FANDOM


SOMMAIRE

 

BULLETIN DE L'ÉTOILE
  N° 1 Janvier - Février 1932  


BorderLine

HAUT DE PAGE

Causerie à Ojaï


I


UN acte vrai naît d’une pensée réfléchie et équilibrée, et de la totale simplicité d’un esprit et d’un cœur impersonnels. Si vous tentez de comprendre en vous bornant à répéter mes phrases, vous ne ferez que créer en vous de la confusion. Mes mots deviennent comme de la poussière lorsque vous ne comprenez pas la vraie signification de ce que j’essaye de vous transmettre. Ceci ne peut pas s’apprendre dans des livres, ni pourrez-vous acquérir la compréhension en étudiant beaucoup. Vous ne pourrez pas comprendre la vie à travers un livre, ni à travers des théories, des phrases, des croyances. N’interprétez pas cela, je vous prie, en disant que je suis contre l’information et contre le fait de recueillir des connaissances. La vraie compréhension de la vie ne peut être amenée que par l’action, l’action étant la conduite et le travail. L’homme ne peut réaliser la Vérité, l’immortalité, qu’au moyen de son propre effort, et d’un choix continuel, et non pas à travers ses caprices et ses particularités.

Je répète que dans l’homme lui-même est la Réalité ultime, que, par son propre effort, sa conduite, son travail, se réalise l’Absolue Vérité, la Vie elle-même. Cette Vérité est complète en soi, elle n’existe pas en dehors de l’homme, mais en lui-même; et en la recherchant, il résoudra ses innombrables problèmes sociaux. Il ne comprendra le sens des luttes, des peines, de la douleur, du plaisir, que par son propre travail, ses propres luttes, son illusion.

La Vérité est, en elle-même, complète à tout instant; elle est donc au delà des divisions du temps. Elle ne peut pas être réalisée par le renoncement ou le sacrifice, ni lorsqu’on se dérobe aux conflits, ni lorsqu’on remet à plus tard l’effort qu’on doit faire dans le présent. L’homme peut parvenir à cette réalisation en comprenant le sens des vicissitudes, des chagrins, des joies, des souffrances, quelles que soient les circonstances et l’environnement où il se trouve, car c’est en ces contingences, en ces objets transitoires, que réside l’éternel. Parce que la Vérité, la totalité, réside en chacun, il est impossible qu’un homme la découvre à travers un autre homme, quelque grand, sublime, glorieux que celui-ci puisse être. Tant qu’il gardera l’espoir de comprendre grâce à cet homme, celui-ci sera son obstacle. Tant qu’il l’érigera en autorité, et ses mots en crédos, il n’aura aucune possibilité de jamais découvrir la Vérité ou le bonheur. Il s’embourbera simplement dans la confusion. La Vérité est libre de toute particularité, de toute individualité, et ne peut donc être réalisée dans sa totalité que par la libération de la soi-conscience.

On ne peut parvenir à la compréhension de la Vérité par aucun système de pensée organisé, ni par aucune autorité. Parvenir à l’harmonie de l’action et de la pensée exige un réajustement constant en vue de se libérer de la soi-conscience. Si l’on cherche à s’ajuster à une autorité, à systématiser sa pensée, on ne fait qu’imiter, et par l’imitation on ne peut pas parvenir à la Vérité. La compréhension résulte de l’effort qu’on fait pour ramasser la pleine signification de l’expérience, et celle-ci appartient toujours au présent. Les idées systématisées des religions et des institutions spirituelles enferment les hommes dans leurs cages étroites. Ce qui est essentiel pour la réalisation, c’est l’effort qu’on fait pour se libérer de toutes les cages. Celles-ci exigent qu’on se conforme à un type idéal donné. plutôt que de chercher l’entendement au moyen de l’expérience personnelle, de la douleur, du plaisir, des vicissitudes. Seul cet effort peut créer en vous cette intelligence, qui est la capacité d’ajuster vos actions à votre libération de la soi-conscience. Cette intelligence est la seule qui puisse rendre votre esprit parfait, c’est-à-dire le libérer de l’illusion de l’individualité, qui est l’ignorance.

La réalisation de la totalité, qui est la couronne de l’immortalité, n’est pas dans un futur. Le temps est une durée en vue d’un progrès. Vous désirez prolonger votre existence particulière, vous vous accrochez à cette notion d’individualité, et vous créez par conséquent le temps, afin de progresser vers cette glorieuse expansion du moi. Mais pour l’esprit qui est libre de toute individualité, le temps n’est qu’une illusion. Par une action qui consiste en comportement et travail dans le présent sans aucun motif créé par la soi-conscience, vous pouvez dissiper l’illusion du temps. C’est par l’action que vous devrez libérer votre intelligence de tout sens d’individualité, et non pas simplement par la méditation. La méditation n’est que la concentration de l’action dans la pensée, mais cette pensée doit s’exprimer dans votre vie.

Et encore: cette ultime Réalité n’a pas de qualités; les qualités appartiennent à l’individualité, à la soi-conscience. Tant que vous poursuivez la vertu, vous ne comprenez pas l’infini, parce que la vertu est du domaine du fini. Tant que vous êtes pris dans les différenciations et les distinctions qui créent les valeurs opposées, vous êtes encore dans le domaine du fini, dans la limitation de la soi-conscience, de l’individualité, de maya. Si vous désirez comprendre cette Réalité ultime qui est infinie, qui peut être atteinte par l’homme, vous devez délivrer votre esprit de l’idée même d’obtenir quelque chose, ou de croître, ou de devenir glorieux, ou d’être rendu parfait par l’accumulation de vertus. Lorsqu’on essaye de comprendre la vie, on ne peut plus être réduit à l’esclavage par les opposés. Cela ne veut pas dire que vous deviez devenir licencieux, indulgents envers vous-mêmes, vous relâcher, devenir excentriques, irresponsables; cela veut dire qu’en essayant constamment de vous libérer des opposés, vous libérez votre esprit de l’individualité. Alors, votre esprit devient parfaitement souple, et un tel esprit peut seul comprendre la Vérité.

