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BULLETIN DE L'ÉTOILE
  N° 1 Janvier - Février 1933  


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   RÉFLEXIONS [1]


LA vraie intelligence est l’équilibre de la raison et de l’amour.

L’amour et la raison sont de la même substance, bien que jetée dans des moules différents.

Le divin potier est la vie.

Votre limitation est dissoute dans l’infini de la vie.

Vie et mort sont synonymes.

Le brin d’herbe flétri se lamente sur la gloire du soleil.

Ne divisez pas la vie en esprit et matière.

Comprenez la vie, et il n’y a pas de mort. Car la vie et la mort ne sont qu’une seule chose.

Dans le présent, le temps entier est contenu.

Suivre quelqu’un c’est être comme une feuille poussée par le vent. Quand le vent cesse, la feuille tombe par terre.

L’homme a oublié qu’il est l’éternelle vie.

Pour découvrir la source du fleuve, il faut en remonter le cours, pour découvrir la source de la vie, il faut poursuivre la raison et l’amour. Comprenez-les, et vous connaîtrez l’éternel.

L’homme dans ses chaînes a des problèmes, mais pas la vie. L’homme est Dieu, car l’homme est la vie.

Il n’y a pas d’illusions, mais l’esprit crée des distinctions d’où naissent l’essentiel et le non-essentiel, le réel et l’irréel.

L’ignorance et les désirs ne sont pas permanents, ils s’évanouissent dans la liberté.

Personne ne peut abolir votre ignorance ni déchirer le voile du désir, sauf vous.

La naissance et la mort cessent quand l’ignorance est conquise.

Il y a une réalité dans les choses qui sont transitoires.

Un esprit parfait peut sembler à l’ignorant moins intelligent que le sien.

La peur est accrue lorsqu’on cède à la peur.

La vie ne peut pas être vêtue de mots; si elle pouvait l’être elle ne serait pas la vie.

Il y a beaucoup de personnes qui sont intelligentes en ignorance.

Pour connaître la vie il doit y avoir l’harmonie parfaite de l’esprit et du cœur en liberté.

Les valeurs éternelles sont fondées sur la beauté.

Soyez libres des empêtrements des croyances, des habitudes et des traditions. Pensez simplement.

La vie crée toutes les formes et pourtant la vie n’a pas de forme.

L’essence intime de la vérité est la vie. Elle n’a ni commencement ni fin.

L’équilibre est perfection, l’équilibre est vérité, l’équilibre est vie, l’équilibre est création.

La vie est le maître de toutes les actions.

Vous êtes la vie. C’est l’ignorant qui connaît la division.

La création est dans le moment d’équilibre.

N’ayez pas un système de pensée qui unifie ou qui relie. Poursuivez la réalité pour elle-même.

Dans l’homme est l’univers entier, et pourtant il est à part. La gloire de l’homme est d’être uni au tout.

Adorer mille autels ne peut étancher le brûlant désir.

La vie est une mais ses expressions sont nombreuses. La gloire de l’homme est de s’unir à cette vie qui est indivisible, incommensurable, d’éternité en éternité.

L’individu est libre, donc il est limité.

Vous êtes tracassés de choses matérielles, mais ce qui m’occupe c’est l’artisan de toute chose, la vie elle-même. Votre jugement est profitable à l’homme dont le désir poursuit de nombreuses possessions, mais de quelle valeur est votre jugement pour l’homme qui recherche la liberté?

Vous ne pouvez laisser votre empreinte ni graver votre portrait sur la vérité.

Je suis un monarque en solitude.

La sagesse ne se trouve pas. La sagesse ne se cultive pas. La sagesse est équilibre. La sagesse se recueille dans la simplicité du cœur.

Si vous croyez devoir adorer, adorez l’homme des champs.

Le vrai commencement de l’entendement est la discipline. La discipline doit naître de l’amour. Le soin qu’on accorde à l’amour assure l’incorruptibilité. L’incorruptibilité est la perfection de la vie. La perfection de la vie est la liberté. Donc éveillez le désir de la discipline.

A cause de sa pureté, la vie est divisible et en toute chose.

Trouvez ce qui est éternellement beau, et faites-en le Guide de votre pensée et de votre amour.

La vie doit être affranchie de ses propres expressions.

Pour l’homme qui est uni à la vie éternelle, la plénitude de sagesse est sa gloire.

De l’auto-discipline naît l’auto-expression vraiment créatrice.

L’animal est incapable de comprendre l’incorruptibilité, tandis que l’homme connaît la corruption et peine sans cesse pour atteindre l’incorruptibilité.

