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SOMMAIRE

 

BULLETIN INTERNATIONAL DE L'ÉTOILE
  N° 1 Octobre 1930  


BorderLine

HAUT DE PAGE

POÈME


Pour l’homme dont le but est vérité,
Il n’y a pas de renoncement.
Il n’est pas détourné du chemin de l’intelligence pure
Par la confusion des expériences.
Par la multitude des désirs.
Par les déceptions de la pensée.

La peur du sacrifice ne l’arrête pas.
Pour l’homme dont le but est vérité,
Le temps ne crée plus une immensité déserte.

Un soir, j’ai vu,
Sur une cité populeuse,
Un oiseau voler à tire-d’aile vers sa demeure lointaine.

J. KRISHNAMURTI.  


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HAUT DE PAGE

CAMP D’OJAÏ 1930
COMPTE RENDU DES CAUSERIES DE KRISHNAMURTI


En raison de la place dont nous disposons, il nous a fallu abréger un peu ces comptes rendus.


IL s’est répandu à mon sujet tant d’idées bizarres que je dois commencer par vous demander si vous avez réellement envie de m’écouter, de rejeter toute superstition. Ce dont je vais parler vous appartient autant qu’à moi; et si, pour moi, c’est la seule vérité, cela ne signifie pas qu’elle appartient à moi seul; tout être humain peut la réaliser, elle n’est pas réservée à des savants, à des élus. Partout où des êtres humains pensent, sentent et luttent, cette vérité est le sommet et la fleur; pour tout être humain, c’est la réalisation de la pure raison et du pur amour, l’union vitale de la sagesse et du bonheur — vision permanente et bonheur permanent. C’est pour moi la plus haute réalité, et c’est une réalité que tout être humain, parce qu’il est un être humain, peut atteindre.

Je vous en parle d’après ma propre connaissance, car je sais que j’ai libéré cette vie que chacun doit, tôt ou tard, libérer. C’est par cette libération que j’ai acquis l’illumination, qui n’est qu’un autre terme pour désigner la vraie valeur des choses.

Aussi, vous ne devez pas prendre ce que je dis comme de simples mots, comme une sorte de brumeuse philosophie orientale. Non, car ce qu’il vous faut libérer, c’est la vie elle-même; c’est à la vie que vous devez vous attaquer, avec la vie que vous devez lutter sans cesse, si vous voulez vous emparer de la plénitude de la vérité.

Je ne parle pas non plus pour une catégorie de gens choisis, un groupe ou un noyau séparé du reste du monde. Pour moi, il n’y a pas de tels groupes, je ne reconnais pas de « peuple élu »; il n’est pas question d’un noyau exceptionnel, spécialement qualifié pour comprendre ce que je dis; je ne connais que le monde, et vous êtes le monde, vous et le reste de l’humanité; mes paroles sont pour tous.

Comme je vais développer mon thème pendant toute cette semaine, je voudrais que chacun de vous, venus ici dans un but sérieux, considère ce que je dis non comme une philosophie ou un système, mais l’envisage avec un esprit pratique.

Je voudrais que vous voyiez comment le réaliser pratiquement, car l’épreuve de la vérité est dans l’action. En jugeant quelles actions résultent naturellement d’une certaine ligne de pensée, vous pouvez juger de la pensée elle-même. La pensée vraie conduit à l’ordre, à la paix, à l’harmonie, tandis que la pensée fausse ne peut aboutir qu’au chaos, à l’agitation, à l’exploitation des autres.

Voici un autre point ne pensez pas que ce que je dis s’applique aux jeunes, et non aux vieux, ou vice versa. J’insiste là-dessus parce qu’un de mes amis disait l’autre jour: « Pourquoi avez-vous entrepris cette tâche? Vous êtes trop jeune. Vous pourriez encore devenir amoureux. » Comme si la spiritualité était réservée aux vieux, à ceux qui ont un pied dans la tombe! Si vous divisez la vie et pensez à son but comme à une chose qu’on peut atteindre éventuellement, dans quelque futur lointain, vous perdez le charme du but à réaliser, car l’éventualité de la vie est dans le moment même de l’action. La vie ne connaît pas de partage entre vieux et jeunes; dans l’Eternel Maintenant, il n’y a ni temps, ni divisions du temps.

Je veux parler de cette vie manifestée en chacun de vous, qui dépasse toutes les divisions de nationalités, de classes, de religions; cette vie qui est essentiellement libre et lutte sans cesse pour réaliser cette liberté; cette vie dans laquelle il n’y a pas de séparation, qui est en elle-même la réalité ultime, unique, totale, éternelle.

