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BULLETIN DE L'ÉTOILE
  N° 10 Juillet 1931  


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UNE CAUSERIE À LONDRES
DE KRISHNAMURTI


AFIN que l’entière signification de mes réponses à ces questions puisse être comprise il faut que je donne un aperçu de mes idées.

J’expliquerai donc brièvement ce qui, pour moi, est la réalité; mais, je vous en prie, n’acceptez pas ce que je dis si vous ne le comprenez pas ou si vous n’êtes pas de mon avis; que ma personnalité ne vous influence pas et ne remplace pas pour vous la compréhension car celle-ci est essentielle à l’existence. Si vous voulez réaliser la vérité vous devez la vivre, non pas vous borner à suivre quelqu’un. Je ne désire pas qu’aucun de vous me suive. Ce que je veux c’est que vous compreniez.

Chacun cherche le bonheur et celui-ci ne peut exister que lorsqu’on a la pleine compréhension de la réalité. Le Bonheur est Réalité. Dès que vous comprenez que la vie ne consiste pas à accumuler des qualités, à chercher le réconfort ou à former des espérances réalisables dans l’avenir, vous devenez de plus en plus conscient de vos pensées et de vos sentiments, et par là de vos actions. Vous commencez à réaliser votre propre conscience, votre propre individualité et à vous détacher ainsi du mécanisme de la civilisation avec son impitoyable combativité. En étant détaché vous pouvez éliminer tout ce que vous avez accumulé, toutes ces qualités qui empêchent la pleine réalisation du bonheur qui est Vérité. Les qualités avec leurs opposés, les vertus et les défauts, le bien et le mal, tout cela appartient à la soi-conscience. Lorsqu’on veut acquérir le bonheur on dit que l’on veut avoir certaines qualités, certains attributs et l’on accumule des qualités. On dit: « Ceci est bon », « Ceci est mauvais » et, par suite, il y a un conflit constant entre les contrastes. Mais seul est heureux l’homme qui est au delà des contrastes, car la Vérité est la cessation du conflit.

Vous direz: « Qu’est-ce que cela a à voir avec ma vie journalière? Présentez-le d’une manière pratique ». L’homme demande toujours que tout soit rendu pratique pour lui car il peut ainsi éviter de faire un effort vers la compréhension.

La vérité est pratique, bien que vous ne puissiez la rendre pratique pour un autre. Mais vous pouvez créer en vous cette intelligence qui vous permet de toujours choisir l’essentiel et devenir ainsi conscient de vos actions et de vos sentiments. En éliminant toutes les qualités et toutes les barrières qui créent en vous un conflit vous réaliserez ce bonheur qui est vérité.

Pour une grande partie des personnes qui sont ici ce que je dis n’est qu’un assemblage de mots, et il en sera ainsi tant qu’elles le considéreront avec indifférence, tant qu’elles le considéreront comme représentant des conceptions philosophiques. Je dis que j’ai réalisé la Vérité; je ne désire pas que vous me suiviez mais que vous viviez cette vérité. Vous êtes ici pour comprendre, pour essayer de découvrir ma pensée, de découvrir ce qui pour moi est la réalité, de découvrir cette liberté absolue de la perfection intérieure. Si vous avez l’intense désir de comprendre, écartez les idées, opinions et jugements superficiels. Pour saisir la pleine signification d’une chose il vous faut aller à elle avec toute votre ardeur, avec un esprit souple, avec cette intelligence qui voit l’essentiel et non pas simplement le superficiel.

QUESTION. — J’ai rejeté tous les soutiens religieux et j’ai trouvé mon bonheur en travaillant pour l’humanité, mais je ne suis pas sûr que ce soit là la vérité que je cherche. Pouvez-vous me montrer le pas suivant?

KRISHNAMURTI. — La Vérité est une réalisation intérieure, atteinte par l’effort individuel auquel ne peuvent pas être substitués le service et le travail. L’idée que vous pouvez réaliser la Vérité en ayant l’illusion d’aider est fausse. En cherchant la Vérité vous aiderez naturellement, comme une fleur qui donne son parfum à tous. La fleur ne pense pas: « Je donne mon parfum au monde ». Elle est, et elle possède donc la grandeur, le charme, la perfection de l’existence. Lorsque vous acquérez cette perfection intérieure vous aidez naturellement. Alors vous ne créez pas de barrières, vous ne créez pas de cages pour enfermer l’homme. Parce que vous-même êtes libre vous détruisez toutes les cages autour de vous.