La vraie auto-discipline n’est pas une expression mais une compréhension créatrice.

Vous ne pouvez pas corrompre la mer, parce qu’elle est libre, immense, sans limites. Telle est la vie.

Soyez libre de toute auto-discipline.

L’urgence de la vie s’exprime par le désir. Tant que la vie est enchaînée par le désir il y a douleur, joie et mort.

Par la force même de la perception vous êtes.

L’expérience n’a pas de temps.

La libération est au delà de l’auto-discipline.

L’imperfection crée l’individualité. Dans la perfection l’individualité cesse.

Pendant que vous vous réalisez vous dites « je suis », mais dans la perfection « vous êtes ».

La vie, l’artisan de toute chose, m’a appris.

La méditation est l’entendement. La contemplation est l’être.

La grandeur de l’homme est que personne ne peut le sauver.

Par l’amour de la vie je suis immortel.

Il n’y a ni récompense ni châtiment, ni paradis ni enfer.

Etre allié à la vie c’est être immortel.

La vérité est continue.

Dans le cœur de celui qui est éternellement heureux, il y a le fini et l’infini, il y a l’homme pris dans la roue de l’expérience et l’homme libéré. Toutes les choses sont en lui.

La racine de l’immortalité est l’entendement.

De même que la semence de la promesse future gît profondément dans le cœur du fruit mûr, la vérité est recélée habilement dans le cœur de chaque expérience.

La poursuite de la beauté est la gloire de l’homme.

Le monde, c’est l’individu.

Sans la complète cessation de toute peur, vos actions créeront des limitations, donc la douleur.

L’illusion ne peut être détruite que par la cessation du trouble intérieur, qui est la peur.

La vérité est complexe mais jamais compliquée.

Etre établi dans la liberté absolue est le but de l’homme.

Ayez la certitude, et alors vous n’avez besoin ni de foi ni de croyances.

L’homme a acquis la sagesse de ses choses enfantines.

La compréhension juste vient après le processus d’élimination.

La vie est entière, la semence de toute chose.

C’est en vivant qu’on atteint la vie inconditionnée. C’est en vivant dans ce monde-ci qu’on trouve la vérité.

Si vous voulez vivre avec l’extase d’une raison de vivre, votre existence quotidienne doit avoir ses racines dans l’éternel.

Le désir ne cesse de chercher son accomplissement dans l’expérience.

La fierté d’être différent des autres est au prix de l’absurdité et de la trivialité.

La simplicité est inépuisable.

Chaque expérience doit vous fortifier et vous libérer de cette expérience même.

Ne recherchez pas la pureté, mais la vérité.

Nul ne vous blâmera, nul ne vous jugera. Car vous êtes le maître de vous-même.

L’homme doit connaître le bien et le mal et par conséquent être au delà du bien et du mal.

Laissez la vie vous discipliner, car alors seulement ce sera de l’auto-discipline.

Vous ne pouvez comprendre l’ignorance que lorsque vous avez la sagesse.

La vie est comme un fleuve, et vous, dessus, comme un bateau qui doit se détacher des rives.

Instituer tue la pensée.

Chacun cherche à voler la lumière du voisin, comme l’arbre dans l’épaisse forêt.

Soyez la source dont les eaux ne tarissent pas.

Quand l’esprit est tranquille, quand aucune pensée ne le dérange, l’entendement est né. Alors se produit la création de l’éternité.

La vérité n’est pas un objet de croyance.

L’objectif ne peut jamais, de son point de vue, être en harmonie avec le subjectif.

Dans la vérité, il n’y a pas de mystère.

La cave mentale privée de l’individu doit cesser d’exister.

Se sentir isolé dans la solitude est une limitation.

L’homme a perdu la perception de la réalité. Il vit de sensations.

La vraie force est équilibre.

L’auto-affirmation est l’essence même du moi.

La possession et l’exclusion sont la cause de la douleur.

Pendant la lumière du jour préparez pour l’obscurité de la nuit.

La vie est indépendante de la limitation de l’espace et du temps. Donc elle agit et opère à travers tous les changements d’espace et de temps.

Une ferme résolution qui ne dépend que de vous-même est plus grande que la prière.

Contemplez, et exprimez dans l’action cette félicité.

Occupez-vous de la racine de l’affliction et non du cri de la douleur.

L’imperfection, les conflits créent la conscience de soi, le sens de l’individualité.

L’homme libéré ne vit ni dans l’avenir ni dans le passé, mais dans le présent qui contient le temps tout entier.