C’est de cette vie que je m’occupe, comment on peut la libérer pour qu’elle fonctionne spontanément et soit à jamais dans la félicité, parce que le bonheur est la consommation de la vie, la plus haute réalité accessible à l’homme.

En parlant de ce bonheur, je ne m’appuie sur aucune théorie, je parle de ce que je connais, et de ma propre expérience; je vous dis qu’arrivé à ce stade, en dépouillant toute illusion, vous êtes toute chose; vous devenez un avec toute entreprise humaine, bonne ou mauvaise, avec toutes les réalisations humaines, passées ou futures. Quand vous avez libéré cette vie en vous-même, vous avez établi la vérité qui est le bonheur.

La vie consiste à se développer par le choix, que l’on soit jeune ou vieux; la jeunesse et la vieillesse ont leurs illusions, les vieux ont les illusions des superstitions cachées vers lesquelles ils se réfugient dans le conflit de la vie. Les jeunes d’aujourd’hui n’ont, très souvent, aucune croyance; ils se révoltent contre toutes les orthodoxies; mais cette révolte peut être elle-même une illusion, parce qu’elle n’est trop souvent qu’un relâchement personnel caché. Toute orthodoxie implique une discipline, et la révolte contre l’autorité peut n’être qu’une révolte contre cette discipline. Ainsi, jeunes et vieux ont leurs illusions propres; aux uns, la superstition confortable; aux autres, une incrédulité confortable; la première mène à la stagnation, l’autre à la révolte sans but. Quand vous attaquez la racine de l’illusion par le choix et l’effort, vous libérez la vie qui est la vérité. Il ne s’agit pas d’une chose à atteindre; mais de libérer ce qui est déjà là...

En libérant la vie des illusions, vous lui donnez la possibilité de fonctionner librement à travers vous-même, et vous établissez en vous cette parfaite sérénité de pensée, cette pureté d’émotion qui appartient à la vie libérée. Pour couper la racine de l’illusion, il faut connaître ce qu’est cette racine: c’est le désir. Cherchez quels sont vos secrets désirs, et vous saurez ce qui crée vos illusions. Mais ne cherchez pas à tuer le désir, car le désir, c’est la vie. Cherchez seulement le désir juste — c’est-à-dire, apprenez à désirer du point de vue de la vie universelle, non de la vie séparée, ainsi vous créerez le désir qui ne nourrit pas d’illusion.

Chercher à atteindre la vérité en détruisant le désir, c’est détruire les racines d’un arbre et espérer, en même temps, qu’il donnera son ombre fraîche, ses feuilles vertes, son parfum. Le désir arraché, votre croissance même, en tant qu’être humain, est supprimée. Le problème consiste à conserver, intensifier le désir, sans qu’il cherche à se satisfaire dans l’illusion. Lorsque vous pouvez faire cela, votre désir est libre.

Pour la plupart des gens, il y a conflit entre le désir et les moyens de réalisation qu’ils lui imposent, et au lieu d’aboutir au bonheur comme il devrait — il aboutit à la souffrance. Aussitôt, alors, le désir cherche la consolation: c’est-à-dire, effrayé de son propre aboutissement, il cherche un refuge contre lui-même et établit un type illusoire de spiritualité. Presque tout le monde trouve une satisfaction dans la création de ce type, sans comprendre qu’il ne remplace pas l’accomplissement de la vie, mais qu’il en est la négation même. La spiritualité qui coule de la vie même se manifeste spontanément dans la conduite. Quand la spiritualité n’est qu’une fuite de la vie, il y a toujours conflit entre elle et la conduite.

Il y a trois stades dans l’évolution du désir. Au premier stade, un homme pense qu’il sera heureux s’il possède une maison, une auto, des livres, de l’argent. Je ne condamne pas ce stade — c’est une première tentative naturelle pour formuler une réelle aspiration que l’homme en question ne comprend pas encore. Ce qu’il cherche réellement, c’est une beauté et un bonheur impersonnels; mais il ne s’en doute pas, et l’interprète naturellement comme une recherche des biens personnels. Mais une telle recherche implique l’envie, l’avidité, l’exploitation des autres, car elle doit s’accomplir aux dépens des autres, et par sa nature, doit amener, tôt ou tard, la déception. Le temps vient où l’homme découvre que la possession des biens ne peut lui procurer le bonheur; quand il l’a compris, il passe en général au second stade du désir, le transfert de l’aspiration vers les biens, dans le royaume des choses plus subtiles. Là le désir prend la forme d’une recherche des réconforts spirituels qui le protégeront des conflits de la vie. Comme il aspirait aux richesses pour être à l’abri des luttes pour l’existence physique, il cherche maintenant des guides, des « gourous », des autorités pour échapper aux conflits à un niveau plus élevé; mais il en éprouvera encore l’illusion, car le seul moyen d’échapper au conflit, c’est de vaincre. Alors il abandonne le second stade du désir et entre dans le troisième. (Rappelez-vous que ce ne sont pas de réelles divisions, la vie elle-même ne peut être ainsi divisée; je les emploie seulement pour plus de clarté.) Le troisième stade ressemble d’abord à une pure négation, car c’est l’abandon de toute tentative pour trouver le bonheur en dehors de soi-même — confort extérieur physique, ou confort extérieur spirituel, Maîtres ou Instructeurs.