Lorsque vous arrivez à comprendre, un tant soit peu, cette réalité, vous aidez l’homme, mais vous ne faites pas une institution de la vérité.

QUESTION. — Vous parlez du désir de possession du sauvage et du désir de liberté de l’homme cultivé et vous dites qu’entre les deux extrêmes il y a tous les degrés d’évolution. Un étudiant dit en parlant de votre enseignement que la vérité est partout et qu’elle est hors du temps. Cette conception démolit nos idées d’évolution et de développement. Voulez-vous mieux expliquer ce paradoxe ?

KRISHNAMURTI. — En toute chose, dans tous les hommes se trouve la totalité, la perfection de la vie. C’est cela qui est pour moi la vérité. Il ne peut y avoir là de progression, seul ce qui est imparfait peut progresser. L’acquisition de qualités, d’attributs, de vertus, ne conduit pas à la Réalité car la Réalité est toujours là, entière, en toute chose.

Par perfection j’entends liberté de la conscience, libération de l’individualité. Cette perfection qui existe en toute chose ne peut progresser : elle est absolue. L’effort pour essayer d’acquérir est futile, mais si vous pouvez comprendre que la Vérité — le Bonheur — existe en toute chose et qu’on ne peut la réaliser que par élimination, vous avez une compréhension qui est hors du temps. Cela n’est pas une négation. La plupart des gens ont peur de n’être rien. Ils appellent : être positif, faire un effort, et pour eux cet effort est une vertu. Lorsqu’il y a effort il n’y a pas vertu. La vertu ne connaît pas l’effort. Quand vous n’êtes rien vous êtes tout, non pas par votre agrandissement ni par l’exagération du « moi », de la personnalité, mais par le rejet continuel de cette conscience qui crée le pouvoir, la convoitise, l’envie, l’amour de soi, la vanité, la crainte et la passion. En ayant toujours l’entière possession de vous-même vous devenez pleinement conscient et alors vous libérez l’esprit et le cœur et connaissez l’harmonie qui est la perfection.

QUESTION. — Vous avez dit qu’un des moyens d’atteindre cette pure affection au moyen de laquelle on peut apprendre rapidement par l’expérience des autres est l’acceptation de la souffrance. Voulez-vous, je vous prie, nous parler davantage de cela?

KRISHNAMURTI. — Vous considérez la joie et la souffrance comme deux choses différentes. Vous attachez une importance spéciale à la joie parce que vous aimez la ressentir et vous évitez la souffrance parce qu’elle vous est pénible. Mais l’homme qui cherche la vérité garde son équilibre entre les deux; il ne réclame pas plus la joie qu’il n’évite la souffrance. La souffrance existe tant que dure la conscience de l’individualité, c’est-à-dire autant qu’on distingue entre le « nous » et le « moi », entre « le nôtre » et « le mien ». En soumettant cet instinct à la raison au moyen d’une discipline personnelle on s’élève au-dessus de la conscience qui crée la douleur.

QUESTION. — Vous dites qu’il est faux de croire que la révolution nous donne la véritable réalisation de la Vérité. Mais vous-même n’êtes-vous pas parvenu à la réalisation de la Vérité par un développement graduel, une expérience, une compréhension de plus en plus vastes, et n’est-ce pas cela l’évolution ?

KRISHNAMURTI. — Vous croyez pouvoir réaliser la vérité au moyen d’expériences accumulées. Une expérience qui éveille en nous un grand amour ou un grand désir de comprendre, qui bouleverse la conscience de notre individualité jusque dans ses fondations est une véritable expérience. Une telle expérience contient toute la signification de la vie. Une expérience donnée par l’amour ou la mort contient la totalité de la vie, mais pour en saisir la pleine signification il est nécessaire de se concentrer profondément.

Prenez l’amour, on y trouve le désir de la possession, l’envie, la jalousie, le tourment de la solitude et aussi la joie de l’union ; la concentration, l’observation constante, la réflexion vous permettent de réaliser pleinement la signification de cette expérience particulière, et par ce moyen, de comprendre toute expérience.