La vraie pitié détruit la distinction « vous » et « moi ».

La libération consiste à être affranchi de la cause de l’égoïsme.

Lorsque l’homme se rendra compte qu’il est le créateur de l’affliction, alors il comprendra la vérité.

Dieux, maîtres, apparitions et mystères ne peuvent pas libérer l’homme.

La sagesse est la vie.

Pour essayer de comprendre la vie vous vous tournez vers ce qui est mort. Ainsi la vie passe à côté de vous. Les morts ne peuvent pas paver le chemin de l’entendement.

N’adorez pas du tout.

Chaque mouvement de la pensée, chaque frémissement de l’émotion vous fait rebondir vers cette vérité qui est la vie éternelle.

La perfection est divisible à l’infini, mais l’imperfection, l’individualité est indivisible.

Pour vous transformer, renouvelez votre esprit.

Dans votre recherche de la vérité, recherchez l’essentiel.

L’individualité n’est pas un but en soi. Dans le fécondant contact avec la vie, elle perd son isolement.

Contre l’autorité, la raison ne peut résister.

L’homme glorifie son individualité et désire qu’elle se prolonge après la mort. Alors il l’identifie avec un Maître, un Gourou, ou Dieu. Mais toute illusion cesse avec la dissolution de l’individualité.

Pour l’homme d’affliction il n’y a pas de futur.

La vérité n’a pas de disciples, mais vous devez devenir le disciple de la vérité.

Dans la vallée des grands désirs j’ai été pris.

La sagesse n’est pas un bourgeon qui s’épanouit en une nuit.

Vous ne pouvez réaliser l’immortalité par personne si ce n’est vous.

La connaissance directe est la porte vers la vérité.

L’affection détachée agit toujours mais ne réagit jamais. Les réactions appartiennent à la limitation.

L’amour de l’homme est plus grand que l’amour de la personne.

L’homme s’accroche au nombre en une personne. L’un dans le nombre, ce serait trop pour lui.

Soyez en contact intime avec vous-même, vie enchaînée.

Ne prenez pas la flaque d’eau pour l’océan. Ses rides ne sont pas les vagues libres de la mer.

Aimez et soyez libre de l’amour.

Ne prenez pas le parfum d’une fleur seule, mais recueillez le parfum de la fleur de la vie.

Soyez rien, ardemment.

Le fardeau des possessions et des croyances amène l’affliction. Dans la plénitude de l’affliction naît l’entendement. Par l’entendement créateur l’homme se libère.

Ouvrez le désir.

En agissant vous êtes pris dans des conflits.

Ne cultivez pas votre plante dans un pot, mais laissez que toute la terre soit son sol.

L’action sans réaction est harmonie.

La vérité se révèle dans la libération de la conscience de soi, pas par des miracles ou des prophéties.

L’essentiel est simple toujours.

N’adorez pas la fleur épanouie d’hier.

Ne vivez pas pour vous-même. Ainsi vous pouvez endurer.

L’ambition inspirée, illusion subtile de l’esprit.

Les idées étranges demandent des dieux étranges.

Heureux est l’homme libre de tout conformisme.

La vérité est sa propre spontanéité.

Comprenez la vie et vous comprendrez la mort. Conquérez la vie et vous conquerrez la mort. Ne craignez pas la vie et vous ne craindrez pas la mort.

Soyez indépendant sans biaiser.

Vous ne pouvez pas enfouir le parfum de l’amour.

La vertu de l’homme se juge par le non-effort dans la conduite. S’il y a effort ce n’est plus de la vertu.

N’aimez pas avec la tête.

La vérité ne peut jamais être connue, elle ne peut être que réalisée.

(A suivre.)

  1. Extrait du carnet de notes de Krishnamurti.

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CAUSERIES À OJAÏ


IV


J’ESSAIE d’expliquer quelque chose qu’il est à peu près impossible de mettre en mots. Mes causeries peuvent donc donner l’impression que j’expose une philosophie compliquée. Si vous ne faites que suivre la lettre, vous ne comprendrez pas; et si vous ne prenez que l’esprit de la chose, alors ce que je m’efforce de transmettre, vous l’interpréterez conformément à vos croyances, à vos préjugés, à votre fantaisie.

