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SOMMAIRE

 

BULLETIN INTERNATIONAL DE L'ÉTOILE
  N° 2 Novembre 1930  


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HAUT DE PAGE

POÈME


Je te le dis :
L’orthodoxie s’écroule
Lorsque l’esprit et le cœur sont en ruines.

Les étangs calmes, dans la forêt.
Dorment, voilés d’un manteau vert.
Ainsi les pensées que flétrit l’automne
Tombent, et recouvrent la Vie.

L’été a passé.
Chargeant de poussière les feuilles frêles.
Ainsi est la Vie, lourde
Du Poids d’un amour qui meurt.

Si la peur de se corrompre
Etreint ta pensée et ton cœur,
Alors, ô mon ami,
Tu vas être pris dans les ténèbres
De la nuit qui descend.

Délicate, une feuille gît et se fane,
Dans l’ombre d’une vallée profonde.

J. KRISHNAMURTI.  


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HAUT DE PAGE

CAMP D’OMMEN 1930


par J. KRISHNAMURTI

COMPTE RENDU DES CAUSERIES DE KRISHNAMURTI


Mercredi 30 juillet.  

AMIS. Je suis ravi que nous soyons de nouveau tous réunis mais je regrette que le temps jusqu’ici n’ait pas été très agréable cette année. J’espère que, à mesure que la semaine avancera, il deviendra plus agréable. Il n’y aura pas de feu de camp ce soir. Je vois sur vos visages un certain désappointement, mais c’est une bonne chose de ne pas s’habituer à quoi que ce soit. Il faut du changement, même dans les Camps.

Après l’an prochain il n’y aura plus de camp ici pendant deux, peut-être trois ans. Après le camp de l’an prochain j’irai aux Indes et y resterai une année entière. J’irai ensuite en Amérique où je resterai une année entière, et je reviendrai ici en 1933. C’est une bonne chose de changer les habitudes, même celle d’avoir des Camps.



 ✻ 



Beaucoup de gens qui sont mécontents, qui ne sont pas satisfaits de leur position actuelle, à la fois émotionnellement et mentalement, viennent ici régulièrement chaque année, espérant arriver dans ces réunions à une conclusion définie qui deviendra le principe directeur de leur vie journalière. Vous venez ici en quête de quelque chose qui dure, afin que, à travers vos souffrances, vos chagrins et vos peines, il reste en vous une vérité vivante qui puisse être un guide, une influence ennoblissante. Quand vous aurez vous-mêmes, par vos propres efforts, découvert une telle vérité, ce principe actif sera durable, continu. Vous êtes donc venus pour trouver par la critique si ce que je dis résistera aux assauts du temps, aux assauts du doute.

Si vous vous reportez en arrière à la première année, vous vous rappellerez peut-être que vous avez vu se dissiper graduellement beaucoup de vos illusions, beaucoup de vos idées fantaisistes, grâce à vos questions continuelles sur des choses auxquelles vous attribuiez une grande importance. L’année suivante les mêmes idées fantaisistes se sont réinstallées dans vos esprits et dans vos cœurs, et de nouveau vous avez passé par une phase de doute, jusqu’à ce que graduellement chaque année, vous vous soyez libérés de plus en plus de la foi aveugle en l’autorité. Cette année je voudrais que vous consentiez à examiner sérieusement ce que je dis, car c’est perdre votre temps que de repasser ainsi, année après année, par les mêmes phases. La première année, comme je vous le disais, vous étiez venus avec des idées extraordinaires sur la spiritualité, sur les différences de conscience (cherchant si c’était moi qui parlais ou un autre), avec toutes les spéculations enfantines auxquelles on se livre lorsqu’on se trouve en face de quelque chose de sérieux que l’on veut éviter.

Au début il y en eut beaucoup de par le monde qui entrèrent dans une certaine organisation, s’imaginant qu’en formant une Société ils deviendraient plus capables que les autres de comprendre. Lorsque, l’an passé, cette organisation (l’Ordre de l’Etoile) fut dissoute, leur erreur fut dissipée.

Et ainsi peu à peu chaque année, vous vous êtes détachés de vos idées préconçues concernant la vérité et la façon de l’atteindre. Peu à peu votre façon de juger les choses a été, je l’espère, modifiée. Jusque-là vous vous étiez fait de réconfortantes théories sur la façon de comprendre la vérité, théories consolantes nées de la crainte; vous vous étiez donné toute une série d’autorités, vous aviez accepté l’autorité des individus, et vous cherchiez de cette façon à atteindre la juste compréhension, la vie juste, la conduite juste. Mais pendant ces quatre années, ces abris consolants ont été lentement détruits par votre propre persévérance, je veux dire que vous étiez venus ici décidés à trouver par vous-mêmes, et que vous avez tout mis en doute. Mais vous vous intéressiez pour la plupart à des choses qui n’ont pas d’importance. Vous me posiez des questions pour savoir qui était disciple et qui ne l’était pas, qui était apôtre et qui ne l’était pas, qui parlait par moi et quand.

En jetant un regard en arrière sur ces choses vous verrez combien tout cela était réellement ridicule et de peu de valeur. Comme la crainte était dans vos cœurs, vous avez cherché à vous perdre dans des illusions. Et ainsi c’est l’illusion qui devint pour vous la chose la plus importante, et non la crainte elle-même d’où jaillissent toutes les illusions. Vous mettiez en doute les créations de votre illusion et non la cause de cette illusion. Vous vous demandiez si ce que vous aviez créé par votre illusion était vrai, et vous ne cherchiez pas à comprendre la crainte qui est à la source de toutes les illusions. Cependant votre tâche était en réalité de comprendre la crainte.

Et maintenant, après ces quatre années d’interrogations, de doutes, de recherches, d’observation, après ces années où vous avez mis en pièces tout ce que l’on vous présentait, où vous avez refusé de vous laisser emporter par la croyance sentimentale, vous commencez à distinguer le vrai du faux, l’illusion de la réalité. Chacun doit passer par cette désillusion; et heureux celui qui passe par la désillusion et atteint l’autre rive. Naturellement il y en a beaucoup parmi vous à l’heure actuelle oui sont encore dans cet état de désillusion et ne croient à rien. C’est bien ainsi, car c’est seulement en passant par cette souffrance de l’incroyance que l’on arrive à la certitude de la foi, la foi véritable étant non pas la foi en des personnes, en des individus, en une autorité, mais la foi en votre propre certitude, en votre propre compréhension, née de votre propre expérience. Comme je l’ai dit, il y en a beaucoup ici qui ont encore au cœur ce doute; quelques-uns l’ont même dans une très grande mesure, alors que, chez d’autres, la force du doute est diminuée par la compréhension. C’est ce doute qui, au début, vous a poussés à quitter les religions étroites dans lesquelles vous étiez nés; mais, par un désir de bien-être, vous avez ralenti vos efforts, dissimulé votre doute, si bien que vous êtes retombés dans une autre cage, une autre société, adoptant d’autres croyances, d’autres dogmes. Ceux-là aussi vous ont été retirés, et maintenant vous avez peur de vous laisser renfermer dans une autre cage, reprendre par une autre série de dogmes et d’opinions. De sorte que dans chacun de vos cœurs réside le doute constant, ce qui est essentiel pour la recherche.

Le doute, la critique sincère sont choses essentielles pour que vous puissiez graduellement choisir, pour que vous puissiez découvrir ce qui est durable. Une telle critique est vitale. Il y en a aussi beaucoup qui, à cause de ce doute, commencent à douter de tout, voire d’eux-mêmes. Mais la foi consiste à être sûr de sa propre expérience, de sa propre force, de sa propre capacité; c’est là la foi véritable dans laquelle le doute n’a plus de place. Vous pouvez vous demander si je vis ce que je dis; vous pouvez critiquer à votre aise, et vous demander si je pratique ce que je prêche. Si vous n’appliquez votre critique qu’à juger, et non à découvrir, alors cette critique a perdu toute sa valeur. Je suis très heureux que vous me critiquiez de cette façon, mais votre critique, si elle doit avoir de la valeur, doit être fondée sur le contact. Vous ne me voyez que sur des estrades, vous ne voyez que ce qui est superficiel, et naturellement votre critique est superficielle. J’affirme que je vis ce que je prêche, mais je ne peux pas vous le prouver. Si vous viviez constamment avec moi peut-être le pourrais-je; mais ce n’est pas mon affaire de prouver à un autre quelque chose que je sais que je fais. Mais vous devriez critiquer ce que je dis, et voir si cela a aucune réalité, aucun rapport avec la vie, avec la vie ordinaire, et si ce n’est pas simplement une théorie métaphysique. Vous devriez critiquer et analyser la doctrine que j’expose, car alors vous découvririez pour vous-mêmes ce qui est durable, ce qui est essentiel, et ce sur quoi vous devriez insister dans la vie. Ne gaspillez donc pas votre énergie pour des choses qui n’ont pas d’importance, mais gardez-la pour vous efforcer d’atteindre celles qui ont une valeur durable. Pendant les dix jours qui viennent j’ai l’intention de vous exposer ce qui a une valeur durable, et je vous demande, si ce que je dis vous intéresse, d’y mettre toute votre énergie, toute votre vitalité.

On ne réalise pas la vérité, c’est de cela que je parle, en se rendant dans un endroit quelconque, ou dans un centre.

Vous vous imaginez qu’en venant dans un certain endroit, dans un centre, vous allez arriver à réaliser la vérité, et alors vous donnez de l’importance à l’endroit, et non à la réalisation. Je ne m’intéresse nullement à un endroit quelconque, ni à la formation de communautés, de sectes, d’ordres ou de groupes de gens s’intéressant spécialement à ce que je dis.

Si ces gens y sont intéressés, c’est leur affaire. Ils le vivront, et c’est cela qui importe, non l’endroit. L’importance que vous attachez à un centre est basée sur une idée fausse. Les centres n’ont aucune importance. Peu importe l’endroit où vous êtes, mais ce qui est d’une importance vitale, c’est ce que vous faites de vos circonstances, et comment vous les modifiez. Je vous prie donc de vous dégager de toute idée quant à la valeur des centres. Si vous raisonnez avec soin et de façon impersonnelle, vous verrez que les centres ne peuvent contenir la vérité. C’est pourquoi il va y avoir ici de grands changements dont vous entendrez parler plus tard.

Et cette réalisation ne découle pas non plus de l’obéissance à une autorité quelconque. J’ai parlé de cela année après année, et cependant on se demande instinctivement: « Que dit un tel? Obéissons, suivons ». Vous vous appuyez sur l’autorité de ceux qui décrivent les phénomènes des autres plans; mais ce n’est pas ainsi que vous trouverez ni que vous réaliserez la vérité. L’occultisme n’est que l’examen des phénomènes d’un autre plan. Ce besoin de rechercher l’autorité est le résultat de la crainte et de l’incertitude dans laquelle on est au sujet de sa propre faculté de raisonnement. Mon examen d’une fleur n’a aucune valeur si je ne suis pas capable de jouir de la fleur elle-même. C’est la capacité de jouir de la beauté de la fleur qui a de la valeur, non la capacité de la mettre en pièces. Ce qu’il faut mettre en pièces ce sont ses propres expériences journalières et, par cette dissection, assimiler une pleine compréhension de chaque expérience. C’est pourquoi j’insiste afin que vous n’acceptiez pas d’autorité d’aucune espèce. Vous devez écouter, avec votre raison impersonnelle, ce que n’importe qui vous expose, pour découvrir, par cet examen impersonnel, ce qui a de la valeur, et mettre le reste de côté. J’enseigne depuis quatre ans que la réalisation de la vérité ne provient pas de distinctions spirituelles, ou du désir de distinctions spirituelles. C’est là une autre illusion née de la crainte, et du désir qu’un autre vous reconnaisse comme son supérieur.

Vous êtes venus ici de toutes les parties du monde parce que vous pensez que j’ai quelque chose à vous offrir, que je peux vous montrer la manière de vivre, vous indiquer comment réaliser cette perfection qui est le but de l’existence individuelle. Dans cet espoir vous venez ici chaque année, mais votre désir de trouver la vérité se mêle à une masse de choses sans importance. Voilà pourquoi il faut d’abord vous dégager de toutes les illusions que vous avez établies autour de vous. Quand une fois on s’est dégagé, libéré du passé, alors le principe actif de la critique commence à opérer, principe qui consiste à rechercher la véritable essence de ce que je dis, de la réalité.

Voici quelques-uns des points que je vais, pendant la semaine qui vient, proposer à votre examen: l’individualité n’est pas une fin, mais l’existence individuelle doit s’épanouir jusqu’à réaliser la totalité, l’unité de toute vie; désirer ardemment la continuité de l’existence individuelle, ce qui entraîne la réincarnation avec toute sa multiplicité de soucis, c’est seulement différer cette réalisation; l’existence individuelle a un but défini, bien que la vie dans son ensemble n’ait aucun but. Nous discuterons ces points jour après jour. Mais je désire que vous me questionniez sur ces choses, au lieu de me demander si les Maîtres existent, ou qui est leur élève et qui ne l’est pas, ou si les cérémonies sont nécessaires ou non.

Vous êtes, en tant qu’individus, dans la peine; et le principal intérêt de l’individu est de savoir comment maîtriser cette peine; non pas de savoir qui l’a maîtrisée ou qui la maîtrisera, mais comment la maîtriser. Cette maîtrise ne peut être atteinte que par un effort continu, incessant de la part de l’individu, et pour cela il n’a nul besoin d’une aide surhumaine. Par votre propre observation, par votre tentative constante de vous libérer des illusions nées du désir de bien-être, par votre propre énergie et la constance de votre effort, vous pouvez atteindre ce bonheur inconditionné. Ce sont donc là les deux choses dont vous devez vous occuper: quel est le but de l’existence individuelle? et de quelle façon l’homme arrive-t-il à son plein épanouissement?

Pour cela il faut conserver toute votre énergie, toute votre force, et mettre toute votre détermination dans la façon de vous comporter, c’est-à-dire dans votre conduite vis-à-vis d’autrui. On arrive à cette réalisation par soi-même de la conduite par le détachement. On arrive au détachement par une attention continue, et l’attention conduit à ce but de tout effort qui est l’intuition pure, et dans laquelle il n’y plus aucun désir d’existence individuelle.

Aussi pendant cette semaine vous proposerai-je de diriger sur vous-mêmes la lumière de votre critique et de vous demander si vous vivez cette réalité à tout moment de la journée, réservant votre énergie dans ce but; alors vous ne la gaspillerez pas en bavardages inutiles. Quand des réunions comme celle-ci ont lieu, on a toujours plaisir à retrouver de vieux amis et à leur parler; mais le premier jour vous suffit pour cela. Le reste du temps je vous proposerai de réserver votre force pour critiquer vos propres actes, et par conséquent changer votre façon d’agir. Pour cela vous avez besoin de solitude. On recherche généralement la solitude parce que l’on craint les conflits; mais ce n’est pas par la solitude qu’on les évite. Pendant cette semaine ne vous perdez pas en de vaines et inutiles conversations ou discussions, mais réprimez-vous, maîtrisez-vous avec compréhension, de manière à établir pour vous-mêmes pendant cette semaine, par un effort constant, une claire compréhension du but de l’existence individuelle, et de la façon dont vous pouvez arriver à le réaliser.

Quand, en tant qu’individus, vous serez arrivés à accumuler en vous cette énergie de l’effort qui est le soin diligent apporté à la manière de vous comporter, de vous conduire, ce qui n’est que l’action dans la vie, et quand vous aurez perfectionné cette conduite, vous serez libres d’être, et l’être c’est le bonheur. Ce n’est que par la conduite que vous arriverez à l’action pure, à l’être pur qui est le but de l’existence individuelle.


Jeudi 31 juillet  

COMME la majorité des gens ont une habitude de pensée toujours la même, et traduisent en cette habitude chaque idée nouvelle qui leur est présentée, il m’est naturellement très difficile d’expliquer quelque chose de nouveau avec de vieux mots. Et cependant il me faut employer les mots ordinaires. Je ne peux pas inventer un langage nouveau, mais je peux donner une nouvelle interprétation aux mots que j’emploie. Si l’on emploie les mots comme un pont destiné à établir la compréhension, ils ont alors une valeur bien définie; mais si l’on se laisse embrouiller par eux, alors ils n’ont plus de valeur.

De mon point de vue on n’arrive pas à la vérité par la logique, mais par la compréhension. La vérité n’est pas logique, elle ne se déduit pas d’une suite d’événements ou d’une pensée logique. On arrive à la vérité par la raison qui est l’essence de l’expérience. La compréhension n’est pas la rationalisation intellectuelle. On ne peut pas rationaliser la vie; mais par une expérimentation continuelle, par une attention continuelle, on peut arriver à la véritable signification de la vérité. On ne peut pas tout intellectualiser, et il ne faut pas non plus se jeter dans l’autre extrême et devenir sentimental. Il ne faut pas non plus intellectualiser l’amour. Quand on intellectualise l’amour il s’établit aussitôt dans cet amour la distinction entre le « vous » et le « moi »; tandis que si vous aimez avec votre cœur, il n’y a pas de distinction. Seul le mental crée la distinction, la séparation, la division. La vie n’est pas un processus d’intellectualisation ni de rationalisation.

C’est par l’action qu’on arrive à comprendre la vraie signification de la vie; non pas l’action seulement dans le sens métaphysique, mais l’action envisagée du point de vue de la conduite dans la vie journalière, où il y a action et réaction continuelles, contact avec toute l’humanité. Notre attitude envers les autres, notre manière d’agir, d’aimer, de penser, c’est la conduite en action. L’action devient alors le choix, la découverte continue de la vérité. Il faut du choix dans l’action parce que l’action est le résultat d’un sentiment fort.

Plus on s’intellectualise, moins on éprouve de sentiment, et par conséquent moins on agit; tandis que lorsqu’il y a un sentiment fort, de ce sentiment naît l’action et par cette action on réalise la vérité. On arrive à cette réalisation par un choix continu dans l’action, et non en se perdant simplement dans la métaphysique ou le mysticisme. Mais ne confondez pas le sentiment avec la sentimentalité. L’intérêt crée le sentiment fort d’où naît l’enthousiasme, générateur d’énergie, tandis que la sentimentalité est faible, gaspillant l’énergie au lieu de la générer. Le sentiment fort est continu et peut être maintenu avec persistance, tandis que la sentimentalité connaît le changement et des degrés dans l’enthousiasme.

Aussi pour l’action pure le sentiment pur est-il nécessaire, et l’action pure n’est possible que quand il n’y a aucune limitation causée par le manque d’une pleine compréhension du véritable sens de la vie. Ne vous contentez donc pas d’intellectualiser, de rationaliser ce que vous sentez et pensez; ne vous demandez pas seulement si vos pensées, vos sentiments sont logiques, sont basés sur la raison. Cette sorte d’introspection est destructrice, affaiblissante, et ne conduit pas à l’action. La raison en est que par ce processus d’intellectualisation vous ne faites que réfréner vos impulsions, vos sentiments forts, lesquels, convenablement dirigés, conduiraient à l’action.

Dans ce monde il faut de l’action. L’action n’y peut cesser. La vie est la création par l’action. Si donc vous comprenez le but de la création, l’action devient spontanée. Créer n’est pas simplement produire quantité de choses, multiplier les biens. Ce ne sont là que des productions, tandis que la création est l’être véritable; c’est l’action spontanée, venant du dedans, et qui est inconsciente. Lorsque je parle d’inconscience je ne veux pas dire par là un état de sommeil, mais d’attention, de concentration, sans aucune limitation. La vraie création réside dans la concentration, l’attention, l’absence de limitation. La vraie création n’est pas simple production. La production n’a pas grande importance, bien qu’il faille produire.