Ou bien, considérez la mort ; en face de la mort, on éprouve de la douleur, un terrible sentiment de solitude, le désir d’être uni à ceux qu’on a perdus, et un besoin de sympathie et d’amour. C’est une des expériences les plus fréquentes du monde, tout le monde doit la traverser. Au lieu d’en apprendre la signification, la leçon complète, vous cherchez la consolation, vous cherchez des guides sur le plan astral, vous désirez y être réuni aux êtres aimés ; vous vivez dans l’espoir de leur prochaine naissance. Tout cela ne fait que reculer l’effort nécessaire pour libérer la soi-conscience. On ne résout pas le problème de la solitude et de l’amour en le plaçant dans des domaines de plus en plus lointains, mais seulement par la concentration et la réflexion constantes.

C’est ainsi qu’une seule expérience peut nous découvrir ce que signifie la plénitude de la perfection.

Ce n’est pas là un simple raisonnement intellectuel ; je parle d’après mon expérience personnelle. Quand la mort vous plonge dans la solitude et la douleur, une consolation passagère ne peut vous satisfaire, qu’elle se rapporte au passé ou au futur ; ce que vous voulez, c’est trouver immédiatement une solution à votre solitude et vaincre ainsi la douleur.

Pour vaincre la douleur il faut être parvenu à cette plénitude intérieure de l’être en devenant attentif à chaque minute, non d’une manière sentimentale ni en repoussant à l’arrière-plan tout ce qui vous effraie. Cette perfection complète qui est en toute chose, deviendra alors réelle, et en elle seule, non dans les plaisirs passagers se trouve le bonheur.

QUESTION. — D’après ce que vous avez dit l’autre soir, je comprends que le but de l’individu est de dépouiller cette conscience qui est la cause de l’individualité et, par conséquent, de la séparation. En d’autres termes, le but ultime de toute conscience est de se libérer de la conscience. Pourriez-vous expliquer plus complètement ce que vous entendez par « libération de la conscience »?

KRISHNAMURTI. — Je ne deviens conscient que de ce qui m’empêche de me réaliser moi-même complètement. Je suis conscient d’avidité, d’envie, de colère, de joie, de douleur lorsque j’entre en contact avec un autre. Ma conscience est le résultat de mon développement en tant que personnalité, et ce développement éveille en moi l’idée que je suis une entité séparée.

Si vous aimez, vous voulez avoir la personne aimée tout le temps avec vous; si vous perdez quelqu’un vous vous sentez aussitôt solitaire, ce qui est le même sentiment. Vous prenez conscience de vous-même quand vous entrez en conflit avec quelqu’un, il se forme alors dans votre esprit une image consciente de vous-même avec toutes vos qualités, vos désirs, vos particularités, vos idiosyncrasies, vos fantaisies et vos caprices, vos frayeurs et vos colères; vous voulez vous y accrocher et vous vous imaginez qu’en développant ces aspects de votre personnalité vous réaliserez la vérité.

La conscience appartient toujours au particulier, à vous et à moi pris comme entités séparées. Aussi longtemps que cette conscience existe en vous en tant qu’individu, avec vos désirs, vos envies, vos possessions, vos jalousies et vos craintes, il y a limitation et esclavage, vous pouvez la développer au plus haut degré, elle n’en restera pas moins une conscience limitée.

Nulle expansion de conscience n’est capable de vous libérer, mais dès l’instant où vous vous affranchissez du particulier, de l’ego, du « je », vous affranchissez cette conscience et, éventuellement, vous serez libéré de la conscience. Ce n’est pas un néant de mort, c’est la réalisation de cette plénitude où ne se trouvent plus ni contrastes ni opposés. C’est l’harmonie parfaite.

Pour la plupart d’entre vous, ce ne sont là que des mots, mais si vous les viviez vous verriez que cela vous conduirait à la compréhension la plus haute; seulement, cela demanderait un effort continuel et du temps, vous n’avez pas de temps pour cet effort mais vous en avez pour vous aider mutuellement, c’est-à-dire pour attirer les autres dans votre petite cage particulière.

