, mais essayer d’en saisir l’essence. Vous pouvez avec des mots créer des barrières et soulever des contradictions.

La Vérité n’est pas une réalité progressive, mais une plénitude en elle-même, qui ne peut être réalisée que par l’effort individuel. Pour maintenir constant cet effort, il faut observer et établir l’équilibre dans toutes vos pensées, vos émotions et vos actions. Essayez de vous regarder franchement face à face, sans compromis avec vous-même.

Si vous voulez comprendre, commencez par être honnête, extrême dans votre jugement de vous-même. Extrême, non en recherchant les opposés, mais la libération des opposés qui est l’harmonie. Prenez, par exemple, le désir de la possession, dont l’opposé est la renonciation. Si vous êtes extrême, c’est-à-dire détaché, il importe peu que vous possédiez ou ne possédiez pas; il faut pour cela que votre pensée soit honnête et que vous ne craigniez ni la possession, ni la renonciation. L’intelligence est sujette à de grandes erreurs; c’est pourquoi je dis qu’il faut être honnête et extrême dans votre jugement de vous-même.

Un grand nombre de gens sont accablés du désir de posséder des biens, des personnes ou des qualités. Ce désir est l’expression d’un égoïsme systématique. Le bonheur est dans l’extrême, mais c’est l’extrême du détachement. Être absolument détaché demande un grand effort de détermination, un continuel ajustement de soi. Il est essentiel d’être extrême, mais extrême dans l’équilibre et non dans une direction spéciale.

Beaucoup de personnes pensent qu’on peut réaliser la Vérité en se retirant du monde. L’homme est prisonnier de l’action, et il cherche un refuge dans la fuite de la vie, le romantisme, l’illusion, l’imagination. Etre dans l’action et cependant garder la liberté de la pensée, telle est la vraie solitude ; non la solitude du dégoût, de la torpeur, mais de la joie réelle. Dans cette solitude, vous apprenez à ajuster vos conflits divers entre l’émotion et la pensée et vous pouvez soutenir l’effet constant de l’action. Quand vous aurez conquis cette solitude intérieure, viendra la cessation de la réflexion qui mène à la contemplation sans effort. De cette contemplation naît l’harmonie de la raison et de l’amour, puis vient l’intuition constante dans laquelle il n’y a ni séparation, ni unité. C’est la libération de l’esprit et du cœur.

QUESTION. — Comment puis-je reconnaître la « véritable expérience » et distinguer entre « l’expérience du Soi » et « l’expérience du relatif »?

KRISHNAMURTI. — Vous vous imaginez qu’en systématisant les expériences, en les classant, en les étiquetant, vous comprendrez leur sens. La Vie nie ces divisions intellectuelles. Une véritable expérience doit créer en vous la certitude de l’illusion du soi. Une seule expérience, examinée impersonnellement peut vous donner la compréhension de toute expérience. Mais cette expérience doit être l’expression de la Vie elle-même, avoir en elle la signification de l’amour et non être un simple incident superficiel. Si vous traversez une expérience semblable et que vous l’examiniez soigneusement et impersonnellement, vous verrez qu’elle contient l’essence de toute expérience. Cela demande une énergique détermination, un grand pouvoir de réflexion et d’examen. Il est inutile de croire qu’en recherchant simplement expérience sur expérience, vous deviendrez sage. Vous pouvez amasser pour vous-même mille expériences; mais si vous ne faites l’effort pour comprendre la plénitude d’une expérience à votre portée, vous ne deviendrez jamais libre, parfait.

Toute existence est contenue dans le présent. Aussitôt que vous saisissez ce « maintenant » dans lequel est toute existence, il n’y a ni futur, ni passé. L’idée de progrès vers la Vérité est une illusion.

QUESTION. — Vous dites que la Vie n’a pas de plan. Voulez-vous, s’il vous plaît, nous expliquer votre point de vue?

KRISHNAMURTI. — Beaucoup de personnes pensent que quelque être surhumain a tracé un plan pour l’homme, et que tout ce que l’homme a de mieux à faire, c’est de suivre ce plan — théorie très commode et très confortable pour ceux qui prétendent connaître le plan. La conception d’un plan pour l’homme, révélé à lui par les religions, les prêtres, les instructeurs, les systèmes de philosophie est la négation même de la Vie, libre, inconditionnée et éternelle. La négation de la Vie mène au malheur, à la cruauté provocatrice, à la haine, à l’exploitation de l’homme par l’homme, à l’avidité, au souci des possessions, à la morsure constante de la peur.

Je soutiens que l’homme, en principe, est libre; mais il est dans la limitation. L’homme emploie sa liberté à s’imposer à lui-même et autour de lui-même l’esclavage de la limitation. Ainsi ce monde terrible, chaotique est né, avec ses luttes pour l’existence personnelle continue; et l’homme pour sa commodité invente un plan et se charge de ce fardeau.

Mais avant de comprendre la perfection intérieure qui existe en toute chose, qui seule est le bonheur, il doit devenir un individu pleinement conscient de son individualité. Quand il sera réellement conscient ainsi, il commencera à détruire toutes les limitations de l’individualité à travers les émotions, la pensée, l’action. Mais il faut pour cela un effort continuel et la force d’aller jusqu’à l’extrême pour le réaliser. L’homme demande des compromis, et dans les compromis il y a toujours hypocrisie; mais dans le véritable détachement il n’y a pas d’hypocrisie.

QUESTION. — Pour devenir parfait, devons-nous apprendre à tolérer toutes les manifestations de la vie, telles que les mauvaises herbes dans le jardin, ou la vermine? Ou bien pouvons-nous détruire ce que nous n’aimons pas?

KRISHNAMURTI. — Avoir le désir de ne faire aucun mal est plus important que de considérer si ce que vous blessez est petit ou grand.

QUESTION. — Avons-nous jamais l’occasion de faire réparation à ceux qui sont morts et que nous n’avons pas assez aimés pendant qu’ils étaient avec nous?

KRISHNAMURTI. — La mort est inévitable; nous devons tous mourir. Mais vous pouvez réaliser l’immortalité, la Vérité, maintenant; la réalisation de ce présent, dans lequel est toute existence, assure l’immortalité. Pour l’homme qui atteint cette réalisation, il n’y a pas de mort.

Tant que vous connaissez la séparation, c’est-à-dire tant que vous dites: « J’aime celui-ci, je n’aime pas celui-là », il y a pour vous mort et solitude. Vous ne pouvez connaître l’immortalité tant que vous vous accrocherez au particulier.

N’essayez pas de réparer vos torts envers les morts, mais plutôt envers les vivants; une si grande partie de vos pensées est occupée des morts et des mourants. Beaucoup de gens ont peur soit d’être annihilés, soit de continuer une série de vies.

Celui qui veut continuer à vivre aura toujours peur de la mort; celui qui désire l’annihilation totale est fatigué de la lutte et veut en finir à tout prix. Selon moi, les deux sont dans l’illusion. Pour l’homme qui garde cette illusion, le passé avec ses désespoirs, ses erreurs, ses besoins de réparation, de même que le futur avec ses anticipations, ses espoirs, ses aspirations, existeront toujours. Mais le présent tient en balance le passé et le futur, et grâce à l’intuition constante dans laquelle tous les contrastes disparaissent, il écarte cette illusion, il réalise le présent, et cette réalisation est l’immortalité.

Pour vous, actuellement, amour signifie amour d’un seul. Quand cet objet de votre amour vient à mourir, vous êtes dans la solitude; il y a en vous une lutte continuelle entre la solitude et l’amour. Mais si vous réfléchissez, vous comprendrez que l’amour est achevé en lui-même, indépendant d’un seul ou de plusieurs. Quand vous comprendrez que l’amour est sa propre éternité, vous serez délivré de la crainte de la mort.

QUESTION. — Quelle est votre idée sur la prière? Est-elle nécessaire?

KRISHNAMURTI. — La prière comme culte d’un autre ne conduira pas au bonheur, à la Vérité. Quand vous priez un être quelconque, placé bien loin de la Vie, parfait en imagination, cela prouve que vous avez peur, que vous ne vous êtes pas conquis vous-même. On peut trouver dans la prière, dans l’adoration, une satisfaction momentanée, un oubli momentané, mais non l’assurance de la complète maîtrise de soi-même.

QUESTION. — Je ne puis envisager clairement le but de la vie; une telle compréhension est infiniment au delà de mes forces actuelles. Comment alors puis-je commencer intelligemment à atteindre ce dont je ne puis avoir la plus faible conception?

KRISHNAMURTI. — En devenant d’abord pleinement conscient de vos pensées, de vos émotions, de vos actions, en créant l’harmonie entre elles. C’est le commencement de la réalisation. En devenant conscient de toutes vos qualités par le recueillement de vous-même, vous les éliminerez; ainsi affranchi, vous serez libéré des illusions. C’est essentiel pour la compréhension de la Vie. Vous ne pouvez réaliser la Vie, la Vérité sans cette harmonie dans laquelle toutes les qualités, cause de conflit, cessent d’exister. Commencez alors à être maître de vos sens. Insister sur l’intellect ne conduira pas à l’harmonie de l’amour, le bonheur de la Vie. Rendre un culte à l’intellect est aussi vain que d’être sentimental; ce ne sont que des qualités opposées qui ne créent pas l’harmonie.

QUESTION. — Pouvez-vous suggérer un moyen pratique de rendre l’amour incorruptible? Lorsqu’on a le désir humain, naturel de voir son affection payée de retour, le raisonnement, les reproches qu’on se fait à soi-même demeurent sans effet, le désir normal persiste et revient sans cesse.

KRISHNAMURTI. — Pourquoi cherchez-vous à ce que votre affection soit payée de retour? Parce que vous voulez être réconforté, parce que vous avez peur d’être seul, parce que vous n’êtes pas achevé en vous-même. Une telle attente n’est qu’un commerce, ce n’est pas l’amour. L’amour qui ne connaît ni vous-même, ni votre voisin est parfait. Pour réaliser cette perfection, il faut faire disparaître entièrement l’illusion du « Je », qui est la racine de la souffrance et de la séparativité. Il n’est pas question du nombre de ceux que vous aimez ou que vous n’aimez pas. La multiplication des nombres ne vous mènera pas à la pureté de l’amour dans laquelle il n’y a ni « vous », ni « Je », ni ennemi, ni ami.

QUESTION. — Dois-je comprendre qu’au lieu de lutter pour atteindre la perfection en construisant des qualités, nous devrions cesser de nous faire violence et plutôt essayer de vivre intensément chaque instant du jour pour apprendre de chaque expérience? Atteindrions-nous la libération — dans une certaine mesure — plus tôt de cette manière?