L’action est donc le rapport entre vous et la civilisation. La civilisation n’est que l’expression de votre être. Ceci n’est pas une idée métaphysique ou mystique. Cette civilisation de lutte de classes, de nombreux biens, de conflit, de mécanisation, est le résultat de votre manque de compréhension, c’est l’expression de votre être dans la manifestation. Quand vous comprendrez le rapport qui existe entre vous et la civilisation, vous n’ajouterez pas à cette lutte de classes, à ces conflits, à cette séparation. Dans la vie il n’y a rien qui ressemble à la division en classes — cette division est créée par l’homme dans sa limitation, et la lutte de classes est causée par votre avidité à posséder. Quand vous, en tant qu’individus, ne serez plus avides, désireux de posséder, vous affaiblirez la lutte de classes. C’est donc votre manière d’agir qui aidera à détruire le sentiment de séparation.

De même le but de l’éducation est de créer l’égalité d’occasions pour tous, non pas seulement pour une catégorie spéciale de gens, non pas seulement pour les classes aristocratiques ou riches. Je ne vous fais pas un cours de sociologie. Ce que je veux dire c’est qu’il doit y avoir action là où il y a limitation. L’homme est pris par la souffrance; tous vous vous débattez dans cette cage, dans cette prison qu’est la souffrance, qu’est la civilisation moderne. Vous pouvez, par votre action, soit contribuer à son édification, ou par la résistance, aider à affaiblir ce processus mécanisateur, destructeur qu’est la civilisation.

Quand je dis que la vie est création véritable, non production, je veux dire qu’il y a action continué et non cessation d’action. Ne vous méprenez pas, je vous prie, sur ce mot « action ». C’est l’action pure dont je veux parler, dans laquelle l’inaction aussi est comprise. La plupart des gens ont peur de l’inaction, parce qu’ils ne sont pas sûrs d’eux, ils ont peur d’eux-mêmes, peur d’être seuls, solitaires. Ils se jettent donc dans l’action qui n’est qu’une négation. L’action dont je parle comprend l’inaction aussi bien que l’action. C’est dans la capacité d’être seul dans l’inaction de la solitude, qui ne naît pas d’une lassitude des conflits du monde, mais de la richesse, de la plénitude du cœur et de l’esprit, que réside l’action pure. Heureux celui qui se connaît mieux qu’il ne connaît ses actions.



 ✻ 



Vous ne me questionnerez avec profit que si vous êtes embarrassés et vraiment désireux de comprendre ce dont je parle, non si vous souhaitez simplement me « poser une colle ». (Pourtant si telle est votre intention, je me soumets!) Mais si vos questions s’élèvent parce que le monde qui vous entoure est trop compliqué pour vous qui, dans la souffrance, essayez de découvrir la réalité, le but permanent de l’existence, alors, ces questions nées de vos conflits recevront leur réponse. C’est pourquoi vous devez critiquer avec sympathie — interroger votre cœur et votre esprit. Quand on s’efforce de comprendre, d’innombrables questions surgissent; questions vitales, intelligentes et non superficielles. De telles questions méritent qu’on y réponde parce que ce sont de vrais problèmes nés, non de subtilités intellectuelles mais de votre douleur, de vos luttes, de votre manque de compréhension.

QUESTION. — J’ai perdu tout intérêt dans la propagande, même dans celle de vos idées. La propagande ne me semble plus d’aucune valeur. Je ne sais absolument pas comment aider au progrès véritable de l’humanité. Que puis-je faire?

KRISHNAMURTI. — Il me semble que la plupart des personnes qui se trouvent ici sont dans le même cas. Pour trouver la raison de cet état d’esprit il faut vous demander pourquoi vous cherchez à faire de la propagande: pour des idées, ou pour quelque chose que vous vivez. Si vous ne faites que répandre des idées, votre propagande n’a pas de valeur et personne ne s’en soucie; vous cessez de vous intéresser à ces idées. Mais si ce sont des réalités que vous cherchez à répandre, des réalité vivantes que vous avez trouvées par vous-même et pour lesquelles vous luttez, vous combattez à chaque heure du jour, il n’est pas question de propagande: les gens viennent à vous, ce n’est pas vous qui allez à eux. Si je ne me trompe, vous avez probablement fait de la propagande pour les idées de quelqu’un et non pour des réalités que vous vivez; c’est pour cette raison que cela ne vous intéresse plus. Tant mieux! Cela vous fera réaliser que ces idées que vous répandez n’ont eu aucune influence sur votre vie et vous vous mettrez à chercher avec ardeur quelles sont les idées qui vous donneront par leur valeur propre la capacité innée de vivre.

Et alors il ne sera plus question de propagande.

C’est très facile d’essayer de convertir les autres, de les attirer dans notre petite cage à nous; mais un homme qui vit vraiment, qui est engagé dans une lutte ardente, ne cherche pas à attirer les autres dans sa cage particulière — il désire qu’ils soient libres, il détruit toutes les cages. C’est pourquoi l’intérêt que l’on porte aux idées théologiques, aux discussions philosophiques et métaphysiques n’a guère de valeur. Tout cela est excellent en tant que gymnastique mentale; mais les idées qui vous donnent le parfum de la vie, qui éveillent en vous le désir de vivre, de comprendre, de croître, de vous mesurer avec chaque expérience et d’en recueillir la richesse — ces idées ne demandent pas de propagande ni l’appui d’une autorité extérieure; pour les répandre il n’est besoin que de votre exemple, c’est votre manière de vivre qui ouvrira à un autre le chemin de la compréhension. Votre intérêt dans la vie dépend de ce à quoi vous donnez le plus d’importance.

Il s’agit de savoir si ce que vous vivez a ou non de la valeur en soi; si cela n’en a pas, vous êtes encore prisonnier de la douleur, si cela en a, vous vous évadez de cette limitation, de cette cage, de cette prison qu’est la douleur.

QUESTION. — Pensez-vous que l’essai fait en Russie pour abolir Dieu soit un pas dans la bonne direction?

KRISHNAMURTI. — L’homme a créé Dieu sous l’influence de la crainte. La Russie, ou tout autre peuple, peut détruire l’idée de Dieu, mais si la crainte demeure, de nouveaux dieux seront créés. Le problème se rapporte donc à la crainte, on se tourne vers un objet extérieur pour trouver la réalité au lieu de comprendre que cette réalité réside en soi-même. Dès l’instant où vous objectivez la réalité vous créez un « je suis » plus grand dont vous faites un dieu. Mais dans le tout où il n’y a ni objet ni sujet il n’existe rien de tel que le « Vous » et le « Moi ». Là où il y a le « Vous » et le « Moi » il y a la séparation et par conséquent l’illusion de l’objet et du sujet, et de cette séparation naît la peur, de cette peur la recherche du confort. Au sanctuaire ainsi créé vous donnez un nom — tel que celui de « Dieu ».

L’objet de l’homme est de devenir vie pure, or, beaucoup de gens sont sub-humains. Ce n’est pas une accusation; je vais expliquer ce que je veux dire. La Nature atteint sa réalisation dans l’homme; c’est-à-dire que la fonction de la Nature est de créer un être, conscient, séparé, un individu; et la réalisation de l’homme est d’être complet, d’être le tout, de ne pas connaître la séparation. Donc, vous, en tant qu’individu devez être L’homme pur sans les attributs de la vie sub-humaine qui sont la convoitise, l’instinct grégaire, l’amour des possessions, la cruauté. Quand vous vous êtes libéré de tout cela vous êtes l’homme pur, ayant réalisé la totalité de la vie sans distinctions, sans séparation en objet et sujet.

Vous pouvez faire l’expérience de supprimer les images sculptées par l’homme dans sa crainte, mais si vous n’arrachez pas cette crainte de votre cœur rien ne sert de détruire de simples objets matériels. Veillez donc à être libérés de la peur en tant qu’individus. Vous ne pouvez juger à quel point vous êtes libres de crainte qu’en ne cédant pas à votre crainte car plus vous y cédez et plus elle grandit. Vous pouvez bien supprimer les églises, les religions, les dieux, mais si vous n’en supprimez pas la cause, qui est la crainte, il est vain de détruire les simples manifestations de cette crainte.

QUESTION. — Pourquoi soutenez-vous que la Vie n’a pas de but? Si elle n’en a pas, la vie individuelle, même à l’état pur, ne peut non plus en avoir car la perfection individuelle ne peut avoir de signification que si la création a un but.

KRISHNAMURTI. — La Vie — je veux dire cette Vie qui est la vérité, dans laquelle il n’y a pas de séparation, à laquelle tout aboutit et en qui tout existe — cette vie n’a pas de but parce qu’elle est. Ce qui est ne peut avoir de but, renfermant tout en soi; le temps et l’espace y sont contenus et l’existence individuelle. Mais l’existence individuelle, dans laquelle le tout ne s’est pas encore réalisé, a un but. Ce but est la réalisation du tout. L’individualité n’est pas un but en soi car elle est imparfaite, elle est incomplète, c’est pourquoi, même sous sa forme la plus exaltée, elle n’en demeure pas moins individualité. Ce qui est imparfait ne peut être rendu parfait en étant agrandi ou multiplié. Le vrai but de l’existence individuelle est de réaliser cette unité de toute chose, cette réalité dans laquelle il n’existe plus la conscience d’un objet et d’un sujet, d’un « vous » et d’un « moi », plus de réactions, mais seulement ce sentiment d’un pur état d’être qui est positif et dynamique. (Quand j’emploie le mot « positif », je n’exclus pas le négatif.) Cette vie est en toute chose: dans cette table comme en l’homme le plus cultivé. Mais l’individu qui, à cause de ses limitations, de ses imperfections connaît le sentiment de la séparation, la distinction entre l’objet et le sujet, doit se réaliser lui-même dans la perfection et l’incorruptibilité. L’existence individuelle a donc un but mais la vie n’en a pas.

QUESTION. — Étant donné que vous dites avec insistance que l’individu ne dépend que de lui-même, il est difficile de voir quel rôle — si elle en a aucun — l’éducation joue dans la vie de l’individu. Voudriez-vous nous expliquer cela?

KRISHNAMURTI. — D’abord, qu’entendez-vous par éducation? Pour l’instant, l’éducation consiste simplement à donner des informations alors que la connaissance est une réalisation personnelle car elle est la raison développée jusqu’à atteindre la vie. L’éducation est nécessaire pour apprendre l’histoire, la géographie, les mathématiques, les lois de l’hygiène, les soins du corps, etc. Mais vous ne pouvez communiquer à un autre cette connaissance qui est une réalisation personnelle née de l’expérience, tout ce que vous pouvez faire c’est de l’aider à cette réalisation en lui apprenant à analyser, à être impersonnel, à envisager toutes les questions du point de vue du tout et non de la partie. Telle est la vraie fonction de l’éducation: non créer des distinctions — soit intellectuelles soit sociales — mais donner à tous des opportunités égales.

QUESTION. — Les expériences psychiques, même d’une nature élevée, telles que la clairvoyance ou la clairaudience, sont-elles nécessaires à la réalisation de l’être pur?

KRISHNAMURTI. — Certainement non. Comprenez donc que ce n’est pas parce que vous aurez développé la faculté de voir une chose invisible que vous deviendrez un être tout à fait différent. Quand vous verriez mon aura, cela ne vous ferait pas changer. Si vous mettez des lunettes de couleur, ce que vous pouvez faire, cela ne transformera en rien la chose que vous regardez. Voici que vous vous attachez encore à ce qui n’a pas d’importance. Vous ne poursuivez pas la cause de la souffrance, le chemin de la vie, ni le moyen de vous libérer des limitations, mais les manifestations de la vie sur différents plans. Vous pouvez vous approcher de la plus haute forme de manifestation mais ce sera toujours la même chose à un degré plus subtil. Vous pouvez être clairvoyant ou clairaudient, mais si vous n’avez pas une pensée qui embrasse tout, un esprit d’amour, ni l’équilibre délicat entre l’un et l’autre, à quoi sert donc votre capacité de voir l’invisible? Cela n’a rien à faire avec votre but véritable.

QUESTION. — L’existence individuelle, lorsqu’elle atteint sa pleine réalisation, enrichit-elle la totalité? Sinon à quoi sert-elle?

KRISHNAMURTI. — Vous ne pouvez pas demander: « A quoi sert l’existence individuelle? » Elle est là. Vous n’enrichissez certainement pas la vie par votre existence individuelle; vous ne pouvez enrichir ce qui est tout et en qui tout existe. Vous examinez ce qui est infini avec votre intelligence finie, personnelle. Vous désirez que votre existence individuelle soit prolongée et enrichie, vous aspirez à sa préservation. Vous aspirez à la continuation de cette individualité qui connaît la séparation, de ce « moi ». Mais ce n’est pas là le but de l’existence individuelle; la séparation est imperfection tandis que la perfection renferme tout en elle. Ce qui est parfait, ce qui comprend tout, ce en quoi tout existe ne peut donc être enrichi. L’existence individuelle a pour objet de vous faire devenir le tout, de vous rendre complet, parfait, incorruptible.

QUESTION. — Si la libération ne dépend que d’une réalisation intérieure et que notre entourage soit d’importance secondaire, perdons-nous notre temps en insistant sur l’utilité d’un changement de milieu pour les enfants et les adultes?

KRISHNAMURTI. — Vous ne pouvez pas dire que la libération dépende uniquement d’une réalisation intérieure sans que le milieu y ait aucune part. Les deux facteurs sont nécessaires. Ne regardez pas la manifestation comme terrible et douloureuse. Dans la vie, il n’y a ni manifestation ni non-manifestation; la vie est toute chose. Vous, en tant qu’individu, pouvez être aidé ou non par les circonstances extérieures, si elles sont favorables elles peuvent vous donner plus d’énergie pour lutter afin de comprendre. D’un autre côté, la civilisation peut étouffer cette énergie par les privations, les guerres, la cruauté et l’avidité. Ne séparez donc pas la manifestation de la non-manifestation, le sujet de l’objet, la matière de l’esprit. La vie est à la fois esprit et matière — et pourtant elle n’est ni l’un ni l’autre. Si vous dépendez de circonstances extérieures pour votre croissance, votre vie intérieure, vous êtes un esclave. On atteint la réalisation suprême par le détachement.

QUESTION. — Les réactions deviennent-elles, par un processus de purification et d’évolution, action pure? Ou le germe de l’action pure existe-t-il déjà en nous inaperçu?

KRISHNAMURTI. — La réalité existe en potentialité dans l’individualité. En nous se trouve le germe de la réalité. La vie existe dans la limitation et votre tâche consiste à réaliser cette potentialité qui deviendra le tout. Donc, l’action pure, l’être pur sont toujours là, cachés, étouffés, ignorés. Combler l’abîme entre la réaction et l’action pure, entre le commencement et la fin est la fonction de l’homme. Le commencement et la fin existent dans l’individu. La totalité, la vie qui renferme tout, se trouve aussi en vous, l’individu. Vous n’en êtes pas conscient et votre fonction est de le devenir. Ce n’est donc pas par un processus d’évolution continuelle que vous atteignez le but, c’est en abattant le mur de la séparation, c’est par l’effort incessant, la concentration, un choix de tous les instants. Comme je l’ai déjà dit, essayez de comprendre le sens des mots. Je me sers des mots courants mais je leur prête un sens spécial, j’essaye de leur donner une portée spéciale. Pour moi, l’évolution est l’agrandissement du « Je suis » dans le temps — c’est l’expansion — tandis que la libération consiste à se dégager de l’expansion. Se libérer c’est être, c’est trouver la réalité en toute chose, ce qui abat les barrières de la séparation. La libération n’est donc pas un processus d’évolution mais la réalisation de la totalité de la vie sans plus de distinction entre objet et sujet ni de sentiment de séparativité. C’est ce pur bonheur de l’existence permanente où vous, l’individu, êtes devenu le tout qui contient toute chose.

QUESTION. — L’existence individuelle étant une si pénible aventure, ne serait-il pas plus charitable d’enseigner aussi largement que possible le contrôle des naissance, empêchant ainsi de nombreux êtres de venir à la vie?

KRISHNAMURTI. — Je me demande si on pose sérieusement cette question? Il ne s’agit pas d’autres êtres — vous, vous êtes ici. Vous parlez toujours de quelqu’un d’autre avec le désir de le sauver. Cette question est ridicule parce qu’il y aura toujours des individus; il peut y en avoir plus ou moins grâce à l’emploi du contrôle des naissances, mais il y en aura toujours quelques-uns. Ce n’est pas une question de nombre, il ne s’agit pas de peu ou de beaucoup, mais de celui en qui est contenu tout l’univers.

Si vous comprenez l’existence individuelle ce n’est pas une question de douleur ou de plaisir. La douleur et le plaisir composent tous deux le terrain dans lequel l’individu doit croître. Quand vous le comprendrez vous ne détesterez pas la douleur et ne chercherez pas le plaisir, vous ne fuirez pas la douleur pour poursuivre le plaisir, vous traiterez l’une et l’autre de la même manière, impersonnellement. Vous considérez tout d’un point de vue personnel, du point de vue de l’individu séparé, et tant que ce point de vue existera il y aura de la douleur parce que vous serez conscient de la séparation, de la limitation.

QUESTION. — On a déclaré que les personnes qui ont quitté la Société théosophique et l’Ecole ésotérique ont ainsi brisé un lien avec les Maîtres, forgé au cours de nombreuses vies et qui en demandera plusieurs avant d’être renoué. Comme beaucoup de personnes sont très troublées par cette suggestion, pouvez-vous dire si c’est aussi votre opinion? Des menaces qu’impliquent la peur peuvent-elles avoir place dans le développement spirituel?

KRISHNAMURTI. — Nous en revenons aux vieilles questions: « On a dit... etc. ». Certainement ce n’est pas mon opinion que la crainte puisse avoir une place quelconque dans quelque développement que ce soit — spirituel ou matériel. Si vous introduisez cet esprit de crainte nous retournons au moyen âge. Comment pouvez-vous dépendre d’un autre pour votre réalisation personnelle? Pourquoi vous soumettez-vous à l’autorité des autres? L’autorité est comme un arbre qui peut être coupé par n’importe quel passant, tandis que la connaissance recueillie dans l’expérience est durable, éternelle; elle ne comporte la peur d’aucune menace. Vous imaginez-vous que par des institutions vous allez découvrir la vérité, que par des organisations vous découvrirez le permanent, l’éternel? Vous imaginez-vous qu’on ne puisse réaliser la vérité qu’au moyen de ces institutions? Si telle est votre idée, alors le chagrin vous attend. Ce n’est pas une menace. C’est en assimilant continuellement une expérience après l’autre et en rejetant ce qui n’est pas essentiel que vous vous développez, que vous réalisez le tout. Ce n’est pas en vous accrochant aux institutions anciennes que vous parviendrez au but. Vous en revenez encore à cette idée que la vérité peut être réalisée au moyen d’un sentier. La vérité, pour moi, est sans chemin; elle est toute chose et aucun chemin particulier ne peut y conduire. La clef de la vérité ne se trouve pas non plus entre les mains de quelques privilégiés, elle est dans notre propre cœur, dans notre propre esprit et non dans les mains d’un autre — qu’il soit grand ou non. La vérité est en tout parce que tout existe en elle. Et votre grandeur, c’est que vous vous libérerez vous-même. C’est cela la grandeur de l’homme — c’est que nul ne peut le sauver, sinon lui-même, et que ni crainte, ni menaces ne peuvent empêcher sa réalisation.


