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SOMMAIRE

 

BULLETIN INTERNATIONAL DE L'ÉTOILE
  N° 8 Mai 1930  


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POÈME


Libre, la Vie est harmonie;
Enchaînée, elle n’est plus que désordre.

Une onde joyeuse de glisser sans entraves
S’épanche sous le pur regard des cieux;
Telle la vie, en liberté, s’épanouit,
Furieux contre l’obstacle, les flots
Emplissent la vallée d’une profonde angoisse;
Ainsi, dans l’esclavage, la Vie se trouble.

Laisse la Vie peindre sa beauté
Sur la toile de ton être.
Fais de toi le sol où elle s’épanouira.
N’arrête pas son flux incessant.

L’homme qui marche, parmi le chaos, droit à son but.
Voilà l’Amant de la Vie.

J. KRISHNAMURTI.  


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CAMP DE L’ÉTOILE À BÉNARÈS

1929


COMPTE RENDU DES CAUSERIES DE KRISHNAMURTI


QUESTIONS ET RÉPONSES


9 novembre 1929.  

JE voudrais vous faire observer que pour recevoir une réponse juste il vous faut poser une question juste, et la question juste vient d’elle-même si vous êtes vraiment embarrassé, si vous cherchez vraiment, si vous avez vraiment envie de savoir. Des questions superficielles, purement intellectuelles et posées pour le plaisir de discuter n’ont aucune valeur. Vous êtes ici pour découvrir si mes paroles ont une valeur quelconque, si elles en ont une, alors elles ont un but, elles sont essentielles à la vie de chacun. C’est pour cela que vous me posez des questions et c’est uniquement dans cet esprit que je vais répondre. Je ne suis pas ici pour discuter des symptômes, mais la cause de toute douleur et, une fois étudiée, elle donnera le moyen de guérir tous les symptômes. Quand vous allez chez le docteur, il s’enquiert des symptômes, mais si c’est un bon docteur, il soigne non les symptômes, mais la cause de la maladie. De même, quand nous essayons de comprendre la vérité, nous devons nous occuper de l’essentiel et, en partant de cela, chercher à guérir les symptômes. On ne peut rien guérir, et moins que toute autre chose la douleur et la souffrance, en s’occupant seulement des symptômes. Pour comprendre la cause d’un mal il faut aller plus loin que les symptômes, écarter ce qui est secondaire en s’attachant incessamment, avec une attention en éveil, avec persévérance, à cet essentiel qui guérira. La difficulté pour la plupart des gens c’est qu’il y a autour d’eux tellement de choses sans importance qu’ils s’en laissent envelopper et il faut une grande intelligence pour découvrir ce qui est essentiel et s’y attacher.

QUESTION. — Ne peut-on aider efficacement les autres sans avoir atteint la libération?

KRISHNAMURTI. — C’est comme si vous demandiez: « Ne peut-on aimer et souffrir pendant qu’on est en voie de développement? » Vous faites de la perfection, de la libération quelque chose de lointain qu’il faudra atteindre dans le futur. Or, pour le véritable chercheur il n’y a pas de futur. Si vous avez faim, vous ne dites pas: « Je vais manger après-demain ». La libération ne se trouve pas dans un avenir éloigné, elle est là où vous êtes maintenant, elle est en vous-même. La vérité ne réside pas dans l’accomplissement mais dans le processus de votre développement. Au cours de ce développement, vous entrez en contact avec tout le monde — c’est-à-dire avec la vie — et c’est en assimilant, en rejetant, en comprenant cette vie qui vous entoure que vous découvrez la libération. Le désir d’aider est une chose innée. Si vous avez la bonne attitude, vous aidez les autres; si vous ne l’avez pas, vous ne les aidez pas. Vous faites du travail pour les autres une condition, tandis que si vous avez la bonne attitude vous aidez tout naturellement. La rose, quand elle s’épanouit, ne dit pas: « Je vais donner de la beauté », elle ne peut faire autrement. Le développement de la rose est inconscient, le nôtre doit devenir conscient. Dès que vous avez atteint à la beauté vous aidez tout naturellement, et pendant que vous êtes à la recherche de la beauté vous ne pouvez faire autrement que d’aider les autres. L’essentiel est d’avoir de la beauté en toute chose, dans votre attitude envers la vie, dans votre espoir, dans vos croyances, dans tout ce que vous faites. Dans votre recherche, vous aidez automatiquement, mais ce n’est pas pour cette raison qu’il vous faut poursuivre la beauté, vous devez désirer la beauté pour elle-même, sans cela elle devient un bien conditionnel qu’on ne peut atteindre qu’en aidant les autres.

QUESTION. — N’est-il pas indispensable d’aider les autres avant de pouvoir atteindre la vérité?

KRISHNAMURTI. — Il est à craindre que je sois mal compris si je réponds à cette question, mais je ne peux y répondre que d’une seule façon. Si vous devenez incorruptibles vous ne pouvez faire autrement que d’aider les autres. Il n’y a pas d’autre manière.

QUESTION. — Puis-je atteindre le but à n’importe quel moment, sans aucune aide extérieure, si je le désire?

KRISHNAMURTI. — Naturellement. Est-ce que vous n’avez pas tous faim? Est-ce que vous ne souffrez pas tous? Est-ce que vous n’avez pas tous des ennuis, des difficultés, des sentiments d’envie, de jalousie? Dès l’instant que vous créez la paix et la sérénité, vous établissez la vérité en vous, mais il vous faut l’élan nécessaire, l’enthousiasme, l’intérêt, un esprit ouvert porté à tout examiner. La spiritualité, qui est la réalisation de l’harmonie, est destinée à tous, comme le soleil; mais il dépend de l’individu de savoir l’utiliser. Quand le soleil brille, le lotus forme ses ravissants boutons et la ronce ses épines; ce n’est pas la faute du soleil. De même, la libération, la vérité sont pour chacun, mais c’est à l’individu qu’il appartient de les chercher, et leur découverte dépend de son degré d’enthousiasme, d’énergie et d’ardente aspiration.

QUESTION. — Vous dites que l’homme est absolument, inconditionnellement libre et que, étant libre, il est limité. Voudriez-vous expliquer comment sa limitation résulte de sa liberté?

KRISHNAMURTI. — J’ai dit que parce que l’homme est libre il est limité. Si vous n’étiez pas libres vous ne créeriez pas ce chaos dans le monde, ce chaos en vous-mêmes. La douleur, le chagrin, les luttes sont produits par les limitations. Le progrès consiste à détruire des barrières. Étant libres, vous démolissez, vous vous épanouissez, vous grandissez, mais si vous n’étiez pas libres, si des êtres surhumains vous guidaient, si l’on dirigeait la vie de chaque individu, il n’y aurait dans le monde ni chaos, ni limitations, ni luttes; vous seriez conduits comme des enfants de l’autre côté de l’abîme, sans la moindre difficulté, tout étant organisé, contrôlé, régenté d’avance; mais il n’en est pas ainsi, vous avez vos désirs, et ils se heurtent sans cesse à des limitations, le désir lutte et s’efforce de démolir les murailles dont il s’est lui-même entouré. Quand le prisonnier se rend compte qu’il n’est pas prisonnier, il jette à bas les murs de sa prison. C’est parce que vous ne vous doutez pas de votre liberté que vous avez peur. Toute cette profusion de religions, de superstitions, de croyances et de dogmes est destinée à vous soutenir dans votre crainte. Tandis que si vous réalisez qu’en tant qu’individus vous êtes absolument, entièrement libres, vous ne craignez plus rien, tout est clair. Vous commencez alors à devenir forts et vous n’inventez plus de refuges, de consolations, de dieux. Vous ne cherchez pas le salut hors de vous. Vous vous êtes peut-être débarrassés de certaines traditions, comme les bains dans le Gange que vous laissez à ceux qui y tiennent, mais vous avez vos traditions particulières parce que vous êtes effrayés et hésitants. Si vous n’hésitez plus, si vous êtes libres, vous devez vous tailler votre propre sentier qui n’est fait que pour vous et ne peut être foulé par nul autre que vous. Il n’existe pas de sentier commun à tous pour atteindre la vérité. Il faut donc que le chercheur, l’homme, crée son propre sentier. Même si vous ne le cherchez pas, peu importe, il viendra frapper à votre porte quand vous souffrez, quand vous êtes malheureux. Ne vous inquiétez pas de votre sentier, vous mettant ainsi en dehors de l’humanité, en dehors de la vie. Dès que vous vous rendez compte que la douleur réside dans la limitation et que vous pouvez détruire cette limitation parce que vous êtes libres, vous commencez à devenir forts, harmonieux, sûrs de vous. Alors vous ne vous laissez plus lier par les religions, les croyances, les superstitions.