KRISHNAMURTI. — Vous vous imaginez qu’en élargissant la conscience — conscience étant toujours soi-conscience du particulier — en la rendant de plus en plus vaste jusqu’à inclure toute chose, vous vous libérerez. En d’autres termes, vous pensez que par la glorification du « Je » vous réaliserez la Vérité. Ainsi vous luttez pour acquérir des qualités. Vous dites: « ceci est bon, cela est mauvais »; de telles mesures doivent toujours rester relatives. L’idée d’expansion à travers une série de vies est une illusion; la Vérité, la Vie dans sa perfection est toujours présente en toutes choses, à tout moment; on ne peut la réaliser en acquérant des qualités, des vertus, des attributs, mais en perdant cette conscience de séparation, où se trouve l’imperfection, la souffrance, la douleur. Vous pensez que c’est une négation, mais non. Pour vous, l’être positif est une lutte d’opposés; vous ne pouvez concevoir un état dans lequel il n’y ait pas d’opposés, mais un « être » continuel, toujours achevé, positif, dynamique. Vous pensez que la véritable perfection ne peut être atteinte par l’homme et vous l’attribuez à quelque être surhumain que vous adorez. La véritable humanité, cette consommation intérieure peut être réalisée, et c’est pour moi la plus haute Réalité. L’homme qui développe encore des qualités, des attributs, qui engage la constante bataille entre la vertu et le vice; l’homme qui est esclave de la passion de l’avidité, de l’envie, de la colère, qui cède à la peur, n’est que sub-humaine.

14 mars 1931. 


III

CE n’est qu’en réalisant la Vérité qu’on est assuré de posséder le bonheur. La Vie est à la fois sa propre création et son propre créateur, la division du « vous» et du « moi » n’existe pas en elle. Vous ne pouvez pas objectiver la Vie pour y chercher ensuite votre inspiration et votre réconfort ; la totalité est en toute chose, en tout individu. La réalisation de cette plénitude qui est la Vie elle-même apporte la sérénité, la libération de l’esprit et du cœur, et fait cesser les conflits. Si donc vous croyez que vous, l’individu, êtes un sujet vous dirigeant, au moyen de l’expérience, vers un objet extérieur à vous-même, vous niez cette Réalité qui se trouve en vous dans toute sa plénitude. Dans le monde entier l’homme a objectivé la Vérité et il s’imagine donc qu’il en est séparé et qu’il progresse constamment vers elle. En d’autres termes, la Vérité ne lui apparaît pas éternelle, intérieure ; il la conçoit, au contraire, comme une chose extérieure à lui et vers laquelle il doit s’avancer en accumulant des qualités et des attributs.

La Vérité n’a pas de qualités. Ce qui est éternel, dénué de tout attribut, ne peut être réalisé que lorsque n’existe plus dans l’individu aucun sentiment du particulier, aucune soi-conscience. L’homme est soi-conscient, il regarde la Vie de son point de vue étroit, limité, égoïste ; mais s’il se libère de cette soi-conscience il réalise la Vérité. Un homme qui désire réaliser cette Vérité doit, par l’effort, par le constant examen de lui-même, transcender cette conscience qui est la racine des qualités. Il possédera ainsi cette sérénité qui lui permettra de juger par lui-même de la vraie valeur des choses. C’est là l’illumination. L’homme qui connaît la vraie valeur des choses, des idées, s’en libère ; pour arriver à connaître cette valeur, vous devez vous affranchir des entraves de la soi-disant civilisation. Possédez la liberté intérieure, et vous aimerez votre voisin.

Si vous agissez en réfléchissant constamment, votre conduite, votre action sont forcément bonnes, et de là découle la simplicité de la Vie. Cette simplicité n’est pas la vulgarité, mais la compréhension des vraies valeurs, d’où résulte la liberté. La manière d’agir, de se conduire, est déterminée par une vision juste, par l’équilibre de la raison et de l’amour. L’homme encombré, limité, tourmenté par les choses qui ne sont pas essentielles ne peut libérer son esprit et penser d’une manière impersonnelle, il ne peut donc pas s’affranchir des entraves de la tradition, de l’habitude et de l’amour qui est enfermé dans le particulier et qui est conscient du « vous » et du « moi », du « mien » et du « votre ».

Quand vous vous attacherez à découvrir la cause véritable de la souffrance, le désir naîtra en vous de vous libérer de la limitation, de réaliser la Vérité qui est sa propre cause, qui existe toujours, en toute chose.

Tout ceci ne sera qu’une théorie superficielle et intellectuelle tant que vous ne le mettrez pas en pratique. Pour moi ce n’est pas une théorie. C’est ce que j’ai réalisé, ce que je considère comme la Réalité la plus haute, le parfait équilibre de la raison, de l’amour; c’est l’illumination.

QUESTION. — Si, par la suppression volontaire des désirs au début de la vie on a atteint un état dans lequel on ne paraît plus capable d’avoir des désirs, comment l’équilibre peut-il être rétabli?

KRISHNAMURTI. — Avant de pouvoir découvrir la Vérité il vous faut devenir conscient de vous-même, tel que vous êtes. Vous devez connaître vos propres conflits et découvrir pourquoi vous avez supprimé vos désirs ou pourquoi vous vous y êtes abandonné. La répression et la licence sont également des extrêmes.

Pour atteindre l’harmonie, il vous faut arriver à libérer vos désirs — ce qui ne veut pas dire que vous deviez vous affranchir du désir. Lorsque vous êtes conscient de vos qualités, de vous-même — vraiment conscient — vous ne craignez pas de vous examiner, vous ne craignez pas les conflits. Vous devez faire l’effort conscient et délibéré de découvrir vos propres extrêmes, de découvrir ce que vous avez supprimé en vous. Alors seulement serez-vous capable de réaliser la liberté des désirs — ce qui n’est pas l’indifférence ou la lassitude.

QUESTION. — J’ai compris que vous disiez qu’une seule expérience, pleinement comprise, est suffisante pour libérer la conscience. Voulez-vous, je vous prie, expliquer plus complètement cela. N’est-il pas nécessaire de passer d’abord par une grande variété d’expériences encore imparfaitement comprises ;? Ou bien y a-t-il un chemin plus direct que celui-là ;?

KRISHNAMURTI. — Je dis qu’en pénétrant la pleine signification d’une seule expérience vous pouvez comprendre l’entière expression de la Vie. Une expérience de l’amour, d’un amour intense, si elle est bien comprise, pleinement vécue, vous donnera la réalisation de la Vérité. Dans l’amour se trouvent la volupté, la convoitise, le sentiment de la possession, l’oubli complet du «vous» et du «moi», la souffrance et la joie. Lorsque vous êtes amoureux de quelqu’un tout cela est compris dans votre amour. Pour pénétrer la pleine signification d’une telle expérience il vous faut avoir une grande concentration. Vous ne devez pas vous retirer du conflit, ce n’est qu’une évasion.

La plupart des gens ne se soucient pas de s’attacher intensément à comprendre une seule expérience, ils pensent qu’en multipliant les expériences ils arriveront à la compréhension. Prenez la mort, par exemple. Elle contient l’entière signification de la Vie ; elle renferme la solitude, le désespoir, l’espérance, la crainte, le sentiment d’une perte, l’angoisse, la lutte entre la solitude et l’amour, la recherche du réconfort qui vous conduit à de nombreuses illusions. On a le désir d’être uni avec la personne qu’on aime, le désir de savoir dans quelles conditions elle se trouve. Si vous les examinez, vous verrez que toutes ces émotions émanent de la conscience de la séparation du « vous » et du « moi ». On ne peut comprendre la mort en transférant le problème sur un autre plan où il y aura encore à lutter, en disant « nous serons unis sur un autre plan ». La Vérité ne connaît ni la séparation, ni l’unité — elle est. Vous donnez des qualités à la Vérité, vous lui attribuez l’unité, parce que dans votre esprit, dans votre conscience existent le « vous » et le « moi ». Supprimez cette particularité et la mort disparaît ; cette réalisation est l’immortalité. Alors il n’y a plus de solitude. Le but de toutes les expériences est, en somme, de supprimer cette conscience de la séparation, du « vous » et du « moi », avec tous ses attributs ; envie, convoitise, passion, attachement aux possessions, etc. La valeur de l’expérience consiste à dissiper cette illusion de la séparation qui est la cause de la souffrance et de la mort.

L’homme qui réalise la Vérité, la Vie, connaît l’immortalité — non pas la continuation infinie de lui-même qui n’est qu’une illusion, mais l’éternité de la Vérité, de la Vie. Plus vous vous accrochez au particulier, au « moi », au « mien », et au « vôtre », plus vous créez de souffrance et de chaos. Réaliser la Vérité c’est être assuré de l’immortalité dans laquelle n’existent ni « vous » ni « moi », mais uniquement cet amour qui ne connaît pas la distinction ni le sentiment du particulier — dans lequel ne se trouvent donc ni objet ni sujet.

QUESTION. — Que voulez-vous dire lorsque vous parlez de la mort qui n’est ni une fin ni un commencement? Est-ce comme une porte ouverte entre une chambre et une autre?

KRISHNAMURTI. — Qu’est-ce qui meurt? Ce que vous imaginez être vous-même et qui comprend votre individualité, vos particularités, vos diverses qualités, votre corps, tout cela meurt. Vous voulez vous accrocher à cette conscience de vous-même, à cette illusion que vous avez créée — l’illusion que vous êtes une conscience séparée. Vous aspirez à ce que cette conscience subsiste et parce que vous n’êtes pas sûr qu’il en soit ainsi, vous voulez vous y cramponner. C’est pourquoi vous avez peur de la mort et que vous voulez découvrir ce qui arrive ensuite, si vous renaîtrez, si vous continuerez à vivre sous une forme ou sous une autre. Vous tenez passionnément à une existence individuelle. Pour moi, il n’y a ni annihilation, ni continuation de l’illusion de l’individualité. Il n’y a que la Vérité, la Vie, dont la réalisation est l’immortalité. Il est donc vain de demander ce qui se produira de l’autre côté. Ce qui importe c’est de réaliser la Vérité maintenant. Ainsi donc devenez conscient de vos pensées, de vos émotions et de vos actions. Supprimez tout sentiment du particulier, tout égotisme, tout amour dans lequel existent le « Vous » et le « Moi », le « Mien » et le « Vôtre ». Dans la réalisation de l’amour qui est complet en lui-même réside l’immortalité.

QUESTION. — L’artiste qui désire créer au moyen de la peinture, de la musique, de la sculpture, etc., doit forcément le faire de la façon la plus personnelle, la plus individuelle possible. Cette intensification volontaire de l’individualité fait-elle obstacle à la libération?