Vendredi 1er août.  

CE que je vous expose chaque matin n’est pas déduit de lectures superficielles et n’est pas non plus produit par la rationalisation d’événements qui aboutissent à cette tranquillité absolue, sereine, suprême. C’est pour moi une réalité vivante, c’est-à-dire une réalité capable d’être traduite en action de chaque jour, en conduite. Parce que je vis cette réalité, je vous l’expose; et si vous désirez l’examiner, vous ne devez pas vous contenter d’acquiescer, d’accepter en hochant la tête, mais vous devez trouver par vous-mêmes si vous êtes capables de traduire en action ce que je dis. Sinon ce serait sans aucune valeur et il serait vain que vous veniez à ce camp.

Pour goûter cette réalité vivante dont je parle, vous devez mettre en pratique ce que vous comprenez — aussi peu que ce soit — et cela non pas poussés par une autorité extérieure (nous en avons fini avec cela) ou par un raisonnement intellectuel, mais parce que l’ayant analysé, critiqué, par vous-mêmes, vous avez été conduits à l’action. Si vous ne faites qu’accepter ce que je dis où ce qu’un autre dit ce n’est pas pour vous une réalité vivante et ce ne peut jamais être mis en pratique, car au fond de vous demeure une crainte inconsciente, et jusqu’à ce que vous ayez analysé cette crainte et l’ayez déracinée, il vous est impossible de trouver par vous-mêmes la vivante réalité que vous pouvez mettre en pratique. Ce n’est donc pas de se réunir (ne vous méprenez pas sur cela, nous continuerons à avoir des Camps) ou de former des centres qui importe, mais de vivre cette réalité, de vous conduire d’une façon telle que vous soyez un exemple de cette réalité vivante. C’est l’action de vivre qui devient alors d’une importance capitale — non pas les théories, les discussions métaphysiques ou philosophiques — mais bien votre manière d’agir, votre conduite envers ceux qui vous entourent, afin que vous ne créiez pas une nouvelle cage d’illusion. Pour vivre ainsi il faut posséder un courage impersonnel et pouvoir examiner clairement, impartialement ce que je dis, en vous plaçant non pas à votre point de vue propre mais au point de vue du tout. Cela demande de la décision, une attention, une réflexion et une mise au point constantes.

Il y a dans la vie de la plupart des gens un tâtonnement continuel, une torturante incertitude, une incessante lassitude de soi-même, parce que dans l’esprit et le cœur de chacun existe la souffrance produite par l’attente de la mort, le désespoir, la solitude, par le manque de bien-être, la pauvreté, par cette existence mécanique qui vous broie et dans laquelle il n’y a ni l’extase de vivre, la joie d’exister, ni l’affection, ni les délices de l’existence impersonnelle. Chacun essaye de trouver la cause de cette souffrance et la manière d’atteindre cette raison, cet amour dont l’essence est harmonie et équilibre. La souffrance existe lorsqu’il n’y a pas d’harmonie intérieure, lorsqu’il n’y a pas d’harmonie entre ce que l’on pense et ce que l’on fait, entre la manière de sentir et la manière d’agir. Chez un homme vraiment cultivé, la pensée, l’émotion et les actions ne sont pas séparées. C’est par là qu’on peut juger la vraie culture. La souffrance est donc causée par la limitation. Lorsqu’il n’y a pas de limitation, lorsqu’il y a l’amour complètement détaché — et non l’amour personnel ou l’indifférence — cet amour qui ne connaît pas les réactions de la sympathie et de l’antipathie, de la séparation, de la distinction, dans lequel n’existe plus le « vous » et le « je », la conscience de l’objet et du sujet, lorsqu’il y a équilibre parfait l’on arrive à la libération. L’homme libéré est vraiment heureux parce que le bonheur réside dans l’être non limité, dans la vie qui ne connaît aucun obstacle et fonctionne sans résistance.

Cette qualité de libération — si je puis l’appeler ainsi sans que vous lui donniez des attributs spéciaux — existe quand on est purement éveillé à toute vie, quand on s’est libéré de toute conscience. Il ne s’agit pas d’expansion de conscience. Je vais expliquer cela ou bien ces mots qui vous sont familiers et ont pour vous une signification très précise vous feront aboutir à une conclusion inexacte. J’emploie les mêmes mots mais en leur donnant une interprétation tout à fait nouvelle.

La conscience implique la soi-conscience. La libération de la conscience n’est pas l’annihilation, c’est l’être pur, c’est cet équilibre délicat qui s’établit lorsque vous connaissez la vraie valeur de toute chose; c’est l’illumination. Alors vous n’êtes plus encombré de faux jugements. Le jugement exact dépend de l’expérience. Celle-ci doit libérer l’homme de toute conscience car la conscience n’existe que lorsque vous êtes entravé. La limitation produit la conscience. C’est-à-dire que vous êtes conscient de quelque chose qui vous fait obstacle.

C’est alors que la conscience apparaît. Elle naît donc de cette limitation qui est aussi cause de vos souffrances et de vos plaisirs, de vos sympathies et antipathies, de votre avidité, de votre envie, de votre désir de possession, de votre cruauté et de votre crainte. Lorsque vous reconnaissez cela vous devenez conscient de vos limitations. Lorsque vous supprimez toute limitation vous êtes libéré de la conscience. Ce n’est pas là un état de perpétuel sommeil ou de totale annihilation. C’est la libération de la conscience qui est pour moi l’être non limité, la vie, l’action pure. La vie dans sa totalité fonctionne sans aucun obstacle.

En tant qu’ego — l’ego étant l’ensemble des réactions que vous n’avez pas conquises — vous sentez constamment vos limitations, vous êtes donc conscient. Cette limitation éveille le désir de lutter et de vaincre. Par votre lutte contre la limitation vous vous éveillez à la soi-conscience. Or, ainsi que je l’ai déjà dit, la Nature a rempli son but lorsqu’elle s’est réalisée dans l’individu soi-conscient. Mais cet homme soi-conscient est encore sub-humain tant qu’il est dans les griffes de l’avidité, du désir de possession, du désir de s’appuyer sur les autres, tant qu’il craint la solitude et la mort. Il a accompli sa destinée lorsqu’il s’est libéré de la conscience — et cela n’est ni le sommeil ni l’annihilation, mais c’est cette vie libre en action qui est être pur, sans aucun attribut spécial. Elle est sa propre cause, elle fonctionne donc librement et sans obstacle. Un homme libéré n’est pas conscient de vivre séparément. C’est-à-dire qu’en tant qu’individu il a cessé de projeter une ombre. Il est. Il n’est plus limité et agit donc toujours comme il faut, il a toujours la perception juste de toute chose, sans la différenciation du spécial et du particulier. Il est pareil à un phare qui brille constamment et répand clairement sa lumière sur tout objet qui lui est présenté.

Lorsque vous, en tant qu’individu, avez accompli dans cette libération de la conscience la fonction de l’existence individuelle et êtes pleinement éveillé à toute vie, alors la vie fonctionne librement en vous. C’est pourquoi la conscience n’existe pas pour un homme libéré car, ainsi que je l’ai déjà dit, elle implique la soi-conscience. Cet homme est être pur. Appelez-cela, si vous voulez, la pure conscience de toute chose pour le distinguer de la conscience de la limitation.

L’être pur, l’action pure sont nécessaires pour être soi-même la totalité de la vie. Pour traduire cette action pure en bonne conduite — ce qui veut dire être humain et non pas sub-humain, être complètement homme et non pas demi-homme — vous devez être détaché de l’opinion publique. Je vais expliquer ce que j’entends par l’opinion publique: celle-ci n’existe pas pour que vous la copiiez, mais par elle vous pouvez juger vos propres opinions. Vous pouvez alors transcender l’opinion publique, la dépasser, au lieu d’être son esclave. La plupart des gens détachés de toute opinion publique deviennent excentriques, ils donnent de l’importance à des choses qui n’en ont pas. Ce n’est pas là le vrai détachement. Quand un homme ne se soucie pas de l’opinion publique, il se conduit généralement d’une manière spéciale — crûment — s’habille excentriquement, obéit sans retenue à tous ses désirs, rend un culte à d’étranges dieux et d’étranges idées. Je n’appelle pas cela être libéré de l’opinion publique. Ce n’est là qu’une autre manière de vous illusionner en vous imaginant que vous êtes libre. Ce n’est pas par la façon de s’habiller, par de mauvaises manières, par l’insouciance, la légèreté et le manque de contrôle de ses passions qu’on montre que l’on est libéré de l’opinion publique, mais bien par une conduite que l’on s’est imposée soi-même. C’est-à-dire qu’après avoir examiné l’opinion publique et son code de moralité vous vous imposez une ligne de conduite plus sévère qui est le contrôle de soi.

Puis il vous faut être détachés des possessions. Vous pouvez être possédés par les choses ou vous pouvez les posséder, mais pour arriver à l’être pur il vous faut être indifférents à toute possession. Vous devez mettre ce détachement à l’épreuve et voir si vous ne vous illusionnez pas vous-même à ce sujet.

Il vous faut être libérés de toutes les opinions. Plus vos opinions sont fortes et plus vous pouvez vous illusionner. Mais soyez capables de juger impersonnellement, d’analyser clairement, avec détachement, et alors les opinions n’ont plus de pouvoir sur vous. Votre principe central doit être la fin elle-même, et non pas les moyens d’arriver à cette fin. De la fin vous faites ainsi les moyens, le but de l’existence individuelle, et en étant sans cesse conscients de cette fin vous trouvez la manière de la réaliser.

Ainsi donc, la libération de la conscience, dans le sens que je donne à ces mots, n’est pas un état de sommeil ou d’annihilation. Pour moi la conscience n’existe pas en réalité, parce que la conscience naît lorsqu’il y a un obstacle, une limitation. Il n’est donc pas question d’expansion de conscience mais de la libération de toute soi-conscience, de toute conscience limitée; on arrive à cette libération par l’effort continuel. C’est cet être non limité, totalement libre qui est la vie elle-même, qui est la réalisation du tout, qui est hors du temps. C’est un monde qui n’est pas soumis au temps, un monde sans chemin tracé, une réalité en soi et à laquelle vous ne pouvez venir par aucun chemin parce que toute chose est contenue dans cette réalité.

QUESTION. — Quelle est la bonne manière d’exercer l’imagination? Si nous devions vivre entièrement dans le présent, où serait la place de l’imagination dont la qualité essentielle est de vagabonder dans l’espace et dans le temps?

KRISHNAMURTI. — L’imagination n’a de valeur que si elle est impersonnelle; elle l’est rarement. On la teinte de ses propres désirs; ce qu’elle perçoit elle le colore et le ramène à la satisfaction du désir. L’imagination impersonnelle suppose le besoin de tout examiner honnêtement, ouvertement; ainsi, elle se libère du temps et de l’espace. Le temps et l’espace n’existent que par les limitations de l’individu; si les limitations tombent, l’imagination peut tout percevoir, ainsi elle est libérée du temps et de l’espace.

QUESTION. — Les Chrétiens ont toujours mis le Christ à une place à part, et l’ont considéré comme seul divin. Beaucoup de personnes sentent que vous, de même, avez eu une préparation unique qui vous a placé où vous êtes; quelles ne peuvent atteindre la libération de la même manière que vous, parce que leur préparation n’a pas été la même. Bien que la préparation de chaque homme puisse différer, la libération n’est-elle pas la même pour tous?

KRISHNAMURTI. — Quand vous connaissez la vérité objectivement, vous vivez dans l’illusion. Mais si vous comprenez que cette vérité est vous-même, vous vivez alors dans la réalité du choix, car le choix continuel est la découverte perpétuelle de la vérité, cette vérité qui est potentiellement en toute chose. Le devoir de l’individu, c’est de réaliser cette potentialité dans sa plénitude. Ce n’est donc pas une question de préparation. Vous pouvez suivre un chemin, moi un autre; mais la totalité de la vérité est en tous et en toute chose. Les chemins ne sont pas importants, les préparations ne sont pas importantes; cette idée n’est qu’une autre division de l’esprit. Comprenez, je vous le demande, que la vérité habite en chacun; que la vie existe dans ce poteau de bois aussi bien que dans l’homme le plus cultivé; c’est l’étourdi qui voit la vérité, la totalité, comme objet, et qui cherche des voies différentes pour atteindre cette réalité; les limitations qu’on s’impose à soi-même se dressent, et de là naît l’illusion d’un être séparé, d’une existence séparée, d’une conscience séparée. Ainsi ne vous tourmentez pas d’une préparation à la libération. Comme toute rivière fait son chemin vers la mer, ainsi tout individu, où qu’il soit, doit finalement atteindre cette réalité, car elle est pour tous.

QUESTION. — Vous parlez d’abattre le mur de séparation entre la conscience individuelle et cet être pur que l’individu cherche à réaliser. Cela implique-t-il que lorsque la totalité est réalisée, l’individu, comme unité de conscience dans la totalité, cesse de se rappeler ses efforts vers le but, et les êtres aimés de son existence séparée?

KRISHNAMURTI. — Sûrement, cette question est, si je puis dire, mal posée; vous regardez encore ce qui est totalité du point de vue individuel. Quand vous devenez la totalité, tout existe en vous, les vivants et les morts. Il n’est pas question de séparation. Cette question s’élève seulement lorsque vous, en tant qu’individu, êtes soi-conscient, êtes dans la limitation. Quand vous êtes uni avec la vie, il n’est plus question de vie et de mort, de séparation, de douleur, d’effort — vous êtes toute chose, vous êtes dans cette totalité. Ces questions sont soulevées parce que vous regardez la vie avec une intelligence limitée, et toujours du point de vue personnel, avec le désir de vous accrocher à cette séparativité, avec la crainte de perdre ceux que vous aimez; tandis que si vous regardez l’amour dans sa propre éternité, sans acception de personnes, tous les êtres sont inclus dans cet amour qui enferme tout et ne connaît pas la séparation.

QUESTION. — Vous dites que le « bien » c’est la capacité de résister à ce qui n’est pas essentiel. L’essentiel c’est ce que l’on reconnaît soi-même comme le but de sa propre existence individuelle. Si mon but — dans le sens de mon plus grand bien, tel que je le vois actuellement — est de gagner de l’argent, est-il « bien » pour moi de poursuivre ce but, sans égard aux conséquences pour les autres ou pour moi-même?

KRISHNAMURTI. — Pour moi, la beauté, c’est la soi-conscience qui s’ignore; la beauté est l’absence d’effort, et le bien est de même, l’absence d’effort. La vertu n’est la vertu que lorsqu’il n’y a plus d’effort. Le Bien — j’emploie ce mot sans le limiter — est dans l’être sans effort; il implique la résistance et la non-résistance.

La question est celle-ci: Si un homme désire atteindre la richesse, est-il bien pour lui de poursuivre ce but? Quand il demande: « Est-ce bien? » il s’aperçoit qu’il fait un effort, l’effort implique la souffrance, et par la souffrance il apprend. Un grand nombre de personnes dans le monde, à l’heure actuelle, courent à la poursuite de la richesse, pensant qu’elle leur apportera la suprême et tranquille réalité du bonheur. Mais si vous examinez cette idée impersonnellement, si vous l’analysez jusqu’au fond, vous comprendrez que la possession est une autre déception, un autre attachement dans lequel on ne peut trouver le bonheur. L’argent n’apporte pas la plénitude du bonheur; l’argent n’est qu’un ticket pour vous transporter ici ou là; mais il n’est pas bien d’entasser des tickets comme le font la plupart des gens. Quand vous donnez aux choses leur véritable valeur, vous êtes libéré de toutes choses, et cette liberté est l’illumination.

QUESTION. — Vous avez dit « être, ne signifie pas se grouper comme une armée sous un commandement, dans un monde de chaos ». Cela s’applique-t-il aux réalisations pratiques de la vie quotidienne? Par exemple: le soulagement des misères telles que famines, incendies, etc., ou la suppression des abus tels que la peine capitale, l’esclavage, la torture et l’extermination des animaux sauvages pour la mode, l’amusement? Faut-il laisser de telles réalisations à l’initiative d’individus isolés dont les actions ne sont connues que de leur voisinage immédiat?

KRISHNAMURTI. — Certainement non. Vous m’avez mal compris si vous appliquez ce que j’ai dit dans ce sens étroit et limité. Si vous êtes dans l’incertitude, dans le doute, si vous êtes torturé, tâtonnant, ignorant du but de l’existence individuelle, vous ne faites que créer un plus grand chaos. Plusieurs personnes qui doutent, agissant ensemble, ne peuvent créer la certitude. C’est ce que vous faites tous. Mais si vous formez un groupe d’individus intelligents, pleinement conscient du but de la vie, alors par votre propre force intégrale — parce que vous avez rejeté les désirs d’accumulation, l’avidité, l’amour de la mode, qui sont des qualités sub-humaines — lorsque vous vous réunirez, vous agirez avec une intention pure. Cela ne signifie pas que vous deviez attendre d’être arrivé. Ne vous méprenez pas sur l’idée d’arrivée. Il ne s’agit pas d’arriver à une station, tout à coup. On atteint la vérité par le choix continuel, l’effort continuel, en observant, en rectifiant sans cesse. Vous pouvez vous réunir ainsi à n’importe quel moment. Vous vous assemblez ici chaque année; pourquoi n’agissez-vous pas amicalement les uns envers les autres — non dans le sens d’amabilité qui n’est que la politesse réclamée par la vie en société — mais avec une réelle amitié, une attitude réellement impersonnelle? Parce que vous êtes tous torturés par l’incertitude, parce que vous doutez tous, et avec raison.

Pour éteindre le feu, il faut un groupe de personnes, et la certitude n’est pas nécessaire. Vous pouvez détruire une forme de cruauté, comme l’acquisition des fourrures, etc., mais si la cruauté existe dans votre cœur, vous la montrerez d’une autre manière. Vous pouvez être bon pour les animaux, et d’une cruauté monstrueuse pour vos voisins. C’est facile d’être bon pour les animaux; vous pouvez les aimer et ils vous le rendent. Mais un être humain est séparé; il peut repousser votre affection, faire des choses contraires à vos idées, et vous le tenez à distance.

Je connais beaucoup de personnes qui ne peuvent supporter les êtres humains, mais qui aiment la nature, qui aiment les animaux. Naturellement, c’est beaucoup plus facile.

Votre bonté superficielle n’a pas de valeur si vous êtes cruel dans votre esprit et dans votre cœur, si vous êtes avide de possessions, avide de distinctions spirituelles, ce n’est que vaine illusion. Si vous vivez réellement d’une manière impersonnelle, sans être conditionné par aucun objet, vous connaîtrez le vrai bonheur. Un tel être traite tous les êtres avec bonté, sans se demander s’ils sont des voisins ou des étrangers. Ainsi on arrive à faire cesser la guerre, à faire cesser l’exploitation. La question importante est donc: avez-vous, comme individu, complètement chassé la cruauté de votre cœur?

QUESTION. — Mgr Leadbeater, parlant dernièrement aux membres de l’Eglise Libérale Catholique, a déclaré: « Krishnaji ne parle pas, en principe, pour vous ou pour moi — qui nous sommes habitués depuis des années à penser aux choses élevées, qui comprenons un peu l’importance relative de la vie intérieure; il s’adresse à une entité moyenne, non éveillée, dont les pensées sont habituellement centrées sur les courses de chevaux, le foot-ball, la boxe, les affaires ou le plaisir; il lui faut trouver des expressions qui pénètrent une écorce assez solide. Si un grand réformateur doit remuer un monde distrait et indolent, il doit parler avec force, il doit insister sur le point particulier qu’il met en évidence, laissant de côté toutes les autres considérations. Il doit se tourner vers un seul but, ne voir que son propre point de vue; en un mot, il doit être fanatique. »

Acceptez-vous cette déclaration que vous êtes un réformateur fanatique, qui parle, principalement pour une foule amie du plaisir?