Vous m’écoutez comme vous m’écoutez depuis trois ans, et vous continuerez ainsi pendant dix ans, mais tout ceci ne vous intéresse pas vraiment, ce n’est pas sérieux pour vous, c’est juste un caprice auquel vous croyez devoir vous attacher de peur de manquer quelque chose. Croyez-moi, vous ne manquerez jamais rien. A quoi sert d’écouter chaque jour, si vous ne mettez pas une seule chose en pratique, de quoi qu’il s’agisse. Ce que je dis est également à la portée du sauvage et de l’homme hautement évolué. Ce dernier comprend la simplicité, et la simplicité est inépuisable, le sauvage aussi comprend la simplicité parce qu’il n’est pas compliqué, ayant juste commencé à apprendre. Mais pour l’homme qui est entre les deux, la vie est difficile parce qu’il n’est pas disposé à aller jusqu’aux extrêmes; dans cette région intermédiaire se trouvent la médiocrité, les pensées et la vie mesquines, l’indifférence. Je ne sais pourquoi vous venez m’écouter chaque année, ni quelle valeur cela peut avoir pour vous. Je vous dis franchement que s’il y avait deux personnes, ou même une seule, désireuse d’apprendre, de comprendre, brûlant de ce désir, cela vaudrait beaucoup mieux que des milliers d’indifférents.

Si vous, l’individu, ne réalisez pas que vous êtes libre, absolument et inconditionnellement, il est impossible que vous ne créiez pas de complexité, et dans ces inutiles complexités vous êtes pris; la fonction d’un être comme moi est de vous le faire remarquer, vous donnant ainsi la possibilité de démolir vos barrières. Je ne peux les démolir pour vous, parce que vous êtes libres. C’est en cela que réside la force de l’homme et sa grandeur latente. Il n’est pas comme un animal pour qu’on le conduise, le dresse, pour qu’on lui dise ce qu’il doit faire et pour qu’il s’appuie sur un pouvoir extérieur à lui. Vous allez dire immédiatement: « Les Maîtres n’existent-il pas? » « N’y a-t-il pas un plan pour l’humanité? » et ainsi de suite. Tout ce que j’ai à vous dire, c’est que les Dieux, les Maîtres, les gourous ne sont aucunement nécessaires pour atteindre la libération. Si vous avez souffert, si vous êtes vraiment affamés, pleins d’ardeur et d’une attente anxieuse, ce que je dis a de la valeur pour vous; si vous cherchez du réconfort, n’en parlons plus. Au lieu des dieux anciens, vous en aurez de nouveaux, au lieu de gourous du passé, vous en aurez de nouveaux, au lieu des vieilles traditions, vous aurez des traditions nouvelles.

QUESTION. — Est-il exact que l’évolution humaine soit guidée et aidée par une Hiérarchie d’Adeptes dont certains forment des élèves qui se qualifient pour prendre place dans la Hiérarchie? S’il en est ainsi, n’est-ce pas un chemin vers la perfection spirituelle?

KRISHNAMURTI. — Je dis que ni les dieux ni les adeptes ne sont utiles à la croissance spirituelle de l’individu en marche vers la liberté. La vie est partout, et dans le moindre événement il y a une possibilité d’expérience. Vous préférez laisser tout cela de côté et chercher ailleurs, parce qu’il est très difficile d’être pleinement conscient, convaincu, d’examiner et d’analyser toutes les questions. Cela demande un pouvoir de concentration et l’enthousiasme de votre but; c’est pourquoi vous attendez qu’une aide extérieure vous fasse franchir l’abîme qui mène de la corruption à la perfection. Pour comprendre la vérité il vous faut chercher l’essentiel et rien de tout ceci n’est essentiel. Je ne vous demande pas d’être de mon avis, ce serait une calamité, mais je vous demande de comprendre, car approuver quelqu’un parce que vous êtes entraîné par sa personnalité est un sentiment qui n’a aucune valeur. Si vous compreniez la vérité de ce que je dis, sa signification profonde, vous ne pourriez faire autrement que de vivre, et il est bien plus grand de vivre que d’être de l’avis de qui que ce soit.

QUESTION. — Les adeptes existent-ils?

KRISHNAMURTI. — C’est sans importance pour moi. Je ne m’en occupe pas. Ce qui m’occupe, c’est de savoir si vous souffrez, si vous avez faim, si vous êtes en proie à des luttes, et non de savoir si quelqu’un existe. Quelle importance cela a-t-il? Je ne cherche pas à esquiver la question. Je dis simplement que cela ne me regarde pas. Je ne nie pas leur existence. Il y a forcément des différences dans l’évolution comme il y en a entre le sauvage et l’homme le plus cultivé. Mais quelle importance cela a-t-il pour l’homme qui est enfermé entre les murailles d’une prison? Je dis simplement que bien qu’il puisse y avoir des adeptes, des dieux, ils ne vous seront d’aucun secours à moins que vous ne renversiez vous-même les murs de vos limitations. Il serait absurde de ma part de nier toute cette gamme de l’expérience que vous appelez l’évolution. Vous vous intéressez davantage à l’homme qui marche devant vous qu’à vous-même. Vous êtes tout disposé à adorer un être lointain, mais non vous-même ni votre voisin.

QUESTION. — Dans « Aux pieds du Maître », vous avez reçu l’enseignement d’un adepte. Eh bien, n’était-ce pas là un moyen d’atteindre la perfection, le bonheur?

KRISHNAMURTI. — Toute chose renferme un enseignement, mais si vous n’avez pas la capacité d’assimiler, de comprendre l’expérience, de lutter avec elle, nul ne peut vous instruire. Vous confondez de nouveau l’essentiel et le non-essentiel. L’essentiel est que l’homme soit libre. Il est fondamentalement libre, et il devrait se servir de sa liberté même pour détruire ces limitations que le désir a dressées autour de lui dans sa recherche de l’expérience. Il peut y avoir des Maîtres, des adeptes, mais je ne puis comprendre quelle valeur cela a pour vous, en tant qu’individus.

UNE VOIX. — Mettez-nous sur le bon chemin.

KRISHNAMURTI. — Personne ne vous mettra sur le bon chemin, sauf vous-même. Quel est l’idéal, sinon votre propre perfection?

UNE VOIX. — La perfection d’un autre.

KRISHNAMURTI. — Non. Un homme qui meurt de faim désire manger lui-même, il ne lui suffit pas qu’un autre soit rassasié. La vie ne consiste pas à se reposer sur un autre. L’individu doit développer la vie au moyen de sa propre originalité; il doit avoir confiance en lui, il doit chercher ce critérium désintéressé au moyen duquel il jugera ses propres actions, et ce critérium ne peut jamais être fourni par un autre, si grand, si évolué qu’il soit. Vous pouvez avoir des Maîtres, des adeptes, mais parce que vous êtes corruptibles vous êtes malheureux, vous créez du chaos. C’est pourquoi je vous dis que si vous, en tant qu’individus, parce que vous souffrez, pouvez arriver à un état de calme et de sérénité où rien ne vous trouble plus, vous êtes sur le chemin de la perfection.

QUESTION. — Par incorruptibilité voulez-vous dire le rejet complet de tout sens de possession — physique, émotionnel et mental — ou est-ce plus que cela?

KRISHNAMURTI. — C’est cela et davantage. Vous pouvez n’avoir pas le sens de la possession physique, émotionnelle ou autre, mais si vous n’avez pas l’harmonie qui est, ainsi que je l’ai expliqué, l’équilibre entre la raison et l’amour, la création véritable, vous n’êtes pas hors des griffes de la corruption. Vous ne pouvez pas tuer l’égoïsme, mais on peut tuer l’altruisme. Comprenez la différence. Essayez d’être égoïste dans la véritable acception du mot, et vous deviendrez un dieu. Après tout, vous ne pouvez pas tuer le « je » qui est le soi; mais vous pouvez amener le soi à une condition telle qu’il arrive à contenir toute chose — j’emploie le mot condition sans le limiter. — Vous ne pouvez pas tuer le soi, l’essence même de celui-ci est la tendance à l’affirmer, et les échos de cette affirmation vous reviennent en souffrance tandis que vous poursuivez votre chemin sur la route qui mène à la perfection. Quand vous connaissez le but de la vie, votre affirmation de vous-même commence à être teintée par cette chose ultime qui est la libération.