KRISHNAMURTI. — Le véritable artiste: peintre, sculpteur ou compositeur a dépassé le sentiment du particulier bien qu’il ait une technique personnelle. Le véritable artiste est au-dessus de la vanité individuelle, mais il doit forcément avoir sa technique particulière qui peut progresser, mais dans sa réalisation de la libération il n’y a pas progrès. L’artiste parfait est celui qui vit cette vie d’où la conscience du « moi » a disparu.

QUESTION. — Si l’on possède l’harmonie intérieure, la nature des occupations extérieures a-t-elle de l’importance?

KRISHNAMURTI. — Vous ne pouvez acquérir l’harmonie intérieure sans la véritable action, essentielle, car elle dissipe sans cesse l’illusion que le « moi » est une conscience séparée. C’est ce que j’appelle la véritable action. Pour agir ainsi il faut être affranchi des habitudes de pensée traditionnelles qui conduisent à l’action irréfléchie. Vous devez être maître des conditions dans lesquelles vous êtes placé, elles sont extérieures et créées par vous-même. Ne vous imaginez pas, je vous en prie, que je veuille dire par là que vous devriez avoir une idiosyncrasie particulière, au contraire c’est une chose qui demande une pensée énergique, beaucoup de persévérance et de volonté. Mais la plupart d’entre vous préfèrent s’abandonner au courant, et notre civilisation vous aide à devenir un rouage dans sa machine qu’actionnent la cruauté, la bestialité, la guerre et la corruption.

Pour trouver ce que doit être votre action véritable qui vous permettra d’acquérir la plénitude intérieure de l’harmonie, l’équilibre de la raison et de l’amour, l’affranchissement du sentiment du particulier, il faut prendre pleinement conscience de vos habitudes de pensée traditionnelles ce qui demande de la résolution, du discernement et de l’indépendance de sentiment.

QUESTION. — Est-ce que travailler huit heures par jour à des affaires basées sur la concurrence est une occupation désirable pour quelqu’un qui voudrait avoir le loisir de penser et de réfléchir?

KRISHNAMURTI. — Si les gens n’ont pas la volonté de briser avec leurs conditions de vie, par leurs propres efforts, par leurs luttes et leurs souffrances, ils continueront à travailler huit heures par jour. Mais l’homme qui désire trouver la vérité luttera, il cherchera quel est le minimum dont il a besoin et prendra le temps nécessaire pour réfléchir. Mais bien peu de gens sont désireux de réfléchir, de penser, et ils se consolent par un mécontentement superficiel et une activité sans valeur.

QUESTION. — Si l’on désire ardemment renverser les barrières d’un individualisme exclusif il peut en résulter un état de tension contraire au bon sens, et cependant notre ardeur même produit cette tension dans notre désir d’extraire de chaque moment tout ce qu’il nous est possible d’en absorber. Voulez-vous parler encore de l’ « effort sans tension? »

KRISHNAMURTI. — Il faut arriver au plus haut point de l’effort sans avoir conscience d’un effort. Sa vertu n’est telle que lorsqu’elle est inconsciente, non lorsqu’il y a effort. Se maîtriser lorsqu’on est en colère n’est pas de la vertu, c’est quand on n’est même plus accessible à la colère qu’il y a vertu. Il faut commencer par faire un effort intense pour établir fermement en soi son désir; mais c’est le désir qui importe et non votre concentration sur l’effort lui-même. Découvrez la direction secrète de votre désir et vous surmonterez la tension qui résulte d’un vain conflit.

QUESTION. — Vous avez dit hier que nous avons envie d’atteindre le sommet sans partir d’en bas, mais pourquoi aurions-nous envie de nous mettre en route sans connaître ce que nous trouverons au but? Qu’est-ce exactement que la Vérité et comment saurons-nous que nous l’avons réellement atteinte?

KRISHNAMURTI. — Vous admettrez que chacun est aux prises avec la douleur, que ce soit la sienne ou celle d’un autre. L’homme est accablé de souffrance, son plaisir est proche des larmes. Sans cesse il est en proie aux conflits, à la crainte, à la lassitude, aux luttes, il n’a jamais la tranquillité de l’harmonie, de l’équilibre, de la plénitude. Il veut être affranchi de cet amour où il y a de la douleur et des sentiments qui corrompent l’amour. Vous voulez tous être libres, libérez-vous de ces choses et la vérité apparaîtra; alors vous ne demanderez plus ce qu’est la Vérité.

La Vérité est toute chose, c’est cette liberté de la conscience qui est l’équilibre parfait, dans laquelle il n’y a ni particularités, ni qualités. La Vérité est sa propre cause, elle existe par elle-même, elle est éternelle; pour le savoir il faut être affranchi de la douleur que produit la conscience du « moi ». Quand vous aurez compris la Vérité vous ne demanderez plus à un autre de vous confirmer votre propre réalisation car vous trancherez en vous la certitude, la réalité, la plénitude intérieures.

QUESTION. — Si A offense B, B doit-il « tendre la joue gauche » ou doit-il se défendre?

KRISHNAMURTI. — Ni l’un ni l’autre. Soyez complet et vous ne connaîtrez plus la colère. Pourquoi seriez-vous en colère, ou jaloux, ou envieux? Tous ces sentiments proviennent de ce que vous n’êtes pas complet, de ce que vous désirez ce que vous n’avez pas; à cause de cela vous pouvez vous laisser aller à la colère, c’est pourquoi vous voulez, soit « tendre la joue gauche », soit rendre le mal qu’on vous a fait. Mais si vous êtes vous-même complet, si vous trouvez en vous la plénitude et la richesse, il n’est plus question ni de vous soumettre ni de vous venger. Alors vous êtes libre n’étant plus affecté par les actions des autres. Cela ne veut pas dire qu’on soit indifférent ou dur, humble ou orgueilleux. On est complet en soi-même, on peut donc donner son affection à tous sans distinction.

QUESTION. — Je peux comprendre qu’on ne puisse guère être utile aux autres tant qu’on n’est pas libre soi-même; mais ai-je raison de croire que l’homme libéré travaille consciemment à diminuer les souffrances du monde?

KRISHNAMURTI. — Aider les autres, ce n’est pas les attirer dans une plus grande cage, dans une organisation différente et d’esprit plus large, c’est leur faire réaliser qu’en eux-mêmes réside la Vérité, le tout, la plénitude de la vie.

QUESTION. — Jusqu’à quel point notre régime influe-t-il sur notre conduite? Est-il possible de mener une vie pure tout en mangeant de la viande? La nourriture carnée est-elle compatible avec votre idéal?

KRISHNAMURTI. — Personnellement je ne mange pas de viande, mais je ne vous force pas à suivre mon régime. Voyez d’abord si vous êtes cruel envers vos semblables et envers les animaux. Si vous n’avez plus de cruauté en vous, vous trouverez vous-même quelle importance a votre manière de vivre.

15 mars 1931.
J. KRISHNAMURTI

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KRISHNAMURTI À OMMEN
RÉUNION D’ÉTÉ


Juillet 1931. 

DEPUIS ces dernières années, où j’ai parlé, il s’est produit, à mon sujet, ou au sujet de ce que j’ai dit de vifs désappointements ou de grandes désillusions, et je voudrais pendant ces premiers jours rendre parfaitement clair ce que j’ai l’intention d’exprimer.

La réalisation de la Vérité, de la Vie, ne peut s’accomplir que par vos propres forces, par votre propre effort, par votre constante attention pour écarter les nombreuses illusions ou déformations qui entourent la Réalité. La première chose à saisir, c’est que vous pouvez réaliser cette vie par votre propre compréhension, votre propre force, votre propre réflexion et qu’en vous-même est l’éternité de la Vie. Dans la petite parcelle de Vie enfermée en chacun, se trouve contenu l’Univers entier.

Maintenir à tout moment cette réalisation dans sa plénitude, c’est comprendre la Vérité, la Vie; elle peut être expérimentée en cette vie, en elle se trouve le cours entier du temps.

Le Temps représenté comme s’étendant dans le futur est une illusion, la Réalité est dans le présent, dans cette vie. Faire cette expérience et la vivre continuellement, c’est l’immortalité qui ne s’obtient pas plus tard mais dans le présent. Cette petite parcelle qui est la totalité de la Vie, de la manifestation, de l’esprit et de la matière non séparés, la totalité de l’Univers, qui est au delà du temps, elle existe en toute chose.

Pour réaliser cela, vous ne devez compter que sur votre propre force; il faut devenir conscient de votre propre souffrance et savoir que tout dépend de votre propre effort. Cette expérience n’est ni mystique, ni sentimentale, ni émotionnelle, ni occulte: elle se réalise par la raison graduellement dépouillée de toute personnalité, de toute inclination personnelle. Cette raison mène à la perception intérieure.

Cette vérité, donc, ne peut être réalisée que par votre intelligence, non par un compromis entre ce que je dis et ce que vous croyez. La plupart d’entre vous appartenez à différentes sociétés, différentes organisations. Pour moi, la Vie ne peut être réalisée par le moyen d’une organisation quelconque. Je veux rendre ceci absolument clair, afin qu’il ne puisse exister là dessus aucun malentendu. Ce n’est pas la peine de perdre notre temps à discuter des choses qui n’ont pas de valeur. C’est pourtant ce que nous faisons chaque année. Vous ne pouvez transiger en disant que je présente un seul côté de la Vérité. La Vérité, selon moi, ne peut être atteinte que par votre propre rentrée en vous-même, votre propre force, votre capacité d’attention continuelle, et pour cela, vous ne pouvez la trouver dans aucune religion instituée, ni par l’intermédiaire des prêtres, des cérémonies, des dieux personnels, ni par le culte, les Sociétés, les organisateurs. Vous ne pouvez la trouver non plus dans la sensation, ni l’émotivité, ni par l’intermédiaire d’un autre, ni par moi-même. Comme la Vérité est en vous-même dans sa plénitude, dans sa totalité, vous ne pouvez l’atteindre par le salut extérieur.

On vient ici pour différentes raisons. Les uns trouvent que c’est un endroit très agréable pour passer des vacances; d’autres viennent par amitié pour moi, d’autres pour chercher de quelle manière ils pourraient faire un compromis entre ce que je dis et ce qu’ils croient. Un petit nombre peut-être viennent parce qu’ils sont ardents à comprendre ce que je dis. La majorité cependant désirent transiger entre ce qu’ils croient et ce que je dis. Ils veulent courir dans deux directions à la fois; mais les directions sont diamétralement opposées. Comprenez-moi bien.