KRISHNAMURTI. — Ce que je dis est pour tout le monde. Ce que je dis est pour les sages et les non-sages. N’êtes-vous pas tous des chercheurs de plaisir? N’êtes-vous pas tous pris dans ce monde de sensations, à quelque société que vous apparteniez? N’êtes-vous pas encore dans les griffes de la souffrance, des désirs, des limitations? Je parle à tous ceux qui écouteront, sans égard pour leur sagesse, et si vous êtes sage vous écouterez avec sagesse, sans tenir compte de vos distinctions. C’est à chaque être humain de juger par lui-même. L’homme est son propre libérateur. Comprenez ceci, je vous en prie — ce que je dis est pour l’homme qui est en bas, et pour l’homme qui est en haut, parce que tous deux ont encore conscience de leurs différences; ainsi il y a limitation, et dans leur esprit et leur cœur, souffrance. Je m’adresse à cette souffrance, existant en tout homme quel qu’il soit; je m’adresse à cette cause de limitation, qui n’est que la soi-conscience et qui existe en tout homme quel qu’il soit. Vous appartenez tous à ce monde de douleur; tout être humain appartient à ce monde de douleur; et ce serait dommage, ce serait une triste chose si vous deviez vous séparer et penser que vous avez trouvé, si vous n’avez pas trouvé. La Vérité ne se trouve pas dans les distinctions, les Sociétés, les Ordres, les Eglises, ou dans l’adoration d’un autre « Je suis ». Elle est dans la conduite droite envers tous les êtres, dans l’équilibre exquis de la raison et de l’amour, dans l’amour qui ne connaît pas la séparation.

Cela s’applique à tout être, à tout homme, à toute chose enfermée dans la limitation; c’est donc à la fois pour le sage et pour celui qui n’est pas sage.


Samedi 2 août.  

COMME je l’ai dit à diverses reprises, les mots n’ont de valeur que s’ils expriment la véritable signification des idées, qui est derrière les mots. Si vous vous rappelez cela, il n’y aura pas de confusion. On ne peut décrire en mots une chose indescriptible; mais les mots doivent servir, comme au peintre la couleur sur la toile, pour exprimer le sens de sa vision. Mais si vous êtes emprisonnés dans la seule technique de la peinture, vous ne saisirez pas la signification totale de l’idée que le peintre veut communiquer. Dans mes causeries, je donne aux mots une nouvelle interprétation. Il vous sera donc très difficile de comprendre, si vous restez enfermés dans les mots. Il faut aller au delà des mots, vous efforcer de saisir la signification que je leur donne, et non les accommoder au sens qui vous convient.

J’ai dit que l’individualité naît de l’attachement, et je vais expliquer ce que j’entends par individualité et attachement. L’individualité est l’existence éveillée, soi-consciente, limitée; étant imparfaite, elle exige l’effort, et de cet effort naît l’attachement. L’effort implique la lutte, et la lutte a besoin de réconfort. La crainte de perdre le réconfort crée l’attachement aux personnes, aux idées, aux dogmes, aux conceptions pré-établies de la vie. Aussi faut-il bien comprendre le but de la lutte, la signification de l’effort. Ainsi, de l’effort engendré par la limitation de l’individualité soi-consciente naît le désir de chercher un abri; vous restez emprisonné dans cet abri et vous ne désirez plus soutenir la lutte pour vous libérer de cette individualité soi-consciente.

La crainte vous porte à donner à la vérité des attributs consolants, des qualités réconfortantes; ainsi la vérité devient consolante, agréable, donc personnelle. Si vous regardez au fond de votre esprit et de votre cœur, vous verrez que ce désir poursuivi en secret attribue sans cesse à la vérité les pouvoirs consolants que votre individualité soi-consciente exige dans sa lutte. Vous cherchez à établir une théorie confortable de la vérité, vérité que vous supposez personnelle, encourageante, pleine de compassion et d’amour, etc. Or, pour moi, la vérité inclut tout: l’amour avec ses opposés, la haine, la jalousie, l’avidité, l’envie. Ne vous méprenez pas sur le sens et l’application de cette remarque. Dans la vérité se rencontrent tous les opposés parce qu’elle est le tout. Il faut donc entièrement rejeter le désir de montrer la vérité comme un sanctuaire de réconfort et de consolation, si vous lui donnez cet attribut personnel vous vous attachez à l’individualité et vous soupirez après sa permanence. En d’autres termes, vous cherchez l’immortalité au moyen de l’individualité.

Or, vous, individu soi-conscient limité, ne pouvez dans la limitation atteindre l’immortalité. L’immortalité est la libération de toute conscience: de cette conscience, éveillée en soi-conscience par la limitation, dans laquelle il y a « vous » et « je » causés par la séparation.

L’individualité — qui implique le désir de s’attacher à cette individualité, et l’amour pour d’autres individus — n’est pas une fin en elle-même. L’individualité n’est que la limitation soi-consciente. Quand cette limitation existe, cette conscience existe, et aucune expansion de cette conscience ne peut vous donner l’immortalité. La conscience est créée par la séparativité qui engendre l’effort. La conscience est un effort contre la limitation; dans la limitation, il n’est pas d’immortalité possible; l’immortalité se trouve en dehors de la limitation. Là où se trouve l’effort conscient dans la séparation, dans la limitation, se crée l’illusion de « vous » et de « je » et l’on désire prolonger ce « je » à travers le temps, par l’adoration d’un autre « je suis »; mais si grand, si évolué que soit cet autre « je suis », il reste cependant un autre « je suis ».

Ainsi la soi-conscience fortement éveillée, qui est le « je » cherche sans cesse l’immortalité, la permanence dans la séparativité; mais il ne peut y avoir ni permanence, ni immortalité pour ce qui provient de la limitation, de l’exclusivité. La limitation n’est que négation; elle est incomplète, elle n’est pas le tout; pour cette vie limitée que nous appelons individualité, il ne peut y avoir d’immortalité; la soi-conscience est éveillée par la limitation, et dans la suppression seule de cette limitation se trouve l’immortalité.

Ainsi le « Je » est la limitation de la séparativité; vous devez enlever cette cause de séparativité, le « Je » par un effort continuel et concentré, à chaque instant du jour, abattez cette muraille de limitation, et établissez-vous ainsi dans la vraie liberté de conscience. C’est cela l’immortalité, la permanence; au delà du temps et de l’espace, au delà de la vie et de la mort.

Comme l’immortalité ne peut se trouver dans la séparation, il vous faut rechercher ce qui est permanent, désirer inclure le tout, non la partie, pour la prolongation du « je », non pour un accroissement du « je », mais pour la diminution du « je »; vous efforçant de vous ajuster sans cesse, de toujours réfléchir, d’être toujours sur le qui-vive. La libération de la conscience est la vie; ce n’est ni la complète annihilation, ni une condition de sommeil perpétuel, c’est la consommation de tout effort, l’union de tous les opposés; l’homme sage est celui qui a conquis les opposés et qui est libre de tout effort. Il est la vie elle-même, permanent, parce que lui-même s’est uni avec le tout.

Ainsi, il ne faut plus dépendre de l’attachement personnel. Je sais que vous allez demander immédiatement comment le monde subsistera sans attachement personnel. Le monde n’est pas autre chose que vous-même multiplié, et si votre effort individuel conquiert la séparativité, vous élevez le niveau du monde. C’est pourquoi j’insiste sur la conquête individuelle de la séparation. Celui qui l’a conquise est libéré; il est devenu la totalité; il est un avec l’esprit libre, l’amour libre, illimité, inconditionné.

Pour renverser ce mur de division, il faut avant tout être détaché — le détachement menant à l’action. Le détachement sans but n’est que négation; mais dirigé vers un but, il devient positif, actif, il guide la conduite; tandis que le détachement qui ne mène à rien devient indifférence, négation, et la négation, encore une fois est source de souffrance, de limitation, de douleurs.

Lorsque le détachement de tout ce qui est produit par la séparation soi-consciente entre « vous » et « je » mène à la conduite droite, à l’action juste, ce détachement vous mène à l’être positif, à la connaissance pure, à l’intuition qui est la totalité de la vie elle-même.

QUESTION. — Vous avez dit hier que Dieu est créé par la crainte de l’homme. Voulez-vous dire qu’il n’y a pas de Dieu, de Créateur? Cela me choque chaque fois que vous faites mention de Dieu, car Dieu est la Vie, le Bien-Aimé. Voulez-vous seulement détruire les idées vieillies et étroites associées à cette conception?

KRISHNAMURTI. — Pour moi, il n’existe pas un Dieu personnel qui ait posé un plan pour que vous le suiviez; pour moi, ce plan de la vie n’existe pas; mais il y a un but pour l’individu — non un plan tracé pour chaque individu par quelque Surhomme, quelque Dieu. Ce Dieu personnel est bien établi dans l’esprit de la majorité; ils adorent cet Individu objectivé qui n’est qu’un autre « Je suis ». Pour moi, la Vie est le créateur de toutes choses, de tous les dieux, de tous les hommes; cette vie est en toute chose, et le but de l’homme est de réaliser cette vie pure, de se délivrer du sub-humain dans lequel est la soi-conscience de séparation. Quand vous considérez la vie de cette manière, vous adorez toute chose: non les personnes, non les êtres extérieurs objectivés; vous aimez, vous adorez, vous vénérez tout, et vous avez ainsi l’attitude et la perception juste, la conduite juste envers tous. Si vous examinez ce qui se passe dans vos esprits et dans vos cœurs, vous verrez avec quel respect, quelle adoration vous traitez ceux que vous considérez comme plus évolués, et avec quelle hauteur, quel mépris vous traitez ceux qui sont autour de vous. De quelle valeur est l’adoration d’un autre « Je suis » au-dessus de vous, si vous ne montrez ni respect, ni amour, à l’autre « Je suis » au-dessous? Si vous traitez la vie comme l’ensemble de la création — la création n’est que la vie en mouvement — il n’y a pas de division entre l’homme et l’homme, pas de multiplicité d’églises, mais l’adoration de la vie en toutes choses. Vous réalisez la totalité de la vie, non l’adoration d’un Dieu individuel, personnel.

QUESTION. — Comme l’impulsion sexuelle semble inhérente à la nature, aussi bien que la faim et la soif, pourquoi sa satisfaction normale est-elle regardée comme opposée à la spiritualité, tandis que la satisfaction normale de la faim et de la soif est considérée comme naturelle?

Quel est votre point de vue sur le mariage dans le sens de l’union de l’homme et de la femme, dans ce but, indépendamment de la continuation de la race?

L’expression physique de l’amour physique est-elle une limitation de l’amour et de la vie? S’il en est ainsi, comment pouvons-nous nous en délivrer?

KRISHNAMURTI. — L’attachement à la sensation amène la souffrance, soit qu’il se manifeste dans la satisfaction du sexe ou de la faim. Si une juste compréhension n’exerce pas un contrôle, il y a souffrance. Ce n’est pas une question d’être spirituel ou non spirituel; ce n’est pas une question de suppression, mais de contrôle — la suppression, sans but, du désir ne vous conduira à rien; mais avec la compréhension du but de l’existence individuelle viendra le contrôle, qui enferme le détachement de toute sensation. L’homme esclave de la sensation est retenu dans les liens de la souffrance. On m’a demandé l’autre jour pourquoi je ne me mariais pas. Je vais vous en dire la raison. Je ne suis pas opposé au mariage.

Le mariage — ce que la société appelle mariage — est établi parce que les hommes et les femmes se sentent isolés. Mais si vous surmontez toute sensation d’isolement, vous n’avez pas besoin de vous marier. Vous êtes toute chose. Vous ne sentez plus la solitude. Vous n’avez plus besoin de soutien, d’encouragement, vous n’avez plus besoin de vous ajuster constamment au point de vue d’un autre. Le but du mariage est de faire un effort ensemble, homme et femme, pour grandir, s’ajuster, se comprendre, développer différentes qualités. Mais si vous êtes amoureux de la vie elle-même, dans laquelle se trouve à la fois l’expression de l’homme et de la femme, vous vous ajustez continuellement à cette totalité, vous êtes au delà du besoin du constant ajustement des points de vue. Alors vous n’avez pas besoin de vous marier; mais ne vous abusez pas vous-même.

« L’expression physique de l’amour sexuel est-elle une limitation de l’amour et de la vie? S’il en est ainsi, comment pouvons-nous nous en délivrer? » Si vous êtes esclave de la sensation — si vous êtes attaché, pour votre bonheur, à cette satisfaction, à cette sensation — alors c’est une limitation de l’amour et de la vie.

QUESTION. — Il y a de nombreuses divergences sur l’idée de progrès. Quelques personnes soutiennent qu’il n’est pas prouvé que l’homme ait progressé depuis les milliers d’années de son existence comme homme. D’autres penseurs disent que le progrès se manifeste par le développement de la moralité et par la plus grande complexité de la vie moderne. L’idée théosophique est celle d’une échelle de progrès, s’élevant, par les initiations, de l’humanité à la super-humanité. Quelle est votre idée du véritable progrès?

KRISHNAMURTI. — D’abord, le progrès ne consiste pas dans la multiplicité des choses. Avoir plus d’automobiles, plus de tableaux, de maisons, de châteaux, plus de toute chose, ce n’est pas le véritable progrès. Le progrès, en ce sens, n’est que le devenir — ce n’est pas l’être. Le progrès qui consiste seulement à devenir quelque chose n’est que l’imitation. Vous essayez toujours de devenir comme quelqu’un ou quelque chose, et c’est ce que vous appelez progrès. Je n’appelle pas cela progrès du tout; devenir n’est pas la fin, le but de l’existence. Le but de l’existence individuelle est que vous devez « être ». L’Être — si je puis me servir d’une comparaison — est horizontal. Le progrès est vertical. Verticalement, vous pouvez croître — ce n’est que devenir. Horizontalement, vous « êtes » — et dans cet être, la conscience de l’individualité n’existe pas, mais seule, la libre action de la vie qui est création.

Quand un homme comprend que le progrès ordinaire n’est que le devenir, tandis que la vie est l’être, il n’essaye plus de devenir mais d’être. Être, est infiniment plus difficile que devenir. Être consiste à n’avoir aucun sens de séparativité, ni conscience d’individualité. Être, c’est se libérer de la conscience, c’est l’immortalité; tandis que le progrès — qui n’est que le devenir, ne finit jamais. L’un n’est que l’expansion; l’autre est la liberté, le fonctionnement intégral de la vie.

QUESTION. — L’amour n’est-il pas le plus grand purificateur? Le monde ne soupire-t-il pas après un être digne de son amour, de son aspiration? Notre dévotion pour les puissants Arhats, les grands Saints vivants du monde ne nous élève-t-elle pas jusqu’à unir notre conscience avec eux et, par eux, avec la Vie Universelle?

KRISHNAMURTI. — J’ai expliqué que l’adoration d’un autre « Je suis » n’est qu’une illusion, et qu’une telle adoration ne vous mènera pas à la libération de la conscience. Ne vous tourmentez pas des noms que les hommes donnent aux êtres. Ce n’est pas par des étiquettes que vous arriverez à la vérité. Ce ne sont que des divisions créées par l’esprit emprisonné dans l’illusion. Mais si vous aimez ce qui est en toutes choses, en qui toutes choses existent, vous ne levez pas les yeux vers l’un, en manifestant du dédain pour un autre. L’amour, en lui-même, parce qu’il est la vie, est sa propre éternité. Tout être humain, tout ce qui vit, a cet amour. Non par l’adoration d’un autre « Je suis », mais par la destruction de la séparativité, vous devenez un avec son éternité.

QUESTION. — Bien que vous disiez qu’il n’y a ni bien ni mal, quand vous parlez de l’essentiel et de l’accessoire, n’employez-vous pas des mots différents pour dire la même chose? Si certaines personnes, tout en continuant à vivre dans le monde, abandonnent toutes les occupations et distractions ordinaires de l’humanité, qui, même innocentes, ne sont évidemment pas essentielles à votre point de vue, ne vivent-elles pas aussi à l’écart de la vie que si elles se retiraient dans un monastère?

KRISHNAMURTI. — Finalement, dans cette totalité qui est la libération de la vie, il n’y a ni bien ni mal, parce qu’elle inclut tout; mais pour vous, individu soi-conscient, il y a le bien et le mal, l’essentiel et le non-essentiel, la bataille continuelle de la rectification pour arriver à l’équilibre parfait qui est la libération. Dans ce combat vous avez conscience de ce qui est parfait et de ce qui est imparfait, de ce qui est beau, et de ce qui est moins beau — mais ces différences n’existent pas pour l’homme qui s’est libéré.

La question est: êtes-vous esclave de la sensation, de la satisfaction, du plaisir? S’il en est ainsi, il s’agit pour vous de vous libérer de tout attachement, d’être serein. Mais vous ne serez ni détaché, ni serein parce que vous quitterez le monde, ou vous retirerez dans un monastère! par crainte des complications. L’homme sage éprouve son détachement « dans » le monde, et il arrive à cette sérénité qui ne dépend ni du plaisir, ni de l’amusement, ni de la satisfaction de la sensation.

QUESTION. — Quel est, à votre point de vue, la cause et là signification de la maladie, de la douleur physique, de la fatigue physique qui handicapent un si grand nombre d’entre nous dans notre travail quotidien; comment pouvons-nous en être délivrés?

KRISHNAMURTI. — Principalement en prenant une nourriture convenable et en consultant un docteur; mais l’esprit est aussi en cause. Si l’esprit est libre, s’il n’est pas conditionné par la santé et la maladie, il est sans limite et peut tout inclure. Vous pouvez avoir un merveilleux corps physique, une mine superbe, ce n’est qu’un mannequin, sans l’intelligence qui rend les choses plus belles, qui donne à toutes les visions leur parfum. Si l’esprit est corruptible, imparfait, limité, indolent, paresseux, il connaît la séparation, il est retenu dans les liens de la souffrance.

QUESTION. — A cause de vos enseignements beaucoup de personnes ont quitté les organisations dans lesquelles depuis nombre d’années elles avaient suivi une stricte discipline de vie — ne mangeant pas de viande, ne buvant pas de vin, ne fumant pas, etc.

Maintenant quelles ont quitté ces organisations, elles ont recommencé à manger de la viande, boire, fumer, etc.; faut-il le déplorer, ou est-ce la preuve que suivre une discipline de vie qui ne s’appuie pas sur vos propres désirs est sans valeur?

KRISHNAMURTI. — Aucune organisation, ordre ou groupe de personnes ne peut imposer une discipline à un autre; une telle discipline est amenée par la crainte, elle est sans valeur. Vous ne pouvez, par une illusion, créer la noblesse. La discipline doit être imposée par soi-même, ce n’est plus alors une question de céder aux futilités. Si vous ne mangez pas de viande, seulement parce qu’une discipline vous est imposée par un autre, cette abstinence n’a pas de valeur. Cela prouve qu’il n’y a pas en vous le désir d’arriver à la paix de la suprême réalité qui ne peut être atteinte que par une discipline personnelle imposée par l’amour de la vie; la caractéristique de cet amour est la certitude de l’incorruptibilité de la discipline.