Un homme qui cherche la Vérité doit se préparer à être complètement solitaire, mais une fois qu’on a réalisé la Vérité il n’y a plus de solitude; il doit être prêt à se placer au delà des conditions sociales et de tous les systèmes, et cela, non en développant ses idiosyncrasies, ce qui ne conduit qu’à l’excentricité, mais par l’effort continuel d’une pensée lucide, par la concentration dans l’action et dans les sentiments. Il parviendra alors à cette sérénité que produit l’équilibre des opposés.

QUESTION. — Bien des religions et des philosophies contradictoires disent posséder la Vérité. Y a-t-il un signe par lequel on puisse reconnaître qu’on a réellement trouvé la Vérité?

KRISHNAMURTI. — La Vérité est dépourvue de qualités et d’attributs, il faut vous sonder vous-même pour découvrir si vous l’avez ou non atteinte car elle est une réalisation purement intérieure et individuelle. On ne peut renfermer la Vérité dans des institutions ou des religions, elle doit être l’aboutissement de l’effort naturel de l’homme vers la libération. En d’autres termes, vous devez devenir humain. Dès l’instant où vous cherchez à devenir surhumain vous devenez inhumain, vous perdez la faculté de vivre rationnellement, sainement, harmonieusement, et ne faites que vivre dans l’illusion.

Être suprêmement humain, c’est être parvenu à la pleine réalisation de la vérité; c’est n’être pas esclave de ses passions, de ses sens, de l’envie, de l’avidité, de l’ambition, de la jalousie. Affranchissez-vous de toutes ces choses, ou plutôt devenez leur maître; ne les réprimez pas par peur mais dans le désir d’être complet, cherchez quels sont vos secrets désirs, vos illusions, libérant ainsi le cœur et la pensée de toutes les limitations du « vous » et du « moi », du « mien » et du « vôtre ».

Alors viendra cette perception en laquelle n’existe plus le contraste des opposés, elle est accompagnée d’une intuition toujours présente et active. C’est là la véritable contemplation qui conduit à la libération de la conscience.

QUESTION. — Pensez-vous que toutes les organisations soient inutiles, ou parlez-vous seulement de celles qui visent à répandre un enseignement, ou prétendent aider l’individu dans la recherche de la Vérité?

KRISHNAMURTI. — Pour moi, les organisations qui créent des commodités physiques sont nécessaires; mais celles qui se forment autour de la vérité sont absolument inutiles. On ne peut donner la Vérité à un autre. Elle est inhérente à toute chose; on ne peut ni la donner, ni l’organiser.

Pour réaliser la Vérité, les organisations religieuses ou spirituelles ne sont pas nécessaires. C’est pour cela que j’ai dissous l’Ordre dont j’étais le Chef. On ne peut organiser une croyance sans qu’aussitôt elle ne devienne un dogme; on veut la répandre, inciter les autres à la partager, faire de la propagande.

On ne peut donner la Vérité à un autre; on ne l’atteint que par son propre et continuel effort. Vous cherchez un coin confortable pour vous asseoir et laisser les autres penser pour vous, vous dire exactement ce que vous devriez faire. Ainsi les institutions deviennent florissantes; mais celui qui cherche réellement la Vérité ne peut organiser une croyance, restreindre la Vérité dans le moule d’une organisation.

QUESTION. — Que voulez-vous dire quand vous affirmez que vous êtes un avec la Vie? En quel sens êtes-vous un avec le reste de l’humanité, le monde animal, la nature, etc.?

KRISHNAMURTI. — Le désir de l’unité repose sur la crainte. Vous voulez être uni avec quelqu’un parce que vous vous sentez seul. Pour moi, l’unité n’existe pas. Vous pensez pouvoir trouver votre Unité dans la Vérité, dans les rochers, dans un mécanisme, dans toutes choses. C’est une conception fausse. Quand vous réalisez la perfection, elle est complète en elle-même; elle n’est séparée de rien, unie avec rien. Une rivière cherche sans cesse la mer, mais la mer ne peut entrer dans la rivière. Ce qui est complet ne peut pénétrer dans ce qui est incomplet. Nous essayons toujours avec notre imperfection, de nous accrocher aux choses qui nous entourent, incomplètes elles-mêmes, et c’est ce que nous appelons unité; tandis que la perfection est en nous-même, et dans la réalisation de cette plénitude, il n’y a ni séparation, ni unité.