De ce désir de compromis naît le gaspillage de l’énergie, la lutte sans but, la misère, l’anxiété; on scrute son cur sans le purifier, on a l’esprit en alerte sans avoir la flexibilité de la sagesse. Si réellement vous voulez saisir ce que je puis vous indiquer, si réellement vous voulez comprendre ce que je dis, soyez absolument détachés, ayez un esprit flexible, mais non faible, et n’ayez en aucune manière le désir de transiger.

Je sais que je répète les mêmes choses depuis trois ou quatre ans; mais très peu ont reconnu combien ce que je dis est opposé à leurs croyances, à ce qu’on leur a dit de la vie en général, ou à mon sujet, en particulier. Comprenez, je vous prie, que vous ne pouvez concilier deux choses diamétralement opposées. Vous pouvez concilier des choses de même qualité, mais non celles qui n’ont rien de commun. Je vais vous le faire comprendre par un exemple; c’est un vieil exemple, mais n’y prenez pas garde, car il est dans l’esprit et le cur de tous à différents degrés, à travers le monde. On me demande souvent si je crois au Maître, à un Dieu personnel. Derrière cette question se trouve le désir de mettre son espoir dans un autre pour trouver le salut, la force, la consolation, l’enthousiasme, le but. Vous adaptez vos idées de vénération à différents objets de vénération. Quelques-uns d’entre vous invoquent le Christ, d’autres un Maître; les uns regardent vers le Buddha, les autres vers les prophètes et les prêtres. Quelques-uns substituent un objet à un autre et s’imaginent qu’ils avancent vers le bonheur; mais c’est toujours un culte, un regard vers un autre, une cérémonie, que ce soit dans un temple ou sur les bords d’une rivière.

Ce que je dis est entièrement l’opposé de tout cela. Je vais prendre un autre exemple. Beaucoup de personnes pensent qu’en élargissant leur soi-conscience, comme individus, elles réaliseront à la fin la Vérité. Ceci encore est diamétralement opposé à ce que j’affirme. Je ne vous demande pas de croire ce que je dis, mais je vous prie de l’examiner sans désirer faire des compromis. Vous avez le désir de l’adoration, désir né de la peur et de toutes ses complications. Vous avez le désir d’élargir votre soi-conscience, pour acquérir plus d’autorité, plus de pouvoir, plus de qualités. On ne peut réaliser la Vérité par le moyen d’un culte, ni en s’accrochant à la soi-conscience. Vous ne pouvez honnêtement soutenir que vos cultes, vos cérémonies, vos idées de sentiers, d’aspects de la Vérité, votre ardent désir de continuité de votre soi-conscience à travers le temps, vos idées de salut et de renoncement, de chefs, de disciples, d’autorité, ou de réalisation au moyen d’une institution, d’une église ou d’une Société, soient en essence ou en partie ce que je tiens pour la Vérité. Si vous comprenez cela, vous ne pourrez avoir de désillusions à mon sujet, ni à propos de ce que je dis. Mais si vous gardez, comme arrière plan, toutes ces choses qui pour moi sont des illusions, si vous conservez votre vieille attitude d’esprit, vous ne pouvez attendre que j’adopte vos systèmes, vos règlements, vos images.

Ainsi encore une fois, je veux faire bien comprendre que ce que je dis est diamétralement opposé aux croyances qui encouragent, sous n’importe quelle forme, le culte d’un autre, l’élargissement de sa propre conscience à l’aide du temps, l’identification de sa propre personnalité après la mort. Toutes ces croyances sont entièrement opposées à ce qui, pour moi est la Vérité, à ce qui, dans sa plénitude, existe dans chaque être humain, à tout inexistante. Essayer de transiger n’est que gaspillage de temps, d’énergie, source d’agitation et d’anxiété sans but. Je sais qu’il est très difficile de vous séparer du passé; il faut du temps, de la patience; mais si, avec la patience, vous avez le désir de transiger, vous ne serez pas amené à la réalisation de la Vérité. Il vous faut de la patience, non pour faire des compromis, mais pour éliminer, pour vous libérer, vous détacher de toute chose. Aussi examinez quel est votre désir. Cela ne signifie pas que vous deviez accepter ce que je dis comme une autre autorité. Ce que je veux faire, c’est de rendre permanente cette vision passagère de la Vie éternelle qui vient à de rares moments, vague et lointaine; mais pour la rendre permanente, il faut que vous établissiez une base juste. Durant ces entretiens, je m’efforcerai de vous aider à poser cette fondation vous-même, pour que la vision devienne permanente, non plus passagère. Dans ces courts aperçus de cette éternité, vous ne trouvez ni le bonheur, ni la paix. Mais si vous posez comme fondation la pureté parfaite dans la vie de tous les jours, vous trouverez la permanence, l’immortalité.

Je m’occupe seulement de cette base. Il faut que vous ayez l’honnêteté, la sincérité de l’esprit qui mène à la simplicité de la pensée. Si vous venez dans un autre but, ce n’est qu’une perte de temps pour nous tous. Celui qui a besoin de confort mental, émotionnel ou physique ne peut rechercher la Vérité, ne peut trouver la vérité. L’adoration d’un autre, la continuité de son propre ego à travers le temps, tout cela, pour moi, est illusion. Je vous montrerai, si on peut le montrer, que par la libération de toute illusion, et non par l’adoration d’un autre ou la prolongation de sa propre individualité, la Vérité se réalise. Et si cela vous intéresse, nous pourrons causer ensemble. J’y consacrerai tout mon temps, toute ma vie, parce que cela seulement et rien d’autre ne m’intéresse. Mais si vous pensez que je présente seulement un aspect de la Vérité, laissez-moi vous dire que la Vérité ne peut être réalisée en la divisant en aspects et en les présentant tour à tour selon les besoins du moment; elle est complète en elle-même et n’admet aucune division. Aussi, comme je l’ai dit, il faut chercher cette Réalité avec la détermination d’une pensée claire et l’enthousiasme de l’honnêteté.

Ainsi j’ai clairement exprimé que ce que je dis n’a rien de commun avec ce qu’en général le Chrétien, le Théosophe, l’Hindou, le Bouddhiste croient être la Vérité. Si vous voulez comprendre mon point de vue, vous raisonnerez, vous examinerez, vous réfléchirez, mais vous ne perdrez pas votre temps et votre énergie dans les compromis.

Vous ne pouvez concilier le bois mort et l’arbre vivant. Il est nécessaire, donc, d’être intéressé; et cet intérêt ne dépend point de l’âge, il n’appartient pas plus aux jeunes ou aux vieux, il n’appartient pas seulement au petit nombre. Si vous possédez l’intérêt, le désir, l’enthousiasme de découvrir, vous êtes sans cesse vigilant; vous observerez, vous examinerez à tout moment devenant ainsi de plus en plus conscient de vos actions quotidiennes. Quant à cette Vie éternelle, sachant ce qu’elle est, vous en prenez conscience dans vos actes, vous essayez de les mettre en harmonie avec elle, au lieu de vous occuper du passé, c’est-à-dire de votre subconscience.

   3 juillet 1931.
J . KRISHNAMURTI
(A suivre.)

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PROBLÈMES DE LA VIE
QUELQUES QUESTIONS ET RÉPONSES


QUESTION. — Le sujet de méditation devrait-il être absolument sans forme? L’adoration de Dieu est-elle nécessaire?

KRISHNAMURTI. — La méditation est ou devrait être la compréhension du cœur. Si vous méditez sur une forme fixe, naturellement cela vous aidera, mais ce n’est pas nécessaire. Vous méditez afin de comprendre et si vous pouvez comprendre sans forme, tant mieux. Vous êtes sujet à vous laisser emprisonner par la forme et puisque toute forme est changeante, si votre méditation n’est pas le résultat de la compréhension, la forme vous liera et exigera votre obéissance. Je dirais plutôt: la méditation du cœur est la compréhension des choses qui se passent autour de nous et la mise en pratique de cette compréhension, dans la vie quotidienne.

QUESTION. — La compréhension de l’ultime Vérité dont vous parlez, est-elle conditionnée par une hypothèse quelconque, comme la réincarnation, la survivance de la conscience après la mort, l’origine divine de l’âme individuelle, etc.? Ou peut-on l’approcher d’un point de vue purement rationaliste?

KRISHNAMURTI. — Qu’est-ce qu’un point de vue rationaliste? Deux personnes pourraient ne pas s’entendre sur la définition. Aussi évitons les controverses possibles. Le présent est pour nous le résultat du passé, que ce soit ou non de vies passées, peu importe. Aujourd’hui résulte d’hier, et puisque demain peut être contrôlé par aujourd’hui, servons-nous du présent.

QUESTION. — Comment peut-on voir le Bien-Aimé sans s’élever sur un plan supérieur? On est toujours limité par la nature physique. Peut-on dépasser la conscience de veille? Si on le peut, voulez-vous s’il vous plaît donner la méthode?

KRISHNAMURTI. — Si vous vouliez comprendre la Vie, vous devriez désirer résoudre vos problèmes par vous-mêmes. Personne ne peut résoudre les difficultés d’un autre; mais on peut aider, on peut montrer la véritable voie de la compréhension. Vous n’avez pas besoin de vous élever aux plans supérieurs, ni de vous plonger dans une profonde méditation, ni de vous retirer du monde pour comprendre ce qui se passe autour de vous dans votre vie quotidienne.

Ce que j’entends par le Bien-Aimé, c’est le brin d’herbe, l’être humain, la pierre et le nuage, les ombres et la lumière. Vous pouvez entrer en méditation, vous élever à un plan supérieur, mais je ne pense pas que de cette manière vous trouverez le Bien-Aimé qui vous attend. Tandis que si vous pouvez vous identifier avec toutes les choses qui existent autour de vous, avec toutes les souffrances et les luttes, les douleurs et les plaisirs, les joies et les extases qui habitent le cœur de chacun, alors vous trouverez le Bien-Aimé.

QUESTION. — Que voulez-vous dire par l’identification avec le Bien-Aimé? Que devient l’individualité dans l’expansion du soi?

KRISHNAMURTI. — Une rivière, à sa source, est très petite; elle n’est qu’un filet d’eau, mais elle recueille et s’adjoint d’autres ruisseaux, elle devient de plus en plus large. Son but est l’union avec la mer. Il en est de même pour l’individu. La mer ne vient pas vers la rivière: c’est la rivière qui doit aller à la mer. L’individu qui désire s’unir au Bien-Aimé doit errer comme la rivière à travers de nombreux champs d’expérience, recueillir la connaissance qui vient des hautes pensées, des grands désirs; alors il atteindra l’union avec le Bien-Aimé.

Vous me demandez comment il sent qu’il atteint cette union. Pouvez-vous demander à la rivière qui s’est unie à la mer de vous donner l’expérience de son union?