Mais si nous avons le courage d’y pénétrer, nous nous apercevrons qu’il est positif, et non pas négatif. Eliminer tout désir d’un secours extérieur, c’est libérer le véritable désir, qui ne cherche de secours qu’à l’intérieur de soi-même.

C’est ce que nous recherchons sans cesse, sans le savoir; c’est le sens véritable de l’aspiration vers l’aide extérieure. Quand le désir est ainsi libéré, la vie est libérée, car un tel désir n’est rien d’autre que la vie. Le véritable désir, c’est l’être pur, la plus haute vérité, la plus haute spiritualité, l’absolu. C’est la fusion de l’intuition et de l’amour, c’est Dieu, c’est tout.

Ainsi, pour libérer vos désirs, cherchez à voir clairement le genre de satisfactions qu’ils réclament; jugez cette satisfaction à la lumière de l’intuition, c’est-à-dire, examinez quelle valeur elle a au regard de l’être pur; vous constaterez qu’aucune véritable interprétation du désir ne peut dépendre de l’extérieur pour sa satisfaction. C’est seulement en vous-même, et par vous-même que vous pouvez réaliser l’être pur, aussi est-ce seulement par vos propres efforts, par votre choix et votre lutte continuels que vous pouvez atteindre le réel épanouissement du désir — cet épanouissement auquel la vie, se manifestant sous forme de désir, aspire réellement.

Il n’y a qu’une seule épreuve pour toutes vos idées, vos émotions, c’est de savoir si elles appartiennent au monde de l’éternel; mais les soumettre à cette épreuve suppose que vous pensez et sentez par vous-même, et c’est la dernière chose que la plupart des gens ont envie de faire.

Vous devez envisager la vie d’une manière indépendante; votre pensée doit être originale, et non purement mécanique. La clé qui ouvre la plus haute réalité est l’indépendance indépendance de pensée, d’action, de sentiment — quelque difficile qu’elle soit, vous devez vous y exercer sans reculer. Croître, c’est lutter, et vous avez à lutter, non pour cultiver telle ou telle qualité spéciale, non pour acquérir quelque chose en vue de votre moi séparé, mais simplement pour libérer la vie. La question à vous poser est celle-ci: coule-t-elle spontanément d’un élan intérieur, ne dépendant de rien d’autre que d’elle-même?

De cette manière seulement vous pouvez atteindre la plus haute vérité. Autrement, vous ne pourriez amener que désordre, confusion et souffrance, et ne feriez qu’enfermer la vie dans une cage, ou du moins, substituer une cage à une autre cage.

Ainsi, l’homme heureux est celui qui a trouvé sa propre vérité — non la vérité d’un autre — qui écoute la voix de sa propre intuition, c’est-à-dire la voix de l’Eternel en lui.


Lundi 26 mai.  

AU printemps, dans toute la nature, dans chaque arbre, chaque buisson, se fait une transformation vitale, un renouveau de la vie.

Dans l’homme, un tel renouveau de vie est produit par un sentiment profond. Si vous regardez en vous-même, vous constaterez que vous avez infiniment plus de savoir que de capacité de sentiment.

Cependant, c’est cette capacité de sentiment qui importe, non le savoir. Le savoir ne produit pas l’action; ce qui produit l’action, c’est le sentiment. D’autre part, le sentiment sans connaissance ne peut produire l’action claire, bien dirigée.

De ce point de vue, nous pouvons considérer le savoir comme le lien, le pont, entre le sentiment et l’action, empêchant le sentiment de devenir pure sentimentalité, et donnant un but à l’action.