La plupart des gens ont accepté un critérium selon lequel ils règlent leur conduite. Ainsi que je l’ai dit, vous ne pouvez pas comprendre la vie si vous êtes limités par un critérium. Mon point essentiel est que la Vérité peut être réalisée par l’homme, quelles que soient ses conditions de vie, si toutefois il emploie sa pensée et son désir à se délivrer de toutes les particularités du moi. Cette réalisation n’est pas un privilège spécial de ceux qui, parce qu’ils ont pu être favorisés par les circonstances, se considèrent des élus.

Vous êtes ou un croyant ou un incroyant: vous croyez à l’imitation, à l’adoration, à l’autorité spirituelle, en des guides dans le passé et dans l’avenir, en la continuité de vous-même à travers le temps; ou vous êtes un incroyant qui base sa conduite sur l’incroyance scientifique, l’annihilation après la mort, et qui se dit un matérialiste. Ainsi le croyant et l’incroyant, l’homme de l’esprit et l’homme de la matière, sont tous deux, de mon point de vue, pris par l’illusion.

Vous pouvez dire que vous avez besoin d’une croyance afin qu’elle vous incite à mener une vie intègre, ou que vous n’avez pas besoin de croire. Mais dans les deux cas vous vous accrochez à votre individualité, qui ne peut vous accorder la compréhension d’aucune expérience ni, en général, la compréhension de la vie. Avant de pouvoir comprendre, vous devez être libre de tout motif et de tout stimulant, car ils sont créés par la peur, le moi, et ils les créent.

Et encore: l’homme crée une division entre la matière et l’esprit; l’un cherche l’esprit en dehors de la matière, pour l’autre seule la matière existe. On établit ainsi un autre monde, et ce monde-ci. Pour moi, cette division est créée par la soi-conscience, qui doit son existence aux opposés. La matière est esprit, et l’esprit est matière. Pour un esprit rendu parfait, c’est-à-dire libéré de la soi-conscience, toutes les choses sont réelles; il n’y a pas de maya, d’illusion. Ce qui crée l’illusion, la maya, c’est la limitation de la pensée dans la soi-conscience. Cette limitation l’empêche de comprendre pleinement la signification de chaque expérience. Donc, pour parvenir à la Réalité ultime, vous ne pouvez pas ignorer ce monde, et la chercher dans un autre monde, ou ignorer l’autre et la chercher dans celui-ci; vous devez posséder un parfait équilibre dans l’action, qui seul vous fera vraiment comprendre la valeur essentielle qui existe dans la vie de tout homme, et dans toute chose. Lorsque vous comprenez cette valeur essentielle, il n’y a plus de renoncement ni de sacrifice.

De nombreuses expériences ne donneront pas nécessairement la compréhension véritable, que peut donner une seule expérience. Vous ne pouvez pas parvenir à la Vérité par la simple accumulation d’incidents et d’expériences. Cette accumulation ne pourra que créer des habitudes de la pensée ou de la conduite; mais une seule expérience vous donnera la richesse de la compréhension, si vous avez l’esprit alerté et libre de toute particularité, de dogmes, de croyances, d’opposés, et si vous cherchez ardemment à libérer votre soi-conscience.

L’homme cherche le bonheur à travers de nombreuses possessions. Le bonheur ne peut pas être trouvé par l’attachement aux possessions, bien que l’homme puisse se décevoir par le plaisir passager qu’il trouve dans le pouvoir et le réconfort que ces possessions lui donnent. Dans la recherche de la Vérité, qui est le bonheur que tous recherchent, on ne peut être surchargé du désir de posséder, ou être le jouet des sensations. L’homme qui cherche l’entendement n’a que très peu de besoins, et même à ceux-ci il n’est pas attaché. Le minimum dont il a besoin n’est pas déterminé par le désir, mais est le fruit d’un détachement complet. Pour un tel homme, le minimum de besoins n’est qu’un incident naturel à la vie.

Étant entièrement détaché, il ne fuit pas la pauvreté, ni n’accueille la richesse.

Quelques-uns d’entre vous peuvent peut-être dire que ce dont je parle ici est une annihilation, un vide. Quand un esprit est rendu parfait par l’intelligence, quand il est libéré de l’individualité, il n’est pas un néant. Pour cet esprit, la distinction n’existe plus entre le sujet qui perçoit et les objets qui sont perçus; il n’est plus prisonnier de la dualité, des opposés.

Ainsi, en possédant cette conception de la vie, vous verrez que vous pourrez comprendre tous les problèmes de la vie, et cette compréhension est la Réalité qui n’a pas de chemins.

   17 janvier 1932.
J . KRISHNAMURTI
(A suivre.)

BorderLine

HAUT DE PAGE

CAUSERIES À OMMEN


(Réunion de l’été 1931.)


II


LA foi est basée non sur la sagesse mais sur l’espoir, sur ce que vous voudriez croire, sur ce que vous redoutez. Vous ne voulez pas mettre en discussion vos croyances, vos espoirs, vos craintes, car vous craignez que se détruise la foi qui vous soutient. Pour moi, la vraie compréhension ne peut être engendrée que par des mises en discussion, par des examens continuels, par cette souplesse d’esprit qui confère la sagesse. Pour avoir cette compréhension, cette sagesse qui naît du raisonnement, de la réflexion, de la discussion, du doute, vous devez absolument vous libérer de cette façon que vous avez de vivre dans le passé et dans le futur, et vivre dans le présent seulement.