QUESTION. — L’union avec tout implique-t-elle la connaissance définie des pensées, des désirs, des actions de chaque personne; ou est-ce une profonde sympathie, la compassion et l’amour pour tous, mais sans cette connaissance définie?

KRISHNAMURTI. — L’union avec tout signifie la purification du soi individuel, en d’autres termes, le développement de votre unicité individuelle. La connaissance de ce que les autres font n’a pas la moindre importance. Ce n’est pas l’union, c’est un obstacle.

QUESTION. — Vous avez dit que dans la nature tout se meut en spirales ascendantes vers une simplicité de plus en plus en plus grande. Mais en ce qui regarde la structure n’est-ce pas le contraire? Un homme est plus compliqué qu’une amibe. La structure des sociétés civilisées est plus compliquée que celles des sauvages. Dans l’évolution sociale tout ne va-t-il pas du simple au complexe?

KRISHNAMURTI. — En d’autres termes, qu’est-ce que j’entends par simplicité?

Les êtres humains, partant de la simplicité absolue se développent en passant par des complexités et retournent à la simplicité, comme dans tout art véritablement grand.

Il y a en Australie des aborigènes si simples que lorsqu’on leur donne une couverture pour se couvrir la nuit, ils oublient le matin qu’ils ont eu froid, et rejettent la couverture au lieu de la garder pour la nuit suivante. C’est la simplicité à son début. L’ignorance, l’incompréhension, la limitation des pensées et des sentiments. L’esprit et le cœur n’ont pas encore accumulé l’expérience. C’est la condition de l’homme partiellement évolué, primitif d’esprit et de cœur. En se civilisant, il s’orne de plumes et de peinture; puis son esprit et son cœur deviennent un peu plus compliqués. Le processus continue jusqu’à ce qu’il revienne une fois encore à la simplicité, au sens de simplicité consciente qui est l’aboutissement de toute expérience. Un tel homme est réellement, divinement simple, parce qu’il n’est plus sous le joug de l’expérience et qu’il l’a maîtrisée.

Si vous regardez en vous-même, vous verrez que votre esprit et votre cœur sont remplis de complications: croyances, traditions, espoirs, craintes. Vous êtes un peu plus évolué que l’homme qui met des plumes dans ses cheveux et se peint de couleurs voyantes. Celui qui a atteint le but est absolument simple, son esprit et son cœur sont sans couleurs, mais non négatifs. De même que la lumière blanche est composée de toutes les couleurs, l’homme qui a traversé toute expérience a atteint la simplicité du succès remporté. Telle est la voie de la compréhension, du bonheur; être si simple, si détaché de toute chose, que vous réfléchissiez la Vérité, comme le lac tranquille réfléchit la pureté du ciel, parce que vous êtes vous-même la Vérité.

QUESTION. — Quand vous affirmez qu’il n’existe ni mal, ni péché, ne jetez-vous pas au vent les distinctions morales de bien et de mal, sans lesquelles la civilisation dégénérerait en chaos?

KRISHNAMURTI. — Je maintiens encore que du point de vue de la Vie, de la libération — qui est la consommation de toute expérience — il n’y a ni mal, ni bien, ni ciel, ni enfer, mais du point de vue de la limitation ces choses existent.

Comme je m’occupe de la Vie et non de ce qui est borné, étroit, pour moi le mal n’existe pas; mais cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas pour ceux qui sont plongés dans la limitation.

Si vous observez un arbre, vous constatez que toute son énergie est dissimulée dans ses racines et que la vie délicate, tendres fleurs, substance du fruit — est au-dessus. Le fort soutient le faible. Dans la civilisation actuelle, c’est l’inverse qui domine; les forts sont au sommet, les faibles au-dessous — leur autorité s’exerçant sur les ignorants. Il leur est nécessaire d’établir des lois pour traiter du bien et du mal; il leur faut des codes de moralité. Mais l’homme qui veut être libre, — et c’est ma joie, mon but, de libérer les hommes, — doit prendre l’inverse de la civilisation moderne et revenir à la nature et à la Vie. Cela ne veut pas dire chaos. Au contraire, n’avez-vous pas à présent le chaos? Est-ce que tout homme au monde ne souffre pas? Tout homme n’est-il pas lié à la roue de la douleur? Et vous pensez que c’est l’ordre parfait? Regardez en vous-même, vous verrez qu’il y a lutte et désaccord entre votre esprit et votre cœur.

Si l’ordre n’est pas en vous-même, si vous n’avez pas dans la vie un but déterminé, il faut que vous soyez dirigé, entraîné à l’action par l’idée de bien et de mal, par l’attrait du paradis et la crainte de l’enfer, par les prescriptions des religions. Mais si vous devenez pour vous-même une lampe, il n’y a plus ni bien, ni mal, tout est une question d’expérience. C’est assurément plus simple que d’être contrôlé par des lois extérieures, par une autorité étrangère, d’être stimulé par l’attrait d’une récompense ou la crainte de la réprobation. Lequel est le plus simple, lequel a le plus de valeur et vous donnera une plus grande force pour gravir les hauteurs? Si vous considérez la vie de ce point de vue, il ne peut y avoir ni bien, ni mal.

QUESTION. — Voulez-vous, s’il vous plaît, définir le mot « Karma » tel qu’il est employé dans « Le Royaume du Bonheur » et « Aux pieds du Maître »?

KRISHNAMURTI. — « Karma » est la création de barrières entre vous-même et votre but. « Karma » est le fruit des pensées, des sentiments, des actions. Si, par votre incompréhension de la vie, vous créez, sur le sentier que vous devez parcourir vers le but, une barrière entre ce but et vous-même — c’est « Karma ».

QUESTION. — Nous savons qu’il y a des naissances et des morts cosmiques, la création par millions de systèmes solaires et d’univers. Quel est le but de tout cela, d’où vient la vie qui l’anime?

KRISHNAMURTI. — La gymnastique mentale est très utile, comme exercice de l’esprit nous pouvons discuter de la cause, de la vie de toute chose, jusqu’à ce que l’obscurité nous arrête. Mais de quelle manière nos difficultés seront-elles résolues par ces discussions? Comment vous libéreront-elles de l’esclavage de la vie? Vous ne résoudrez pas vos problèmes en vous évadant dans ces questions philosophiques — quel que soit leur intérêt — mais en comprenant les obscurités du présent et en les transformant.

QUESTION. — Vous parlez du passé comme disparu et du futur comme n’étant pas encore là. Mais si vous regardez du point de vue de l’Eternel et de la Réalité finale, le passé comme le futur doivent être pour vous le présent, et vous ne pouvez parler du futur comme n’étant pas encore là?

KRISHNAMURTI. — Je suis pleinement d’accord avec vous. J’essayais seulement d’expliquer d’une façon claire que si vous fixez votre but, le temps, comme tel, disparaît; le temps devient sans importance, il n’est plus essentiel, il n’est plus une réalité comme il l’est pour la plupart des gens.

Pour expliquer mon point de vue, j’ajoute que vous pouvez contrôler le futur. Sans doute, le futur n’existe pas pour l’homme qui vit dans l’éternel, parce que l’éternel est présent, passé et futur. Mais puisque la plupart des gens ne vivent pas dans l’éternel, il faut leur montrer qu’ils peuvent contrôler ce qu’ils appellent le futur au moyen du présent — par leurs actions, leurs sentiments, leurs pensées — et qu’ils sont le résultat de leurs actes du passé.

Mais, comme mon ami le fait remarquer, dans l’éternel le temps n’existe pas.

QUESTION. — Quelle est dans votre pensée la différence entre progrès moral et progrès spirituel?

KRISHNAMURTI. — Au lieu du mot spiritualité, je voudrais employer le mot compréhension, parce que spiritualité implique dogmes, croyances, etc. Disons compréhension, c’est beaucoup plus simple. Progresser moralement, c’est suivre le bord de la rivière, alors que vous voulez traverser sur l’autre rive. Sur l’autre rive est la liberté qui vient de la compréhension. Une personne morale marche toujours de ce côté-ci de la rivière, se demandant si elle osera traverser, parce qu’elle a peur de la tradition. Il y a, dans le monde, un grand nombre de personnes morales, mais elles n’arrivent nulle part. J’aimerais beaucoup mieux être un grand pécheur que de suivre une étroite moralité, parce que je ne crois pas qu’il existe une chose telle que le péché, ou le bien et le mal. Il y a seulement ignorance et connaissance. Si vous comprenez, vous ferez l’action juste; si vous ne comprenez pas, vous agirez sans intelligence. Si vous voulez comprendre, ne restez pas borné par la moralité parce qu’elle est une institution humaine. Si vous voyagez à travers le monde, vous constaterez combien la morale est changeante. Dès que vous comprenez la Vie, la moralité comme telle cesse d’exister, parce que vous vous tenez au milieu du courant de la compréhension qui est la forme de moralité la plus haute.

J. KRISHNAMURTI.  


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L’HOMME, LA NATURE
ET LA RÉALITÉ


D’APRÈS LES ENSEIGNEMENTS DE KRISHNAMURTI


par E.-A. WODEHOUSE.


III



De la Nature à la Vie, en passant par l’Homme.

DANS l’univers « libre », dont nous venons de parler, la perfection de l’objet créé marque l’achèvement, l’aboutissement et l’acte créateur.. Il faut considérer que l’acte qui a créé la fleur ou la pierre que je tiens dans ma main s’est réalisé dans la perfection naturelle de l’objet en question, et il en est de même des innombrables perfections de la nature. Dans chaque cas, l’impulsion vitale, qui a donné une forme à l’unicité de chaque objet, se repose dans l’accomplissement parfait de ce qu’elle avait voulu faire. De ce point de vue, la perfection atteinte est toujours une finalité, comme le tableau achevé sur le chevalet de l’artiste. Et c’est là, précisément, qu’en y réfléchissant bien, nous verrons ce qui manque à la Vie-Création, même quand elle a créé parfaitement, et ce que, si nombreuses qu’elles soient, ses créations parfaites ne peuvent jamais donner. Nous allons voir que quelque chose doit être ajouté à la perfection de l’objet créé pour que la Vie qui l’a produit puisse trouver pleinement sa réalisation et sa libération métaphysiques. De fait, dans l’acte même de la création parfaite, quelque chose a été perdu qui lui est aussi essentiel que la pureté et la liberté attestées par cette perfection.


La perte de la mobilité

Ce « quelque chose » est sa mobilité. La pureté et la liberté demeurent mais le mouvement créateur a été arrêté si bien que ce qui était vie créatrice en pénétrant dans l’objet y réside ensuite, non plus en tant que création, mais en tant qu’Être pur. Il est arrivé exactement ce qui se passe pour le sculpteur lorsque son impulsion créatrice s’étant parfaitement exprimée cesse d’être « création » et devient dès lors la « vie », l’ « être » de la statue.