La majorité d’entre vous appartenez à des Ordres, à des Société et suivez les disciplines qu’ils vous imposent; c’est bon pour l’homme paresseux et indolent; mais l’homme actif, attentif et réfléchi s’impose à chaque instant une discipline née de la compréhension. Aussi il est libéré de toute discipline. Se discipliner soi-même, c’est être; suivre une discipline imposée par des Organisations, des sociétés, des sectes, ce n’est que devenir.


Feu de Camp. Samedi 2 août.  

APRÈS une journée passée dans une réflexion intense pour essayer de découvrir soi-même sa vraie orientation, il est merveilleux, le soir venu, calme et paisible, de s’asseoir tranquille, à l’aise et sans effort.

Alors, on n’a pas besoin de se concentrer; il faudrait avoir un esprit libéré de toute pensée, de toute confusion, tranquille et plein de sérénité.

Quand on s’est efforcé pendant le jour de concentrer sa pensée avec toute son énergie, le soir venu, l’esprit devrait être tranquille, calme et serein. Aussi quand nous sommes assis autour du feu, avec la calme beauté des arbres immobiles autour de nous, il n’est pas nécessaire de faire un violent effort pour concentrer sa pensée. Ce qu’il faut, c’est garder son orientation bien déterminée, tandis que l’esprit se repose.

Aussi, pendant ces jours d’examen réfléchi et déterminé, quand nous nous réunirons autour de ce feu, le soir, j’espère que nous aurons cette sérénité de l’esprit immobile.

Une des choses les plus difficiles à atteindre, c’est ce calme de l’esprit, qui n’est ni le vide, ni la négation, ni l’état de sommeil. Quand l’esprit est ainsi calme, il est toute réflexion, si paisible et serein qu’il n’a pas besoin de faire effort pour penser.

Mais, pour atteindre cet heureux état de libre réflexion de l’esprit calmé, il faut s’être appliqué pendant la journée avec une énergie suprême à la réflexion, à la concentration; toute votre énergie doit être consacrée à poursuivre l’analyse, l’examen de toutes les pensées qui flottent dans l’esprit.

Au soir alors, peut venir le calme, la quiétude, le repos.


Feu de Camp. Dimanche 3 août.  

C’EST notre coutume ici d’allumer un feu, le soir, sans donner à cet acte une signification spéciale. Je demande à ceux qui viennent de l’extérieur de ne pas le considérer comme un rite particulier. Le feu est allumé parce que c’est une chose agréable à contempler — il n’a pas d’autre but — et après que j’ai parlé, nous restons assis tranquillement autour du feu pendant quelques minutes.

Après une journée de réflexion, c’est un bon moment pour rester calme et de contempler — la contemplation n’étant que la pensée calme — sans effort; tandis que la méditation est la pensée concentrée et active. La contemplation est la réflexion sans le moindre effort. Si vous le voulez, après que j’aurai parlé, vous resterez calmes, tranquilles, paisibles pendant quelques minutes.

Ce que je vais dire s’applique à tous, que vous viviez en Orient ou en Occident; Est et Ouest ne sont que des divisions pour la commodité de l’esprit, des limites géographiques inventées par l’homme pour établir des distinctions. La pensée dépasse ces limites, traverse ces frontières. Si vous voulez y réfléchir, vous verrez que ce qui importe, qu’on vive en Orient ou en Occident, c’est la manière de se conduire, de garder son intégrité. Ne considérez donc pas ce que je dis comme venant de l’Orient, applicable seulement à l’Orient. A mon point de vue, la Vie en Orient et en Occident, au milieu du labeur mécanique, de l’agitation, des amusements, est foncièrement la même. Les mêmes désirs remplissent les cœurs des peuples. Quand vous comprendrez ces désirs et les dépasserez, quand vous trouverez l’unité de tout désir, vous comprendrez les expressions humaines du désir.

Tout le monde, en ce moment, essaye de résoudre le problème de la vie par l’action. Par exemple, on essaye de comprendre la vie par l’art. Vivre est le plus grand art, et tout le monde essaye de trouver la manière de vivre avec le plus parfait équilibre — l’équilibre du naturel, de la raison qui est l’essence de l’expérience, de l’amour qui est impersonnel.

Si la compréhension demeure dans votre cœur, vous pouvez agir selon le rythme de la vie. C’est pourquoi la compréhension produite par le discernement continuel dans les actions de la journée, car ces actions nous retiennent prisonniers ou nous libèrent. Il faut donc découvrir de quelle manière, avec quelle mesure on devrait juger ses actions pour amener dans la vie quotidienne le rythme, la compréhension, l’équilibre parfait de l’esprit et du cœur.

Faute de cet équilibre, qui est le guide continuel, on trouve l’attrait pour le plaisir, l’agitation, la préoccupation de l’opinion publique; tandis que par son propre jugement, par l’analyse et le contrôle continuel des pensées et des sentiments, pour les rendre de plus en plus impersonnels, on peut établir la perfection. Et cette perfection établie, le jugement est toujours en équilibre. L’immortalité est impersonnelle; elle n’a rien à faire avec nos désirs personnels, nos sympathies ou nos antipathies; mais en expérimentant ces réactions de sympathie ou d’antipathie, d’envie, de jalousie, etc., vous arrivez à cet état où la pensée et l’affection sont absolument impersonnels, dès lors, immortels. Telle est la vraie immortalité, l’éternité. Le but de la lutte individuelle, c’est d’arriver à cet équilibre parfait, à ce rythme parfait, et de vivre chaque moment de la journée dans cet équilibre et ce rythme. C’est le vrai bonheur, parce qu’il n’y a pas de réaction d’amour ou d’aversion.

Quand vous vous ajustez continuellement, ayant en vue la perfection de l’être, les trivialités, les ennuis, les complications de la vie quotidienne s’évanouissent bientôt, vous les avez dépassés. Ils peuvent exister autour de vous, en fait, ils existent; mais l’homme qui a en lui-même ce parfait équilibre a trouvé la réalité qui est éternelle, qui est au delà du temps et de l’espace; il est immortel. Le bonheur qui n’est à personne est le vrai bonheur; il est la source de toute chose, de toute pensée, de toute émotion. Lorsque vous vous rendez compte de cela, vous réalisez une spontanéité d’action qui se traduit dans la conduite, et c’est seulement par la conduite que vous pouvez jamais arriver à réaliser le pur, inaltérable bonheur.

Au milieu de la fièvre, de l’agitation, du mécanisme du monde moderne, vous pouvez devenir un rouage de cette machine, et ajouter à la sombre monotonie de l’existence, ou par votre effort individuel rompre avec cette humanité standardisée, et établir un nouvel étalon de pensée, d’affection.

Les civilisations se développent et tombent en décadence; l’homme qui peut semer dans cette croissance et cette décadence, crée un nouveau monde de pensée, une nouvelle manière d’agir. Mais semer la semence d’un nouvel ordre de choses dépend de l’individu qui a la compréhension dans son cœur, qui vit d’après cette compréhension, et agit à tout moment de la journée d’après un modèle de pensée, d’émotion; et par un continuel effort, le monde autour de lui se transforme, s’ajuste, arrive à cet ordre parfait où l’exploitation n’existe pas, où l’homme est humain et non plus sub-humain, où il n’est plus avide de possessions, envieux, cruel, brutal. Cet ordre, cette harmonie dépendent de l’homme qui a dans son cœur la compréhension du but de l’existence, de la lutte, du continuel ajustement. L’équilibre est atteint lorsque la pensée et l’émotion sont impersonnels. L’émotion doit être impersonnelle, non indolente. Dans cet équilibre parfait les réactions d’un autre n’affectent plus votre esprit ni votre cœur, parce que, en vous-même, vous vivez sans cesse dans la pureté de la pensée et de l’émotion. Un tel homme est réellement heureux: il peut tirer de son cœur et de son esprit et donner un peu de cette éternité dans laquelle il vit.


Lundi 4 août.  

JE me suis demandé pourquoi l’idée de vérité apparaît si compliquée à l’esprit de la majorité des gens. La vérité, en elle-même, est l’essence de la simplicité. Chacun aborde la vérité du point de vue de ses propres sympathies ou antipathies, d’un point de vue personnel; aussi, il attribue à la vérité certaines qualité définies qu’il a lui-même développées. Le mystique attribue à la vérité les qualités mystiques qu’il a acquises; l’occultiste considère que la vérité réside dans les choses invisibles aux yeux physiques. Mais si vous n’attribuez à la vérité aucune des qualités définies de l’esprit humain, vous verrez qu’elle est comme un joyau. La beauté du joyau est en lui-même, non dans les facettes que vous taillez. Elles peuvent être un ornement; mais la beauté du joyau est en lui-même, non dans les facettes.

Pour moi, la vérité n’a pas de facettes; elle semble avoir divers aspects quand vous la considérez du dehors, non quand vous êtes au dedans, car alors vous la regardez de l’intérieur vers le dehors, et non du dehors vers le dedans.

Saisissez cette idée que la vérité n’a pas plusieurs faces, bien que vous puissiez l’exprimer de différentes manières — dans sa quintessence elle est une. Si deux personnes peignent le même paysage vous ne trouverez pas unité dans leur peinture; mais si vous allez au delà de la simple expression sur la toile, vous trouverez ce que toutes deux essayent d’exprimer. La vérité est le tout, dans lequel tout est consommé, établi, permanent.

C’est pourquoi j’ai affirmé, et maintiens toujours, que la vérité n’a pas de sentier. Si vous l’abordez par un sentier particulier, vous créez des divisions, nées de l’illusion. Vous accommodez la vérité en vue de votre progrès. Pour moi, la vérité est la vie, la vie de toute chose, des plus hautes aux plus basses, animées et inanimées. Bien que la vie puisse s’exprimer dans un arbre, un homme, une fleur, dans un oiseau qui vole, et que ses expressions puissent être séparées, la vie elle-même n’a pas de divisions. Quand vous aurez découvert cette vie en vous-même, quand vous vous serez uni à cette vie, vous saurez qu’elle n’a pas de facettes, qu’elle n’a pas plusieurs côtés; elle est la consommation de toutes les expériences, la totalité de toutes les facettes.

Si vous considérez la vérité, la vie, de ce point de vue, vous assimilez toutes les expressions de la vie par l’expérience, et vous atteignez la simplicité qui est la vraie spiritualité.

Par simplicité, je n’entends pas la rusticité, la vulgarité; mais cette simplicité qui est la quintessence de toute pensée, de toute émotion, qui jaillit de la source de toute chose. Quand vous touchez cette source vous êtes cette simplicité, vous êtes cette vie. La simplicité est beauté et grandeur. Toutes les grandes choses ont cette simplicité qui est continuelle assimilation et élimination jusqu’à ce que vous arriviez à la plénitude de la vérité qui est la vie, et dans laquelle il n’y a ni division, ni facettes. Celles-ci ne sont que les illusions d’un esprit ignorant. Ainsi vous devez approcher la vérité avec cette parfaite simplicité née d’une grande expérience, ainsi vous pouvez discerner à travers le monde les qualités de la vérité, de quelque manière qu’elle s’exprime. Vous êtes vous-même partie de cette vérité. On ne peut alors diviser la vie en mysticisme ou occultisme, puritanisme ou catholicisme romain, beauté ou laideur. La vérité est dans le tout; pour le reconnaître il faut un complet naturel, ce naturel qui est dépourvu de toute caractéristique sub-humaine, qui est spontanéité d’action, de pensée et d’émotion, parce que vous touchez la pure source des choses. Si vous considérez ainsi la vérité, qui est la simplicité, et que vous ayez l’amour de cette vérité, vous établissez dans votre esprit et votre cœur cette réalité qui est l’épanouissement de l’être positif, pour qui il n’existe plus ni attachement, ni doute, ni incertitude du bien et du mal. Quand vous aurez touché cette source de réalité, vous serez comme le désert: vaste, continu, sans limite.

Comme je l’ai dit l’autre jour, c’est par le doute, par l’attention et l’observation continuelle que vous arriverez à la pleine réalisation de ce dont je parle. Ainsi vous « devez » douter, vous « devez » tout mettre en pièces, afin de trouver, et non pas seulement vivre dans une vague croyance sentimentale. On découvre la vérité par un effort d’examen continuel, d’ajustement et de choix. La vérité est très difficile à atteindre, mais avec une volonté déterminée, un cœur rempli d’amour actif, on peut l’assimiler, et atteindre l’éternelle tranquillité et la sérénité de l’être.

QUESTION. — Comment deux ouvrages du même auteur, de titres si contradictoires que « The Path » et « Pathless », peuvent-ils être publiés simultanément?

KRISHNAMURTI. — La réponse est très simple. L’un fut écrit il y a six ou sept ans, l’autre tout dernièrement. Quand j’écrivis The Path, je divisais encore la vie, dans ce monde d’illusion. Maintenant, il n’est plus pour moi de division de la vie; elle est le tout; car la vérité est en toute chose, dans chaque brin d’herbe, dans chaque pierre, dans chaque feuille, dans l’esprit et le cœur de tout être humain. Cette vérité qui est dans l’esprit et le cœur de chacun n’a pas besoin de Sentier; ce qu’il faut pour l’atteindre, c’est la concentration, l’observation, l’examen de soi-même, la conduite juste — c’est la manière d’agir dans la vie quotidienne qui vous y mène. Lorsque j’ai pleinement réalisé cela, j’ai écrit Pathless Reality. Il est très possible d’écrire une chose à une certaine époque et de la contredire ensuite. C’est par l’affirmation et la contradiction qu’on arrive à la vérité; il doit y avoir en vous contradiction et affirmation, parce que la vie renferme tout. Par la recherche continuelle, la contradiction, l’affirmation positive, vous atteignez la vérité. Vous ne mettez plus le bien en doute; vous ne vous demandez plus où est l’essentiel; vous n’êtes plus retenu prisonnier de l’avidité, de l’avarice, vous n’êtes plus attaché à la possession; dans votre esprit se trouve cette tranquillité de la vie qui ne connaît pas de séparation; la pensée est sans limite, parce qu’elle a touché la source de réalité, omniprésente, omnisciente, la vie elle-même en tout être humain.

QUESTION. — Vous avez dit hier que le mariage n’est que le désir d’échapper à l’isolement. N’est-ce pas une conception négative d’un lien qui offre un champ fécond d’expériences, puisqu’il combine l’union physique et l’amour mutuel? Ce bien n a-t-il pas une grande valeur, même pour ceux qui cherchent la libération, et non pas seulement la sensation, ou le moyen d’échapper à l’isolement?

KRISHNAMURTI. — La qualité du véritable amour, du pur amour ne connaît pas les distinctions de mari et femme, fils, père, mère. Il arrive généralement, quand vous vous mariez, que vous donnez votre amour à l’un et le refusez aux autres; mais vous pouvez être marié et cependant tenir le monde entier sans distinction dans votre esprit et votre cœur. Un tel amour est éternel.

Le mariage est une coopération dans l’expérience. Il faut que le mariage existe — non pas nécessairement le mariage dans sa forme présente — pour que deux personnes puissent croître par l’expérience commune, et arriver à comprendre qu’il n’y a pas de séparation dans le véritable amour. C’est, après tout, le résultat essentiel de l’expérience; reconnaître la réalité en toutes choses, en toutes les personnes et non en une seule; donner son amour non à une seule, mais à tous. Si le mariage conduit à cela, il est essentiel pour l’homme; si c’est une simple séparation, il est fertile en souffrance.

QUESTION. — Un chef influent du Parti Travailliste m’a demandé: Qu’est-ce que le Parti Travailliste peut gagner par Krishnamurti? Voulez-vous, s’il vous plaît, répondre à cette question en quelques mots?

KRISHNAMURTI. — Un Parti n’a rien à gagner de celui qui n’appartient à aucun Parti. C’est ma première réponse. La vie n’est pas divisée en partis — Conservateur, Communiste, Travailliste ou Socialiste. La vie est une — elle doit donc être l’égalité des occasions pour tous — non pour un petit nombre — non pour les riches — non pour les classes privilégiées, mais pour tous. Si quelqu’un travaille à établir un gouvernement dont les lois tendraient vers ce but — donner opportunité à chacun, sans acception de classe ou de fortune — certainement ce gouvernement est digne de ce nom. Il ne s’appellera ni Travailliste, ni Conservateur; il s’occupera de tous, et non pas seulement de quelques-uns.

La politique est une des branches d’un arbre; un homme sage considère les racines de l’arbre et ne taille pas seulement les branches. Il s’assure que les racines ne sont pas mangées des vers, il les soigne, les nourrit; alors les feuilles, les branches, les fleurs et les fruits de l’arbre restent sains, ils ont une vie normale, forte et pure.

QUESTION. — Un grand nombre d’entre nous se sentent vraiment troublés parce que vous semblez répudier une grande partie de ce qui nous a été donné par nos chefs comme émanant directement de la Hiérarchie des Adeptes: comme le Grand Plan, le Sentier du Disciple menant à l’Initiation et à l’Adeptat même. Ces idées ne sont-elles qu’une création de l’esprit, sans valeur par conséquent, ou représentent-elles une autre voie vers la Vérité?

KRISHNAMURTI. — J’ai soigneusement expliqué ce qu’est la vérité, de mon point de vue. Acceptez-le ou rejetez-le. Pour moi, cette vérité ne peut avoir ni sentier, ni plan, et je ne m’occupe que de cela. Le reste de la question ne me concerne pas. Pour moi, la vérité est une, l’essence de toute chose, la vie elle-même, dans la manifestation et en dehors de la manifestation. L’homme sage considérera la réalité centrale dont je parle et laissera le reste. Si vous êtes troublé, cela prouve que vous vous demandez encore ce qu’est la vérité. Ce n’est pas dans le trouble que vous trouverez, mais en étant positif dans un sens ou dans l’autre. Pour moi, tout cela est sans rapport avec la réalité vivante, centrale, qui est la vérité et à laquelle tout homme doit arriver. Il peut choisir des sentiers extérieurs; mais il devra toujours revenir à lui-même, car cette réalité est en lui-même. En luttant dans l’ignorance l’individualité se développe, et le but de l’existence individuelle est de réaliser la vie totale qui habite en chaque individu.

Ainsi pour moi toutes les autres questions n’ont pas de rapport. Je sais que vous voulez me demander si les Maîtres existent ou non; ce qui est vrai ou faux, bien ou mal. Je ne répondrai pas à ces questions, parce qu’elles ne me concernent pas. Le culte d’un autre « Je suis » n’est qu’une illusion. L’homme qui adore la vie en toutes choses — dans son voisin, dans le laboureur, dans celui qui est le plus haut et dans le plus bas — est libéré de toutes les illusions; il a trouvé la vie dans laquelle l’union est complète, la vie de l’amour et de la pensée elle-même.

QUESTION. — Considérez-vous que celui qui recherche la libération individuelle, et y travaille activement, perd son temps s’il prend aussi part à des mouvements collectifs, tels que le gouvernement d’un pays, l’organisation de l’opinion publique? De plus, s’il y prend part, la législation, ou la création de l’opinion publique, qui visent à créer une plus grande liberté pour tous les individus, ne sont-elles pas d’une grande valeur dans son effort vers la libération?

KRISHNAMURTI. — Dans la recherche de la libération, n’insistez pas sur l’individu, mais sur le but de l’existence individuelle — deux choses totalement différentes. L’une fait croître de plus en plus l’individualité; l’autre renferme tout. Quand un homme, avec cette idée de libération, travaille — et doit travailler — pour les gouvernements, pour la création de l’opinion publique, avec l’idée d’inclure le tout et non le particulier, non l’individu, mais la totalité, cet homme travaille à la réalisation de la vie comme unité; mais s’il travaille seulement pour multiplier les nombreux « je suis », son œuvre est vaine.