QUESTION. — Tous les efforts pour consoler l’homme après la mort, la théorie de la réincarnation, le spiritisme, etc., ne sont-ils que des voies détournées qui égarent l’homme à la recherche de la Réalité?

KRISHNAMURTI. — Ce que vous appelez l’ego n’est pour moi qu’une accumulation de qualités, de particularités, d’idiosyncrasies. Nous pensons qu’en développant cet ego, avec le temps, nous acquerrons la Vérité, nous serons au-dessus de la douleur, libres, et que nous vivrons dans la perfection. Mais cette conscience de l’ego prend racine dans l’illusion du « je » séparé de « vous ».

Nous voulons conserver cette illusion dans la vie, à travers une série de morts. Au lieu de concentrer notre effort maintenant, nous voulons le différer. Aussi nous nous occupons bien plus de ce qui est arrivé dans le passé, ou de ce qui arrivera dans l’avenir, après la mort, que du présent. Le passé avec ses acquisitions et ses pertes, c’est la mémoire qui devient une faculté; le futur avec ses espoirs, ses aspirations est une anticipation. En nous concentrant dans l’action du moment présent, nous atteignons un équilibre entre l’avenir et le passé, le « maintenant » qui est l’existence totale. Ainsi l’idée de réincarnation repose sur une illusion; en réalisant la plénitude, cette illusion s’évanouit; c’est une idée incomplète, née de l’illusion de la séparativité, et non la Réalité. La perfection, la totalité, la beauté est en toute chose, en tout être humain dans sa plénitude; elle est toujours présente et ne peut s’épuiser. Vous ne pouvez réaliser la pleine signification de cette plénitude en prolongeant une illusion à travers le temps. La vérité est dès maintenant présente en toutes choses. Parce que vous ne pouvez maintenant faire un violent effort pour vous délivrer de la crainte, de toutes les traditions, des institutions, des codes de morale avec leurs épouvantables cruautés et leurs superstitions, vous réclamez du temps pour comprendre. Le temps ne fait que prolonger la souffrance; ce n’est qu’un délai, non la divine perfection du présent.

Pour réaliser cette plénitude dans le présent, il faut vous détacher du côté superficiel de la soi-disant civilisation et devenir de plus en plus conscient de vous-même; c’est-à-dire, conscient de vos appétits, de vos convoitises, de votre mesquinerie, de vos joies et de vos souffrances, de toutes vos particularités et qualités. Ainsi vous pouvez les éliminer et réaliser l’amour qui se donne à tous sans distinction. Cet amour n’est pas l’indifférence, bien qu’il ne conçoive ni amis, ni ennemis, ni attraction, ni répulsion: c’est comme le parfum de la fleur. Vous réalisez la pensée et l’amour devenus sagesse, cette sagesse qui ne contient plus ni particularité, ni limitation, mais la richesse des deux réunis, qui est harmonie, pure intuition, perfection intérieure.

9 mars 1931. J . KRISHNAMURTI

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PROBLÈMES DE LA VIE
QUELQUES QUESTIONS ET RÉPONSES


INTRODUCTION


D’APRÈS les questions qui m’ont été posées dans le monde entier, on verra combien peu de personnes ont réellement le désir de comprendre et d’atteindre la vraie libération de la vie. Elles citent les anciennes écritures, les autorités savantes pour me les opposer et s’imaginent avoir ainsi posé leurs propres problèmes. Mais ceux qui veulent comprendre la vie doivent chercher la vérité en dehors de ces étroites murailles traditionnelles, loin des préceptes des aînés, quelque savants, quelque sages qu’ils soient.

Mon enseignement n’est ni mystique, ni occulte, car je maintiens que mysticisme et occultisme sont des limitations imposées par l’homme à la vérité. La vie est plus importante que les croyances ou les dogmes, et pour permettre à la vie de s’épanouir pleinement, il faut la libérer des croyances, de l’autorité et de la tradition. Mais ceux qui sont enfermés dans ces limites trouveront difficile de comprendre la vérité.

Mes réponses à toutes les questions qu’on m’a posées ne s’inspirent pas de l’autorité des livres savants, ni des opinions consacrées. J’ai trouvé la libération, je suis entré dans le royaume où se trouve le bonheur éternel et c’est de ce point de vue que je voudrais aider les autres à comprendre.