En deux mots, le sentiment sans la connaissance devient sentimentalité; le savoir, sans le sentiment est impuissant. Un sentiment fort, combiné avec la claire compréhension, est nécessaire pour l’action vraie. Dans l’intuition se trouve le parfait équilibre de la connaissance et du sentiment. Il est nécessaire de se rappeler cela, car l’intellect, laissé à lui-même, ne fera que gaspiller ses énergies en systématisations, et se séparera de la vie. La vie ne peut être systématisée — elle est trop riche et trop flexible. C’est pourquoi ce n’est pas ce que vous croyez qui est important, mais ce que vous pensez, sentez et vivez; car toute croyance implique un système. Et cependant, si je puis m’exprimer en toute franchise, ce qui importe à la plupart d’entre vous, c’est la croyance. Vous vous occupez surtout des systèmes auxquels vous appartenez — beaucoup moins de vos sentiments et de vos pensées, de votre aptitude à sentir, de votre aptitude instinctive à choisir et discerner. Tous les systèmes sont une invention de l’esprit, et vous ne pouvez atteindre la plus haute réalité par le moyen d’un système, parce que les systèmes sont extérieurs par rapport à la vie, tandis que pour trouver la vie, il faut l’union de l’extérieur et de l’intérieur.

La raison pour laquelle il y a désaccord entre vous « le vous réel » — et l’expression de vous-même, c’est que l’intellect et le sentiment ne sont pas unis, le sentiment manque de direction, et l’intellect de profondeur. La véritable fonction de l’intellect est d’être un lien vivant entre le sentiment intérieur et l’action extérieure. C’est pourquoi je suis si opposé aux systèmes; car dès que l’esprit commence à systématiser, il cesse d’être un pont entre le sentiment et l’action, et travaille d’une manière indépendante.

Tous les systèmes sont un danger, parce que vous avez tendance à les mettre au-dessus de la plénitude et de la richesse de la vie elle-même; un autre danger d’un système est sa rigidité qui empêche de juger toute chose selon sa propre valeur, comme elle se présente à nous dans le flux immédiat de la vie, non par la manière dont elle s’adapte au système. Un système remplace l’attention, l’observation, le qui-vive; et justement parce que discerner, être sans cesse en alerte, est pénible et ennuyeux, on préfère les systèmes; pour se passer des systèmes, il faut juger avec indépendance et lutter par soi-même.

Ce que nous appelons quelquefois intuition, donc, est l’union entre le sentiment vrai et la pensée vraie; le lien réel entre le monde objectif et le monde subjectif.

Sans ce lien, le sentiment vrai ne peut jamais s’extérioriser, et de même, sans le sentiment, l’intellect ne peut jamais réaliser sa vraie fonction, c’est-à-dire établir l’harmonie entre le monde extérieur et le monde intérieur. Essayer d’organiser le monde extérieur par le moyen d’un système, c’est appliquer un remède qui est lui-même extérieur, tandis que l’harmonie ne peut être établie à l’extérieur, s’il n’existe, au préalable, une harmonie intérieure ou subjective.

Pour revenir au point de départ, cela signifie que le vrai sentiment intérieur doit jaillir vers le monde extérieur par l’intermédiaire de la vraie compréhension pour établir l’harmonie dans le monde extérieur.

Rappelez-vous que par l’intellect vous ne pouvez rien accomplir; mais seulement par le savoir inspiré d’un sentiment vrai. Ainsi, débarrassez-vous de l’orgueil de l’intellect, et devenez simples, droits et libres. Vous pouvez posséder une somme de connaissances, mais si vous n’avez pas la capacité de sentir, d’être amoureux de la vie, à quoi vous servira le savoir des livres? Vous êtes pris dans les systèmes et devenez leur esclave; vous ne vous en servez pas comme d’instruments.

Le seul savoir qui ait quelque valeur est celui qui est le fruit du sentiment, c’est-à-dire de l’expérience personnelle. Tout ce qui vient dans l’intellect par une autre source est inutile pour la vie; car la vraie compréhension doit balayer tous les systèmes. Il faut vous mouvoir dans le continuel courant de la vie et non vous laisser prendre dans les eaux dormantes. L’intellect, pour être fécond, doit devenir cette chose vivante que nous appelons intuition; il doit être le principe directeur de votre élan de vie, qui l’emporte vers l’avant, et non une chose qui l’arrête. Il doit vous donner, non un système, mais un instinct de direction. Vous devez être capables de suivre le raffinement de la vérité dans tous ses détours, jugeant infailliblement d’instant en instant, et là où la connaissance manque, vous laisser guider par le sentiment vrai.


Mardi 27 mai.  

PLUSIEURS personnes m’ont dit hier que j’avais très bien parlé; aussitôt j’ai senti avec angoisse que ces mots « très bien parlé devaient signifier que je vous avais aidé à réconcilier les nouvelles choses avec les anciennes.