Le véritable but du gouvernement, de l’éducation, de la pensée, est d’en finir avec les divisions créées par l’esprit: riche et pauvre, Communiste et Conservateur. Si vous réalisez cette idée centrale d’unité vous comprenez que le vrai gouvernement, au lieu de jouer le rôle de tyran, doit rechercher le bien de tous. Si vous créez l’opinion publique qui s’élèvera au-dessus des barrières entre les peuples, les pays et les drapeaux, vous travaillez à la réalisation de tous les individus.

QUESTION. — Vous dites que l’Eternel Maintenant, qui est la Vie, contient toute chose, donc le passé et le futur. S’il en est ainsi, où se place le libre arbitre?

Peut-on atteindre la réalité en développant les vertus? Ou les vertus résultent-elles de la réalisation de l’éternel?

Vous avez souvent parlé de béquilles et de la nécessité de les rejeter. Mais, après tout, est-ce que toutes les choses qui sont autour de nous — et vous-même — ne sont pas des béquilles pour aider les hommes à comprendre qu’ils ne peuvent trouver la vérité qu’en eux-mêmes?

KRISHNAMURTI. — Pour moi, le libre arbitre se trouve dans l’aboutissement de l’existence individuelle, et dans le fait d’amener l’existence individuelle à son but. On peut l’atteindre par une attention concentrée dans le présent, en étant toujours actif, jamais apathique, indolent. En connaissant le but de l’existence individuelle, vous développez la réalité en vous-même, vous réalisez la totalité en vous-même, et c’est en cela que réside le libre arbitre.

« Peut-on atteindre la réalité en développant les vertus? Ou les vertus résultent-elles de la réalisation de l’éternel? »

La Vertu n’est vertu que lorsqu’elle est spontanée, quand il n’y a plus effort soi-conscient. Un homme plein de fureur, qui fait un effort pour contrôler sa colère, n’est pas vertueux; il est encore dans le stade de la lutte, et la vertu n’est vraiment vertu que lorsqu’elle est inconsciente.

« Vous avez souvent parlé de béquilles et de la nécessité de les rejeter. Mais après tout, toutes les choses qui sont autour de nous — et vous-même — ne sont-elles pas des béquilles pour aider les hommes à comprendre qu’ils ne peuvent trouver la vérité qu’en eux-mêmes? »

Si vous dépendez d’un autre, pour la réalisation de la vérité, qui est en vous-même, cette dépendance d’un autre est une béquille. Mais si vous comprenez que toutes les choses qui sont autour de vous détiennent la vérité, vous dépendez de toutes et non d’une seule; vous dépendez de la vie, non d’une expression particulière de la vie. Je sais qu’un grand nombre tendent graduellement à compter sur moi, me citent comme une autorité; mais, encore une fois, ce n’est qu’une autre illusion. La vérité ne se trouve pas dans la réalisation d’un autre, dans l’autorité d’un autre, dans l’exposé des vues d’un autre; elle est dans votre propre esprit et votre propre cœur; vous ne pouvez l’atteindre que par l’action, le choix continuel, votre propre conduite effective, la discipline personnelle, non par l’autorité, ni la crainte.

QUESTION. — Voulez-vous, comme fils de l’Inde, nous dire votre opinion sur le problème hindou?

KRISHNAMURTI. — J’ai déjà expliqué que pour moi, la politique n’est qu’une branche de l’arbre et je m’occupe des racines de l’arbre. Quand tout le monde se préoccupera des racines, de la source, il n’y aura plus besoin de prêcher, ou de faire effort pour réformer les autres. Quand de telles contradictions existeront, l’homme sera véritablement heureux, parce qu’il traitera de la même manière tous ses voisins. Qu’il y ait un problème hindou, un problème anglais, ou un problème européen, vous les considérerez du point de vue du tout, non du point de vue de la partie. Actuellement, vous regardez le problème du point de vue des symptômes et non du principe sous-jacent.

Personnellement, je n’ai pas de nationalité. J’ai un passeport anglais; mais c’est pour me permettre de franchir les frontières créées par les hommes.

Je parle de la vie qui est dans tous les pays, au delà des frontières et des limites. Tout homme doit être libre, non dominé par un autre, ni spirituellement, ni politiquement, ni par l’argent, ni par la puissance. Il ne peut y avoir domination d’un seul sur le nombre, ni d’un homme sur un autre. C’est tout ce que je peux répondre à cette question.

QUESTION. — L’amour personnel me semble être complet et beau en lui-même. Vous dites qu’en dépassant l’amour personnel, on atteint l’amour incorruptible; mais regarder l’amour personnel comme un simple pas vers le réel amour me semble ou la profanation de l’amour personnel ou la recherche d’un refuge dans l’amour abstrait. L’amour incorruptible est-il une froide abstraction?

KRISHNAMURTI. — Si par amour personnel on entend cet amour qui inclut tout, alors il est à l’abri de la corruption. Mais si, par amour personnel on veut dire l’amour d’une seule personne à l’exclusion des autres, il est encore dans les griffes de la corruption, la corruption étant la souffrance. Je ne considère pas l’amour d’une personne comme un pas vers quelque chose. Dans cet amour personnel se trouve la totalité de l’amour, parce que l’amour est en lui-même continu, éternel. Mais si vous ne le donnez qu’à un seul et tenez les autres à l’écart, vous vous opposez à la pleine liberté de cet amour.

« L’amour incorruptible est-il une froide abstraction? »

Naturellement non. Ce n’est pas non plus un refuge vers lequel vous pouvez fuir. Pour moi, cet amour qui inclut tout est dynamique, non indifférent, c’est une chose positive, non une froide abstraction. Cet amour n’a pas de réaction. Il « est » sans cesse et il agit avec justesse envers tous ceux qu’il rencontre sans différenciations. Il est comme le parfum d’une fleur qui se donne à tous les passants. Ce n’est pas une froide abstraction, mais une réalité vivante, qui se trouve dans le véritable amour personnel — non celui qui tient les autres à l’écart, mais dans l’amour qui inclut tout.

QUESTION. — Voulez-vous nous dire, s’il vous plaît, si vous avez des difficultés?

KRISHNAMURTI. — C’est très aimable de la part de la personne qui me demande cela, et j’apprécie la question. Je regrette, mais je n’ai pas de difficultés. Je ne considère pas la vie comme un problème. Un tel problème ne se pose pas à l’homme qui comprend réellement. Les problèmes surgissent du manque de compréhension. Lorsqu’une fois vous avez compris, cette compréhension habite votre cœur. Vous agissez selon le rythme de la vie, non en désaccord, non en opposition avec la vie. Je sais que c’est plutôt une déception pour ceux qui regardent la vie comme un gigantesque problème et abordent tout comme un problème. Quand vous êtes amoureux de la réalité, de la vie elle-même, tous les problèmes cessent d’exister; mais il faut d’abord atteindre cette réalité à travers de nombreuses difficultés, des conflits, des luttes continuelles qui demandent la détermination, l’observation, la mise en éveil à tout moment de la journée.

QUESTION. — Si, pour rechercher l’amour impersonnel, on rejette prématurément l’amour personnel, n’y a-t-il pas danger de devenir aride, dur, indifférent?

KRISHNAMURTI. — Pourquoi rejeter l’amour personnel? parce que vous trouverez qu’il est difficile de se mesurer avec lui. Il faut s’ajuster à chaque instant, il faut la coopération de deux, et vous fuyez; en vous esquivant de la réalité, de l’amour lui-même, vous rendez la vie aride, dure, amère; votre bouche et vos yeux deviennent durs, toute votre attitude devient dure. L’amour a sa propre éternité, sa propre continuité, sa propre divinité; il n’est pas en dehors des choses, il est en toute chose. C’est par les conflits de l’amour personnel que vous trouverez l’amour impersonnel. Il y a en toutes choses un danger; mais pour mettre à l’épreuve la qualité de votre force, vous devez essayer à chaque minute du jour de réaliser cet amour qui inclut tout, non l’amour exclusif.

QUESTION. — La compréhension n’enlèvera-t-elle pas l’aiguillon de la souffrance, et ne ralentira-t-elle pas, par conséquent, la hâte vers la libération?

KRISHNAMURTI. — Non pour l’homme qui a dépassé la souffrance. La compréhension naît du parfait équilibre de la raison et de l’amour. Comme résultat de multiples luttes, vous percevez la réalité, et la lutte s’apaise. Il n’est pas bon d’essayer de fuir la souffrance; si vous n’avez pas entièrement compris le but de la souffrance, vous ne pouvez y échapper. Ce n’est pas en essayant d’éviter la souffrance que vous atteignez la réalité, mais par l’observation continuelle de ce qui est réel en toute chose et en vous ajustant à cette réalité.


Mardi 5 août.  

LA plupart des personnes assemblées ici sont venues parce qu’elles sont mécontentes de ce qui les entoure, mécontentes d’elles-mêmes, de leurs idées, de leur vie; après avoir quitté cette source de mécontentement, elles en ont trouvé une autre, et ainsi, par degrés, elles sont devenues de plus en plus indifférentes.

Pour moi, l’indifférence, quelle qu’elle soit, est le plus grand des crimes, parce que l’indifférence entraîne la conciliation, qui n’est pas la vraie tolérance, l’indifférence de la pensée, de l’émotion; il n’y a plus de lutte active, d’effort violent jusqu’à ce que vous ayez atteint le vrai contentement — et le vrai contentement n’habite que là où se trouve l’absolue sérénité de l’esprit, l’absolue certitude; il faut que vous soyez mécontent, que vous éliminiez sans cesse, que vous doutiez, que vous remettiez en question; au moyen de cette continuelle analyse vous arrivez peu à peu à la sûreté de l’être, à la certitude; vous ne demandez plus si telle chose est bonne, si elle est sûre, parce que vous agissez avec la spontanéité de votre propre être.

L’indifférence n’est que négation; le sentiment fort, l’action spontanée ne peuvent sortir de la négation. Le mécontentement doit amener en vous non l’indifférence, mais la force du sentiment qui agit, qui change votre point de vue, non la conciliation, mais la continuelle élimination, jusqu’à ce que vous ne soyez plus sub-humain, mais Homme complet, pleinement concentré, détaché et purement conscient. Ainsi, quelques-uns d’entre vous êtes amenés par le mécontentement, et vous voulez examiner, critiquer ce que je dis, analyser ce que j’ai dit durant ces derniers jours. Si vous regardez autour de vous, la Nature — ce qui est encore instinctif, non soi-conscient — cache la vie en elle-même. Bien que, potentiellement, ce soit la même vie que dans l’homme le plus civilisé, le plus cultivé, elle est plus limitée, plus instinctive que dans l’individu conscient de soi. La fonction, la destinée de la Nature, est de créer l’individu soi-conscient, et la soi-conscience est créée par la limitation.

Ainsi le devoir de l’homme, le devoir de l’individu est de devenir le tout, de détruire le sens de la limitation qui n’est que la soi-conscience. Contre cette limitation en lui-même il doit lutter, batailler, devenir un véritable anarchiste — c’est là la vraie anarchie, et non la destruction des choses extérieures — c’est la vraie révolution qui engendre le pouvoir créateur de l’être.

A mesure que vous devenez plus conscient du soi, vous devenez plus séparé, vous distinguez le sujet et l’objet. Bien que vous puissiez savoir que dans l’objet — c’est-à-dire dans le tout — toutes choses sont contenues, que toute vie « est », cependant, au dedans de l’individu, dans la limitation de la soi-conscience, le tout n’est pas encore réalisé; le devoir de l’individu est de devenir consciemment cet ensemble, cette totalité. Tel est le but de l’existence individuelle: de la perfection instinctive, inconsciente, en passant par la limitation de la soi-conscience, de l’imperfection, arriver à la pure perfection intuitionnelle.

L’individu qui est retenu dans l’esclavage de la souffrance, qui lutte encore contre cette limitation, qui est encore dans le stade instinctif du sub-humain, cet individu, en luttant contre la limitation, doit renverser la muraille qui le sépare de l’être intuitionnel pur.

Pour moi, la soi-conscience est encore sub-humaine, tandis que la libération de la conscience doit créer l’Homme pur. Cherchons d’abord ce qu’est le sub-humain. La première qualité distinctive du sub-humain est la peur. La peur se développe par le désir de confort, de bien-être; de la peur naît l’hypocrisie, le désir de concilier, de courir avec la foule; de la peur aussi naît le désir du pouvoir, le désir de dominer les autres. Parce que vous avez un plus grand savoir ou des facultés créatrices, vous imposez votre propre compréhension, votre propre perception, votre force à un autre pour le dominer et le guider.

Ainsi de la peur à tous les degrés naît le désir du pouvoir, de la domination ou du confort.

En second lieu, la passion, la sensation, la satisfaction, la convoitise et le regret.

Troisièmement la haine — qui implique amour et aversion — sympathie pour les uns et antipathie pour les autres, l’exclusivité, l’expulsion des autres pour l’amour d’un seul.

Puis vient l’avarice, l’avidité pour les biens, la nécessité de ces biens pour votre bonheur, votre bien-être. De la possession des richesses naît l’âpre désir de garder ce que vous possédez, l’envie de ceux qui possèdent, la paresse, l’ennui, la colère, la fureur.

Finalement la tendance à juger tout le monde d’un point de vue personnel; les sentiments, les actions, la conduite découlant des ambitions, des désirs personnels.

Telles sont les caractéristiques du sub-humain; ce sont les instincts; et l’homme soi-conscient qui est encore sub-humain, en luttant avec ses instincts, en réagissant contre ses instincts, en acquérant de l’expérience, croît.

Grâce à cette expérience, en façonnant l’instinct par la raison, il devient l’homme pur, libre de tout attachement; il manifeste l’excellence de la conduite, la pure connaissance sans la limitation du « je », la perception pure qui est l’intuition. Il y vit, il est cela, sans cesse.

Si le détachement n’est que le résultat de la douleur, de la souffrance, il devient indifférence, et n’est que négation, tandis que le véritable détachement est joie, félicité, parce que vous en avez fini avec les équations personnelles, les points de vue personnels.

Ce détachement produit l’impartialité de l’esprit, la sérénité, l’excellence de la conduite, la pure connaissance sans la limitation du « je », la perception pure qui est l’intuition. Il y vit, il est cela, sans cesse.

Si le détachement n’est que le résultat de la douleur, de la souffrance, il devient indifférence, et n’est que négation, tandis que le véritable détachement est joie, félicité, parce que vous en avez fini avec les équations personnelles, les points de vue personnels.

Ce détachement produit l’impartialité de l’esprit, la sérénité, l’excellence de la conduite, c’est-à-dire l’action spontanée de votre être qui agit envers tous de la même manière, et montre à tous la même qualité d affection.

Cette conscience est active, rassemblée, concentrée, non du point de vue du « je », l’ego, qui n’est que réaction, mais du point de vue du tout, sans limitation, sans entrave. C’est la pure perception de l’intuition, totalement impersonnelle, libre de tout attachement, de toute crainte, ne connaissant ni sujet, ni objet; c’est aussi l’être, car l’intuition n’est que l’expérience de la vie — non de cette vie individuelle, mais de la vie de toute chose. C’est la totalité de l’être, dont toutes les qualités personnelles, les ambitions personnelles, les aspirations personnelles se sont détachées. C’est la réalité la plus haute, l’existence la plus haute, la vie elle-même, la vérité, le bonheur.

Quand vous réalisez cela, et vous ne le pouvez qu’en reconnaissant votre limitation, et la cause de cette limitation — qui est le désir — vous êtes décidé à vous efforcer d’atteindre l’être illimité, à vous concentrer à chaque moment de la journée pour dominer, par la compréhension, les instincts sub-humains: peur, avarice, avidité, envie, désir de posséder, désir du pouvoir, du bien-être, de la permanence personnelle.

Vous vous détachez avec une grande joie, avec bonheur; votre manière d’agir devient parfaite, votre conduite excellente, et encore une fois, vous acquérez la connaissance pure, sans limitation.

Alors vous êtes un avec la vie, qui est l’être infini, et vous le manifestez dans vos actes, non dans les spéculations et les discussions métaphysiques, mais dans votre conduite de tous les jours; votre manière d’être n’est que le délice, le parfum de l’existence.

C’est l’éternel bonheur dans lequel entrent à la fois le positif et le négatif; c’est la consommation de toute vie. Celui qui l’a atteint est Homme; il est devenu un être dans lequel les instincts sub-humains n’existent plus.

QUESTION. — Vous dites que la conscience c’est la limitation et que la vie est libérée de la conscience, qu’elle est perception. La perception n’est-elle donc pas la conscience?

Voulez-vous dire « soi-conscience » quand vous dites: « La conscience c’est la limitation » , ou employez-vous ce mot dans son sens le plus général?

La conscience et la vie ne sont-elles pas une seule et même chose regardée sous des angles différents, toutes deux étant des manifestations de « l’être pur » et la forme leur moyen d’expression commun? L’une ou l’autre peut-elle exister sans forme? Expliquez cela plus complètement, je vous prie.

KRISHNAMURTI. — Comme je l’ai expliqué, la conscience se manifeste en présence de la limitation, tandis que la perception consiste à percevoir la limitation et à s’en affranchir. Vous êtes conscients d’une porte lorsqu’elle vous empêche de passer, mais si vous la franchissez vous percevez l’objet qui vous faisait obstacle, et ainsi vous en êtes affranchis. C’est peut-être un peu difficile à expliquer; nous en reparlerons. Vous avez conscience d’être en colère, mais quand vous surmontez votre colère vous percevez la limitation qu’elle constitue et vous vous trouvez affranchis de cette limitation. La pure perception de toute chose constitue donc le réel, la réalité dans laquelle il n’y a rien de faux. Percevoir, pour moi, c’est reconnaître que tout est réel — que tout existe par la vie, que tout est contenu dans la vie. Si donc vous percevez cette vie pure sans limitations, vous êtes unis à elle dans sa fonction créatrice qui est l’action.

« Voulez-vous dire « soi-conscience » quand vous dites: « La conscience c’est la limitation », ou employez-vous ce mot dans son sens le plus général? » Non, j’emploie les mots « conscience » et « soi-conscience » dans le même sens, tous deux considérés comme naissant de la limitation.

« La conscience et la vie ne sont-elles pas une seule et même chose regardée sous des angles différents, toutes deux étant les manifestations de « l’être pur » et la forme leur moyen d’expression commun? L’une ou l’autre peut-elle exister sans forme? Expliquez cela plus complètement, je vous prie. » La vie est la forme. La vie ne peut exister sans la forme et la forme ne peut exister sans la vie. Vous ne pouvez diviser la vie mais vous pouvez vous-même être libre, transcender tous les attributs sub-humains, devenant ainsi cette vie pure, sans entraves, pleinement agissante, absolue.

QUESTION. — L’homme qui n’est pas encore libre a besoin d’examiner chaque pensée, chaque sentiment, chaque intention afin de vivre à la lumière de son but. Cela ne peut-il pas conduire à une introspection morbide? Sa différence entre un examen de conscience rationnel et une introspection morbide serait-elle que le premier résulte toujours en action, et non la seconde? En d’autres termes, quelle est, d’après vous, la différence entre la soi-conscience qui conduit à la liberté et celle qui a l’effet opposé?

KRISHNAMURTI. — Votre examen vous conduit à une introspection morbide si vous ne reconnaissez pas pleinement le but de l’existence individuelle. Un état d’esprit morbide vient de la peur de ne pas agir comme il convient. Vous craignez votre propre faiblesse, aussi dépendez-vous des autres, mais au contraire, si en observant, en examinant, en analysant, en vous concentrant constamment vous saisissez le but de l’existence individuelle — qui est de devenir le tout — vous ne serez pas morbides.