L’éternité est la profonde contemplation du présent. Si vous êtes capable de comprendre le présent avec toute sa signification, avec sa richesse, avec sa plénitude, vous avez aussi compris la totalité du temps, et vous êtes par conséquent au delà du temps. Ceci n’est pas une simple théorie intellectuelle, mais doit être réalisé par une constante mise en pratique, par l’observation, la lucidité. Pour avoir cette sagesse, qui est plus grande que la foi, qui seule peut vous soutenir à travers la mêlée, les luttes, les chagrins, les souffrances, vous devez détacher votre esprit de toute idée de réussite, dans le sens possessif, dans le sens d’un achèvement. Lorsque vous êtes libéré de cette idée, votre esprit est souple, ce qui est essentiel pour la réalisation de la Vérité.

L’homme qui s’accroche au passé et au futur, qui abandonne l’effort dans le présent, l’effort libre de toute incitation, ne trouve que l’affliction. Quand l’esprit et le cœur ont abandonné l’idée d’un progrès dans le temps, qui n’est que la prolongation d’un soi avec lequel on s’est identifié, alors tout l’effort se concentre dans le présent. Cet effort s’intensifie aussitôt qu’on découvre la cause de la souffrance — qui est le soi, l’ego — et qu’on essaye de la dissiper dans le présent. L’effort est mal dirigé s’il se retourne vers le passé, ou s’il se penche en avant, avec espoir, dans le futur. Il devrait bien plutôt se concentrer afin de comprendre pleinement la signification de toute pensée, de toute émotion, de toute action qui surgit dans le présent. Mais pour donner à cet effort une valeur éternelle, il faut posséder la sagesse, qui n’est pas une conquête intellectuelle, ni le résultat d’une connaissance livresque, mais la capacité de comprendre chaque incident dans sa pleine signification, dans un présent libéré à la fois du passé et du futur. Cette consommation de l’énergie est l’illumination.

QUESTION. — Veuillez expliquer comment on peut ressentir à la fois de grandes émotions et être détaché.

KRISHNAMURTI. — L’émotion pure est détachée. Si j’aime quelqu’un sincèrement, profondément, alors je suis détaché, car l’amour véritable est complet en soi. Ce qui passe pour de l’amour n’est que de l’émotion creuse, qui dépend d’un autre pour son existence même. Si l’affection s’attache dans l’individu, elle est forcément limitée. Si vous vous accrochez à quelqu’un pour être heureux, vous craignez tout le temps de perdre cette personne, soit par la mort, soit par le transfert de son affection à une autre personne que vous. L’amour personnel, avec son sens possessif, ses craintes, ses jalousies, ses exigences, crée inévitablement une barrière entre l’amour lui-même et son objet. La souffrance de l’amour provient de cette barrière, tandis que l’amour véritable, qui est complet en soi, est libre de toute peine. Ce détachement de l’amour véritable n’est ni émotionnel, ni sentimental, ni même de l’indifférence; mais dans l’effort que chacun fait vers la plénitude, il accorde naturellement aux autres leur pleine liberté d’action vers le même but. L’amour est complet en soi, libre de tout objet, bien qu’il puisse, au début, être exprimé et perçu à travers des objets. Mais sans le détachement de tout objet, cet amour, qui est sa propre éternité, ne sera jamais réalisé.

QUESTION. — Comment distingue-t-on l’expérience qui conduit à la Vérité de l’expérience qui n’a aucune valeur?

KRISHNAMURTI. — En considérant toutes les expériences comme conduisant à la Vérité, et en les examinant toutes soigneusement. La Vérité est réalisée par l’illumination, et l’illumination est la découverte de la vraie valeur de l’expérience. Pour trouver cette vraie valeur, vous devez vous concentrer sur l’essentiel dans chaque expérience; alors vous êtes libre de l’expérience, et l’illumination est permanente. Personne ne peut établir des règles pour distinguer les expériences qui conduisent à la Vérité des expériences qui n’y conduisent pas. Chacun doit discerner par lui-même l’essence de chaque expérience, en tout temps. Si vous avez le désir d’être la plénitude, d’être la Vie elle-même, alors vous n’éviterez rien par crainte. Vous vous efforcerez tout le temps de comprendre et d’assimiler la signification de chaque expérience.

QUESTION. — Pensez-vous que toute tentative de découvrir ce qui se passe après la mort, et de communiquer avec les morts, n’est qu’une perle de temps futile; ou pensez-vous que de telles tentatives doivent être encouragées dans un but scientifique, afin d’augmenter les connaissances humaines?