Comme je suis libéré des traditions et des croyances, je voudrais libérer les autres de ces croyances, de ces dogmes, de ces credos, de ces religions qui conditionnent la vie. Je parle en me plaçant à ce seul point de vue, et non avec le désir d’instituer une nouvelle doctrine ou d’imposer une nouvelle autorité. De même que j’ai échappé à toute limitation, mon désir est de libérer tous les hommes.

Je ne suis pas un oracle qui résout tous les problèmes; je veux que les autres pensent par eux-mêmes. Je voudrais qu’ils remettent en doute les choses qui leur sont le plus chères et le plus précieuses, et que seules subsistent celles qui ont une valeur éternelle.

QUESTION. — Qu’est-ce que l’unicité individuelle?

KRISHNAMURTI. — Comme chacun essaye d’imiter un autre, de suivre la croyance, d’adopter l’idéal d’un autre, la vie est limitée. J’affirme qu’en développant votre perfection individuelle, en résolvant vos problèmes individuels, vous pouvez résoudre le problème du monde et contribuer à sa perfection. Pour faire une mosaïque, il faut d’innombrables morceaux de pierre; chacun doit être parfait pour s’adapter harmonieusement à l’ensemble du dessin. L’unicité individuelle ne consiste pas dans un individualisme effréné, mais c’est au contraire un individualisme développé dans sa perfection, qui est l’harmonie. Pour développer l’unicité individuelle, il faut faire ce que vous-même croyez juste, et non accepter les prescriptions d’un autre. Si, de toute la plénitude de votre cœur, vous invitez la souffrance et si vous recueillez l’expérience de l’affection, de la joie, de la peine, du plaisir, vous deviendrez votre propre lampe: cela n’implique pas l’agrandissement du soi, mais sa purification.

QUESTION. — Dans le passé l’Instructeur lui-même et dans quelques cas aussi ses disciples étaient de grands guérisseurs. Quelle est votre attitude vis-à-vis de la guérison spirituelle?

KRISHNAMURTI. — J’ai eu un ami que, par hasard, j’ai guéri. Quelques mois après, il fut mis en prison pour avoir commis un crime. Lequel préférez-vous: un Instructeur qui vous montrera le moyen de rester sain d’une façon permanente, ou celui qui guérit momentanément votre blessure? Vous dites: « Dans le passé l’Instructeur lui-même et dans quelques cas aussi ses disciples, étaient de grands guérisseurs ». J’en doute, pour ce qui concerne l’Instructeur.

Les miracles sont un jeu fascinant pour les enfants; les miracles se produisent chaque jour; les médecins accomplissent des miracles. Plusieurs de mes amis sont des guérisseurs spirituels. Mais ils peuvent guérir le corps, si l’esprit et le cœur ne sont pas rendus sains la maladie reviendra. Je m’occupe de la guérison du cœur et de l’esprit, non de celle du corps. Je soutiens que nul grand Instructeur ne voudrait accomplir un miracle, car ce serait une trahison de la Vérité.

QUESTION. — Comme les expressions de la vie sont infinies et peuvent inclure d’autres formes que la forme humaine — par exemple les fées, les anges, etc. — l’étude de quelques-unes de ces formes pourrait-elle aider à comprendre la vie elle-même?

KRISHNAMURTI. — Il y a quantité d’expressions de la vie dans le monde. Si vous allez à travers la forêt, vous voyez que la vie s’exprime en différents types de fleurs, d’arbres, d’animaux. Vous pouvez poursuivre l’étude de ces expressions sans approcher de plus près la compréhension de la vie. Les fées et les anges sont aussi des expressions de la vie, mais si vous avez autour de vous tant d’expressions de la vie que vous pouvez voir, pourquoi vous préoccuper de celles que vous ne voyez pas? Rendez parfaites ces expressions visibles et laissez les autres tranquilles. Purifiez, fortifiez votre propre vie pour que son expression devienne parfaite. Cherchez à comprendre la vie et vous n’appartiendrez pas à la confrérie des morts. Si vous voulez créer avec grandeur, étudiez la vie, non son expression. Tout le monde peut copier, peu nombreux sont ceux qui peuvent créer.

QUESTION. — On nous a dit que le temps approchait où les anges entreraient en contact plus intime avec l’humanité. Avez-vous quelque chose à dire à ce sujet?