« La différence entre un examen de conscience rationnel et une introspection morbide serait-elle que le premier résulte toujours en action, et non la seconde? » Tout à fait juste.

L’examen individuel, l’analyse de la bonne sorte, engendrent l’action juste qui consiste à supprimer la limitation qui distingue la conscience sub-humaine de la perception de l’homme complet. Abattre le mur qui sépare si subtilement ce qui est vraiment humain de ce qui est sub-humain est la marque de la véritable action. La morbidité produite par l’introspection ne pousse pas à l’action, elle est chagrine et inefficace; elle produit une obscurité de plus en plus profonde.

QUESTION. — Tagore dit que la perfection humaine réside dans une interdépendance harmonieuse plutôt que dans une arrogante revendication d’indépendance. Comment peut-on concilier cela avec votre conception de l’homme civilisé qui ne demande rien pour lui-même à personne? Il me semble évident qu’un homme de cette sorte ne peut agir, se développer et créer que dans un groupe.

KRISHNAMURTI. — Sans aucun doute l’homme qui ne demande rien pour lui-même à personne — au point de vue spirituel — n’est jamais déplacé nulle part. Il ne revendique pas son indépendance; il n’est pas conscient de cette indépendance. Pour les choses physiques un compromis est nécessaire; c’est inévitable, vivant dans ce monde, ou bien vous seriez obligé de vous retirer sur une île déserte; ne pouvant le faire (et d’ailleurs, ce ne serait qu’une manière de fuir la difficulté), réduisez vos compromis au minimum, aux nécessités physiques. Nul autre compromis n’est possible; pour votre confort émotionnel et mental, vous ne dépendez plus de personne. Vous ne revendiquez pas votre indépendance: vous êtes si bien équilibré qu’il existe une profonde harmonie entre vous et les autres. L’équilibre est si parfait en vous que vous êtes vous-même l’harmonie; vous ne dépendez de personne, il n’y a pas là une arrogante revendication d’indépendance. Vous vous adaptez sans cesse à la réalité — à la réalité de la perception pure et non à celle d’une limitation consciente. Vous ne demandez pas le pouvoir, vous ne craignez rien, vous ne dépendez pas des possessions pour votre bonheur, vous êtes toute chose, vous êtes parfait dans votre propre harmonie.

QUESTION. — Si je pratiquais, comme vous le suggérez, une bienveillance amicale envers tout le monde, il me faudrait arrêter mes affaires, car elles sont basées sur la compétition. Dans ce cas, je dépendrais des autres qui, eux aussi, gagnent leur argent au moyen de la compétition. Comment résoudre ce problème dans un monde dépourvu de bonté?

KRISHNAMURTI. — Quelqu’un est obligé d’accepter un compromis, ou plutôt vous y êtes obligé. Si vous n’êtes pas disposé à faire le moindre compromis, vous devez en accepter les conséquences. C’est là un problème purement individuel; on ne peut établir de loi générale. C’est à vous de voir jusqu’à quel point votre pouvoir de compréhension vous rend capable de faire des compromis dans le domaine matériel tout en demeurant inébranlable émotionnellement et mentalement.

QUESTION. — L’Initiation a-t-elle quelque valeur pour ceux qui cherchent la réalité? Vos initiations vous ont-elles aidé à atteindre la libération?

KRISHNAMURTI. — Si vous considérez l’initiation comme conférée par quelqu’un d’extérieur à vous, elle ne peut vous aider dans votre recherche de la réalité. C’est en choisissant continuellement le réel, en étendant sans cesse votre choix que vous progressez et que vous abaissez le mur de la séparation. C’est l’unité de la vie qui est la réalité, c’est elle qui est la vérité et le bonheur; rien ne peut lui être comparé.

On me pose ces questions pour découvrir ce que je pense des incidents qu’il y a eu dans ma vie.

Plus vous vous affranchissez des illusions et moins vous avez de crainte; vous êtes alors capables de ne plus dépendre de rien et vous vivez sans cesse au centre de la réalité et non dans ses tangentes. Je l’ai déjà longuement expliqué, je considère ces choses comme inutiles. La vérité est partout et en tout, dans chaque pierre, chaque feuille, chaque oiseau, dans chaque cœur humain et nul autre que vous n’en détient la clef. Une fois que vous serez arrivés à comprendre cette réalité vivante, cette réalité centrale dont je parle vous n’encombrerez plus votre pensée avec le reste. La porte conduisant à cette réalité qui existe en tout être humain, elle est dans votre propre esprit, dans votre propre cœur et vous l’atteignez au moyen de vos expériences et de notre analyse personnelles, de votre souffrance, de votre joie et de votre extase.

QUESTION. — Vous avez dit dans votre causerie de <i>Dimanche après-midi que le contrôle de soi n’est pas la répression. Voulez-vous avoir l’obligeance de définir ces deux termes? Le contrôle ne doit-il pas commencer par un peu de répression?</i>

KRISHNAMURTI. — Pour moi, la répression est un effort conscient qui procède de la crainte, tandis que le contrôle de soi procède de la compréhension du but de l’existence individuelle. Dès le début, la discipline personnelle, qui est le véritable contrôle, est donc issue de la compréhension de la vie même — non de la peur de la vie, sentiment répressif qui implique une discipline imposée de l’extérieur. Le contrôle de vous-même est une discipline que vous impose votre propre compréhension, et cette compréhension a pour source l’amour de la vie; et c’est cet amour qui garantit la valeur de votre discipline personnelle.

QUESTION. — Quel est le but que vous placez devant vous quand vous nous parlez de la Libération? Est-ce un changement de conscience total, absolu, ou simplement un certain nombre de libérations partielles qui amélioreront nos manières et notre conduite?

KRISHNAMURTI. — Si vous devez parcourir une longue distance, vous avez besoin d’un certain nombre de relais, mais le dernier cheval n’a pas suffi à vous mener au but, tous, et non un seul, étaient nécessaires. Les manières et la conduite ne sont rien en elles-mêmes, c’est de la source d’où elles jaillissent, de la spontanéité avec laquelle elles se manifestent que dépend leur valeur.

J’expose cette idée de libération parce que je vois autour de moi tant de gens prisonniers de leurs illusions et, par conséquent, de la douleur, mais vous devez comprendre que pour décrire cette libération il n’existe pas de mots. Cependant, ne vous leurrez pas avec cette idée. Dès que vous aurez touché la libération vous connaîtrez la vérité de ce que je dis. Je ne peux la décrire qu’en l’indiquant sans cesse de différentes façons et avec des mots différents, mais cette vivante et fondamentale réalité, puisqu’elle est la vie totale, ne peut être limitée par des mots.

QUESTION. — Est-il possible d’atteindre la perfection, l’incorruptibilité sans aide ni instructions de ceux qui sont plus haut que nous dans l’évolution? L’accomplissement du Bouddha n’a-t-il pas été pour vous un encouragement? L’exemple n’a-t-il aucune valeur?

KRISHNAMURTI. — Si le désir de suivre un exemple provient de la crainte un tel exemple est sans valeur; mais si, sérieusement et impersonnellement, vous analysez et vous-même et l’exemple ou l’enseignement que vous voulez suivre — avec détachement, sans crainte, sans avoir le désir personnel d’être réconforté ou de perpétuer votre vie individuelle, sans immortaliser l’exemple — dans ce cas, un exemple ou un enseignement peuvent avoir de la valeur pour vous. Mais vous devez avant tout être affranchi de toute crainte et du désir de vous échapper, de fuir les conflits, autrement, comme il arrive dans la plupart des cas, la doctrine, les guides, les modèles ne sont plus qu’un refuge pour l’homme craintif qui espère parvenir à son but par l’imitation. Mais ce n’est pas par l’imitation qu’on trouve la vérité, la vie ne vous façonne pas selon un certain type, et ce n’est pas en vous conformant à quelque image, dans votre crainte, que vous réaliserez pleinement la vérité de la vie et du bonheur. Un exemple n’a de valeur pour vous que s’il n’y a en vous aucune crainte — pas d’arrogance, mais une complète absence de crainte; alors un exemple, un guide, un enseignement ont du prix, dans le cas contraire, vous n’êtes qu’une machine qui copie, qui imite, ce qui n’a pas la moindre valeur.

QUESTION. — On nous a conseillé de sonder nos secrets désirs et de leur donner toutes les opportunités de s’exprimer. Malheureusement nos secrets désirs peuvent être d’une nature telle que leur expression non seulement serait impraticable, mais encore menacerait la société organisée et ferait tort à nos semblables. Le poids de ces désirs irréalisés doit donc demeurer dans le cœur de l’homme, le torturant jour et nuit. Voulez-vous avoir la bonté de nous faire bénéficier de votre sagesse sur ce point?

KRISHNAMURTI. — J’ai dit: Examinez votre cœur et votre pensée et découvrez la secrète tendance de vos désirs. Vous pouvez les exprimer et vous attirer ainsi de plus grandes douleurs, mais l’homme sage ajuste ses secrets désirs à la réalité qui est le but de l’existence individuelle.

Si j’avais quelque désir secret et que je me contentasse de le refouler sans comprendre, il deviendrait ce qu’un poison est pour le corps et reparaîtrait forcément un jour ou l’autre. Mais si je l’analyse à la lumière du but de l’existence, de l’être individuel, je peux l’adapter à la totalité, étant sans cesse conscient de ce but; sinon l’expérience devient une prison, elle vous paralyse et vous enchaîne. C’est pourquoi je dis que si votre secret désir est de chercher un sanctuaire, un asile de réconfort n’ayant rien à voir avec la vérité, vous créerez des guides, des instructeurs, des modèles; cela servira bien vos désirs. Mais si ce n’est plus le réconfort que vous cherchez — car la vérité n’est pas le réconfort, elle est tout au monde — votre désir cesse de rien exclure pour tout accueillir en lui. Quand vous connaîtrez votre cœur et votre intelligence vous serez libre dans l’action — ce qui est encore plus grand. Car l’action jaillit de la pensée et de l’émotion et aussitôt que vous connaîtrez votre intelligence et votre cœur votre action sera pure.


Feu de Camp. Mardi 5 août.  

LA nuit est si belle, c’est presque dommage de la troubler en parlant.

J’ai parlé chaque jour et il n’y a vraiment plus grand’chose à dire. On ne peut que répéter la même chose sous une forme différente, avec d’autres mots — que répéter la même vivante réalité fondamentale qui défie toute description, que chacun ne peut réaliser que par sa propre pensée concentrée et suivie et par l’action qui, ainsi que je l’ai expliqué, consiste dans la manière de se conduire dans la vie et de traiter les autres. Cela implique la maîtrise de soi et le contrôle constant de la manière de montrer, de donner son amour et ses pensées aux autres. Atteindre cet équilibre parfait est ce qui donne à la vie son prix suprême.

J’espère que pendant ces quelques jours beaucoup d’entre vous auront réalisé que la spiritualité, l’état d’être, ne peut pas s’obtenir de différentes manières. Cette réalité vivante qui ne peut à aucun moment être annihilée par la mort d’un corps, on ne peut la réaliser que par le perfectionnement de soi-même, par une surveillance constante de ses actions, de ses pensées et de ses émotions. Pour trouver cette réalité en qui toute chose existe et que chacun désire, il ne s’agit pas d’aller au loin ni d’arriver en un lieu défini mais de percer les couches d’ignorance jusqu’à ce qu’on arrive à cette réalité vivante qui réside en toute chose, qui demeure dans le cœur et l’esprit de chaque être humain.


Mercredi 6 août.  

VOICI le dernier jour du camp et je voudrais faire un résumé de ce que j’ai dit ces huit derniers jours, j’aimerais que vous me suiviez d’une pensée claire et impersonnelle. C’est très facile de traduire ce que je dis de la façon qui vous convient. Les questions que l’on m’a posées chaque jour prouvent qu’il y a encore en vous le désir d’un compromis. Vous avez tous un « fond » particulier: christianisme, hindouisme, théosophie, et ainsi de suite. Dès que vous rencontrez une idée ou une expérience nouvelle vous l’ajustez aussitôt à vos idées préconçues de la vérité. De là une lutte incessante, non pour découvrir ce qui est vrai, mais pour essayer d’adapter ce que je dis, de le concilier avec ce que vous avez déjà trouvé, avec ce qu’un autre a déjà établi pour vous. Si vous voulez examiner ce que je dis, le suivre mentalement avec application, il faut que vous rompiez radicalement avec vos idées préconçues. Je vais vous dire pourquoi. Il y a quelques années j’ai passé par une phase où j’essayais, moi aussi, de tout concilier. Cela doit arriver à chacun. Mais il est des choses que vous ne pouvez concilier; pour certaines, il ne peut exister de compromis. En ce qui concerne les choses que vous regardez comme des faits parce qu’elles sont basées sur votre propre expérience, sur votre propre examen — impersonnel, impartial et libre — vous n’éprouvez plus le désir de faire des compromis. Comprenez, je vous en prie, pourquoi j’insiste tant sur cette question. Vous ne pouvez trouver la vérité en l’adaptant sans cesse à vos illusions. Il vous faut découvrir ce qui est illusion et ce qui est réalité; vous ne pouvez le faire qu’avec un esprit indépendant.

Comme je l’ai dit il y a quelque temps, je rejetai délibérément les théories de la vie, idées, conceptions et plans préétablis, je m’affranchis de toutes les illusions passées, et c’est en devenant impersonnel, lucide, détaché de tous les caprices, les chimères et les encouragements personnels que je trouvai ce qui est impersonnel et, par conséquent, durable, éternel. C’est en cela que se trouve l’immortalité.

Par une grande douleur qui vous pousse à chercher la vérité, ou parce que vous êtes las de ce monde changeant de rêves, d’illusions, de peines et de plaisirs, vous pouvez vous délivrer de cette roue du doute et de l’incertitude. Pour y arriver il faut que vous désiriez fortement trouver par vous-même ce qui est faux et ce qui est réel, et non ce qui est dit par d’autres, ce qu’une autorité extérieure a établi. C’est votre propre examen impersonnel de l’expérience de la vie qui est l’unique Gourou, et non quelque Gourou personnel. La vie elle-même est le seul instructeur et non quelque déité personnelle. Si vous avez ce désir de tout peser, d’examiner, de juger — indépendamment des sociétés et des personnes — vous cessez de faire des compromis.

Mais pourquoi faites-vous des compromis? Parce que votre désir craintif voudrait adapter les idées et les expériences nouvelles aux anciennes. Il y a donc une lutte continuelle due à l’incertitude et vous ne pouvez arriver à comprendre clairement la vérité tant qu’il y a cette incertitude dans votre intelligence et dans vos affections. Vous dissipez votre énergie à essayer de tout concilier; c’est ce que vous faites presque tous, vous qui êtes ici. Vous vous perdez dans cet effort, dans cet essai délicat pour équilibrer, adapter entre eux, le passé, l’avenir et le présent. Vous gaspillez ainsi cette énergie qui est une nécessité vitale pour qui veut penser clairement, impersonnellement et mettre cette pensée en action. Votre excuse, pour ce gaspillage d’énergie, est votre recherche d’un « moyen pratique », ainsi que vous l’appelez. Le moyen pratique de comprendre la vie, c’est d’être impersonnel, et avec une impersonnalité dépouillée de toutes les réactions produites par le sentiment de séparativité, avec de l’énergie, vous pouvez mettre vos idées en pratique. Une telle énergie rend tout « pratique » parce que vous ne vous efforcez plus de maintenir l’équilibre entre des choses qui sont inconciliables. Si donc vous conservez votre énergie — votre force de pensée et d’émotion — si vous l’appliquez à l’effort, vous découvrirez la vérité de ce que je dis. Si vous avez compris la vivante réalité dont je parle vous vous apercevrez que toute la vie est expliquée. Si vous avez saisi ce principe central qui est impersonnel, qui est la vérité et qui n’a rien à voir avec aucune société — si vous avez saisi cela vous comprendrez ce que cela signifie d’être détaché, sans passions, sans colère, sans envie, sans orgueil, sans crainte, sans rien de ce qui étouffe et pervertit le jugement humain.

Il ne sert pas à grand’chose de vous rassembler ici chaque année si chacun de vous ne fait, en tout détachement, un effort défini, lucide, impersonnel, d’où sortira la joie de vivre et d’être. Il vous semble que devenir impersonnel c’est devenir indifférent, telle n’est pas l’attitude vraiment impersonnelle. L’indifférence résulte de la douleur, vous avez peur parce que votre manière de voir est toute personnelle et que vos pensées et vos sentiments entachés de personnalité vous ont fait souffrir. Vous devenez alors indifférents et vous imaginez que c’est là être impersonnels; mais la vie vraiment impersonnelle se manifeste quand vous êtes tout à fait détachés. Une telle impersonnalité mène à la conduite juste, à la perfection dans la manière d’agir. Un semblable détachement est vraiment joyeux, enthousiaste, plein d’extase.

Sans attachement au passé, sans ce désir pour les splendeurs de l’avenir qui captive le cœur et l’esprit de bien des gens, vous devez vivre dans ce moment, dans cette seconde qui renferme toute l’éternité. Je sais que maintenant ceci devient une simple phrase. Mais si vous avez compris ce que cela signifie de vivre réellement ce moment, sans penser ni à l’avenir ni au passé avec leurs espoirs inertes et leurs vaines aspirations, concentrés, vibrants, pleinement conscients, dans cette seconde toute l’éternité est conquise. Que se passe-t-il à présent? Vous interrogez le passé pour juger vos expériences — ce que vous étiez et comment vous avez vécu — et de là vous regardez l’avenir et vous vous demandez ce que vous allez devenir dans cette vie ou dans des vies futures. Toujours cette illusion qui vous éblouit, vous rêvez de devenir quelque chose, d’être ce que vous n’êtes pas. Laissez tout cela. Le passé est mort et vous ne pouvez le rappeler, il est achevé, disparu; et l’avenir n’est autre chose que le présent, le « maintenant » réalisé. L’épanouissement de l’avenir dépend de votre manière de vivre actuelle et non de votre contemplation du futur. C’est infiniment simple si vous voulez le voir. L’avenir n’est que la réalisation du présent. Ce que vous faites, ce que vous pensez, ce que vous sentez maintenant conquiert le tout. Vous devez donc être détachés impersonnellement, affectueusement de toute chose appartenant soit au passé soit à l’avenir tout en reconnaissant pleinement le but de l’existence individuelle. Vous devez vivre dans un effort concentré, pleinement éveillé au présent qui se trouve dans le rythme, dans l’orbite de l’infini; et cela n’implique ni une imitation née de la crainte, ni le désir de devenir quelqu’un — un surhomme — mais simplement de devenir naturels.

Je vais expliquer ce que j’entends par le naturel. Une marguerite, quand elle est parfaite, est la fleur parfaite parce que dans sa perfection elle contient le tout. De même, quand vous comprenez le but de l’existence individuelle et que vous vivez dans cette compréhension, à quelque degré que vous vous trouviez vous atteignez par cela la perfection, le naturel. Ce qui est naturel est entièrement parfait. Ne vous méprenez pas sur ce que j’entends par naturel (je sais que tout ce qui peut être mal compris le sera). Un homme qui sait, qui a perçu la vision magnifique, qui a respiré le parfum de l’existence, s’il ne vit pas sans cesse selon cette réalité suprême tombe au-dessous de son idéal. Il vit une vie qui n’est pas naturelle, tandis que l’homme qui vit en accord avec sa perception la plus haute, avec la compréhension de l’existence individuelle, mène une vie équilibrée, naturelle. Il ne s’agit pas d’imiter, d’essayer de devenir quelqu’un d’autre. Un piano ne peut devenir un violon. Un piano peut être désaccordé, mais au lieu d’en acheter un autre vous le faites accorder. Il en est exactement de même pour la musique qui est dans notre cœur et dans notre esprit. A quoi sert d’imiter quelqu’un, de suivre quelqu’un, de devenir un autre que vous-même? Vous devez créer en vous cette note exquise qui est vous-même, qui est votre vraie nature.