KRISHNAMURTI. — A la seconde partie de cette question, je n’ai rien à répondre. La première partie est ce qui me concerne. Je considère qu’en réalité il n’y a pas de mort, car il n’y a pas de différence entre la naissance et la mort, pour l’homme qui a réalisé cette éternité qui est la Vie. Mais quand vous, en tant qu’individu, vous vous accrochez comme entité séparée à votre soi-conscience, alors la naissance et la mort existent. Par conséquent, l’individu qui vit dans l’illusion de cette séparation demandera, en se basant sur cette illusion: « Est-ce que je vivrai? Est-ce que je communiquerai avec les morts? Est-il utile de faire des recherches sur les conditions après la mort, dans le but d’enrichir les connaissances humaines? » Si vous envisagez la mort du point de vue de votre ardent désir de prolonger votre individualité, votre isolement individuel, votre soi-conscience, vous rencontrez la souffrance. Vous demandez sans cesse: « Est-ce que j’existerai sur un autre plan à ma mort? Est-ce que je reviendrai? » Ces questions émanent du désir que vous avez de vous prolonger dans le temps, en vous identifiant sans cesse à votre « moi-même ». Mais, de mon point de vue, cet isolement individuel, cette soi-conscience, est une illusion; et quand cette illusion est détruite, se révèle alors la plénitude de la Vie, l’éternité. Alors il n’est plus question de naissance et de mort. Si l’on vient vous parler de votre vie après la mort, cela ne vous donne qu’une satisfaction momentanée, de l’espoir, des sensations. Cela ne vous donne aucune compréhension. Cela ne vous révèle pas l’infini. Pour moi, la réalisation de l’éternité libérée de toute durée dans le temps, libérée de l’ego, du soi, est l’immortalité — non pas la permanence illusoire de la soi-conscience, de l’individualité, mais cette immortalité de la Vie qui est au delà de toute individualité.

La Vie réside en toute chose à tout instant, et ne peut pas se réaliser par le progrès, par l’évolution dans le temps. Plus vous considérez la mort et l’au delà, et les naissances ou l’annihilation, moins vous rencontrez la Vie qui est éternellement dans le présent. Tant que vous remettez à plus tard cette compréhension du présent, vous ne pouvez pas appréhender ce qui se passe dans cet au-delà. Quand vous comprenez, il n’y a rien au-delà. Pour réaliser ce présent éternel, vous devez vivre intensément, analyser, remettre tout en question, réfléchir, et vous discipliner vous-même; vous discipliner pour comprendre, non par crainte, mais pour être libre de toutes vos qualités; vous discipliner pour comprendre l’essence de chaque incident, de chaque expérience qu’offre la vie. Quand vous découvrez la vraie valeur de chaque chose, les petits problèmes, naturellement, disparaissent. Si vous commencez à vous discipliner par crainte, par mesquinerie, vous ne réaliserez jamais la Vérité. Mais si vous vous disciplinez pour découvrir la vraie valeur de vos actions, de vos pensées, alors cette discipline a la qualité d’une libération. Elle vous libérera des mesquineries, de la colère, de la jalousie, de la médisance et des mille petites choses qui consument votre énergie.

QUESTION. — Une personne mariée, qui mène une vie sexuelle normale, peut-elle atteindre le but suprême? Est-ce que la vie ascétique qui, selon ce que vous dites, est la vôtre, est nécessaire pour la réalisation de la Vérité?

KRISHNAMURTI. — La réalisation de la Vérité est la consommation de l’énergie. Pour parvenir à cette consommation, on doit concentrer toute son énergie dans une profonde contemplation, qui est le résultat naturel de l’action, qui est l’évaluation exacte des valeurs. Je mène ce que vous pouvez appeler une vie ascétique, à cause de cette concentration d’énergie, qui est une libération de toute soi-conscience. Je ne dis pas que vous devez m’imiter. Je ne dis pas que vous ne pouvez pas réaliser cette contemplation du fait que vous êtes marié. Mais une personne qui désire la réalisation totale, permanente de la plénitude, doit avoir toute son énergie concentrée.

L’homme qui est esclave de ses passions, de ses jouissances, de ses sensations, ne peut pas réaliser cette Vérité. Je ne dis pas que vous devez mener une vie ascétique, aller dans la forêt, ou vous enfermer loin du monde. Vous ne pouvez pas plus atteindre la Vérité en fuyant le monde qu’en vous laissant aller à vos jouissances. En harmonisant votre raison et votre amour, vous pouvez parvenir à concentrer cette énergie qu’en ce moment vous dissipez en passions, en envies, en sensations. La plénitude est dans la réalisation de cette harmonie.

Ne faites pas de ce que vous appelez une vie ascétique — celle que vous m’attribuez — votre but le plus élevé. Ce n’est là, au contraire, qu’un tout petit détail. Le vrai ascétisme n’est pas la déification d’une vie primitive. En devenant primitif, en vous réprimant, vous pouvez penser réaliser la Vérité. Le vrai ascète est détaché, quelles que soient les circonstances où il se trouve. Mais pour être un vrai ascète, vous devez être très honnête envers vous-même, sans quoi vous vous décevrez irrémédiablement, ainsi que le font tant de personnes. Il vous faut avoir une intégrité de pensée et une clarté de résolution telles, qu’elles vous conduiront à une vie de détachement total — non d’indifférence, mais un détachement plein d’affection et d’enthousiasme. Si vous donnez votre pensée, votre raison, votre vie, toute votre substance à cela, vous comprendrez. Ne me déifiez pas en tant qu’ascète et n’adorez pas l’ascétisme. L’ascétisme ne provient, d’habitude, que du désir de s’évader et de la crainte de l’expérience. Mais un homme doit être absolument détaché, avec compréhension. Pour moi, le renoncement n’existe pas. Le renoncement n’existe que là où manque la compréhension. Si vous êtes vraiment détaché — ce qui implique la compréhension de la vraie valeur de l’expérience — alors, vous êtes libres intérieurement et extérieurement: extérieurement, autant que vous le pouvez; mais à coup sûr intérieurement.


BorderLine

HAUT DE PAGE

III


LES mots qui expriment ce qu’une personne a expérimenté, et ce qu’elle vit, ne peuvent pas transmettre à d’autres la plénitude de son expérience. Ce que je désire décrire ne peut pas être saisi par la simple signification intellectuelle de mots. La réalité de ce que je dis ne peut être expérimentée que dans notre vie quotidienne.