La perfection de tous les objets naturels a donc pour la Vie deux significations opposées: si on la considère comme la réalisation complète d’un acte créateur elle donne une liberté créatrice à la Vie qui l’a façonnée, mais, en même temps, elle retient le mouvement de cette vie. La Vie garde tout ce qui, en elle, est absolu, seul l’élan en avant est arrêté, et comme il est l’essence même de la Vie-Création, il s’ensuit que cette Vie, précisément dans l’acte par lequel elle s’objective parfaitement, cesse, sous son aspect de mouvement vital, d’être elle-même.


Le désir de retrouver le mouvement

Ainsi considéré, le monde de la Manifestation objective, c’est-à-dire de la Nature, est à la fois l’affranchissement et l’immobilisation de la Vie — son affirmation et sa négation. Par rapport au processus créateur qui l’a amené à l’existence c’est un affranchissement. Envisagé comme un ensemble d’objets achevés, qui demeurent en existence après avoir atteint la perfection, c’est une immobilisation, puisque la Vie qui était active et créatrice quand elle les produisait est maintenant, pour ainsi dire, enfermée en eux sous l’aspect d’Être pur. Puisqu’il en est ainsi il est évident que sa manifestation dans l’objet ne peut suffire à satisfaire définitivement la Vie; au contraire, au fond de chaque objet doit exister la profonde aspiration métaphysique de la vie enfermée qui veut retrouver l’élan perdu, ce mouvement de la création qui est son essence même. Une pleine réalisation ne lui sera possible que lorsqu’elle sera devenue, une fois de plus, active et créatrice.


L’élan créateur retrouvé

C’est là le facteur qui nous manquait et dont la recherche instinctive fait entrer notre synthèse organique de la Réalité, la Nature et l’homme dans son troisième terme. De même qu’une nécessité intérieure inhérente à la Vie conçue comme Création poussait cette vie à se manifester dans la Nature, c’est encore une nécessité intérieure, appartenant également à son aspect créateur, qui l’incite à cette nouvelle recherche. Il faut que la Vie retrouve de façon ou d’autre l’élan créateur que l’objet achevé a, par sa perfection même, arrêté, et elle doit de plus le retrouver dans cette plénitude et cette liberté illimitées qui appartiennent à une Vie créatrice absolue. En un mot, la pure faculté de créer doit être établie de nouveau car c’est alors seulement que la Vie, enfermée dans le monde des objets en tant qu’Être pur, devient, une fois de plus, Vie-Création.


...Au moyen de l’objet

Nous touchons ici à une partie difficile de notre sujet, car si nous demandons: « Comment la Vie peut-elle faire cela? »; on est obligé de répondre que l’élan ne peut être rendu qu’au moyen de cela même qui l’avait arrêté. L’élan perdu ne peut pas être donné aux dépens de la manifestation, on ne peut anéantir l’objet pour délivrer la Vie qui y est immobilisée; la Vie ne peut non plus retrouver son mouvement métaphysique simplement en se retirant de la Nature pour recommencer à créer sur une nouvelle ligne; d’abord, ce serait la négation de cet « élan » qui lui appartient en tant que création, puis, si même elle créait de nouveau, elle finirait par être encore emprisonnée dans ses propres créations et elle ne serait pas plus avancée en définitive. Il n’y a qu’une solution possible: c’est d’aller de l’avant. De façon ou d’autre la Vie doit s’élancer en avant dans son propre monde de Manifestation et s’affranchir en brisant l’obstacle. Ce n’est pas en se retirant d’un objet, c’est « de l’autre côté de l’objet » qu’elle doit chercher à se remettre en mouvement, se dégageant ainsi de l’Être pour entrer dans l’Activité. Il est clair que cela ne pourra se produire que lorsqu’elle aura réussi à créer un objet qui, au lieu d’arrêter son mouvement, permettra à ce mouvement de le traverser, qui, en d’autres termes, ne sera pas un but final mais un foyer de vie créatrice. C’est alors, et alors seulement, que la vie aura forgé l’instrument de sa propre délivrance. C’est uniquement du moyen d’un objet-foyer de cette sorte qu’il lui sera possible de se dégager du monde de ses propres créations et de devenir créatrice au-delà.


L’homme objet-sujet

Et c’est cet objet qu’elle trouve dans l’Homme. Dans le développement organique de l’objet créateur de la Vie, dans la Nature de l’homme est le troisième terme car c’est en lui et par lui que ce besoin métaphysique est satisfait. C’est au moyen de l’homme que l’Être pur est encore une fois libéré et rendu à l’activité créatrice pour la simple raison qu’il est ce que rien dans la Nature n’a encore réussi à devenir « : à la fois objet et sujet. Venu du double visage il se retourne vers la Nature en tant qu’objet, il s’écarte d’elle en tant que sujet, et c’est en vertu de sa subjectivité qu’il est capable de faire passer la Vie qui est entrée en lui de l’Être à l’Activité et de l’exprimer créativement « de l’autre côté ». Et dire qu’il est en même temps sujet et objet c’est dire qu’en lui, pour la première fois, la Vie qui est dans la Nature s’épanouit dans la soi-conscience. Dans la série « Réalité, Nature et Homme » l’homme représente le point où la Réalité s’éveille et prend conscience d’elle-même, devenant ainsi libre d’être Vie-Création une fois de plus.


La nature organique de cette série

Voilà quelle est, dans le langage algébrique de notre formule, la signification de l’Homme dans le développement métaphysique du processus du monde. Nous pouvons voir maintenant pourquoi on dit que ce processus est « organique ». Il est « organique » parce que chaque stade est lié aux autres d’une manière vitale et parce qu’il se déroule tout entier sous l’action d’une profonde nécessité intérieure. Il était naturel et inévitable que la Vie, étant Création, s’exprimât dans la Manifestation, et de même, il était naturel et inévitable qu’emprisonnée, pour ainsi dire, dans la perfection même de son monde manifesté d’objets, elle cherchât à s’affranchir en passant à travers ces derniers pour retrouver cette mobilité qui est son essence en tant qu’activité créatrice. Tout ceci devait arriver et chaque terme de la série annonce le suivant et recueille en lui tout ce qui a précédé.

Il nous faut donc maintenant suivre le développement dans l’étape suivante — qui est aussi naturelle et inévitable que celles déjà examinées — et voir comment l’éternelle histoire de la Vie-Création se complète et s’achève. Nous sommes arrivés à l’homme, deuxième terme de la synthèse, il nous reste maintenant à voir quel rôle, d’après les enseignements de Krishnamurti, il a à jouer dans ce processus et de quelle manière toutes les expériences précédentes sont recueillies en lui et y ont leur aboutissement. Pour rendre ceci aussi clair que possible arrêtons-nous un moment sur le sujet des derniers paragraphes et cherchons à définir d’une façon un peu plus détaillée, à la lumière de ce qui a été dit, ce que c’est que l’Homme.


Qu’est-ce que l’Homme?

Tout d’abord, il est — dans son intimité spirituelle ultime — un objet appartenant à ce monde de la Manifestation « libre » et « simple » que nous avons déjà discuté. Chaque unité humaine existe pour la Vie-Création comme une perfection séparée parmi la foule innombrable de perfections dont est formée la Nature objective. Et par ce qu’il est une perfection il est aussi un absolu — unique, et gardé par cette unicité de toute relation ou comparaison avec n’importe quelle autre perfection. Et si nous nous rappelons ce qui a été dit au sujet de la perfection créatrice nous voyons que dans chaque unité vivante, parce qu’elle est parfaite, toute la Vie créatrice à dû entrer. Tout homme donc, en tant qu’objet de la nature, est parfait en vertu de son unicité et pour la même raison il exprime la totalité de la Vie; et cette Vie — si on le considère comme objet — réside en lui et constitue son Être. Donc, considéré purement comme objet, l’Homme est tout ce qu’il pourra jamais être. A la racine de sa nature se trouve la Vie absolue ou l’Être — l’Être qui est à la fois universel et unique et que nous pourrons regarder comme son capital permanent, comme la richesse infinie et fondamentale qui lui appartient en tant qu’homme, mais qui — tant qu’il est seulement objet — demeure cachée et dormante.


Sa destinée en tant que sujet

Mais il est sujet aussi bien qu’objet et c’est pourquoi il peut devenir créateur; cela veut dire qu’il a le pouvoir de retirer de l’Être où elles étaient latentes ses richesses secrètes et de les mettre, une fois de plus, en circulation. Et c’est précisément ce que, selon les termes de notre formule, est destiné à faire, car être créateur, pour lui, c’est exprimer son être intérieur dans l’Activité. Chaque acte de création réalise donc un capital dormant, il convertit en énergie créatrice un peu de ce que l’homme est déjà. Nous arrivons donc à cette généralisation: l’homme, en tant qu’être métaphysique, n’a pas à devenir quoi que ce soit, il n’a qu’à exprimer ce qu’il est déjà: un absolu, à le libérer et à lui donner la forme nécessaire. Le but est atteint quand il a transféré son être entier de l’autre côté de l’équation — en d’autres termes quand la vie qui est en lui est totalement libérée dans la création, quand, d’Être absolu, elle est devenue Activité absolue. A ce moment il sera devenu un avec la Vie dans le sens le plus complet et le plus pur. Sa Vie-Création se sera réalisée en lui dans toute sa pureté originelle mais avec une splendeur nouvelle puisqu’elle est maintenant soi-consciente. Et pour parvenir à cela il doit apprendre à créer avec la liberté, la perfection et la spontanéité sans effort qui sont les caractéristiques de la Vie elle-même quand elle se manifeste dans la Nature.

Le but de chaque être humain est donc de devenir Vie-Création absolue, et c’est en le devenant qu’il ferme le cercle du processus vital et joint son début à son terme. Nous devons maintenant nous demander ce que « création » signifie dans ce contexte. Quand nous disons que l’Homme « crée » qu’entendons-nous par là?


La création de l’homme

L’action créatrice de l’homme ne peut pas être la même que celle de la Vie s’exprimant dans la nature, pour la simple raison qu’elle se dirige dans une direction opposée [1].

Par la création initiale la vie une se répandit dans la multiplicité et la variété infinies de l’univers manifesté; et son mouvement partit donc de la Vie pour aboutir à l’objet — car l’objet représentait la réalisation complète de ce que le mouvement voulait produire. Mais, maintenant, un changement a eu lieu. L’objet est devenu créateur; ainsi ce qui était le point terminus d’un processus créateur devient le point de départ d’un autre processus. Ce qui sortait de la vie et trouvait dans l’objet sa fin et sa réalisation, maintenant sort de l’objet — devenu sujet — et trouve sa fin et sa réalisation où? Ce n’est évidemment que dans la vie.