KRISHNAMURTI. — Oui, ami, considérez votre vie. Qu’y a-t-il de plus grand que la vie? Qu’y a-t-il de plus noble, de plus parfait, de plus aimable que la vie? de plus profond, de plus plein de sens que la vie? Vous êtes égaré par les expressions de cette vie qui n’ont pas, elles, une très grande importance. Ne pensez-vous pas que tous les anges du monde entourent l’homme pur de cœur, fort dans son esprit, en qui l’amour et la compréhension existent? Vous regardez la vie par le mauvais côté du télescope. Vous étudiez ce qui n’a pas d’importance et vous négligez ce qui est vital pour en comprendre toutes les expressions.

Quand j’étais petit garçon, je voyais des anges, etc. Mais maintenant je ne les vois pas, et n’ai pas le désir de les voir. Cela ne me préoccupe pas beaucoup. Je sais qu’ils existent, comme je sais que l’air existe; ce n’est ni crédulité, ni superstition, cela n’a pas grande importance. Je suis absolument sûr que toutes les expressions de la vie se rassemblent autour de celui qui a atteint, dont l’esprit est pur, et dont le cœur est la consommation de l’amour. Mais si je partais à la recherche des expressions, je pourrais les disperser au lieu de les rassembler autour de moi.

Que vous voyiez des anges ou des fées n’a pas une grande importance, ce qui est vital, c’est que vous ayez la compréhension de la vie. Si vous purifiez, ennoblissez et fortifiez la vie, ses expressions seront parfaites. Je veux parler du sommet de la montagne et vous me demandez d’expliquer pourquoi tel arbre croît dans tel lieu particulier.

Ami, vous comprendrez la raison de toutes choses — de l’arbre, du brin d’herbe, de la rose — quand vous aurez compris et réalisé la vie, et non par un autre moyen.

QUESTION. — Le Bouddha, comme caractéristiques de l’Arhat, mentionne non seulement l’union mystique, mais encore les pouvoirs occultes et psychiques. L’homme parfait ne devrait-il pas posséder les pouvoirs qui supposent le contrôle complet du monde de la matière, ajoutés à sa réalisation mystique?

KRISHNAMURTI. — Naturellement. Mais il est possible que l’expression des pouvoirs occultes et psychiques ne soit pas aussi nécessaire que l’expression de la qualité mystique de l’union. Quantité de personnes dans le monde sont vivement remuées par les pouvoirs psychiques et occultes; elles pensent avoir atteint l’absolue perfection, si elles ont des visions. Dans la majorité des cas, ce n’est que l’indice d’une mauvaise santé; et elles sont égarées par le non-essentiel. Il est beaucoup plus facile de vous soumettre aux illusions de votre imagination que de vous placer directement en face de vous-même et de vous purifier.

Vous comptez sur une vision externe pour vous guider, alors que la direction de la vraie compréhension vient du dedans. Un grand nombre d’entre vous comptent sur les pouvoirs occultes, sur les démonstrations psychiques; vous voulez que des guides spirituels d’un autre monde vous aident, vous contraignent, vous transforment. Mais vous ne trouverez pas sur cette voie la libération, le bonheur éternel qui ne vient que par l’épanouissement de la vie.

Je sais que dans la littérature bouddhiste on dit que l’homme parfait doit avoir toutes les qualités; mais il n’a pas besoin de les exprimer toutes en une seule vie. Si vous désirez cultiver ces qualités d’une importance secondaire pour la vie, vous pouvez aller aux Indes où il existe de nombreuses écoles où l’on vous enseigne comment développer la seconde vue, respirer convenablement, etc. Pour moi, ces choses ne sont pas importantes. Ce qui est d’une plus grande importance, d’une valeur durable, c’est de fortifier votre propre caractère, vos propres désirs, de développer ainsi la compréhension de la vie, sans laquelle il n’existe aucune possibilité de vider votre cœur de sa lassitude et de le remplir de l’éternel bonheur.

En créant l’harmonie en vous-même, vous créerez l’harmonie dans le monde de la matière. Je m’occupe principalement de créer l’harmonie intérieure, non l’harmonie extérieure. La première est beaucoup plus difficile, ou plutôt, sans la compréhension de l’harmonie intérieure, il vous est impossible de créer l’harmonie dans le monde extérieur.


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