La Vie, cette éternelle Réalité, existe en toute chose; elle n’est pas séparée de nous-mêmes. Elle réside en chacun, en tout temps, dans sa plénitude, de sorte qu’il est vain de tenter de la réaliser à travers l’illusion des cultes, ou l’illusion qui nous fait rechercher des aides extérieurs à nous-mêmes, ou au moyen de systèmes religieux, ou de recherches organisées de la Vérité. Parce que cette Réalité est complète à tout moment, elle ne progresse pas, elle est au delà du temps. Pour réaliser cette plénitude, vous devez être libre de tout mobile et avoir un esprit qui ne vous pousse pas à l’acquisition, à la réussite, à la glorification du soi. Cette Réalité est au delà du progrès, au delà du temps; elle est, par conséquent, dissociée à la fois du passé et du futur; elle ne peut exister que dans le présent, non pas dans un présent qui fait partie du temps, mais dans un présent qui est action. Cette Vie, qui pour moi est la Vérité, se renouvelle elle-même sans cesse. Bien qu’elle soit un absolu, elle n’est pas une finalité. La réalisation de cette Réalité, de cette Vie, donne une paix qui demeure; c’est l’immortalité. Dans cette Vie, qui se renouvelle constamment elle-même, qui est toujours en devenir, il n’y a pas de luttes, pas de conflits. Cette Vie est la pureté de sa propre essence. La Réalité existe en tout temps, dans sa totalisé; et aussitôt que vous parvenez à la connaître, vous n’êtes plus lié à l’idée de progrès, d’acquisition, de développement, en ce qui concerne les qualités et les vertus. La réalisation de cette totalité place l’homme au delà du karma, le karma étant l’action enchaînée.

Chacun de vous peut occasionnellement, en de rares moments de calme, avoir une perception fugitive de cette Réalité. Mais, par la concentration, et une intense expérience de douleur ou de joie, vous parvenez à cette profonde contemplation qui est sans effort, dans laquelle n’existe plus le conflit de la pensée. Une telle perception de la Réalité peut créer, non pas la satisfaction de la stagnation, mais un grand mécontentement. Celui-ci éveille l’effort véritable, qui consiste en un discernement constant, qui est l’illumination.

Ce que je dis ne doit pas être uniquement considéré comme une philosophie, au sujet de laquelle on peut tenir des discours. Cela n’aurait pas de valeur. Pour faire de cela votre propre réalisation durable, vous devez vivre intensément et découvrir ce qui est passager, la cause de la souffrance. Or, pour moi, ce qui est passager est l’ego, la soi-conscience, la personnalité, l’individualité — la vraie cause de la souffrance. Pour moi, il n’y a pas de dualité. Le sens de la dualité, qui existe en chacun, est créé par l’illusion de l’ego; et tant qu’existe l’ego, la personnalité, la soi-conscience, l’individualité, alors la Vie, la Vérité, ne peut pas être réalisée dans sa permanence. Tant que vous vous accrochez à cet ego, à cette soi-conscience, à cette individualité, le temps existe, avec toutes les questions au sujet de la survivance, avec le désir de s’identifier au moi, et tout cela est la cause de la naissance, et de la mort, et de la souffrance.

Vous pouvez, occasionnellement, faire une brèche dans ce cercle de la soi-conscience et saisir une perception rapide de la Réalité, mais votre but est de détruire ce cercle complètement. Quand disparaît ce cercle de la soi-conscience, il n’est plus question de chercher la Vérité, elle est là. Tant que vous êtes confiné dans ce cercle, limité, entouré par cette soi-conscience, il n’y a aucune possibilité pour vous de réaliser la Vérité. Parce que l’ego est temporel, il est esclave du temps. Tant qu’existe encore la moindre trace de soi-conscience, existent aussi l’individualité, l’égoïsme. Quand disparaît la soi-conscience, c’est-à-dire quand disparaît l’ego, il demeure une lucidité pure. La conscience est personnelle, la lucidité est impersonnelle.

Vous arriverez donc à vous discipliner vous-même — non pas à cause de vos craintes, de vos acquisitions, de votre avidité, mais afin de réaliser la valeur essentielle de la perception, de la sensation, qui vous conduira à la découverte finale d’un amour qui est sa propre éternité, d’une raison qui est sagesse.


BorderLine

HAUT DE PAGE

IV


PARCE que vous n’avez pas le désir de vous transformer fondamentalement, surgit en vous un besoin ardent de suivre quelqu’un, et sur ce besoin se constituent des groupes de personnes qui se modèlent suivant le même type. Suivre quelqu’un, c’est créer une autorité, et cette autorité devient une loi qui remplace le jugement personnel. J’ai répété sans cesse: n’acceptez rien de ce que je dis, ne me mettez pas sur un piédestal, ne m’érigez pas en autorité. Lorsque je dis que j’ai réalisé la Vérité, je vous prie de comprendre que ce n’est pas pour affirmer avec autorité, mais pour affirmer au contraire que ce que j’ai réalisé, chacun peut aussi le réaliser qui éprouve un intense désir de Vérité. La plupart d’entre vous croient à des miracles, c’est-à-dire à des choses qui dépassent le normal. Alors, vous dites: « C’est quelque surhomme qui a pris possession de vous », ou: « Vous avez été instruit dans le passé, pendant de nombreuses vies, de sorte que la réalisation vous a été facile. » Vous semblez être intéressés par la recherche du miraculeux, de l’extraordinaire, plutôt que par la compréhension de la vie et par l’application de ce que je dis à votre propre existence. Je vous prie de comprendre que je ne veux pas vous couler dans un moule, car la Vérité ne peut pas être réalisée par l’imitation. Être vous-mêmes c’est être vraiment libre; c’est-à-dire que la réalisation se produit en chacun par sa propre énergie, par sa propre capacité, par son propre effort, et non par quelque miraculeuse instruction, ou sous la conduite d’êtres surhumains. Quand vous avez libéré votre soi-conscience vous êtes parfait, comme peut être parfaite une rose, parce qu’elle est belle en soi.