Où il y a réconciliation avec les réalisations passées, il n’y a pas progrès. Je suis très sérieux en parlant de tous ces sujets plus sérieux, je crois, que vous ne le voudriez. Et, dès que j’emploie certains mots familiers, tels que « conscience », « connaissance », « âme », tous mes vieux amis s’enfoncent dans leurs sièges et respirent à l’aise, parce qu’ils retournent dans leur ancien royaume d’ignorance. Après cela, ils viennent me dire: « Quel merveilleux discours vous avez fait hier! »

Je vous en prie, comprenez que cette vie est une lutte continuelle, non un fruit mûr que l’on peut cueillir dans les moments heureux et faciles. Vous ne pouvez vous asseoir et regarder la vie comme une institution confortable. Vous devez faire de continuels efforts vers le changement, vers une nouvelle orientation de pensée, parce que l’esprit et le cur, comme les choses vivantes, n’ont pas de lieu de repos. Aussi, je redoute que l’on vienne me dire: « Quel beau discours! » parce que cela laisse à penser que ceux-là n’ont pas réellement compris le sens de ce que j’ai dit; j’aimerais mieux qu’ils en fussent mécontents. Si vous voulez comprendre le sens de ce que je dis, vous ne pourrez jamais être satisfaits et vous reposer dans vos idées préconçues. Vous voulez réconcilier. Naturellement. C’est agréable de s’asseoir et de regarder la vie d’un esprit tranquille. Mais ce n’est pas ainsi que vous vivrez, que vous croîtrez, mais seulement au moyen de luttes infinies, de variétés incessantes, de révoltes et de doutes continuels. La vie n’est jamais satisfaite; mais ses mécontentements créent la joie, qui n’a pas de repos, qui augmente, se multiplie et croît sans cesse.



 ✻ 



Toute vie implique croissance et décrépitude; à cause de celle décrépitude il faut un renouveau de la vie. Mais ce renouveau ne peut venir des formes qui dépérissent; il faut semer une nouvelle semence et c’est l’œuvre de l’individu. Tout individu porte en lui-même la puissance de créer une nouvelle vie. C’est pour cela que j’insiste sur l’individualité, que je juge si important, pour l’individu le courage de s’arracher aux cages des institutions. C’est seulement ainsi qu’il peut aider la vie. Regardez autour de vous, vous verrez que votre civilisation d’aujourd’hui n’aide pas l’homme; elle écrase son existence en la mécanisant; elle ne lui donne pas l’entourage qui lui permettrait de croître, d’être libre. Pour remédier à cet état de chose, il ne suffit pas de reconstruire la cage bâtie autour de lui par la civilisation. Il doit affirmer son individualité et en sortir; ainsi seulement peut-il semer la semence du futur, et rendre possibles de nouveaux sentiments, une nouvelle orientation de pensée.

C’est pourquoi l’effort individuel est si important; l’individu, par son individualité même est le sauveur de la société. La grande chose donc, c’est « d’être » un individu, d’être absolument soi-même. Ce qui importe, c’est ce qu’on est — et non les institutions ou les croyances avec lesquelles on s’identifie.

Dès que vous reconnaîtrez cette vérité, vous verrez quel austère devoir c’est de rompre avec les illusions et de créer un nouveau monde — votre propre monde. Ainsi ne soyez pas satisfaits; ne cherchez pas à réconcilier. Le chemin qui mène à la vérité, c’est l’élimination, la négation, le doute. Pour trouver la vérité, vous devez être toujours susceptibles d’une nouvelle mise au point.


Mercredi 28 mai.  

BEAUCOUP de personnes cherchent l’inspiration, la compréhension, le bonheur en dehors d’elles-mêmes; mais ce n’est que chercher une satisfaction pour vos pensées et vos émotions qui n’ont aucun rapport avec votre vie réelle et votre action. La véritable sagesse doit découler de l’expérience. L’action est l’instrument par lequel la vie devient consciente d’elle-même. Par action, j’entends l’activité pure, qui jaillit de l’intérieur; une telle action seule est expérience, d’une telle action seule peut jaillir la sagesse.

Un grand nombre d’entre nous ont d’excellentes idées, d’excellentes théories, et les considèrent comme sagesse. A mon point de vue, ces théories sont inutiles. La vérité s’obtient par la lutte, et cette lutte est une lutte individuelle; c’est pour cela que j’insiste sur l’individu. C’est seulement par ses propres efforts qu’il peut se rajuster lui-même vis-à-vis de toutes les personnes et de toutes les choses autour de lui, et c’est la vérité en pratique. Savoir agir, c’est-à-dire mettre la vérité en action, naît de l’amour et de la pensée impersonnelle; c’est cette adaptation pleine de tact qui produit l’harmonie; c’est par l’action que vous mettez à nu les illusions de la vie.