Etre simple ce n’est pas être primitif; la simplicité est la richesse, la plénitude de l’entendement. En vivant pleinement on arrive à cette simplicité, qui seule peut donner la réalisation de la vérité. Pour vivre simplement, donc intensément, on ne peut pas suivre une direction, un sentier. Les sentiers des distractions, des consolations, du bon plaisir, des divinités, sont nombreux, mais le sentier de la compréhension de la vie n’existe pas. Il ne peut pas exister de règles pour cela, et pourtant chacun essaye de façonner sa vie conformément à des catégories d’idées. Il est vital de se rendre compte que l’on doit vivre entièrement selon sa propre intégrité de pensée, et ne pas dépendre d’idées données par d’autres au sujet de la vérité. La vérité est la compréhension de la valeur essentielle de chaque chose. Cette compréhension est cela même qui vous libère du non-essentiel. Alors vous vivrez avec une énergie concentrée dans l’essentiel, qui est l’illumination. Cet entendement ne peut pas vous être conféré par quelqu’un, vous ne pouvez y parvenir par aucune tradition, ni pouvez-vous acquérir l’entendement par de grandes études. Savoir beaucoup de choses est excellent, mais ne donne pas la faculté de comprendre. Seul peut réaliser la vérité un esprit libre de toute idée préconçue, libre de mobiles. Vous devez libérer votre esprit de toute limitation, et pour faire cela, vous ne pouvez pas vous acheminer vers une direction donnée ni avoir un but pour lequel vous travaillez. Pour comprendre la vie, pour comprendre la valeur du transitoire qui contient l’essentiel, votre esprit ne doit pas avoir de motifs. J’entends par motif ce qui pousse à l’action. Vous ne pouvez pas avoir un motif pour agir parce que c’est dans l’action elle-même que réside la compréhension; si vous avez un motif, il vous dérobe de la compréhension qui existe dans l’action. Lorsque vous avez un idéal et que vous essayez de le mettre en action, vous détruisez la compréhension de votre action, qui seule peut vous libérer de la conscience de soi.

La vie, la vérité, est infinie, elle ne peut pas être comprise par un esprit prisonnier. Elle ne peut être réalisée que par un esprit libre de toute qualité, libre des oppositions et des distinctions créées par la conscience de soi. La conscience de soi est toujours limitée. Vous ne pouvez pas la rendre parfaite en accumulant des expériences, ni en vous appuyant sur la mémoire, qui est le temps. Pour moi il n’y a pas de conscience supérieure; toute conscience est conscience de soi, donc une limitation. La conscience appartient toujours au particulier, à l’individualité; donc vous devez libérer cette conscience de soi par l’intelligence, et l’intelligence est le choix continuel dans l’action.

Pour rendre l’esprit parfait au moyen de l’intelligence, c’est-à-dire pour libérer la conscience de soi, il faut examiner ses désirs. Si vous ne comprenez pas votre propre désir, vous vivez dans une illusion de fausses valeurs. Il vous faut aller à la recherche de vos désirs secrets; alors vous découvrirez que tout désir, même le plus sublime, est retenu dans l’esclavage de la consolation, de la satisfaction; de cet esclavage naît la peur. Donc il ne s’agit pas d’être libéré du désir, mais il s’agit de libérer le désir de sa limitation. Le désir est la vit mais vous le pervertissez avec de fausses valeurs et de faux critères. Donc si vous examinez votre propre désir, vous verrez qu’il y a un conflit entre sa soif intime et la peur qu’il a créée pour lui-même. Dans ce conflit entre le désir et la peur vous érigez des valeurs fausses, et il se trouve que de l’énergie est gâchée dans cet effort, dans ce conflit. Le rassemblement de cette énergie est le désir consommé dans l’essentiel, l’illumination. La compréhension de l’expérience, qui éveille en vous la vraie valeur et le sens de la vie, ne peut pas vous être octroyée par un autre. C’est pour cela que je vous ai répété tant et tant de fois de mettre de côté vos croyances, vos idéals, vos mobiles, et d’essayer de découvrir par vous-mêmes la vraie valeur de chaque expérience, c’est-à-dire de chaque réaction.

Beaucoup de gens ont un inépuisable désir de connaître le plan divin et son but, parce qu’ils veulent contorsionner leur vie transitoire de façon à la conformer à ces soi-disant vérités éternelles. La vérité ne peut jamais être mise en cage par un idéal, un plan ou un système de pensée. La vérité, toujours, échappe à l’homme dont l’esprit se conforme à un modèle donné. La vérité ne peut jamais être perçue au commencement de la recherche, mais ce n’est que dans la consommation de la recherche qu’elle peut se révéler. Toute tentative de la contenir dans une théorie ou dans un plan est nécessairement une erreur, et se mouler conformément à cette erreur est la négation même de la vie. Et pourtant c’est ce que vous voyez se produire dans le monde entier, des gens se conforment à un idéal, ce qui n’est qu’une perversion de l’esprit et du cœur.