Lorsque je dis « si vous êtes égoïste dans la véritable acception du mot », comprenez-moi bien, je vous prie, ou bien vous direz que je prêche l’égoïsme. Je ne prêche ni l’égoïsme, ni l’altruisme, ainsi mettez l’un et l’autre de côté. Si vous vous occupez de la vie qui n’est pas seulement votre moi, mais mon moi, en développant cette vie, vous aiderez tout naturellement, consciemment ou inconsciemment. L’essentiel est de purifier le soi. Vous êtes tous centrés sur vous-mêmes, tous les hommes le sont; mais soyez-le jusqu’à l’extrême afin que vous transformiez, que vous renouveliez le soi; ne le soyez pas au dépend de quelqu’un d’autre.

QUESTION. — Est-il possible, par une pensée constamment juste et une attention toujours en éveil, de devenir impersonnel sans passer par des expériences pénibles?

KRISHNAMURTI. — Vous voulez une pilule spirituelle qui éclaire votre chemin et vous rende parfait. Le plaisir est lié aux larmes, et il vous faut pleurer et rire pour atteindre le but. Il n’y a pas d’autre moyen. Vous craignez la souffrance, vous voulez toujours rire, mais si vous regardez bien, le rire et les pleurs sont identiques, ce sont les extrêmes d’une même chose. Mais si à travers le rire vous comprenez la souffrance, et à travers la souffrance le rire, il n’y a plus ni l’une ni l’autre. Un peintre vraiment grand, un maître, observe tout le temps chaque mouvement de la feuille, chaque nuance, chaque forme, afin de pouvoir, par cette observation constante, peindre ce qui vivra éternellement. Vous devez mettre le même intérêt à observer, à être rempli d’ardeur pour toute chose, et à peindre ainsi l’éternité sur vous-même.

QUESTION. — Que voulez-vous dire par « la vérité n’a pas de chemins »? Comment pouvez-vous aller vers elle s’il n’y a pas de chemin qui y conduise? Serais-je dans le vrai en disant que le chemin qui y conduit est celui de la compréhension?

KRISHNAMURTI. — La vérité est l’harmonie de ce moi qui est la vie. Or, aucun chemin ne peut y conduire. Comment cela pourrait-il être? Il ne peut y avoir aucun sentier qui conduise au développement du soi. Toute chose, toute expérience, tout sentiment, tout mouvement inhérent au soi, toute ombre, toute douleur, tout plaisir fait croître l’âme. Il ne peut pas y avoir de sentier. Vous me demanderez encore: « Mais le sentier dont on nous a parlé? » Je ne m’occupe pas de cela. L’homme est libre — partez, je vous prie, de ce point fondamental — et il doit développer sa liberté de la manière qui lui est propre; il ne peut donc pas suivre le sentier d’un autre. Je ne m’attends pas à ce que vous soyez d’accord avec moi, mais examinez sans parti pris ce que je dis: qu’il ne peut pas y avoir de sentier pour le développement de l’âme; si, ainsi que je le soutiens, c’est cela la vérité — cette vérité qui est liberté, équilibre et raison — alors la vérité est une terre sans chemins, et si vous y venez par un sentier quelconque, cela ne sera pas la vérité. Elle défie tous les sentiers parce que l’approcher par un sentier c’est créer une limitation.

UNE VOIX. — Elle n’a plus de chemin après qu’on a atteint le but, pas avant.

KRISHNAMURTI. — Ce n’est pas parce qu’on a atteint le but que les sentiers disparaissent, c’est parce que vous êtes dans la limitation que vous créez un sentier.

UNE VOIX. — La vérité serait-elle l’aboutissement de tous les sentiers?

KRISHNAMURTI. — Non, je ne vais pas me laisser prendre au piège de tous vos sentiers. La vérité n’est pas l’aboutissement de tous les sentiers; tous les sentiers sont des limitations, aussi je ne veux pas employer ce mot. Dans votre esprit, toute chose est limitée, et si vous approchez tout à travers cette limitation vous ne comprendrez pas ce qui est sans limite. Mais en développant votre originalité personnelle, votre propre compréhension — la compréhension de chacun doit être éventuellement la même, car le moi de chacun est le même — vous atteindrez la vérité.

UNE VOIX. — Chacun a donc son propre sentier?

KRISHNAMURTI. — Chacun doit développer son propre sentier, sa propre originalité. Je ne peux pas dire qu’il y a un sentier spécial pour chacun. Cela voudrait dire que vous seriez le prisonnier de ce sentier.

QUESTION. — Ne peut-on pas avoir des expériences par substitution?

KRISHNAMURTI. — On le peut si la spiritualité, les émotions, l’intelligence sont développées, mais il vous faut prendre garde à ne pas vous tromper vous-même; il faut briser cette limitation pour trouver la vérité.


14 novembre 1929.  

COMME c’est notre dernier entretien dans ce camp, je voudrais résumer ce que j’ai dit; il s’agira, pour vous, de concentrer votre pensée, et dans la pensée il faut qu’il y ait changement, renouvellement constant de l’esprit. Chaque jour apporte sa fraîcheur et sa nouveauté, ainsi pour comprendre la vie — où se trouve la vérité et non ailleurs — votre esprit doit changer sans cesse, chercher sans cesse, être continuellement en alerte, et ne laisser passer aucun incident sans recueillir la plénitude de sa richesse.

Ce dont je parle est, je le répète, le désir de tous; il n’est pas question d’une chose mystérieuse, d’une révélation, parce qu’une révélation devient une religion. Dès qu’on implique un mystère sans une réelle compréhension, la crainte naît. Si vous examinez la vie dans toute sa pureté, elle répondra à toutes les questions, à tous les besoins et vous donnera la pleine signification de toutes les luttes.

Pour prendre cette position, il faut que vous soyez vous-même certain, quoi qu’il arrive, dans toutes les circonstances. Ce que je place devant vous doit être votre propre certitude, pour que votre assurance ne puisse jamais être ébranlée. Personne ne peut contredire le fait que votre visage, votre nez, vos yeux soient de telle ou telle manière. Vous les connaissez trop bien; vous les observez chaque jour en peignant vos cheveux; et parce que vous connaissez leur image, personne ne peut ébranler ce que vous en savez. De même, vous devez savoir, être sûrs, sans l’ombre d’un doute, que ce que je dis vous appartient en propre. Sans cela, le premier venu peut venir vous bouleverser. Mais si vous êtes certain — non intellectuellement — car cela n’a pas de valeur, mais de cette certitude qui produit un résultat dans la vie journalière, cette certitude a une valeur, elle est bien vôtre, et personne ne peut vous la ravir. Elle est le fruit de votre propre expérience, de vos souffrances, de vos recherches. Je n’invente rien; j’exprime en mots ce qui est caché dans le cur de chacun de vous, ce qui doit être lié avec la vie, et non mis à part, séparé de la vie; car je soutiens que c’est l’harmonie de cette vie — qui est vous-même — et la réalisation de cette harmonie qui constitue la vérité. La vérité que chaque homme recherche consciemment ou inconsciemment se trouve en acquérant cette harmonie, cet équilibre, en réalisant l’incorruptibilité du soi.

Il n’y a là dedans aucune révélation; comprenez-le bien, car dès que vous créez un élément de mystère, que vous introduisez la révélation de quelque chose de secret, vous donnez naissance à toute la gamme des superstitions, des malentendus, vous créez une chose étrangère à vous-même dont vous vous rendez dépendant. Ce dont je parle n’a rien à voir avec tout cela. J’exprime le processus de la vie que vous cherchez tous, dans vos luttes, à exprimer et à comprendre.

Si cette compréhension est bien vôtre, si vous sentez intuitivement qu’elle fait partie de votre vie, alors vous êtes certain, mille personnes réunies ne peuvent vous ébranler, aucune écriture, aucun livre sacré ne peut changer votre perception.

Vous, l’individu, vous vous entourez sans cesse d’irréalités. Vous vivez dans l’irréalité et parce que cet irréel est obscurité, ignorance, vous inventez des lumières pour illuminer cette obscurité.

Le but de l’homme intelligent est de signaler les diverses illusions qui entourent les hommes, et de les aider à les détruire. Tel est mon but. Comme la civilisation — que je définis: l’expression de la culture; et la culture, la beauté originale du soi — devient de plus en plus complexe, l’irréalité s’accroît. L’homme se trouve pris dans les ténèbres de cette irréalité, et il veut la lumière. Il veut trouver la vérité; il ne le peut, parce que la vérité repousse tout ce qui n’est pas sa propre nature.