Je crains que de nombreuses personnes, ici, ne font que répéter mes mots, sans contribuer par leur propre pensée, leur propre effort, à la recherche de cette Réalité dont je parle. Quand on est pleinement soi-même, avec naturel, sans prétention, sans s’imaginer qu’on est extraordinaire; quand on n’éprouve aucune peur; quand on est vraiment détaché, et par conséquent absolument seul sans éprouver de solitude, alors vient à vous la compréhension de la Vie. Lorsque vous, en qui la Vie demeure, en qui réside la totalité, ne recherchez plus les satisfactions que procurent les opposés, vous réalisez la totalité. Vous êtes en ce moment liés par les opposés. Vous vous efforcez de construire sur eux un équilibre, au lieu de vous en libérer. Si vous cherchez un équilibre entre deux opposés, vous ne le trouverez pas; mais en vous délivrant des deux vous créez une nouvelle compréhension. Libération ne veut pas dire harmonisation des opposés, mais abolition totale de la soi-conscience qui crée les divisions. Aussitôt que vous êtes libres des opposés, vous êtes riches, non dans la séparation, mais dans la liberté. Mais ceci, vous ne pouvez pas l’obtenir en imitant ma façon de penser. Il vous faut examiner mes idées, et être constamment vigilants, faire constamment l’effort de vous délivrer de vos critériums et de l’autorité intérieure que vous avez créée par votre peur. Pour être vraiment vous-mêmes, vous devez devenir conscients de vous-mêmes, de ce que vous, vous-mêmes, pensez. Sachez si vous souffrez, et la raison pour laquelle vous souffrez; si vous êtes heureux ou malheureux; si vous avez peur et si vous essayez d’éviter la solitude. Tant que vous redoutez de vous sentir isolés, vous ne pouvez pas découvrir la vraie solitude, qui est une extase, qui est au delà de toute idée d’isolement. Dans cette extase de la solitude, il n’y a pas d’isolement, mais plutôt la richesse qui résulte de la compréhension des opposés. Cette compréhension est l’essence de toute chose, elle est la plénitude.

Et je dis qu’elle ne peut pas être réalisée par l’adoration et les cultes, ni grâce à des autorités, ni en se conformant à moi ou à qui que ce soit. Elle ne peut être découverte que grâce à l’intégrité de votre résolution, grâce à l’examen que vous ferez vous-mêmes de vos secrets désirs. Le fait de vous rendre compte de vos entraves vous conduira à la richesse de la compréhension. Cette richesse, vous ne pouvez l’acquérir qu’en affrontant le sentiment d’isolement qui conduit à une solitude dans laquelle on ne sent plus d’isolement. Cet aboutissement n’est pas le résultat d’une évasion, ni de la crainte, ni du fait de se retirer du monde, mais il se produit lorsqu’on est absolument libre intérieurement, sans attaches, sans peur.

QUESTION. — Comment pouvons-nous trouver la libération, qui est harmonie, dans les conflits discordants de ce monde?

KRISHNAMURTI. — En comprenant que cette harmonie ne réside pas en dehors de vous-mêmes, et qu’elle ne peut être réalisée que par votre propre effort. Même si le monde était parfaitement tracé et organisé, vous créeriez encore le chaos en vous-mêmes. Mais, lorsque vous avez créé l’harmonie en vous-mêmes, vous pouvez vivre en paix dans le monde. C’est au dedans de vous-mêmes que vous devez créer l’harmonie, et ainsi seulement pourrez-vous créer l’harmonie dans le monde.

Le manque d’harmonie existe à cause de la peur, du désir que l’on a de dominer et d’être réconforté; il existe parce que l’on est intéressé par le passé et le futur plus que par le présent, qui seul peut faire surgir de chaque expérience la plénitude de la compréhension. Ainsi, ce n’est pas en se retirant des conflits du monde, mais plutôt en comprenant la vraie valeur, la valeur essentielle de chaque conflit, de chaque lutte, des joies et des peines que l’on éprouve tous les jours, qu’on peut réaliser cette tranquillité intérieure.

QUESTION. — Veuillez expliquer ce que vous entendez par cette phrase: « imitez la douleur ».

KRISHNAMURTI. — Ne craignez pas la douleur, ne la fuyez pas en cherchant à être réconforté. Quand vous percevrez nettement votre peine, vous vous efforcerez d’en découvrir la cause. Vous ne la cacherez pas, vous ne l’enfouirez pas sous des mots de réconfort, vous ne chercherez pas à vous en évader. Inviter la douleur, c’est devenir pleinement conscient de sa cause, qui est la soi-conscience, cause de toutes les divisions. Ne cherchez pas cette cause dans le passé, mais devenez conscient de votre action, dans le but de devenir complet en vous-même. N’examinez pas toutes les complexités de votre passé, mais devenez pleinement conscient de vos actions dans le présent. En devenant de plus en plus conscient dans le présent, vous conquérez le passé. Ce que nous appelons le futur n’est qu’une continuité de présent. Donc, si vous ne comprenez pas le présent, vous ne réaliserez pas la Vérité.