Examiner réellement le désir c’est éliminer ce que l’on ne veut pas, c’est donc libérer son esprit de la limitation du désir. Cela peut avoir l’air d’être une façon négative de vivre, mais cela ne l’est pas. Dans l’acte de comprendre en quoi réside ce que vous ne voulez pas, votre énergie, au lieu d’être dissipée dans le non-essentiel, est concentrée d’une façon naturelle sur l’essentiel. Cette consommation de l’énergie est l’illumination qui révèle la vérité. Donc il vous faut commencer par découvrir si vous êtes esclave de croyances, si vous êtes possessif dans vos sentiments, si vous faites dépendre votre bonheur de richesses. N’écartez pas les choses parce que vous croyez qu’il est traditionnellement bien d’être détaché. Par une élimination graduelle, par la compréhension du désir dans son accomplissement sans peur on se libère du non-essentiel. La poursuite du non-essentiel n’est que de l’effort pris dans de fausses valeurs. C’est-à-dire que si votre désir est constamment à la recherche de la satisfaction, s’il ne fait que s’ajuster à de fausses valeurs au lieu de s’en libérer, votre énergie se dissipe. De cette façon la concentration, la riche compréhension de l’expérience font défaut.

Ainsi en conservant et en libérant l’énergie — et c’est cela le vrai effort — vous devenez lucide, et ce n’est qu’alors que vous êtes pleinement conscient de vous; cela veut dire que vous êtes un individu pleinement responsable de ses actions. Vous vous rendez compte alors que vos actions et réactions proviennent de vous-même, et vous devenez pleinement lucide en ce qui vous concerne. Alors vous pouvez commencer à vous libérer l’esprit par l’intelligence et l’action. L’action est la conséquence du désir, et le désir non compris crée et renforce la conscience de soi.

Ainsi que je l’ai dit, il ne s’agit pas de libérer l’amour des limitations. L’amour est sa propre éternité, en qui il n’y a ni le « vous » ni le « moi ». C’est la pensée qui pervertit l’amour et qui crée la dualité. Vous ne pouvez trouver la vérité ultime que par la plénitude du cœur et la plénitude de l’esprit, en ne terrassant pas l’un par l’autre. Le sens possessif admet la dualité, le « vous » et le « je », et tant que l’amour est enfermé dans cette limite, existent la solitude, la douleur et le plaisir. Pour vous soustraire à cette peine, vous accordez votre amour à un idéal ou à un sauveur, qui ne recouvrent que momentanément le vide de votre solitude. La plupart d’entre vous redoutent d’affronter la solitude. Vous essayez de la fuir en vous accrochant à une aide extérieure. Mais c’est face à la pauvreté de votre propre affection et de votre propre pensée que vous parviendrez à réaliser la richesse de la vie. Ceci demande que vous arrachiez de vous-même les symboles de vos espoirs, et c’est là que commence la véritable recherche.

QUESTION. — Vous dites que nous ne devons avoir aucun motif pour agir. La raison nous indiquerait pourtant que seuls les animaux et les personnes dénuées de réflexion agissent sans motif. Voudriez-vous, je vous prie, développer ce point. Vous adoptez sans doute le point de vue exprimé dans la BHAGAVAD-GiTA où il est dit: « tu ne dois agir que pour le Soi ». Par l’identification avec la vie une, on agit automatiquement et spontanément comme cette vie elle-même.

KRISHNAMURTI. — J’ai dit qu’un motif ou un stimulant à votre action ne vous donneront pas l’entendement. Vous trouvez nécessaire un stimulant parce que vous avez peur d’agir selon votre propre pauvreté de compréhension. Alors il vous faut un idéal pour vous conduire vers le bien dans l’action. Cette façon de dépendre d’un stimulant vous empêche de vivre dans le présent.

En ce qui concerne la seconde partie de la question, vous ne pouvez pas vous identifier avec la vie une parce que cette identification admet la dualité. Bien que je vous dise qu’il y a une seule vie, dans toute son immensité et sa gloire, vous ne pouvez pas la réaliser au moyen de l’identification, en devenant un avec elle. Si vous cherchez simplement à comprendre, ceci restera pour vous une théorie intellectuelle, à jamais irréalisable. Ce n’est que lorsqu’on a compris l’essentiel dans le transitoire, la vraie valeur du transitoire, qu’on réalise la vérité; car la vérité est toujours dans les choses passagères, et elle échappe à l’homme esclave d’un idéal, d’un motif. Il vous faut avoir un esprit alerte, extrêmement souple. Ce n’est que lorsque l’esprit s’est libéré par la perception des vraies valeurs, qu’il peut demeurer dans l’essentiel. La permanence dans le choix du réel, c’est-à-dire la concentration de l’énergie sur l’essentiel, c’est cela le bonheur et la libération.