Ne secouez pas la tête, je vous en prie; je ne demande pas votre assentiment, mais votre compréhension. Si vous comprenez, vous commencez à vivre, et vivre est infiniment plus grand que donner son assentiment. Mon but est de signaler les irréalités qui sont devenues pour vous des réalités, de vous faire comprendre; aussi je voudrais vous faire saisir le sens de ce que je dis, non pas pour vous entraîner de force, mais pour que vous développiez votre propre discernement entre le passager et le réel. Étant vous-même établi dans votre certitude, vous n’inventerez plus pour vous-même d’irréalités. Vous pourrez rencontrer des choses irréelles, passagères, mais vous aurez toujours la possibilité de discerner et de rejeter, d’accepter ou de refuser. Quand vous avez la certitude, il est temps de semer, il est temps de construire; car alors vous bâtissez en prenant pour base votre propre compréhension, vous vous développez dans votre propre nature originale, et non à travers celle d’un autre. Mais cette faculté de comprendre la vie ne peut venir qu’avec la certitude. Je vous dis tout cela parce que je l’ai acquis moi-même. Il n’est pas question d’une force mystérieuse qui entre dans un être humain et change totalement son attitude d’esprit et de cœur; c’est une lutte perpétuelle pour se rajuster soi-même, un constant effort pour distinguer le réel de l’irréel, le permanent du transitoire, pour découvrir la vérité dans le mensonge, la beauté dans la laideur.

Vous souvenant qu’il faut être certain, sans l’ombre d’un doute, du but de la vie, examinez, de ce point de vue, l’individu.

Je m’occupe seulement de l’individu, bien que dans la civilisation actuelle, le groupe lutte pour dominer l’individu, sans avoir égard à sa croissance. C’est l’individu qui importe, car s’il a une claire vision de son but, s’il est ferme et sûr, la lutte contre la société cessera. Alors il ne sera plus dominé par la société, il sera libre et indépendant de la société, de la moralité, des étroites conventions, des sociétés et des groupes. L’individu est l’univers total, l’individu est le monde total, et non pas une partie du monde. L’individu est inclusion totale et non exclusion totale, parce que le soi en chacun fait de constants efforts, expérimente en des directions diverses; mais le soi en vous-même et en moi, et dans des centaines d’autres, est le même, bien que les expressions puissent varier et doivent varier.

L’individu est le centre de l’univers. Tant que vous ne vous comprendrez pas vous-même, tant que vous n’aurez pas sondé votre profondeur, vous pouvez être dominé, contrôlé, guidé, aidé, poussé, retenu dans le cercle de la lutte continuelle. Aussi vous devez vous occuper de l’individu, c’est-à-dire de vous-même; mais je ne prêche pas du tout un point de vue égoïste. Expérimentez avec ce que vous pensez vous-même être juste, et non avec ce qu’un autre dit. Il y a dans l’individu — c’est-à-dire en vous-même — deux éléments: le progressif et l’éternel. L’éternel est l’accumulation de vos expériences, et c’est l’accumulation des expériences de tous; car si elles peuvent varier dans l’expression, le résultat de l’expérience est la même dans son essence. Il y a par exemple l’expérience de la colère: un homme peut avoir fait cette expérience d’une manière, un autre, d’une manière différente; mais le résultat, en croissance, est le même. A ce soi éternel vous ajoutez sans cesse, grâce à des expériences occasionnelles du soi progressif, les résultats de ces expériences; c’est-à-dire, vous amenez le soi progressif qui dépend des incidents journaliers, en union avec l’éternel, qui est le résultat de vos expériences et qui, encore une fois, est l’éternel de chacun.

Ce n’est ni très compliqué, ni difficile à comprendre. Je le répète, il y a en chacun de vous cet élément éternel, résultat de l’accumulation de l’expérience. Puis il y a l’autre élément qui est progressif, et qui cherche sans cesse par le moyen de l’expérience à recueillir le réel dans l’illusoire, à chercher la beauté dans la laideur, la vérité dans l’erreur, et à mettre le résultat de tout incident, de toute pensée, en contact avec l’éternel. L’éternel est ce que j’appelle la libération, cette partie de vous-même qui est absolument libérée; c’est une analogie, ne la tuez pas.

C’est le résultat de l’expérience qui vous donne une certaine liberté, qui fait que vous n’avez pas besoin d’une autre expérience de même nature; cette partie de vous est libérée, elle appartient à l’éternel, l’éternel de tous et de chacun. Si votre soi progressif n’est pas en union avec l’éternel, il y a douleur, lutte perpétuelle, besoin de se rajuster sans cesse, recherche constante de l’éternel. Comme l’oiseau poursuit son vol à travers la vallée, au-dessus de la cité bruyante et retourne toujours vers son nid, de même, si votre soi progressif connaît l’éternel, il peut errer à travers tous les incidents de la vie, récolter la moisson de chaque expérience, et retourner vers ce qui est éternel; c’est ce que vous essayez de faire dans la vie. Il n’y a rien là de mystérieux, rien qui nécessite la pensée métaphysique. A travers les phénomènes, les expressions, le soi progressif essaie de découvrir ce qu’il peut accumuler et par là se rendre éternel. Tant qu’il se trouve un vide — si je peux employer cette comparaison — entre l’éternel et le progressif, ce vide exige perpétuellement d’être rempli; le remplir, c’est lutter, chercher, expérimenter, traverser les mille et une circonstances de la vie, car c’est seulement la vie qui nous permet d’enrichir, de combler ce vide, d’unir le progressif à l’éternel, de manière que toute lutte cesse.

C’est seulement grâce à la lutte que la lutte cesse. Ce n’est pas à l’écart de ce monde, qui est l’expression du soi, que vous pouvez trouver le progrès et la croissance. Mais si le soi progressif ne reconnaît pas ce qui est éternel, vous êtes comme un bateau sans gouvernail, comme l’oiseau sans nid, comme l’aigle qui n’a pas sa demeure sur le sommet de la montagne, loin de l’agitation et du tumulte. Et c’est pourquoi il faut trouver pour vous-même, avec assurance, certitude absolue, ce qui est durable.

Je dis que l’éternel est la vie; j’entends par là la vie de la pensée qui est la raison, et l’affection qui est l’équilibre. Tant que votre vie individuelle est retenue dans la servitude de l’expérience, vous ne pouvez atteindre la vérité; mais si vous acquérez l’harmonie du soi, vous atteignez la vérité, la libération, l’éternité.

Pendant le processus d’acquisition, vous affirmez, et par là vous créez de la souffrance. Vous devez affirmer, il est impossible d’y échapper en vous retirant du monde. Si vous n’êtes pas certain de cette réalité, de cette éternité, le soi progressif n’a rien pour le guider; et vous, comme individu, errez ici et là, sans refuge, ballotté par chaque expérience sans en recueillir le fruit qui vous mènerait vers un but défini. Il vous faut découvrir vous-même cet être éternel, dans lequel il n’y a ni lutte, ni stagnation; et cela, dis-je, ne peut se faire que par la libération de la vie retenue captive dans la prison où vit chaque individu.

Vous ne pouvez unir le progressif à l’éternel qu’en devenant maître des incidents journaliers. Dès que vous comprenez cela, vous commencez à devenir sûrs. Personne, autre que vous, ne peut vous guider vers la certitude, extraire à votre place l’essence de toutes les expériences. Le soi ne peut atteindre l’éternel s’il est retenu dans les filets de tous les incidents, ce qui est le cas pour chacun de vous.

Il ne peut y avoir tranquillité, parfaite connaissance sans la compréhension du soi; quand vous comprenez qu’à travers tous les incidents de la vie, le soi progressif recueille le moindre iota d’expérience, la vraie discipline personnelle est née.

Dans la majorité des cas c’est la crainte qui stimule la discipline personnelle — crainte du péché, crainte des conventions, de ce que les amis, les sociétés, les groupes pourront dire.

Ou bien vous commencez à vous discipliner par le moyen de la religion qui est aussi une cause de crainte; c’est là encore une erreur, car dès qu’il se mêle un élément de crainte, il empêche la vraie discipline personnelle. La discipline imposée du dehors n’a pas de valeur, n’est pas éternelle; par la compréhension seule, vous avez une vraie discipline personnelle, qui naît de l’amour de la vie, et cet amour assure l’incorruptibilité; vous vous imposez à vous-même une discipline à la lumière de l’éternel, et elle a une valeur parce qu’il n’y entre aucun élément de crainte. La libération, la perfection de la vie ne peut être obtenue que par une discipline personnelle imposée par votre propre compréhension.