Tous ces tâtonnements, toutes ces complications, ces vaines incertitudes sont tellement inutiles, c’est un tel gaspillage d’énergie. Cette musique de l’être, cachée et étouffée, cette note divinement belle ne peut être trouvée qu’en vous-même et par votre propre effort, vous ne la trouverez ni par l’imitation, ni par l’adoration, ni en vous transformant en ce que vous n’êtes pas, ni en recherchant les distinctions spirituelles qui séparent, ni en divisant les hommes, l’amour et la pensée. Tout cela procède de votre erreur, de votre effort pour copier, pour devenir ce que vous n’êtes pas. Le véritable naturel ignore la crainte, la crainte n’étant que le désir du confort, donc l’imitation. Si vous êtes sans crainte et par conséquent impersonnel, vous touchez aussitôt à la source des choses éternelles; et quand votre nature a ses racines dans ce sel impérissable, vos actions, votre conduite, votre perception ont leur être dans cette éternité. Mais vous en restez éloigné s’il y a en vous de la crainte et le désir de la continuation de votre propre individualité.

Je ne prêche pas l’annihilation totale. Vous ne pouvez détruire la vie, mais ce qui est séparé peut devenir le tout. Ce n’est pas là l’annihilation, ce n’est pas la destruction, c’est la vraie vie, c’est l’être vrai, l’action vraie, l’amour vrai et la vraie conduite spontanée; c’est cet équilibre parfait de l’amour et de la raison qui est l’essence même de l’expérience. La perfection est dans la cessation de l’effort, ce qui ne veut pas dire un sommeil perpétuel, mais une action dynamique, dynamique parce qu’elle contient tout et qu’elle est purement consciente, affranchie par conséquent de toute réaction, de la sympathie et de l’antipathie, de la haine, du plaisir et de la peine; c’est la sérénité, c’est un état d’être continu, sans aucun attachement; c’est l’intelligence pure qui est concentrée, réfléchie et active étant devenue la vie elle-même, libre et illimitée. Quand vous avez perçu cette réalité, que vous l’avez comprise, expérimentée au travers de la douleur de la peine et du plaisir, alors il ne peut plus y avoir pour vous de compromis. Un compromis résulte de la peur née de l’incertitude et du doute. Mais quand vous percevez ce qui est éternel au moyen de votre expérience, de votre réflexion et de votre observation de toute chose, il ne peut plus y avoir de compromis. Vous utilisez alors cette énergie qui est nécessaire à l’action pour trouver la manière pratique de vivre, de vous conduire, d’agir avec perfection.

Or, nous discutons année après année des moyens de tout concilier. « Quelqu’un m’a dit ceci. » « Quelqu’un m’a dit cela. » « Et vous, que dites-vous? » Voici ce que je dis: J’ai réalisé ce dont je parle par ma propre expérience et c’est absolument impersonnel; cela n’a rien à voir avec quelque personne que ce soit parce que la vie est impersonnelle; c’est cette extase de l’être dans laquelle est contenu l’infini de la pensée et de l’amour. J’ai réalisé cela, et quand je vous en parle ce n’est pas pour faire preuve d’autorité, pour vous dominer, ni avec le désir de vous inspirer de la crainte, mais afin d’éveiller un amour et une pensée semblables dans votre cœur et dans votre esprit. C’est parce que vous êtes en conflit, vous débattant parmi des erreurs et des incertitudes, torturés par d’innombrables illusions que je vous le présente; je vous l’offre et il vous appartient de le prendre ou de le rejeter. Si vous le prenez vous devez le suivre à chaque moment du jour et non pas quelques semaines seulement. Vous devez vous refuser aux compromis, être forts, pleins d’énergie et d’ardeur parce que la vérité appartient à ceux qui viennent à elle librement, sans crainte, dépouillés de toute illusion et de tout attachement personnel. Si c’est ainsi que vous venez, avec votre pensée et votre cœur, vous trouverez, mais non si vous êtes esclaves de vos vanités, de vos craintes et de vos ambitions personnelles. Vous vous en retournerez dans ce cas plus affermis que jamais dans vos illusions, et il y aura pour vous plus de souffrance. Je ne dis pas cela comme une menace.

Voyant toutes les expressions de la vie, les chimères créées par l’intelligence dans sa lutte contre la peur, la séparation entre l’homme et l’homme, voyant tout cela, observant tout cela, l’homme sage arrive à la pleine connaissance, à la perception de la véritable valeur de toute chose, et atteint ainsi l’illumination; dans cette illumination il vit, il a l’être, et désormais il est libre, jouissant d’un bonheur actif et sans entraves.



 ✻ 



Il faudrait bien des jours pour répondre à toutes les questions posées, aussi avons-nous fondu toutes celles qui se ressemblent pour faire des questions synthétiques. Si vous voulez bien examiner les réponses, vous verrez qu’on a ainsi répondu à vos questions. Ne vous sentez donc pas blessés s’il vous semble qu’elles sont laissées de côté: il n’en est rien.

QUESTION. — Répondant hier à une question sur l’homme civilisé qui ne demande rien pour lui-même à personne, vous avez dit: « On est obligé de faire des compromis dans les choses physiques. » Cela peut très bien créer un malentendu. Pouvez-vous vous expliquer davantage?

KRISHNAMURTI. — Pour avoir une explication il faut considérer le désir. Le désir recherche le bonheur de bien des façons et dans sa recherche fait naître des conflits. Un homme poursuivra le bonheur sous une multitude de formes — possessions, fortune, maisons, luxe des vêtements, tous les besoins de la civilisation moderne. Ensuite ses jouissances deviennent plus raffinées, mais il cherche toujours le bonheur. Il ne le trouve pas là non plus et il devient alors indifférent, ce qui est une manière négative de se délivrer de la douleur — ce n’est pas un état positif. Il doit donc encore souffrir jusqu’à ce qu’il ait atteint ce véritable état d’être qui est le suprême bonheur.

Quand j’ai dit hier qu’on est obligé de faire des compromis dans les choses physiques, comprenez, je vous prie, ce que j’ai voulu dire. Il doit y avoir un détachement total de toute chose: du désir de confort, des possessions, des jouissances grossières ou subtiles, et cela non par crainte ou par soumission mais parce que vous le désirez vous-même, et de ce désir naîtront l’extase et l’activité de l’être pur. En disant que nous devons faire des compromis dans les choses physiques je voulais dire que je dois par exemple mettre un vêtement mais qu’il est inutile d’en avoir des centaines! Le bonheur ne se trouve pas dans cette direction. Vous devez avoir un certain minimum de possessions, mais sans y être attachés. Alors vous êtes libres, indifférents à ces choses; c’est pourquoi j’ai commencé par dire: Examinez vos désirs, découvrez s’ils s’attachent au confort, à la popularité, au luxe, à toutes les innombrables idiosyncrasies de l’homme — ou plutôt de celui qui n’est pas encore humain. Après un examen approfondi et de sérieuses réflexions, vous serez libérés de ces choses, et alors il ne sera plus question de compromis. Mais pour reconnaître la direction de vos désirs une concentration et une réflexion profondes sont nécessaires. On peut bien renoncer à la toilette, à fumer, à manger de la viande, etc., et cependant s’accrocher passionnément à d’autres formes de désir. C’est par un détachement absolu et sans compromis d’aucune sorte que l’on arrive à la réalisation totale de la vérité. Vous pouvez être dégagés des attachements physiques, du désir de confort, mais si vous désirez un abri contre la crainte, un sanctuaire mental où prendre refuge, des idées réconfortantes pour y puiser de la consolation, alors vous n’êtes pas vraiment détachés. En tout cela il ne faut pas de compromis. Quand cet attachement inquiet à ce qui est grossier, subtil ou sans forme a pris fin, de ce détachement naît l’extase d’être qui n’est autre que l’équilibre d’un parfait naturel.

QUESTION. — Vous avez parlé hier des relais de chevaux nécessaires pour arriver au but. Cette image ne nous ramène-t-elle pas à la vieille théorie des gourous, des étapes sur le sentier de l’Initiation et ainsi de suite, et à leur nécessité à un certain degré d’évolution?

KRISHNAMURTI. — Dès que j’eus dit cela, j’ai su qu’on le comprendrait de travers. Pour moi, il n’y a d’autre instructeur, d’autre gourou que la vie, non pas la vie personnifiée dans un être, mais la vie dans la multiplicité. C’est très clair. La vie est en toute chose, depuis la pierre poussiéreuse de la route jusqu’à l’homme le plus raffiné, le plus civilisé. Mais cette vaste gamme comprend de nombreuses expressions de vie, et par l’observation, par votre effort pour assimiler et comprendre chaque expérience, une fois cette compréhension dans le cœur, vous devenez un avec le rythme de la vie. Je sais que vous avez envie de vous accrocher à bien des choses; cette tendance provient du désir de vivre sans effort parce que l’effort s’accompagne de souffrance et de lutte, et bien peu sont disposés à l’affronter; nombreux au contraire sont ceux qui ne demandent qu’à végéter dans l’inaction, qu’à être commandés, dirigés, dominés. C’est encore une autre erreur, ce n’est pas par ce moyen qu’on découvre cette vérité qui est la vie, le bonheur permanent.

QUESTION. — On m’a assuré que lorsque vous parlez de l’être sub-humain vous entendez les êtres humains qui ne sont pas encore initiés, et que par « l’homme pur » vous voulez dire l’Initié. Est-ce vrai? N’y a-t-il pas de surhommes?

KRISHNAMURTI. — Je l’ai déjà dit, c’est très facile de mal comprendre, parce que pour comprendre il faut faire un effort, se détacher de ses fausses conceptions. Je ne veux rien dire de pareil. On n’arrive pas à la vérité par un seul portail, car elle n’a pas de portail. Rien ne peut enfermer la vérité, la contenir ou la limiter parce qu’elle est toute chose animée et inanimée, elle est donc autour de vous, en toute chose. Ce n’est pas parce que vous porterez des étiquettes que vous allez atteindre le but. Ces divisions, ce désir d’être différent des autres ne sont que des leurres où votre esprit se complaît. Le monde renonce à ces séparations et vous, vous les accentuez. Dès que vous vous rendez compte que la totalité de la vérité se trouve dans l’homme et qu’il ne peut l’atteindre que par lui-même, par ses propres efforts, vous ne prêtez plus attention aux étiquettes, aux grades et aux titres. Ce n’est pas la peine de discuter ces choses ni de poser des questions à ce sujet parce que vous approchez la vérité par une tangente que vous avez créée vous-même; la réalité vivante qui est en tout ne vous intéresse pas. L’être sub-humain est simplement celui qui est en proie aux réactions de l’envie, de l’orgueil, de la crainte, de la colère et de l’avidité, tandis que l’homme pur a une perception juste, il est détaché de tout, en pleine possession de lui-même, concentré au plus haut point. Cherchez à laquelle de ces deux classes vous appartenez et ne vous occupez pas des autres, ne vous demandez pas s’ils appartiennent à la première ou à la seconde. Juger quelqu’un c’est lui refuser la liberté, et toutes ces étiquettes vous servent à porter des jugements sur vous et sur les autres. C’est seulement vous-même qu’il est sage de juger — pour découvrir en vous-même la signification des conflits de la vie et vous en libérer.

Amis, les jours de conflit sont courts car pendant qu’ils durent on use son énergie, on la dissipe, on la gaspille. Plus tard, on souhaiterait l’avoir encore. Quand vous possédez cette énergie, ne la gaspillez pas en vaines discussions sur des choses qui ne sont pas du domaine de cette réalité vivante qui se trouve dans votre cœur et dans votre esprit. A quoi bon dépenser les jours en vains efforts pour arriver à une plus grande confusion? En mettant en pratique le peu que vous comprenez, vous atteignez le sommet de la compréhension.

QUESTION. — Est-ce manquer de reconnaissance que de laisser de côté les enseignements et les instructeurs qui nous ont aidés afin de s’approcher plus près de la vérité totale qui est notre but?

KRISHNAMURTI. — Les instructeurs et les enseignements représentent seulement de l’expérience. Votre instructeur c’est chaque mouvement de votre pensée, chaque frémissement d’émotion, non un être personnifié. La vie est trop vaste pour être contenue dans les personnalités. Comprenez, je vous prie, ce que je veux dire par là. Vous personnifiez une idée et j’appelle cette personnification une personne; mais quand votre amour embrasse toute la vie, qui est en tout ce qui nous entoure — dans chaque expérience, chaque sourire, chaque larme, chaque rire — et en observant sans cesse la douleur et la joie, vous parvenez à un profond détachement de toute chose, vous êtes au delà de la peine et du plaisir, alors vous vivez dans cette constante extase d’être qui est sans l’effort.

QUESTION. — Vous dites: « Si l’individu sait nettement quel est son but, s’il est résolu, assuré, ses conflits avec la société cesseront. » Il me semble que c’est alors qu’ils commenceront. Pouvez-vous m’aider à comprendre?

KRISHNAMURTI. — Vos conflits avec la société viennent de ce qu’elle a établi certaines lois, certaines règles morales sur ce qui est bien ou mal. Vous attachez beaucoup d’importance à l’opinion de vos voisins. Les règles de la société existent, non pour vous asservir mais pour que par leur moyen vous puissiez juger les choses et vous élever au-dessus d’elles, non par la licence, non par une soi-disant « liberté » futile, mais en vous imposant à vous-même une véritable discipline. Et par cette discipline même, qui apparaîtra lorsque vous aurez compris le but de l’existence individuelle, vous vous libérerez de la société.

QUESTION. — Nous ne pouvons percevoir le bonheur que par son absence, de même que nous ne pouvons percevoir la lumière que par son contraste avec les ténèbres. Comment pouvons-nous donc concevoir le pur bonheur qui unit tous les opposés?

KRISHNAMURTI. — Vous ne pouvez concevoir le bonheur pur que lorsque vous êtes dans une grande douleur ou une glande extase produites par une cause extérieure. Prenez l’amour par exemple. Quand il est personnel, avide, jaloux, envieux, passionné, vous connaissez le trouble de la lutte, un combat incessant pour le garder, mais en même temps vous niez toujours qu’il y a au fond de cet amour un élément de pureté qui est incorruptible, éternel. Si vous ne le sentez pas, je peux vous dire que vous ne savez pas aimer, vous ne savez pas aimer avec tout votre cœur; vous aimez avec votre intelligence qui divise, qui partage, qui élève des barrières entre les hommes. Pour réaliser la liberté dans toute sa pureté, il vous faut d’abord réaliser les limitations et toute leur corruptibilité. Pour comprendre le bonheur, il faut connaître la souffrance. Pour connaître le plaisir, il faut connaître le chagrin. Et connaissant l’un et l’autre vous désirez ce qui n’est rien de toutes ces choses et en quoi toutes les choses sont comprises. C’est parce que vous avez peur, parce que vous vous accrochez à ce que vous appelez le plaisir que vous ne pouvez imaginer ce bonheur qui renferme tout.


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OMMEN 1930


Par LADY EMILY LUTYENS


CHAQUE camp a eu sa tonalité propre. Il sera intéressant, un jour, de recueillir les rapports de tous les camps, d’analyser l’enseignement donné au cours de chacun et la façon dont, année après année, Krishnamurti a développé sa pensée.

En ce qui nous concerne, nous avons passé par des périodes de sensibilité, d’excitation, d’expectative, de doute, d’angoisse mentale, de désappointement et de désillusion; et aussi d’inspiration et de réalisation. Et, à travers tous ces degrés, nous sommes venus au Camp de 1930. Quelle impression en gardons-nous? Les années précédentes, nous avons été dépouillés successivement de nos illusions. Tous les appuis qui, jusqu’alors, nous avaient soutenus, ont été renversés, et nous avons été forcés d’éprouver nos propres forces. Nous avons vu ce que nous avions de plus cher, nos Dieux, nos Maîtres, nos guides, nos instructeurs, arrachés loin de nous, avec violence semblait-il. Nous avons été ramenés sans cesse à nous-mêmes, obligés d’avouer que ce n’est qu’en soi que l’homme peut trouver la vérité.

Parvenus à ce point, nous venions peut-être au Camp de 1930 avec l’idée qu’il ne restait plus rien que l’on pût nous ôter. Nous pensions désormais n’avoir plus d’illusions; nous croyions avoir renoncé à tout, et qu’il ne nous restait plus rien à abandonner. Quelle erreur! A ce Camp, Krishnamurti nous arrache encore à un dernier abri, à un ultime soutien, car il nous arrache à nous-même. Il nous a démontré, nous a intimement convaincus, avec une certitude infaillible, que le pire ennemi de l’homme c’est l’homme; que son entité individuelle est la cause de la douleur, que le bonheur et la libération ne peuvent être atteints que lorsque l’homme cesse d’exister comme individu soi-conscient, et entre dans le royaume de l’entité pure où la conscience est entièrement libre. Il n’y a pas de vraie liberté pour l’homme tant qu’il reste enfermé dans les limitations étroites de son individualité.

En entrevoyant ce royaume de l’entité pure, nous demeurons frappés de stupeur, comme si l’on nous demandait de plonger dans un courant glacé, ou de nous perdre dans un désert de sable. Vraiment, faut-il nous détourner de la seule chose dont nous soyons certains, pour nous perdre dans une froide abstraction? Puis, nous osons examiner cette hypothèse, écouter comment la définit un homme qui est entré dans ce royaume de l’entité pure, et qui y demeure éternellement. Par ses yeux, nous pouvons voir que ce qui nous semblait d’abord un anéantissement est la vraie création, ce qui nous paraissait le néant est la seule réalité. Nous comprenons qu’être délivré des limites du soi individuel, c’est devenir le soi total. L’individualité est une expression de la vie, mais c’en est aussi une limitation: nous libérer de cette limitation, ce n’est pas posséder moins de vie, c’est en posséder davantage. Dans le monde où nous sommes, en tant qu’individus, nous ne possédons rien, ni objectivement, ni subjectivement. En perdant tout, nous gagnons tout.

Pendant des années, péniblement, nous avons gravi le sommet de la vérité. L’expérience nous a forcés à jeter tout le bagage dont nous avions chargé nos épaules au départ de ce long voyage. Nous sommes venus par des chemins divers. Nous avons surmonté mainte difficulté. Et maintenant, pour quelques courtes journées, nous avons été, à côté de Krishnamurti, debout sur la cime, et nous avons eu la vision de l’éternité. Pouvons-nous continuer de vivre dans cette atmosphère pure, mais raréfiée? ou devons-nous, pour un temps, redescendre, et nous réfugier encore, s’il reste quelque abri?

Qui le dira?

Parvenu à cette hauteur, les obstacles et les dangers de l’ascension se sont évanouis. Ils n’ont plus de sens pour celui qui est arrivé au sommet, et il serait vain de l’interroger à leur sujet. Il répond comme quelqu’un qui juge avec une autre mesure, pour qui les rochers sont des cailloux, les précipices de simples replis sur le flanc des montagnes. A nous de résoudre nos propres problèmes, de triompher de nos propres difficultés. Mais quel guide et quelle force que de tenir nos regards fixés sur le sommet qui est notre but et sur celui qui l’a atteint!


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