L’illusion, comme je le disais l’autre jour, est la création du désir, et le désir dépend du choix. Choisissez donc avec soin, pour éviter l’illusion, choisissez l’essentiel.

Beaucoup de gens agissent d’après une idée préconçue de la spiritualité, ordinairement celle que leur a fourni la religion où le hasard les a fait naître. Toute action appuyée ainsi sur l’extérieur porte l’empreinte de la crainte. Considérez la colère, par exemple; quand vous vous sentez en colère, il ne vaut rien de la réprimer parce que tel ou tel Instructeur l’a dit. Votre tâche est de la comprendre et de la vaincre par la compréhension; mais pour une telle compréhension, il faut être libéré de la peur.

Vous mêlez toutes sortes de notions à votre idée de spiritualité. Vous imaginez que pour être réellement spirituel il faut jeûner, ne pas porter de vêtement ou subir des mortifications physiques variées; et vous faites peser sur vos actions toutes ces idées, bien qu’elles n’aient rien à faire avec la vie.

Pour atteindre la vérité, il faut agir et chaque action doit être motivée par un choix personnel; ce n’est qu’en choisissant, en voyant le résultat de votre choix, que vous pourrez la découvrir par vous-mêmes.


Jeudi 29 mai.  

AVANT de répondre aux questions ce matin, je voudrais faire une remarque.

Nous sommes trop disposés à tout juger par rapport aux personnes. Nous voulons savoir qui comprend la vérité, qui est un disciple de la vérité, nous voulons suivre un tel disciple. Mais je dis: si vous voulez comprendre la vérité, laissez de côté le culte des personnes, et ici, j’inclus moi-même. N’acceptez rien parce que je le dis; vous ne pouvez vivre en ne faisant qu’accepter; on ne vit que par les réalisations personnelles. Il est vain de chercher à croître par l’entremise des instructeurs; aucun instructeur ne peut remplacer la vérité. La vérité est au-dedans de vous; dès que vous lui donnez une forme extérieure, vous perdez la qualité positive, dynamique, que seuls votre propre cœur et votre propre esprit peuvent lui donner.

Si vous voulez devenir disciples, soyez les disciples de la vérité elle-même; ainsi vous n’êtes asservis à aucune personnalité. Je voudrais donc insister près de tous ceux qui m’écoutent pour qu’ils n’acceptent pas aveuglément ce que je dis. Si vous cherchez la grandeur de la pensée, allez vers elle naturellement — je veux dire, croissez de l’intérieur jusqu’à elle. La beauté de la pensée deviendra ainsi votre propre beauté, la beauté de la vie elle-même.


Vendredi 30 mai.  

CELUI qui n’est pas sûr de son propre jugement recourt instinctivement à l’autorité et à la tradition. Il affaiblit ainsi son aptitude à juger et la fait dévier de son propre but. Ce que le jugement cherche en réalité, c’est à devenir de plus en plus impersonnel, à se dégager de plus en plus clairement de ses complications. Nul recours à l’autorité ne peut l’aider en cela; au contraire. Le jugement ne peut se purifier que par une lutte incessante, par une succession de choix personnels exprimés en actes; chaque individu doit apprendre à compter sur lui-même et à assumer seul la responsabilité de tout ce qu’il fait.

Il y a sans doute le grand danger de s’obstiner et de s’enfermer dans ses propres opinions. Le remède est la souffrance; la souffrance seule permet d’atteindre la pureté de jugement, exempte de préjugés personnels et de fantaisie.

Après tout, c’est ce que tout le monde recherche: un étalon absolument impersonnel. C’est par un long processus de discernement progressif, de croissance, d’une part, d’élimination, d’autre part, que l’on établit en soi-même un jugement impersonnel sur la vie. Dès que vous faites cela, vous ne souhaitez plus vous accrocher à l’autorité ou à la tradition.

Du manque de confiance en son propre jugement naît l’imitation, et de l’imitation viennent les idées préconçues sur la spiritualité et l’épanouissement de la vie. Toute vie en groupe est basée sur l’imitation, car le principe d’un groupe est de réunir des gens de même type et de mêmes vues.