QUESTION. — Voulez-vous expliquer pourquoi notre conscience est inactive quand nous en avons le plus besoin. En d’autres termes, pourquoi la conscience est-elle si active quand il est trop tard?

KRISHNAMURTI. — La conscience ne peut exister que lorsque l’expérience n’est pas pleinement comprise; mais quand l’expérience est pleinement comprise, il y a libération de la conscience. Le manque de compréhension crée du temps, et le temps, pour la pensée, est conscience. Se libérer de la conscience par la compréhension c’est vivre dans l’éternel présent, sans regrets passés ni espoirs futurs. La mémoire d’expériences non comprises crée la conscience, mais l’expérience pleinement comprise ne laisse aucune conscience parce qu’elle comporte une complète compréhension dans le présent.

QUESTION. — Vous dites que l’action dans le présent peut enchaîner ou libérer dans le présent. Vous référez-vous à des formes particulières d’action qui enchaînent ou libèrent par leurs effets? Est-ce que le fait de regarder un coucher de soleil ou d’écouter vos causeries conduit davantage à la libération que, par exemple, le fait de travailler dans une mine de charbon ou de nettoyer un égout? Une pensée sensuelle qui vous étreint enchaîne-t-elle davantage qu’une pensée sur Dieu?

KRISHNAMURTI. — Que vous travailliez dans une mine ou que vous m’écoutiez, ce n’est pas cela qui compte. Toute action basée sur le centre d’égoïsme enchaîne toujours, car une telle action surgit de la limitation de la pensée. L’action n’enchaîne pas lorsqu’elle est libre de toute conscience de soi.

7 février 1932.


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V


IL existe une vie éternelle, dont vous avez tous eu, à quelques rares moments, une vision fugitive. Cette impression fugitive, chacun désire ardemment la rendre permanente. Or, cette réalisation de la vérité ne peut être rendue permanente que lorsque l’esprit perd tout ce qui le distingue. Les sens sont sous l’illusion qu’ils peuvent s’identifier eux-mêmes à cette réalité éternelle. Il n’y a pas d’identification. Si l’identification existait, vous seriez en train de transporter votre personnalité dans l’éternité, ce qui est impossible. Je veux dire qu’une conscience limitée, qui implique toujours un centre, une dualité, ne peut pas faire un avec l’éternel. L’infinie réalité, qui n’a ni commencement ni fin, qui est libre du temps, demeure dans l’homme en tout temps. Cette réalité, l’homme peut la réaliser, s’il lui donne tout son esprit et son cœur. Parce que j’ai trouvé cette vie éternelle, je voudrais vous montrer comment dissiper en vous-mêmes ce centre de conscience de soi. La conscience de soi recouvre et cache la réalité. En la dissolvant, en se libérant de ce centre de tout égoïsme, on dégage l’extase de cette vie en laquelle il n’y a point de divisions. Ceci ne peut être réalisé que par un grand effort de la part de l’individu. La plupart des personnes voudraient parvenir à cette condition de l’esprit — qui, elle, est sans effort, qui est la vie elle-même — sans faire un effort. Libérer l’esprit de toute particularité exige un effort vrai. Un effort réel, qui porte juste, est essentiel pour débarrasser l’esprit des idées fausses, des fausses croyances, et de tout ce que l’on s’imagine au sujet de ce qui est censé être la réalité ultime. Vous devez faire le suprême effort de devenir lucides. Vous devez pleinement vous rendre compte de vos actions, de vos pensées, de vos sentiments, et vous ne pouvez faire cela qu’en devenant conscients de votre action dans le présent et en ne vous retournant pas vers le passé. Ainsi vous vous libérez de la conscience de soi, qui est le passé. L’esprit ne peut se renouveler que lorsqu’il est complètement détaché du passé. Vous ne pouvez pas aller examiner le passé pour devenir conscients dans le présent; ce n’est qu’un esprit libéré du temps qui peut comprendre la béatitude de la vérité.