Au lieu de discuter tant de choses inutiles, vaines, sans valeur, au lieu de vous quereller à propos de gourous, de cérémonies, de religion, qui sont des théories vagues, je voudrais vous voir faire une chose que vous comprenez, et partant de cette compréhension, votre vision de la vie changerait totalement. La discipline que vous vous imposez à vous-même est votre propre développement; vous développez votre intelligence et votre vie d’une manière toute différente de la mienne, et cependant le résultat sera le même, et votre propre expression ne pourra entrer en conflit avec la mienne.

Un grand nombre d’entre vous admet intellectuellement cette possibilité, mais votre cœur ne change pas. N’êtes-vous pas tous retenus dans la souffrance, la misère, la lutte, prisonniers conscients ou inconscients des irréalités? Vous ne connaissez pas votre propre souffrance; vous ne savez pas jusqu’à quel point vous êtes retenus captifs dans votre propre prison, et tant que vous ne le comprendrez pas, il est inutile que je vous parle de vérité et de libération. Votre cœur doit changer, et ce changement donner à la vie une nouvelle expression — non pas une pure théorie intellectuelle. Il faut une scission complète d’avec tout ce qui limite, il faut devenir un danger pour tout ce qui crée des prisons. Que faites-vous à présent? Vous ne faites que dorer les barreaux de votre prison, pensant qu’ainsi vous allez libérer les hommes. Votre inspiration, si vous avez besoin d’aspiration, devrait être la force spontanée, l’enthousiasme de vous changer vous-même. Si vous-même ne changez pas, votre enthousiasme sera sans valeur, il n’aura aucune persistance. Quand un tel changement se produit dans le cœur, il y a expansion — expansion par la compréhension, non par la crainte, expansion qui vous fait rechercher la beauté, beauté dans la forme aussi bien que dans la vérité, beauté dans les phénomènes aussi bien que dans ce qui crée les phénomènes. Vous changez vos maisons, vos vêtements, la vie totale.

Je ne vous parle pas en me plaçant à un point de vue supérieur, en prenant une attitude de pensée différente. Je ne prêche rien que je n’aie acquis par la réflexion, la lutte, les sacrifices; je vous parle de ce que j’ai expérimenté; ce n’est pas une révélation. Je dis que ce que j’ai acquis tout le monde peut l’acquérir; ce n’est pas mon unique privilège, car chacun de vous éprouve la souffrance, lutte, cherche l’inspiration, essaie ceci ou cela, sacrifie, renonce sans utilité, vainement, sans compréhension, méditation, concentration, — tout cela sans pénétrer la signification de la vie; et sans cette compréhension, vous ne faites qu’ajouter aux luttes, au chaos déjà existants.

D’abord cherchez à comprendre quel est le sens, le but de la vie, et de cette compréhension naîtra l’harmonie de la raison et de l’amour, tout deviendra clair, et vous serez rempli d’un immense enthousiasme. Peu m’importe que vous ne reveniez pas à quelqu’une des réunions; je continuerai à parler à ceux que ceci intéresse vraiment.

Pensez-vous que si je souhaitais la popularité ou l’argent ou l’adoration, je viendrais ici? Tout cela, pour moi, n’existe pas. Ce que je veux, c’est la compréhension qui change totalement la vision de la vie. Je ne demande pas que vous acceptiez, car l’acceptation ne libère pas; mais dans la compréhension il y a la vie, continuel changement qui produit l’extase, l’enthousiasme, le désir de changer et pas seulement de décorer la prison, de libérer les autres parce que vous-même êtes libre. Qu’est-ce qui est la vie, sinon cela même? Pourquoi perdez-vous toutes vos énergies à discuter vainement, alors que la vie résoudra toutes vos difficultés, comme un onguent guérit toutes les blessures? Cela prouve que vous êtes plus intéressé par ce qui est mort que par ce qui est vivant.

Vous rappelez-vous l’histoire de l’homme qui avait été atteint par une flèche empoisonnée et qui voulait savoir qui avait tiré, de quel poison on s’était servi; pendant qu’il posait toutes ces questions il mourut. Voilà exactement ce que vous faites. Vous ne cherchez pas à vivre, vous vous intéressez davantage à la mort, et à ce qui se trouve de l’autre côté. Mais si vous vivez, l’autre côté n’existe pas, parce qu’il est seulement la vie qui continue.

Ainsi, amis, je sais que vous reviendrez tous l’an prochain, ou l’année suivante avec la même attitude de pensée, et vous serez toujours troublés par la souffrance.

Si deux personnes, dans cette assemblée, comprenaient ce que je dis, partout où elles iraient elles pourraient changer la vie et les circonstances, devenir un danger pour tout ce qui est irréel autour d’elles, elles lutteraient continuellement contre les irréalités parce qu’elles auraient la certitude, elles seraient sûres de ce qu’elles disent parce qu’elles auraient fait l’expérience et acquis leur compréhension particulière. La vérité n’a pas de disciples, pas de croyances à elle; vous devez devenir non les disciples de la vérité, mais la vérité elle-même. C’est cela l’amour de la vie; de là vient la raison, l’intelligence qui est le résidu de l’expérience, la simplicité qui est incorruptible. Quand vous comprenez le sens, le but de la vie, toutes les complications, les irréalités autour de vous disparaissent et vous menez une vie nouvelle — une vie dans la réalité, une vie dont toutes les expressions sont une source d’extase et de continuelles délices, parce que vous êtes vous-même devenu la source de toutes les expressions et que vous n’êtes plus retenu prisonnier dans les irréalités de la vie.

(Dernier compte rendu des causeries de Krishnamurti au camp de Bénarès, 1929.).


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RÉUNION D’HIVER À ADYAR


CAUSERIE par KRISHNAMURTI.


28 décembre 1929.  

PENDANT mes causeries de cette semaine, je vais faire certaines déclarations, et si vous voulez y réfléchir sans parti pris, et non pas seulement prendre une partie de ce que je dis et me la lancer à la tête, vous serez plus à même d’en comprendre la signification totale. Comme c’est mon intention de vous exprimer toute ma pensée, je vous demanderai naturellement de suspendre votre jugement trop prompt, jusqu’à ce que vous ayez réfléchi et étudié ces choses soigneusement, librement et sans parti pris. Je désire que vous vous concentriez sur ce que je dis plutôt que de vous intéresser aux personnalités. Il y a une grande différence entre d’une part, mettre en question, interroger, douter, examiner, et d’autre part, analyser les dires et interpréter l’œuvre d’un individu. C’est, d’une part, être désireux de trouver ce qu’est la lumière en son essence, et, d’autre part, se laisser égarer par la lampe. Ne croyez pas que la lampe soit la chose importante, mais essayez plutôt de comprendre la lumière. En d’autres termes, je voudrais que vous saisissiez toute la signification de ce que je dis et non le sens superficiel des mots. Ne vous laissez pas prendre à la seule illusion, à la maya des mots, mais regardez derrière ces mots.

Je désire spécifier que je ne suis pas ici pour créer des partis, soit dans la Société Théosophique, soit dans le monde extérieur. Ce que je dis concerne entièrement, uniquement l’individu, et, par conséquent, si vous formez des partis au sujet de ce que je dis, cela ne sert à rien. Il y a dans le monde d’innombrables partis, avec des noms différents. Ce sont tous des cages avec des décorations différentes, des moulures différentes d’or et d’argent, chargées de joyaux. Mais de mon point de vue ce sont des cages, et si vous ne faites qu’interpréter ce que je dis pour former des partis s’opposant les uns aux autres, cela ne sert à rien. Je vous demande de garder cela présent à l’esprit.

Je ne veux pas non plus qu’on me suive. Je dis littéralement ce que je pense, parce que, je le répète, mon enseignement concerne entièrement, uniquement des individus. Dès que vous formez un groupe pour suivre quelqu’un, vous détruisez votre croissance individuelle, la caractéristique et la grandeur de votre individualité. Ne suivez personne, moi moins que quiconque, et je vous prie de croire que je pense ce que je dis.

Il ne faut pas non plus créer un mouvement de masse au sujet de ce que je dis. La masse, bien qu’elle soit composée d’individus, n’a rien à faire avec la vérité dont je parle; et je vous supplie de ne pas former autour de moi une religion, une secte, parce que cela non plus n’a rien à voir avec les individus. La vérité est affaire de perception individuelle; elle ne peut être façonnée par les choses extérieures.