QUESTION. — Je n’éprouve pas le sentiment de fraternité envers les autres hommes, mais je voudrais l’éprouver. Dois-je me comporter comme si je l’éprouvais, ou ne serait-ce que de l’hypocrisie et une façon de me décevoir?

KRISHNAMURTI. — Lorsque vous libérez votre soi-conscience, et que vous détruisez ainsi l’illusion de l’individualité, il n’y aura plus qu’une plénitude, sans séparation ni unité. De cette plénitude, résulte une conduite vraie, et une affection pour tous.


BorderLine

HAUT DE PAGE

V


PEUT-ÊTRE est-il dans l’esprit de certaines personnes que je parle surtout de métaphysique et de philosophie. Je ne m’occupe pas de métaphysique. Tous les problèmes de la vie sont résolus lorsqu’on réalise en soi-même la Vérité dans sa totalité. Ne considérez pas ce que je dis d’un point de vue philosophique ou métaphysique, mais plutôt du point de vue de la conduite quotidienne, de la vie avec ses luttes et ses joies.

Vous cherchez tous à comprendre la nature de la souffrance qui vous tient. Grâce à cette recherche, vous découvrirez un mode de vie qui vous libérera du conflit qui crée en vous la souffrance et l’illusion. La cause fondamentale de la douleur est l’action — l’action est la pensée et l’émotion — qui surgit de la conscience de soi, de l’ego. Si vos œuvres, vos pensées, vos sentiments surgissent de l’égoïsme, de l’ego, alors quelque grands, généreux ou nobles qu’ils puissent être, ils enchaînent toujours, et dans cette limitation, dans cet esclavage, est la douleur. L’action devient un esclavage quand l’individu est poussé à elle par l’avidité, par des désirs égoïstes, par la haine, par des répugnances ou des inclinations, par des qualités en général. Il est essentiel de comprendre cela. L’incessant effort que vous faites pour établir votre équilibre entre deux opposés est la cause du conflit, mais la libération consiste à être libre des opposés.

Les luttes et les vicissitudes surgissent lorsque l’ego, par ses émotions et sa pensée, crée la séparation des opposés. Chacun est complet en soi, bien que chacun soit prisonnier dans l’illusion de sa soi-conscience, créée par soi-même. Tant qu’existe la soi-conscience, c’est-à-dire l’ego, il y a nécessairement effort, donc souffrance.

Lorsque vous êtes libéré des opposés, des extrêmes, l’harmonie prend naissance. C’est cela la libération. C’est la consommation de la sagesse; mais vous ne pouvez pas la réaliser, tant que subsiste une seule pensée se rapportant au « moi-même », au « mien » et au « vôtre », à l’ego qui est un état de séparation. Dans la Réalité, dans la Vérité, dans la Vie, il n’y a ni séparation ni unité.

La Vérité est complète; en elle tous les opposés ont cessé d’exister. Ce qui est complet en soi n’a pas d’aspects, ni de divisions, ni d’opposés. C’est cela que j’appelle la perfection, qui existe à tout instant en toute chose, en tout être humain; mais à cause de sa soi-conscience, l’homme crée une division entre la Réalité et lui-même. L’ego appartient au temps, il est toujours en quête d’une direction, soit dans le passé soit dans le futur; il s’efforce toujours de s’ajuster entre des opposés, d’acquérir des qualités, en étant séparatif, en créant des conflits, en créant l’effort.

Vous demanderez: « Qu’arrive-t-il quand ma soi-conscience est libérée? Qu’est-ce qui perçoit, qu’est-ce qui est conscient? » Lorsque vous êtes libre de la soi-conscience, c’est-à-dire lorsque vous avez passé à travers la flamme de la soi-conscience, cette soi-conscience cède alors la place à la réalisation de la Vérité, dans laquelle il n’y a plus celui qui perçoit et ce qui est perçu, l’acteur et l’action, dans lequel il n’y a pas de dualité. Vous comprendrez cela quand vous serez libre de toute soi-conscience. Donc, votre effort immédiat doit tendre vers cette libération.

Tant qu’un homme est pris dans sa soi-conscience, dans son illusion séparative, il est dans le temporel, et est donc esclave du temps et de la douleur. Vous devez donc devenir conscients de votre souffrance et de sa cause. Il ne s’agit point de la douleur que crée votre imagination, mais de la douleur des conflits dans l’action quotidienne. Quand on est pleinement conscient de cette douleur, on commence à se libérer soi-même, à devenir sain et normal.

Parce que vous êtes soi-conscients, vous désirez les opposés. Si vous êtes riches, vous avez peur de perdre votre argent. Vous pensez trouver dans la fortune votre bonheur, votre réconfort, votre consolation. Si vous êtes pauvres, vous voulez être riches, parce que la pauvreté vous prive de beaucoup de choses — éducation, confort physique, plaisirs et tout ce que peut procurer la richesse. Les opposés sont toujours dans vos esprits, et vous êtes par conséquent de plus en plus emprisonnés dans votre soi-conscience. Cette soi-conscience crée constamment des distinctions, des divisions dans des classes sociales, dans le pouvoir. Vous êtes pris dans une illusion, et à cause de cette illusion, vous êtes en quête d’opposés, et vous créez ainsi un monde de chaos. Il ne s’agit pas d’être riche ou pauvre, mais d’être naturellement détaché à la fois de la pauvreté et de la richesse. Être réellement détaché des opposés, c’est créer une condition harmonieuse; alors on ne redoute pas la pauvreté, ni désire-t-on la richesse.