Votre effort en ce moment crée une confusion de plus en plus grande. Plus vous faites d’efforts, plus vous vous liez, plus votre esprit est surchargé, recouvert de nuages, pris dans un piège. Il s’emprisonne lui-même dans son propre effort, dans sa propre lutte. L’effort vrai est celui qui vous porte à devenir conscients dans le présent, c’est-à-dire à libérer l’action de tout égoïsme. Cet effort conscient dans le présent exclut le temps, il ne porte pas le centre de conscience de soi à s’agrandir. Cet effort vrai est donc essentiel.

La conscience de soi est le centre de l’égoïsme, elle est faite de qualités, d’attributs, d’oppositions. Dans l’effort que vous faites, vous essayez de vous évader d’une qualité dans une autre, mais vous n’essayez pas de vous libérer de toutes les qualités, donc de parvenir au non-effort. Votre esprit est surchargé de peur, donc vous essayez d’être brave. La bravoure contient la qualité de la peur. N’importe quelle qualité contient son opposé. Si vous avez peur, ne recherchez pas son contraire; cherchez la cause de la peur, qui est la division, l’individualité, la conscience que l’on a d’être soi-même. Alors vous vous libérez de cette lutte continuelle, qui s’appelle le progrès. L’effort existera toujours à moins que sa semence elle-même soit arrachée. La semence de l’effort est la limitation causée par le centre de l’égoïsme, qui est la conscience de soi. Pour dissoudre la cause de la douleur, la conscience de soi, vous ne pouvez pas avoir de motifs ni de stimulants. Pour comprendre l’action, l’esprit doit être libre de motifs, de croyances, d’idéals. L’entendement réside dans l’action libre de croyances.

L’homme vit par l’action, qu’elle soit pensée ou travail. Pour moi la pensée et le travail sont tous deux de l’action. Lorsque vous êtes dans l’extase de la pensée, il n’y a à cela ni stimulant ni motif. Lorsque vous êtes dans la profondeur d’un sentiment fort, toutes les croyances, les idées, les limitations sont balayées. L’homme se plonge dans le labeur à cause de la conscience de soi. Il espère se libérer de son égoïsme par des stimulants et des attractions. Je dis, au contraire, que vous ne pouvez pas vous libérer de ce centre de conscience de soi par des stimulants ou des croyances.

Un stimulant entrave la spontanéité de l’action. En lui il n’y a pas de joie. Vous ne faites que vous façonner à une croyance, et toutes les croyances sont des choses mortes. Pour agir en toute plénitude vous devez dissoudre le centre même qui crée les croyances. Ainsi vous devenez capable de vivre d’une vie plus riche, au lieu de compter toujours sur quelque chose qui vous guide et vous dirige. Cette plénitude de vie défie les complications des croyances. Pour comprendre l’expérience, pour trouver des valeurs vraies, vous ne pouvez avoir ni croyances ni motifs.

J’appuie tellement sur la pensée, parce que, pour moi, l’amour est sa propre éternité. C’est la pensée qui corrompt l’amour. Je ne parlerai pas de l’amour, qui est éternel. Il défie toute description, il n’a besoin d’aucune purification, d’aucune glorification, il est pour toujours libre du « vous » et du « moi ». Cet amour est perverti par l’esprit, avec ses particularités, ses distinctions, ses divisions. L’amour est éternel, éternellement constant, mais vous ne le réalisez que lorsque vous avez libéré l’esprit de la conscience de soi, centre de l’individualité.

La pensée et le sentiment sont constamment en guerre; ils se battent entre eux et s’efforcent de se maîtriser l’un l’autre. Par conséquent vous mettez la pensée de côté et vous essayez de la vaincre par l’amour. De cette façon vous séparez la pensée de son propre accomplissement. Lorsque la pensée est complète — lorsqu’elle est libre de sa propre création, la conscience de soi — alors seulement y a-t-il harmonie parfaite de l’esprit et du cœur. La pensée doit perdre, par l’action, par la pleine conscience de soi, sa propre particularité. La pensée doit perdre son objectivité, elle doit cesser d’être un simple spectateur. Si vous vous rendez compte le moins du monde de ce qui se passe en vous, vous savez que votre pensée est constamment en observation; elle crée l’objet. Ou plutôt, votre esprit crée la dualité, le « vous » et le « non-vous », les opposés. Tant que votre esprit est retenu prisonnier par sa propre conscience de soi, il y aura toujours un sujet et un objet. L’esprit doit perdre la notion de son propre centre. Vous n’êtes que l’observateur tant que votre centre de conscience de soi existe, tant que dans votre esprit existe une pensée égoïste, la dualité; et ce centre ne peut être dissous que par la pleine conscience de soi. Un esprit imparfait, bien qu’il puisse se consumer par un grand amour, demeurera toujours imparfait, et cette imperfection est la cause d’incessants conflits. Il n’y a harmonie que lorsque l’esprit a dissous son propre centre par l’action. Alors est l’extase, qui se renouvelle sans cesse elle-même, qui a vaincu le temps.