La découverte de la signification

La nouvelle action créatrice aboutit à la vie, de même que l’autre commença dans la vie. Elle doit créer non des objets, mais la Vie elle-même. Et comment peut-elle « créer » la Vie? Très simplement en la découvrant à nouveau. En d’autres termes il lui faudra œuvrer dans la grande complexité des objets dont l’ensemble constitue l’entourage de l’homme et qui comprend naturellement tous les êtres humains semblables à lui et recréer ces objets en les sortant de leur apparente objectivité pour en faire ce qu’ils sont réellement: c’est-à-dire des expressions de la Vie elle-même. Et cela revient à dire qu’elle doit les retraduire en termes de leur propre réalité originelle et fondamentale — en un mot — elle doit découvrir leur signification. La Vie qui est de « l’autre côté » de l’homme doit être ressaisie afin que son sens soit trouvé. Tout ce qui entra dans l’objet par l’acte originel de la simple création — et qui en fit la perfection unique et le naturel — doit être recouvré et rapporté jusqu’à sa source en mettant à nu sa signification.

La « création » telle qu’elle émerge de son nouveau contact avec l’homme devient ce qui peut être plus exactement appelé « une interprétation créatrice ». Une telle création ne trouble pas l’ordre de la nature et n’y ajoute rien. Elle ne fait que le transformer en l’illuminant de part en part — en le revêtant — d’une manière créatrice — de la valeur et de la signification qui y sont déjà implicitement contenues. Si nous pouvons imaginer un artiste qui, par quelque divin automatisme a créé des chefs-d’œuvre sans savoir ce qu’il a fait et qui, s’éveillant au milieu de ses propres œuvres, perçoit graduellement leur beauté et, plein de joie, connaît le miracle de son propre génie — nous aurons une idée de ce qui arrive à la Vie lorsqu’elle s’éveille dans l’homme à la soi-conscience. Dans la création originelle, dans l’incarnation de cet univers formé de perfections séparées, ou d’unicités, et duquel il a été question comme du monde de manifestation simple — la Vie créa d’une manière parfaite parce que, étant la Vie, elle ne pourrait pas créer autrement; mais c’est inconsciemment qu’elle créait de cette manière; c’était naturellement et spontanément, comme un arbre pousse ses feuilles. C’est pourquoi cette beauté et cette perfection n’avaient pas de signification; car il n’y avait pas d’intelligence consciente pour les apprécier. Lorsqu’apparaît une intelligence capable d’évaluer et de comprendre toute cette richesse de perfection, tout l’univers objectif est transfiguré. Alors la Manifestation est, pour ainsi dire, illuminée de l’intérieur. Toute chose demeure objectivement ce qu’elle était mais elle subit en même temps un changement vital parce que son sens et sa valeur sont nés. Alors commence pour la vie la véritable extase de la création qui est le bonheur de se découvrir à nouveau.

C’est dans une telle création que la vie est libérée lorsque, ayant à la fin façonné un objet qui est aussi un sujet elle s’échappe, par le foyer ainsi fourni, et commence au-delà une nouvelle ère créatrice — création qui, prenant chaque fil de la Manifestation le sépare et le transforme en un fil d’or plein de sens. L’auteur du Livre devient son lecteur. Celui qui a composé le chant en devient le chanteur. La nature cesse de n’être qu’un monde d’objets, elle se révèle comme un palais merveilleux d’une signification infinie; et en pénétrant cette signification la Vie arrive à se reconnaître elle-même. Si nous cherchions donc une formule pour définir la place et la fonction de l’homme dans le monde, voici ce que nous pourrions dire: — L’homme, dans la synthèse organique formée par l’homme, la nature et la réalité, est le vivant instrument à travers lequel la Vie-Création, s’éveillant à la soi-conscience, parvient à la réalisation d’elle-même par l’interprétation créatrice de ses propres œuvres.


Chaque individu est un foyer de création

Et en disant ici « l’Homme » nous parlons non pas de l’homme au point de vue abstrait, ni de l’humanité comme un tout, mais de chaque unité concrète de la race humaine. Car le travail d’interprétation créatrice de la Vie se poursuit dans chaque individu et doit éventuellement s’y accomplir. Et chacun doit servir de foyer pour ce grand processus de la découverte de soi-même.


Le But

Et le But sera atteint lorsque, à travers le médium de chaque soi-conscience, le principe vital créateur agira avec cette perfection sans effort qui était la sienne dans son état de liberté originelle — lorsque dans tout le vaste univers de la manifestation il ne demeurera rien qu’il ne puisse immédiatement et sans erreur possible interpréter en termes de son ultime signification, en termes de vérité. Alors, dans cet aboutissement suprême, l’individu devient un avec la Vie, car la totalité de son être a été transformée en pure activité créatrice. Et lorsque ceci se produit, les trois termes de notre synthèse cessent d’être séparés et sont réunis et fusionnés en un seul. Car la Vie, en interprétant la nature, la rappelle à nouveau; toutes deux s’incorporent et s’identifient organiquement. Et, par le même processus, le « moi » dans lequel l’interprétation s’est développée, se connaît lui-même, dans ce développement final, comme le « moi » de la Vie. A la fin de la grande histoire cosmique se tient l’homme qui s’est réalisé comme Vie créatrice et pour qui la nature est le vivant organisme auquel il est venu donner une âme. Dans cette suprême illumination chacun contient en lui-même toutes les autres individualités. Pour chacun « l’univers devient le Moi ».


Chaque interprétation est unique

Mais ce processus de soi-réalisation est-il donc identique pour tous? Chaque unité humaine répète-t-elle l’expérience de toutes les autres? Non. Car puisque chaque individu est unique en son essence, l’interprétation dont il est l’instrument prend le caractère de cette unité. Chaque découverte d’elle-même que fait la Vie à travers l’homme est donc pour elle une nouvelle aventure. Le Livre est relu un million de fois, mais chaque fois dans une langue nouvelle. La Vie, qui s’épancha comme Création pure, revient sur elle-même comme signification, dans autant d’idiomes différents qu’il y a de vivantes unités humaines.

Et il faut qu’il en soit ainsi. Car si l’on réfléchit un moment, on reconnaîtra que la possibilité d’une multiplication de soi indéfinie est impliquée dès le début dans toute l’idée de Vie-création. La Vie, étant création, et étant aussi infinie, doit avoir besoin de créer à l’infini. Elle doit toujours aller de l’avant, se multipliant elle-même en avançant; et métaphysiquement, il ne peut y avoir de fin à ce processus. Ayant donc donné corps à cette multitude infime d’unités qui constitue l’univers de la manifestation simple, elle ne peut s’en tenir là. Chacune de ces unités doit à son tour devenir un centre duquel tout le processus créateur puisse repartir à nouveau. Il n’est pas non plus suffisant que chacune de ces créations nouvelles soit simplement une addition numérique; elle doit être entièrement nouvelle. De cette façon, la multiplication ne sera pas seulement quantitative, et elle doit se poursuivre à l’infini. C’est une éternité qui est rendue possible par le fait que la manifestation simple ne cesse jamais. La création des objets se renouvelle toujours, et chacun de ces objets doit tôt ou tard arriver au point où il devient sujet; car la poussée est inhérente à la Vie elle-même. Et ainsi de nouveaux foyers doivent continuellement émerger — chacun d’eux, dans la pureté de son unicité, apporte une nouvelle soi-révélation à la Vie. En un mot, nous nous trouvons devant le mystère d’une Vie créatrice qui se multiplie à l’infini tout en demeurant éternellement la même.

Les derniers paragraphes nous ont amenés jusque dans des régions hautes et abstraites, mais je pense que le principe est clair. C’est la fonction de tout être humain de recréer l’univers qui l’entoure, en termes de sa vivante signification, jusqu’à ce qu’il arrive à le comprendre et à le sentir dans cette pureté et cette plénitude de sens qui appartiennent à la Vie elle-même. Et lorsqu’il sera capable de faire cela, il deviendra un avec la Vie; car en lui sera établie consciemment cette simple relation avec le monde entier des objets manifestés, qui était celle que la Vie avait — mais inconsciemment — avec eux lorsqu’elle les à créés. L’œil de la Vie se sera ouvert à travers la vision de l’homme; le cœur de la Vie aura appris à battre avec son cœur. Et c’est là une chose que chaque homme doit faire pour lui-même puisque, étant unique, il ne peut chercher de l’aide auprès de personne. Il lui faut offrir son unicité à la Vie, de même que la Vie lui confère son universalité. Il ne peut commencer à interpréter avec vérité que lorsqu’il est devenu lui-même, complètement et sans aucun compromis.


Le Verbe ultime

Nous voyons donc que, à la lumière de notre formule de Vie-création, tout dans la vie la plus haute, dans la vie spirituelle de l’homme, doit être exprimé d’une manière créatrice — en termes de création nouvelle ou d’interprétation. Le verbe ultime dans la vie de l’Esprit n’est pas d’être, au sens d’existence passive. C’est de faire, de créer. Dans sa vie de tous les jours, l’homme est la capacité d’interprétation créatrice qu’il peut généralement exercer. Son monde est, à n’importe quel moment, le degré et la qualité de signification qu’il a été capable d’y lire. Donc, en perfectionnant sa faculté de recréer, il se perfectionne et il perfectionne son monde. Il aura, de même que son monde, atteint cette perfection lorsqu’il pourra traduire avec une certitude spontanée, dénuée de tout effort, l’univers entier de la Manifestation à travers son expérience journalière, dans toute la profondeur et la richesse de sa beauté et de sa Vérité.

C’est dans cette perfection de sa compréhension et de son sentiment créateurs que l’homme trouve sa réalisation finale en tant qu’être spirituel. Et cependant ce n’est pas réellement une fin, c’est plutôt un commencement. Car ce n’est que lorsqu’il est ainsi devenu un principe vivant de pure interprétation — lorsque la Vie-création s’épanche librement à travers lui et que la Vie-signification s’étend devant lui comme un livre ouvert — qu’il atteint sa pleine humanité métaphysique et commence sa vie véritable dans la synthèse organique: Réalité, Nature et homme. Dans l’enseignement de Krishnamurti l’homme ne devient métaphysiquement homme qu’au moment où il devient Vie.

  1. Le changement de direction est, en réalité, le même que celui que nous observons dans un cercle. L’arc inférieur et l’arc supérieur d’un cercle se dirigent, d’un certain point de vue, dans des directions opposées, et cependant le second ne fait que continuer la courbe commencée par le premier.