Je ne désire pas davantage de disciples, parce que la signification totale de ce que je dis est, si on la comprend bien, contraire à toutes ces choses. Si vous voulez comprendre ce que j’ai à dire (et c’est pour cela que vous êtes ici), ne traduisez pas, je vous en prie, ce que je dis en termes de partis, de coteries, de groupes, de disciples, de partisans, de religions.

Il vient naturellement aussi à l’esprit de beaucoup de chercher qui parle par Krishnamurti. Je l’ai dit à maintes reprises, et je reçois sans cesse des questions à ce sujet. Je veux bien y répondre, mais cela devient inutile quand on a donné cette réponse cent fois. Peu importe qui parle. Personne ne peut vous dire qui parle. Si quelqu’un vous le disait, ce serait de sa propre autorité et d’après son impression. Nul ne peut connaître un autre entièrement, complètement. Je vous en prie, comprenez bien cela, et ne dites pas simplement, superficiellement que c’est là une vérité générale si vague qu’elle n’a pas d’importance. Cela a de l’importance si l’on y réfléchit sérieusement. Je ne peux pas vous connaître, même si je suis arrivé à me rendre absolument, complètement incorruptible. Personne ne peut juger, et je ne juge pas. Il importe donc peu de savoir qui parle; ce qui importe, c’est la signification totale de ce que je dis.

Si vous pouvez juger mes paroles d’après leur mérite intrinsèque, et si, après y avoir réfléchi avec soin, vous leur trouvez de la valeur, agissez d’après elles. Si vous préférez des compromis, c’est naturellement votre affaire, mais les compromis ne vous conduiront pas à ce que vous cherchez. Ne vous occupez donc pas à découvrir ou à déclarer qui parle et qui ne parle pas. Vous êtes tellement pleins de préjugés, tellement liés par l’autorité, que vous êtes incapables de juger de la beauté d’une chose pour elle-même. Vous n’avez pas besoin qu’on vous dise qu’une rose est belle, ou qu’un tableau est charmant, que c’est un chef-d’œuvre. Ce qui importe, c’est l’impression que vous fait la rose ou le tableau, c’est ce que de telles choses signifient pour vous en tant qu’individus; chacune d’elles a sa beauté, si seulement vous êtes assez élevés pour l’apprécier. Si vous ne faites qu’écouter celui qui parle, vous créez une autorité, vous créez des temples, des partisans, des coteries, des partis, des sectes, des religions qui n’ont absolument rien à voir avec l’individu, qui n’ont absolument rien à voir avec la vérité. Je sais que beaucoup d’entre vous seront d’un avis contraire. Eh bien, soyez franchement d’un avis contraire, et si cet avis contraire est fondé sur la raison, il aura sa valeur. Cherchez seulement si votre avis contraire est raisonnable ou s’il n’est que du parti pris, provenant du culte de l’autorité.

Je ne désire pas créer de la désharmonie; mais de même que la pluie quand elle tombe n’a cure de celui qui construit une maison, ni de celui qui désire du soleil, de même si ce que je dis crée de la désharmonie, cela est inévitable. Notez le fait, sinon ces réunions n’auront aucune utilité. Si vous me lancez sans cesse à la tête : « On nous a dit ceci et cela », cela ne sert à rien. Ce que vous pensez en tant qu’individus, voilà ce qui importe, et non ce qu’un autre peut penser. L’expérience d’un autre ne peut détruire votre expérience personnelle, et c’est celle-ci seule qui a de la valeur. Si votre expérience est contraire à ce que je dis, vous avez alors parfaitement raison de suivre ce que vous croyez bien.

Ce sont là choses très sérieuses pour moi. Si ce que je dis ne vous plaît pas, je m’en irai. Je parlerai à ceux qui voudront m’écouter. Mais si vous voulez essayer de comprendre, alors tentez-le de tout votre esprit, de toute votre raison, de tout votre amour. Ne vous contentez pas de juger superficiellement, créant ainsi, sans utilité, des malentendus. Ce que je dis concerne purement, uniquement, entièrement l’individu. C’est-à-dire que si vous, en tant qu’individus, avez résolu vos problèmes, vos souffrances, vos joies, vos peines, vos plaisirs, alors dans le monde — qui est composé d’individus, — il y aura du bonheur, de l’ordre, une pensée rationnelle et la claire jouissance de la liberté. Considérez toutes mes causeries, mes questions, mes réponses de ce seul point de vue, non du point de vue d’une société, d’une religion, d’une croyance quelconque.

Si vous voulez découvrir si ce que je dis est vrai, il faut juger d’une façon impersonnelle, rejeter vos préférences et vos antipathies personnelles, vos croyances personnelles, car ce que vous cherchez à comprendre c’est la signification de la vie dans son ensemble, et non celle de votre petite vie personnelle. Chacun recherche la vérité, c’est-à-dire la vie riche, pleine, harmonieuse, suivant ses caprices particuliers, suivant sa religion, ses croyances, ses dogmes particuliers. L’Hindou recherche la vérité — cette plénitude de la vie, — à travers l’Hindouisme, le Chrétien à travers le Christianisme, le Bouddhiste à travers le Bouddhisme, et ainsi de suite, acceptant sans discussion certaines expériences d’autres individus, et formant ainsi une secte au moyen de laquelle chacun d’eux pense qu’il découvrira la vérité. Si vous voulez découvrir la vérité, il faut mettre de côté l’Hindouisme, le Bouddhisme, toutes les religions, et chercher uniquement, entièrement par vous-mêmes, parce que la vérité est un pays sans chemin, la vie est un pays sans chemin, et vous ne pouvez l’approcher d’aucun point de vue, par aucun sentier.

Je vous en prie, ne dites pas que vous êtes de mon avis ou d’un avis contraire, mais examinez mon affirmation rationnellement, sainement. Si vous croyez qu’elle n’est pas vraie, laissez-la tranquille et suivez votre bon petit chemin à vous. Il ne s’agit ni de tolérance ni d’intolérance. La vérité, si je puis employer une comparaison un peu grossière, est comme le vautour qui attend un animal qui se meurt, elle a une patience infinie. Ce que je dis est pour moi absolu, inconditionné, et j’ai de la patience. Si vous trouvez que c’est vrai, alors conformez-y votre vie, parce que cela seul importe, et non ce que l’on professe des lèvres.

Vous acceptez sans discuter certaines choses qui vous ont été transmises par une autorité. Le but de l’autorité est de traiter tous les gens en enfants, de les tenir dans la nursery. Je ne veux pas être dur; je vous présente des faits, et s’ils vous déplaisent, ne les acceptez pas. Si vous voulez comprendre la vérité, il faut quitter vos nurseries et vos joujous. Si on vous traite en enfants, vous resterez naturellement des enfants. Si je vous considérais toujours comme des gens faibles qu’il faut nourrir, qu’il faut encourager, guider, façonner, jamais vous n’arriveriez à l’âge d’homme, à la plénitude de la force. C’est par les chutes, les expériences, les souffrances et les joies que l’homme apprend. Si donc vous voulez examiner ce que je dis de façon impersonnelle, il faut laisser là toutes vos autorités, vos connaissances de seconde main, vos nurseries, vos religions variées — bien que celles-ci puissent être des aspects de la vérité, — et essayer de comprendre l’ensemble.

De même que chaque rivière doit arriver à la mer, que chaque cours d’eau s’efforce avec persévérance d’entrer dans l’océan parce que c’est son but, de même aussi que la mer ne peut pas entrer dans la rivière, de même notre imperfection doit tendre à la perfection, parce que la perfection ne peut pas entrer dans l’imperfection. Je vous dis, non pas pour me poser en autorité, mais parce que c’est pour moi un fait, que j’ai atteint cette vie éternelle que tout être humain doit atteindre. Tout être humain, consciemment ou non, fait des expériences, souffre, s’attriste, cherchant par la peine et le bonheur à atteindre le but inévitable qui est la libération. Je dis que le but de la vie humaine est d’arriver au delà de l’expérience du soi, non de l’expérience du relatif. Dans le relatif il y a de la variété; le monde phénoménal ne peut jamais être éternel, bien qu’il puisse porter la marque de l’éternel. Rendre le soi incorruptible c’est le but de la vie, et rien d’autre, et dans cette incorruptibilité réside la liberté, la vérité, qui consiste à vivre pleinement et harmonieusement. Il vous faut juger chaque expérience qui s’offre à vous en ayant cela présent à l’esprit. Votre guide doit être la vérité, pas d’intermédiaires, rien que l’absolu. Si l’humanité entière doit s’épanouir en cette fleur que j’appelle la libération, alors chaque individu, c’est-à-dire chacun de vous, doit être guidé par cette seule chose et par rien d’autre.