La volonté existe tant qu’existe le choix, qui est un effort; tant que vous avez à choisir entre ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas, entre le faux et le vrai, la volonté existe. Lorsqu’il n’y a plus choix, lorsque la pensée est libre de la conscience de soi qui crée les distinctions, alors la volonté disparaît. Lorsque le désir, qui est la volonté, est retenu prisonnier à cause de l’égoïsme, alors l’action ne fait que renforcer la conscience de soi. Pour vous libérer de la cage de la conscience de soi, vous devez devenir pleinement conscient des fausses valeurs qui vous entourent, donc rompre avec elles. Pour découvrir les fausses valeurs, l’action doit être libérée des croyances, des stimulants, des idéals.

Si un idéal ou un stimulant, quelque noble ou magnifique qu’il puisse être, vous libère d’une cage particulière de fausses valeurs, vous avez encore le pouvoir de vous créer une autre cage. Un esprit qui n’a pas compris les vraies valeurs ne cesse de se créer une illusion, une cage autour de lui-même. Ce n’est que par un effort vrai, qui consiste à devenir pleinement conscient de soi dans le présent, c’est-à-dire à percevoir les vraies valeurs, que l’on peut faire disparaître le centre de l’individualité.

Pour agir Vrai, spontanément, avec cette intensité de vie, vous n’avez pas besoin d’une croyance qui vous pousse à l’action juste. L’action qui naît d’une croyance n’est pas spontanée, et en elle il n’y a pas de joie. L’imitation exclut le bonheur. Pour comprendre la vie, qui englobe tout, l’action doit être libérée de la conscience de soi

QUESTION. — Votre réponse de l’autre jour au sujet des guérisons n’était pas convaincante. Pourriez-vous expliquer encore une fois?

KRISHNAMURTI. — Ainsi que je l’ai dit, j’ai opéré des guérisons. Je ne le fais pas en ce moment parce que je veux, si je puis m’exprimer ainsi, guérir l’esprit et le cœur. Le pouvoir qui guérit les blessures est le même que celui qui guérit l’esprit et le cœur; et c’est ce que j’essaye de faire. Je désire vous aider à parvenir à cette sérénité naturelle d’esprit et de cœur qui assure l’affranchissement de toute peur, l’harmonie.

QUESTION. — Quelle réelle incitation peut-on avoir à faire l’effort d’observer honnêtement sa propre pensée et ses sentiments? Le paradis, le nirvâna ou l’immortalité peuvent être considérés comme valant la peine qu’on travaille pour les obtenir, mais vous ne semblez rien offrir de semblable. La plupart des gens détestent leur propre spectacle, et même lorsqu’ils s’aperçoivent par hasard tels qu’ils sont ils se hâtent d’oublier cette laideur qu’ils ont vue. Se connaître est une affaire franchement désagréable, et l’oubli est une vraie jouissance dans ce monde si dur. Pourquoi faire l’effort inouï d’affronter la réalité?

KRISHNAMURTI. — A l’homme qui souffre les incitations n’apportent pas le bonheur. Vous ne désirez être incités que lorsque vous cherchez la satisfaction, le contentement. La vérité n’est aucune de ces choses. Vous êtes aisément satisfait lorsque vous n’avez pas ce détachement divin, lorsque vous l’avez recouvert sous de fausses valeurs. Donc pour être libéré des incitations, souffrez et jouissez avec grandeur, ne vous retirez pas de la vie, ne vous rétrécissez pas. Pour être libre, ne vous faites pas ternir par des incitations.

Quelqu’un que vous aimez meurt, et parce que vous souffrez intensément vous êtes momentanément satisfait par l’idée qu’il continue à vivre de l’autre côté, que vous serez uni à lui dans le futur. Pour un moment vous prenez un soporifique. Pour l’esprit qui s’accroche à cette idée d’union, il y a toujours de la douleur dans la mort, à cause du sentiment de solitude. Ce à quoi vous devez faire face ce n est pas la mort mais votre propre solitude, que vous avez soigneusement évitée. Cette mort ne vous a apporté que la réalisation intense de votre solitude, et vous ne pouvez pas vous en échapper par des croyances et des consolations.

14 février 1932.


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