La vie en groupe représente ainsi l’opposé du développement personnel, et le développement personnel est le seul moyen de comprendre et d’atteindre le but de la vie. Dès que vous créez un modèle de grandeur ou de spiritualité, le type étouffe l’individu.

Vous savez par expérience comment on fait sans cesse pression sur vous pour vous forcer à suivre un certain modèle, ou vous soumettre à une certaine orthodoxie. N’en tenez pas compte, quelque grande ou puissante que soit l’autorité; pour découvrir la réalité, il faut absolument renoncer à se modeler sur un type.

Cependant, combien la plupart des gens sont loin de cette vue!

L’homme religieux ordinaire a une conception déteinte de la spiritualité, et se modèle lui-même sur un type; mais pour la réelle compréhension et le développement, tout modèle qui ne fait que limiter la croissance et rétrécir la pensée est inutile. Si vous voulez croître, soyez en révolte contre l’autorité. A l’autorité, substituez l’expérience, pour découvrir la réalité qui est au-dedans de vous-même. Ce n’est qu’une autre manière de dire qu’il faut croître par la lutte; par la lutte seule, l’individu arrive à perdre le sens de la séparativité, à calmer et vaincre ses réactions, à trouver le bonheur de l’être véritable. Nous pouvons voir donc que le bonheur n’est pas la facilité — mais l’aboutissement final de la lutte. La réalisation est toujours une question individuelle; l’imitation ne peut vous aider; l’imitation est le recours de ceux qui ont peur de la chercher par le seul vrai moyen.

Dans l’un des précédents entretiens, je vous ai parlé des trois stades que traverse le désir en cherchant sa propre satisfaction intime. Au premier stade, il espère échapper aux conflits de la vie, en s’entourant du confort des biens matériels.

Déçu en cela, il élève sa quête à un niveau plus élevé, et cherche un refuge dans la fiction, dans le mystère des Maîtres, des Instructeurs, etc. Il en forme des modèles qui lui seront, espère-t-il, des guides utiles à travers le chaos du mental, la confusion des émotions — attribuant la vie à ce qui n’a pas de vie et l’habillant des qualités qui lui manquent.

Puis vient le troisième stade, dans lequel n’ayant pas trouvé de satisfaction, l’homme commence à être lui-même, comptant sur sa force et son intégrité propres, et ne se souciant pas de ce que les autres disent.

Quand vous atteignez ce stade, ce que vous pensez, ce que vous sentez devient  votre » réalité, et vous commencez à croître, à croître éternellement parce que la vie ne connaît pas de repos. C’est alors que vous commencez à agir sans réactions; et, parce que votre vie tout entière sort de son propre centre, vous cessez de compter sur une chose extérieure pour votre compréhension, pour votre croissance. C’est à ce point que vous commencez à devenir ce que j’appelle un homme vraiment cultivé, un homme spirituel, parce que vos opinions et vos actes ne sont pas séparés par un gouffre. C’est là le véritable « standard » de la spiritualité et de la culture. Celui qui ne demande rien de l’extérieur demeure dans l’être pur; il devient une pure expression de la vie; le labyrinthe des illusions ne l’emprisonne plus: il est libre.


Samedi 31 mai.  

IL y a dans notre être une agitation incessante, il est nécessaire de se demander souvent ce que nous voulons, ce que nous cherchons, ce qui justifie cette lutte apparemment inutile, ces souffrances, ces efforts.

Quand je parle, je voudrais que vous appliquiez ce que je dis à vous-même, non à des voisins, parce qu’il est beaucoup plus intéressant de l’appliquer à soi-même. L’examen de soi-même a une valeur d’entraînement, tandis qu’éplucher les autres n’a aucune fin utile.

Or, si vous vous demandez ce que vous cherchez, vous voulez réellement comprendre comment la vie agit comme un tout, ce qu’est la vérité considérée comme un tout. Vous voulez trouver l’universel, au sein de la masse des particularités. Vous voulez comprendre la vie dans les nuances variées de son expression, comment vous pouvez, vous, individu, exprimer cette vie, comment vous pouvez assimiler le bonheur qui est le fruit de la vie. Vous remarquerez que tout individu, avancé ou non, désire comprendre la vie selon sa manière particulière, l’abaisser à son niveau et l’adapter à lui-même. Le philosophe intellectualise la vie, construit des systèmes pour expliquer les choses, et cherchera la vie le long de cette ligne spéciale. Le poète cherchera la compréhension de la vie dans l’harmonie et la beauté des mots, et ainsi de suite. En résumé, chacun veut interpréter la vie suivant ses propres désirs, ou en termes d’un système, ou de la religion à laquelle il appartient.