Il vous faut être votre propre autorité, rejetez donc toutes vos idées préconçues sur la spiritualité. Vous avez construit une idée de la spiritualité et vous l’appliquez automatiquement à tout ce qu’on vous présente; — cela ne sert à rien. C’est ce que vous pensez qui importe, et non ce que les autres pensent. C’est la masse qui invente ces choses pour se soutenir dans son intégrité; — mais cela n’a rien à voir avec votre perception individuelle, votre compréhension individuelle de la vérité. Pour cette raison aussi, vous voulez comprendre la vérité, et il vous faut la prendre tout entière, et non pas un seul de ses aspects. La vérité ne peut pas avoir un aspect, elle doit être entière. Vous ne pouvez pas en prendre une partie et l’examiner, il faut examiner le tout. Si donc vous voulez comprendre la vérité, il faut rejeter toutes ces choses, — ce que disent vos voisins, ce que disent vos amis, ce que dit la société, ce que dit le Bouddhisme, ce que dit n’importe qui. Ce qui a de la valeur, c’est ce que vous pensez, ce que vous dites. Je ne prêche pas l’égoïsme. N’interprétez pas ainsi ce que je dis pour ensuite le rejeter et croire que vous êtes très nobles en évitant l’égoïsme. Considérez, je vous en prie, ce que je dis d’une façon si impersonnelle, avec tant de détachement, que vous puissiez en extraire l’essence, la pleine signification, et vivre d’après elle. Car pour avoir la pleine compréhension de la vie, pour vivre d’une vie riche et harmonieuse, l’individu doit être uniquement guidé par lui-même, et non par ses gourous, ses rites ou quoi que ce soit.

Tel est mon point de vue. Ce n’est pas là créer un esprit de parti. Je ne me soucie pas de créer un esprit de parti dans aucune société. Je dis que pour moi c’est cela la vérité; libre à vous de l’accepter ou de la rejeter. Si vous l’acceptez, alors changez votre vie, luttez avec bonté, soyez passionnément amoureux de tout, et ne soyez pas seulement des théologiens discutant sous la fraîcheur des arbres, à l’écart de la vie. Il ne peut y avoir de compromis. Tout dépend de ce que vous cherchez, de ce que vous désirez trouver dans la vie. Si vous cherchez les amis, le bien-être, alors vous créez des abris et vous vous y complaisez. Vous avez des églises, des temples pour vous soutenir dans votre recherche parce que vous avez peur, et vous adorez, vous priez pour avoir de l’aide du dehors. Demandez-vous donc ce qu’en tant qu’individus vous recherchez vous-mêmes, ce à quoi servent ces luttes, ces souffrances, ces peines. La crainte, le désir du bien-être, n’ont rien à voir avec la vérité. Vous ne pouvez pas approcher d’elle par ces moyens. Il faut vous libérer de toutes ces choses, et, pour vous libérer, il faut vous demander ce que vous cherchez. Je dis que l’homme cherche à se libérer de la limitation qui est souffrance. Toute limitation est une souffrance. L’homme cherche à être heureux, de façon à n’être plus jamais troublé. A travers la limitation, il cherche la liberté en détruisant cette limitation.

Le désir cherche sans cesse à se satisfaire par l’expérience. Lorsque le désir est sans cesse entravé par la limitation, c’est la souffrance; lorsque le désir est libre, immense, infini, sans limitation, alors c’est le bonheur, et un tel désir ne recherche plus l’expérience.

Ce que l’on perçoit, on le désire. Ce que l’on désire, on le recherche. Si votre perception est infinie, vaste, sans limite, votre désir le sera également. Si vous désirez une automobile, ce désir vous façonne, vous luttez, vous entrez en concurrence, vous faites tort à un autre pour acquérir votre auto. Si vous désirez le bien-être, vous élevez un édifice avec votre crainte et vous satisfaites votre désir. Mais si vous désirez être libre, riche, épanoui, en harmonie avec la vie, alors vos désirs vous façonneront en vue de ce but.

Il faut donc d’abord percevoir l’essentiel, et vous ne pouvez le percevoir qu’en rejetant toutes les choses inessentielles de la vie. C’est ce que recherche tout être dans le monde, consciemment ou inconsciemment, et au cours de cette recherche il se laisse prendre dans des liens, — vous faites tous ainsi — et pris dans ces liens il se construit un abri de consolation où il est retenu prisonnier. Si vous cherchez la vérité, il faut vous arracher à cette prison et réaliser que vous êtes le prisonnier de vos propres créations, de vos propres liens qui n’ont rien à voir avec la vérité. Dès que vous renversez cette demeure de limitation, vous commencez à percevoir la vérité dans son ensemble. la vie dans son ensemble, dans sa richesse, dans sa plénitude. Soyez honnêtes vis-à-vis de vous-mêmes. Si vous croyez que vous n’êtes pas prisonniers, vous resterez dans cette prison. Mais si vous voulez vous libérer de ces liens, de ces peines, de ces souffrances et de ces joies, alors renversez votre maison, quittez toutes choses, sans aucun compromis, et vous trouverez le bonheur, vous ne serez plus des esclaves attachés perpétuellement à la roue de la souffrance.

Il ne s’agit pas d’être las du monde. Je ne vous prêche pas de quitter le monde, ni de détruire ce qu’on appelle la forme. Si je n’avais pas de forme, je ne pourrais pas parler. Il y a des choses qui ne sont pas nécessaires pour vous soutenir dans l’intégrité de votre pensée, dans la pureté de votre esprit, et si vous vous en débarrassez, alors vous chercherez à comprendre pleinement la vie, alors vous serez heureux. C’est du cœur que proviennent les sources de la vie; aussi longtemps que votre cœur est faible, chargé de crainte, vous inventez toutes ces choses qui ne sont pas nécessaires, et il vous faut des religions, des gourous pour vous soutenir. Mais si vous désirez rechercher la vérité à chaque heure du jour, c’est que vous commencez à fouler le sentier de la liberté. Il faut devenir absolument votre maître; il faut être à vous-mêmes une loi sévère. N’importe ce que dit votre voisin. C’est votre bonheur qui vous intéresse, c’est votre souffrance qui vous lie, et non celle d’un autre. Si vous résolvez vos problèmes, alors vous pourrez tout aider. Si vous êtes en train de résoudre le problème de cette souffrance, vous donnerez la lumière et la compréhension. Mais si vous ne détruisez pas cette souffrance, vous ne ferez que créer des prisons plus grandes avec des décorations plus compliquées.

Pour l’homme qui réalise que de son cœur viennent les sources de la vie, c’est le bonheur, la libération. Je ne dis pas cela pour vous séduire; ne l’interprétez pas comme une récompense pour vos actions vertueuses. Un tel homme s’unira à la vie qui est en toute chose et dans tout être; la spiritualité la plus haute est de créer en soi cette compréhension harmonieuse, riche, complète de la vie.


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KRISHNAMURTI EN AMÉRIQUE


Plusieurs conférences et un discours radiodiffusés.


KRISHNAMURTI est arrivé à New-York le 4 mars et a commencé peu après une tournée de conférences, courtes mais importantes. Nous résumons ci-après les intéressants détails donnés par un télégramme de M. Yadunandan Prasad, et par des lettres d’Ojaï reçues par poste aérienne.

A New-York City, Krishnamurti fit son premier discours, le 7 mars, au « Pythiam Temple ». Pour entrer, il fallait présenter un billet, mais ceux-ci étaient librement distribués avant la conférence, sans frais et sans distinction. M. Ernest Osborne, qui, avec quelques amis, a organisé les conférences de New-York, nous a télégraphié que tous les billets étaient distribués dix jours avant la conférence, et que 600 personnes venues trop tard ne purent en obtenir. Malgré la pluie, 500 personnes vinrent à cette conférence, où elles commencèrent d’arriver à 7 heures, alors que le début était annoncé pour 9 heures.

Une seconde conférence fut donnée au même lieu et à la même heure, le lundi 10 mars. M. Prasad nous a télégraphié qu’il y eut un brillant discours et une séance de questions et réponses. M. Osborne nous dit que cela fut magnifique et que plus de 600 personnes écoutèrent avec une attention soutenue pendant une heure et demie.