L’homme est toujours complet en soi. Cette plénitude est au delà du temps, au delà de la durée; on ne peut l’approcher par aucune direction. Parce que l’homme est pris dans l’illusion des opposés, existent le positif et le négatif. Il pense ne pas être complet, et par conséquent ne pouvoir réaliser la plénitude que par l’expérience de l’opposé. La passion existera tant que les hommes et les femmes seront enchaînés par la douleur de ne pas connaître leur propre plénitude. J’ai vu autour de moi des personnes prises par la passion, par les opposés. J’ai désiré l’état de ce qui est complet en soi, c’est-à-dire que j’ai voulu être libre des opposés, j’ai voulu libérer ma soi-conscience. J’ai compris qu’en moi était le positif, aussi bien que le négatif; mais tant que je dépendais d’un opposé pour mon bonheur, je ne trouvais aucune harmonie, ni la réalisation de la plénitude. Pourquoi les gens se marient-ils? Par le mariage ils essaient de surmonter leur solitude, leur insuffisance. Une force extérieure les pousse vers la plénitude, c’est-à-dire vers leur libération de la soi-conscience. Elle les pousse à s’ajuster, à s’harmoniser.

Ne pensez pas que j’entende par là que le mariage soit un sentier facile, ou même en aucune façon un sentier vers la plénitude. Il n’est pas nécessaire de passer par l’expérience du mariage pour trouver la plénitude. On peut la trouver sans cela, mais alors sont nécessaires un grand effort de concentration, de la détermination et du courage. Je ne dis pas non plus que cette façon de vivre soit supérieure au mariage. En effet, la plénitude peut être réalisée dans n’importe quelle circonstance, à condition qu’on éprouve un désir très intense de se libérer de la soi-conscience. Ce qui est essentiel pour la réalisation de la Vérité, ce ne sont pas des circonstances extérieures, des systèmes, des sentiers, des méthodes, mais un intense désir qui, par lui-même, crée l’intelligence dont on a besoin pour comprendre.

Considérez les goûts et les dégoûts. L’homme est dominé par eux. Tant qu’existe la soi-conscience, les opposés doivent exister. Quand la soi-conscience est libérée, l’amour est libre des limitations que sont les partialités et les particularités. Cette liberté n’est pas le vide de l’indifférence; mais, l’amour étant complet en soi n’admet aucune distinction entre les goûts et les répulsions.

Et encore: considérez le pouvoir. Parce que l’homme est limité par la soi-conscience, il est pris dans l’illusion du pouvoir et de l’humilité. L’homme, dans sa faiblesse, recherche le pouvoir, et est pris dans l’esclavage de ces opposés. Mais l’homme ne pourra réaliser la plénitude ni par l’humilité et la faiblesse, ni par le pouvoir.

Et encore: considérez la peur et le réconfort. La peur appelle le réconfort, physiquement, mentalement, émotionnellement, le salut par un autre, l’aide du dehors.

Tant qu’un homme est enfermé dans la prison de la soi-conscience, il est le jouet des opposés et, par conséquent, il souffre. La douleur est causée par la nature transitoire de tous les opposés, par le fait qu’ils sont incomplets, qu’on ne peut se fier à eux. Tant qu’existe la distinction que causent les opposés, l’esclavage du temps existe aussi, donc également l’état de non-plénitude. Pour réaliser la plénitude qui existe en tout, il faut posséder cette quiétude intérieure, cette contemplation sans effort qui, à tout moment, se renouvelle elle-même. Ce n’est pas un état de stagnation. La première des conditions à remplir pour comprendre cette Réalité est de devenir normal. La plupart d’entre vous êtes anormaux, malsains. Ce que j’appelle être normal, c’est se connaître soi-même au moyen de la soi-conscience, c’est être sans peur, ne pas se décevoir, n’avoir pas d’avidité; c’est se connaître tel qu’on est, non tel qu’on voudrait être, ou tel qu’on espère être, ou tel qu’on a été dans le passé. Pour être normal vous devez complètement vous libérer du passé et du futur.

Et il faut bien arriver à être normal. On ne peut pas demeurer attaché à ses particularité, à de faux espoirs. Pour moi, de tels espoirs sont une entrave, car ils conduisent à éviter le présent. Pour moi, le présent est la totalité du temps. C’est maintenant que vous projetez votre ombre, c’est maintenant que vous souffrez, c’est maintenant que vous pouvez vous libérer de la douleur. Vous devez donc devenir conscients du présent, ce qui veut dire devenir normaux, et ne pas vous laisser entraîner à d’heureux espoirs, aux beaux rêves de votre imagination. Mais il faut pour cela une grande force de détermination, et le désir d’être complets dans le présent.

Ainsi, devenir conscient est la première condition à remplir, la première pierre de la fondation de cette permanence qui est la réalisation de la plénitude. Vous connaître vous-mêmes, tel que vous êtes, avec toutes vos faiblesses, avec vos difficultés, avec vos passions, avec vos envies, avec vos cruautés, est le premier pas. La douleur existera tant que durera la soi-conscience. Dans la réalisation de la plénitude, dans elle seule, réside le bonheur. Parce que vous désirez comprendre cette totalité, vous deviendrez normaux, et vous établirez la discipline qu’il vous faut.

(A suivre.).  


Préc | Haut | Suiv


Interférence d'un bloqueur de publicité détectée !


Wikia est un site gratuit qui compte sur les revenus de la publicité. L'expérience des lecteurs utilisant des bloqueurs de publicité est différente

Wikia n'est pas accessible si vous avez fait d'autres modifications. Supprimez les règles personnalisées de votre bloqueur de publicité, et la page se chargera comme prévu.