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VÉRITÉ ET CONSOLATION


par Lady Emily LUTYENS.


DANS une de ses dernières conférences en Europe, Krishnamurti a déclaré: « La Vérité n’offre pas de consolations. » Cette phrase brève énonce un fait qui explique en grande partie, me semble-t-il, la peine cuisante, la désillusion et le sentiment de vide que les enseignements de Krishnamurti ont apporté à bien des cœurs. Aux jours où beaucoup d’entre nous attendaient la venue de l’Instructeur du monde, nous nous imaginions que non seulement il enseignerait l’humanité, mais encore qu’il la consolerait de ses maux. Nous nous attendions à ce qu’il fût le Consolateur aussi bien que l’Instructeur du Monde. Lorsque quelque malheur nous frappait ou frappait le monde, nous nous disions: « Quand il viendra, il portera nos fardeaux et allégera nos peines ». Le Christianisme nous a rendu familière l’idée de la Rédemption, la conception d’un sauveur qui porterait le fardeau, non seulement de nos fautes, mais aussi de nos douleurs. Ceux qui considéraient Krishnamurti comme l’Instructeur du monde s’attendaient naturellement à lui voir assumer ce rôle de consolateur. Et comme tout aurait été simple s’il en avait été ainsi! Comme nous aurions été heureux, si nos espoirs avaient été réalisés et s’il nous avait confirmé nos chères croyances au lieu de les détruire! Nous nous imaginions qu’il nous parlerait davantage de Dieu, qu’il encouragerait notre tendance à nous appuyer sur les divinités de notre propre création. Au lieu de cela, il nous dit d’être amoureux de la vie qui a créé les dieux et les hommes.

Nous pensions qu’il nous parlerait du plan de Dieu pour les hommes et de la manière d’y collaborer et de conformer nos vies à ses lois. Mais il dit que la vie n’a pas de plan, qu’il n’y a pas d’êtres surhumains pour guider nos destinées, pas de destin écrit d’avance. Il affirme que l’homme est absolument libre et que sa liberté lui sert de limites, qu’il est à lui-même son propre guide, son propre maître et ne peut attendre son salut d’un autre.

Nous avions espéré devenir ses disciples, suivre la règle qu’il nous aurait dictée et nous épargner ainsi la peine d’en trouver une par nous-mêmes. Nous étions tout prêts à suivre et à obéir, à travailler à son service et à faire entrer les autres dans son organisation. Mais il ne veut pas avoir de disciples, il n’établit pas de règles, il dit que nulle organisation spirituelle ne peut conduire l’homme à la vérité qui est uniquement une question de perception individuelle. Il ne nous demande pas de « travailler » pour lui, il ne cherche pas à attirer à lui des fidèles, car il n’a pas de « fidèles ». Il nous dit seulement d’ « être », de nous délivrer de toutes les entraves qui nous limitent au moyen de l’absence de crainte et du détachement qui conduisent à cette perception, à cette intuition qui sont la vie même.

Krishnamurti n’a rien réalisé de ce que nous attendions, d’où, pour les uns, une désillusion et une déception profondes, et, pour les autres, une joie fervente et profonde. La joie a rempli le cœur de ceux qui sentent en lui un véritable instructeur qui ne craint pas de faire mal, qui ne flatte en aucune façon la faiblesse ou la crédulité humaine, qui ne nous fait pas de promesses et ne nous offre pas de récompense.

La déception et la désillusion emplissent le cœur de ceux qui ont l’impression d’avoir été trompés, soit par l’Instructeur qui n’est pas ce qu’ils attendaient, soit par ceux qui leur avaient fait espérer un Instructeur tout à fait différent de Krishnamurti.

Beaucoup d’autres sont désemparés. Ayant mené une vie très active dans divers mouvements, ayant sans cesse assisté à des réunions ou à des services religieux, parlé, écrit, organise, maintenant que Krishnamurti leur a ouvert les yeux sur la futilité de ces activités, ils ne peuvent plus s’y donner avec conviction, et pourtant ils trouvent difficile de s’en passer; ils ne savent plus que faire, penser ou sentir, et la vie leur semble morne et désolée.

On dit parfois que ceux qui trouvaient de la consolation dans d’autres croyances en ont maintenant trouvé dans les idées de Krishnamurti. Je ne peux pas imaginer que quelqu’un puisse avoir trouvé de la « consolation » dans un aspect quelconque de son enseignement — de l’inspiration, un stimulant, de la force, du courage, oui; mais pas de consolation. J’ai cherché toute ma vie à être réconfortée parce que j’étais sujette à beaucoup de craintes et je pouvais toujours sublimer ces craintes en me réfugiant dans des croyances que je sais maintenant illusoires. Il est infiniment réconfortant de croire en un Dieu qui est pour nous un père, un ami et un guide, qui se préoccupe sans cesse des peines et des difficultés des hommes. Mais comme Dieu était encore un peu lointain et m’inspirait de la crainte, je lui substituai le Christ, mon bien-aimé et mon ami. J’ai été amoureuse de Jésus pendant toute ma jeunesse; je le tenais, pour ainsi dire, par la main dans toutes mes peines enfantines. A dix-sept ans, j’étais beaucoup plus heureuse lorsque je priais, seule dans ma chambre, que lorsque je me trouvais en face d’un monde où j’étais torturée par la timidité. Jésus était mon refuge contre un monde que je n’osais pas affronter. Plus tard, quand je rencontrai la théosophie, je substituai le Maître au Christ; mon refuge s’approchait un peu plus de la réalité humaine.

C’est très réconfortant d’appartenir à une église ou à une société où tout le monde pense de même et d’être encouragé dans toutes ses illusions par les croyances des autres. C’est extrêmement réconfortant pour notre vanité qui se trouve sans cesse foulée aux pieds dans le tohu-bohu du monde, d’être au nombre des « élus ». Il est très agréable d’être « sauvé » pourvu qu’il y ait assez de « damnés »; très agréable de « marcher et de parler avec Dieu », quand la plupart des gens peuvent seulement parler et marcher avec les hommes. Il est encore plus satisfaisant de savoir ou de s’entendre dire que, bien qu’on puisse être ici-bas une personne très ordinaire, sans capacités ni vertus spéciales, sur les plans supérieurs on est un grand ego, un être spirituel splendide.

Et puis, que de consolations réconfortantes offertes au sujet de la mort et de ses tourments! Le ciel — pas tout à fait sans enfer — la réincarnation, le spiritisme: on peut croire à celle de ces théories qui nous réconforte le plus.

Il n’y a place pour aucune de ces réconfortantes illusions dans les enseignements de Krishnamurti. Il parle d’une chose et d’une seule: la recherche de la Vérité, et « la Vérité n’offre pas de consolations ». Le premier pas sur cette route consiste donc à se dépouiller de ses illusions. C’est à quoi Krishnamurti nous exhorte dans chacune de ses causeries; que signifie, en effet, l’analyse critique de nos pensées, de nos émotions et de nos actions, sinon cela? Ce n’est pas facile, spécialement pour une génération qui a vécu enveloppée dans tant d’illusions, d’arracher impitoyablement à l’âme tous ses voiles.

Il est pénible de renoncer aux croyances qui ont calmé et réconforté, même si on a reconnu leur vide. Il est plus difficile encore d’être actif intérieurement et inactif extérieurement lorsque toute sa vie on a fait le contraire.

Lorsqu’on se tient, nu et frissonnant, sur le sommet dépouillé d’une montagne, il est difficile de ne jamais regarder derrière soi les vertes et douces vallées. C’est dans de semblables moments que nous supplions Krishnamurti de reconnaître nos difficultés et de résoudre au moins un de nos problèmes d’une manière qui nous donnera la paix. Et il répond: « La Vérité n’offre pas de consolation, et je ne parle que de la Vérité. »

Il me vient à l’esprit un exemple qui peut illustrer la situation telle que je la comprends: Lorsque, l’autre jour, le professeur Picard et son compagnon s’élevèrent à seize mille mètres dans leur ballon, ils passèrent au delà des nuages dans le bleu limpide de l’espace. Si on les avait interrogés à ce moment sur les problèmes qui nous préoccupent de ce côté des nuages, quelle réponse utile auraient-ils pu nous donner? Pour eux, il n’existait que l’immensité bleue, sans aucun nuage.

De même, lorsque nous venons demander à Krishnamurti comment nous pouvons résoudre nos problèmes humains nés de l’amour et de la haine, de la faim et de la satiété, de la mort et de l’au-delà, il répond: « Réalisez la Vérité en vous débarrassant de la conscience de l’Ego et vous vous apercevrez que tous ces problèmes ont cessé d’exister. » Nous pourrons cheminer horizontalement jusqu’à n’importe quelle distance et nous serons toujours dans la région où alternent le soleil et l’ombre, les nuages et le ciel clair. Mais si nous changeons de direction et passons verticalement à travers les nuages, nous avancerions jusqu’au bleu éternel de l’espace.

Krishnamurti ne nie pas l’existence de nos problèmes, mais il nie la valeur des solutions que nous proposons parce qu’elles ne font que perpétuer la cause de toute souffrance.

Beaucoup de personnes ont été troublées et désolées parce que Krishnamurti a semblé récemment repousser l’idée de la réincarnation. Il n’a jamais dit que la réincarnation n’existait pas, seulement, il répète avec insistance que la réincarnation, n’étant que le prolongement de l’ego dans le temps, ne peut aucunement guérir les souffrances causées par l’existence de l’individualité séparée que nous appelons l’ego. La continuation de la séparation dans le temps et l’espace ne peut pas conduire l’homme à cette Vérité qui est la plénitude au delà du temps et de l’espace. Le réconfort que nous procure l’idée de la réincarnation est donc purement illusoire.

Krishnamurti nous dit que « c’est tellement simple » — et c’est certainement simple pour qui a trouvé la Vérité; mais pour l’homme embarrassé dans toutes sortes de complications, ce ne peut pas être simple ou facile de s’en libérer. Une génération qui a été conduite par l’autorité, consolée par des illusions, déformée par la crainte, ne trouve ni simple ni facile de se tenir sans aucune angoisse dans la complète solitude, sur le sommet d’une montagne, en face des profondeurs infinies de la Vérité. En mettant notre force à l’épreuve, nos craintes se dissiperont, nous reprendrons courage et nous bénirons la main qui nous a dépouillés de nos illusions, même si pour en arriver là nous avons souffert.

Notre désir de réconfort disparaîtra lorsque nos craintes auront été dissipées. Si nous voulons des consolations, elles abondent dans les diverses religions et philosophies du monde; si nous voulons la Vérité, rejetons tout désir de réconfort, car: « la Vérité n’offre pas de consolation. »


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