Trois autres conférences furent données à New-York, mais nous n’avons aucun autre détail qu’une coupure de journal mentionnant que Krishnamurti devait parler, le 14 mars, à la « Ethical Culture Society », sous les auspices du « Threefold Movement ».

A Boston, raconte M. Prasad, 2.500 personnes assistèrent, le 9 mars, à une conférence publique donnée sous les auspices de « Community Church » bien connue. Les statuts de cette Eglise définissent ainsi son but: « La Community Church est un libre compagnonnage d’hommes et de femmes réunis pour étudier et pratiquer la religion universelle, s’efforcer d’appliquer à leur vie individuelle leur idéal moral, et se dévouer au service général pour le bien général ». Cette Eglise a coutume d’inviter les personnalités remarquables, dans quelque direction que ce soit, à venir parler à ses assemblées du dimanche matin. Elles se réunissent dans le « Symphonie Hall », une vaste salle bien disposée. Nous reproduisons ici in-extenso une coupure du journal Le Boston Globe du 10 mars, rendant compte de ce discours:

« Krishnamurti rejette toutes les religions »

« L’Hindou Jiddu Krishnamurti, dans un discours fait hier matin, au « Symphonie Hall », est venu présenter, à Boston, une philosophie orientale qui ressemble à celle de Socrate. Parlant sous les auspices de la « Community Church », il rejette toutes les religions, tous les systèmes; il affirme que l’homme doit chercher en soi-même son propre salut, et développer sa propre personnalité comme un moyen tendant à une fin et non comme une fin en soi.

« Le sens fondamental de tout ce discours apparaît dans la discussion libre qui suit. Quelqu’un vint demander à M. Krishnamurti qui il conseillait de suivre; Bouddha, Jésus ou quelque autre? Repoussant cette idée des deux mains, dans un geste significatif, Krishnamurti répondit: « Ne suivez personne! personne autre que vous-même! »

« Un auditoire exceptionnellement nombreux, estimé à 1.800 personnes, s’était réuni pour entendre Krishnamurti. La discussion montra avec évidence que, si beaucoup l’avaient compris, beaucoup ne le comprenaient pas. On lui demanda: « Quel message apportez-vous à l’homme de la rue? » Il ne put que répéter ces moyens difficiles par lesquels seuls il croit qu’un homme peut gagner son salut en dépit des circonstances. Répondant à une question, il déclara brièvement mais nettement: « Je n’ai pas de politique. » Il fut évident, au cours de cette réunion, qu’il est un philosophe que la vie intéresse bien plus que les applications pratiques de sa philosophie. Présenté par le professeur Skinner comme « ambassadeur de l’Orient dans le monde », M. Krishnamurti parle lentement, en phrases soigneusement choisies, semblant amener et maintenir vigoureusement ses pensées dans ses longs doigts, tandis que ses yeux étincellent d’enthousiasme.

« La vie n’est pas affaire de logique », dit-il.

« Mon but n’est pas de ce construire une théorie spéciale de la vie. Je ne suis pas un « théoricien. Je viens vous dire ce qu’est pour moi la plus haute réalité, ce qu’est pour moi l’ultime vérité.

« Pour aller à cette vérité, il n’y a pas de chemin, il n’y a ni religions, ni systèmes, ni dieux, ni gourous, ni Maîtres. C’est une chose purement, entièrement individuelle et intérieure, et, à mon sens, la réalisation de cette plus haute vérité est le but de l’homme. Je ne désire convertir personne à mon idée, ni presser personne d’adopter une philosophie particulière. La réalisation de cette vérité est uniquement due au développement de l’individu; cette plénitude de l’individualité résulte de chocs et de contacts continuels qui, enrichissant l’individu, le libèrent des limitations et de la souffrance.

« Il faut donc que cet individu rejette toutes les choses non-essentielles qui le lient, l’immobilisent, l’étouffent, vous avez le pouvoir de choisir, de distinguer, mais jusqu’à ce que vous ayez atteint votre plein développement, ce choix est limité. Ecartez ces limitations, rendez votre choix toujours plus grand, fondamental et sans limites, et, dans cette plénitude, vous conquerrez et atteindrez la vérité.

« Vous, individu, ne devez pas devenir une machine, un être humain standardisé. Être une machine, se conformer, devenir un rouage dans cette vaste machine de la société, tout cela vient de la peur: peur de penser, peur d’agir indépendamment, peur de comprendre que vous-même, par vos propres expériences devez apprendre à connaître la plus haute réalité, et à développer votre propre unité. L’éducation engendre la peur. L’éducation entraîne l’individu à être un homme ordinaire, à suivre une autorité et une tradition, à s’harmoniser avec la société, et le culte du succès devient la grande affaire. Si donc vous sortez de ce chemin banal pour chercher la vérité vous-même à travers vos propres expériences, vous marchez à un désastre.

« La vie a horreur des types. La vie n’a rien à faire avec les types, les hommes standardisés. La vie est vérité, mais pour le comprendre, il vous faut réaliser votre propre vie distincte, développer vos émotions, porter vos désirs à leur plus haut point, établir par là même une certitude d’équilibre et créer votre propre unité. L’homme qui fait cela ne projette plus d’ombre sur la face d’autrui. »

Krishnamurti parla encore, le 16 mars, à 8 heures du soir, à Chicago, dans la grande salle du bal du « Sheman Hotel », devant environ 2.000 personnes. M. Prasad télégraphie que toutes ces conférences furent très bien accueillies par des auditoires sympathiques. Un des plus intéressants événements de cette brève tournée fut le discours prononcé le 9 mars par Krishnamurti, durant six minutes, et répandu dans tout le pays par T. S. F.

Il n’est peut-être pas inutile de donner quelques détails sur ces émissions. Il existe en Amérique de nombreuses stations d’émissions radiophoniques, de puissance et d’importance différentes. Ces stations tendent de plus en plus à se réunir par groupes au moyen de câbles téléphoniques pour la réalisation de certains programmes réguliers, et au moins pour une partie du temps pendant lequel elles émettent. Ce système est naturellement plus économique que de laisser chaque station pourvoir journellement par elle-même à la totalité de son programme. Plusieurs compagnies se sont donc constituées pour fournir toutes les stations du pays, moyennant une sorte d’abonnement, de programmes de haute qualité; la plus importante est la « National Broadcasting Company », dont le siège est à New-York City. Beaucoup de grandes stations étant abonnées à cette compagnie, les programmes qu’elle émet peuvent être reçus sur toute l’étendue des Etats-Unis. Aux Etats-Unis, les émissions radiophoniques ne sont pas entre les mains du gouvernement comme en Grande-Bretagne et ailleurs, mais dans celles de l’information. Certaines heures sont dévolues par abonnement à des agences d’information, qui naturellement s’attachent à avoir des programmes de grande valeur. Actuellement, la publicité consiste à désigner chaque « heure » particulière par le nom de la maison d’information qui en est titulaire.

L’heure à laquelle Krishnamurti fit son discours s’appelle « Colliers’ Hour » dont le titulaire est un journal hebdomadaire très répandu, le Colliers Magazine. On le présenta comme jeune philosophe et poète de l’Inde. Il commença son discours à 8 h. 40 du soir, heure de l’est des Etats-Unis, qui correspond à 7 h. 40 pour Chicago et ses environs, à 5 h. 40 pour San Francisco, Los Angeles et la côte ouest. Pour l’est et le centre ouest des Etats-Unis l’heure de l’émission était éminemment favorable, car à ce moment la plus grande partie de la population peut écouter. Ce fait donne un fondement à ce que nous télégraphie M. Prasad, à savoir que 15 millions de personnes écoutaient la T. S. F. pendant l’heure où Krishnamurti a parlé. Nous ne voyons pas clairement comment ce nombre est calculé, mais il est probable qu’il fournit une estimation acceptable pour les abonnés de cette « heure » particulière.

Quelqu’un qui entendit ce discours en Californie écrit: « Il a parlé exactement six minutes. Sa voix était extrêmement claire, très puissante, et la radio en rehaussait les merveilleuses qualités. Il a donné un bref résumé de son message, parfaitement condensé et complet. J’ai appris que le public qui a entendu ce discours en a reçu une impression profonde. Je mentionne que l’on avait annoncé comme titre à son discours: « Le Chemin de la Vérité ».

KRISHNAMURTI est arrivé à Los Angeles le 20 mars; il ira de là à Ojaï. Des relations plus étendues des faits résumés ici paraîtront sans doute le mois prochain.

F. G.  


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