Si vous voulez comprendre la vérité dans sa totalité, vous ne pouvez l’approcher en suivant une de ces lignes particulières, parce que la vie renferme tout; elle est au delà de toutes les philosophies, au delà de la guirlande des mots, au delà de la beauté et de la laideur, de la richesse et de la pauvreté; et cependant, parce qu’elle est au delà de tout, elle est en tout.

Si vous avez un sérieux désir de comprendre, il faut saisir cette plénitude, cette totalité et vous libérer de toutes les fantaisies spéciales du désir. La vie, comme principe intérieur, est la perfection de la pensée et de l’amour; et le chemin de cette perfection va du personnel à l’impersonnel.

Il y a toujours conflit entre l’intelligence et l’émotion jusqu’à ce qu’ils soient équilibrés dans le bonheur en soi de la vie libérée. Tous les désirs particuliers — du poète ou du philosophe, aussi bien que de l’étourdi qui cherche le plaisir — sont, au fond, le désir du bonheur en soi, du bonheur permanent; c’est ce que votre propre vie — séparée qu’elle est, prise dans les réactions, poussée par la peur — cherche réellement; c’est son ultime potentialité qu’elle aspire sans cesse à actualiser...[1]. Toute satisfaction irréelle de ce besoin intérieur que nous appelons désir, s’accompagne, en général, de l’envie de faire partager à quelqu’un d’autre cette irréalité. Je vais expliquer. Vous voulez donner la compréhension et l’amour d’une certaine manière qui est « la vôtre »; vous êtes blessé quand on ne l’accepte pas; mais ce don n’est que le don de l’illusion, non de la réalité. Aussi, renferme-t-il une certaine cruauté, car il naît du désir de dominer, de guider, de contrôler c’est ainsi que nous recevons notre moralité bornée. Donner et recevoir aboutissent au même résultat. Donner ne fait qu’affaiblir l’individu; demander, c’est compter sur une chose extérieure; la vérité n’a rien de commun ni avec l’un, ni avec l’autre.

La véritable racine de l’un et de l’autre, c’est que vous vous échappez de vous-même: à cela, vous devez résister.

Si vous résistez, que reste-t-il? Quand vous ne donnez rien et que vous ne désirez rien, qu’êtes-vous? Vous « Êtes », ce qui est la seule chose positive dans l’homme.

L’être est sans crainte et ne dépend de rien en dehors de lui-même; aussi, il ne projette pas d’ombre.

Il ne connaît pas la séparation, il est immortel. Et lorsque vous, comme individu, entrez dans cet Être pur, vous devenez l’expression bienheureuse de la vie, parce que vous avez expérimenté toutes choses. Ainsi l’Être est l’épanouissement de la vie. Voilà ce que chacun cherche. Être lui-même; ne pas dépendre de l’extérieur pour désirer ou donner. Quand vous êtes devenu cet Être, vous êtes le rayon de soleil dans lequel tout se développe, dans lequel il n’y a rien qui soit bien ou mal, mauvais ou indifférent.

Ainsi ne cherchez pas à comprendre cet Être à travers n’importe quel canal particulier; il est bien au-dessus de toutes ces mesquines créations de l’illusion. Cherchez-le en rejetant toute crainte, et lorsque vous l’aurez fait, la vie vous montrera ce qu’il faut être.

Je pensais que ce serait un bon moment pour vous dire adieu à tous ce soir, plutôt que demain matin où il y aura une si grande foule. Je voudrais vous dire que je ne reviendrai pas ici avant deux ans. Je passerai l’année prochaine en Europe, puis une année aux Indes, et je reviendrai ensuite en Amérique.

Je sens qu’il est nécessaire d’être toujours absolument sincère, la vérité n’admet pas les demi-mesures. Le danger de la demi-sincérité, c’est qu’en réalité, vous la préférez. Partout où je vais, je remarque un sentiment de conciliation; il ne peut jamais y avoir de conciliation. Comme vous devez changer de jour en jour, vous ne pouvez concilier hier et aujourd’hui. La conciliation naît de votre incertitude. Si vous êtes certain de quelque chose, vous ne pouvez concilier. Je vous souhaite un heureux voyage et vous dis au revoir.

  1. Ici K. développe encore une fois les trois stades du désir, comme plus haut. (N. D. E.)

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QUESTIONS ET RÉPONSES



Dimanche 1er juin.  

JE vais essayer ce matin de résumer ce que j’ai dit la semaine passée, et si vous voulez clairement le comprendre, venez avec un réel désir de comprendre. Je me servirai de mots ordinaires, il ne tient qu’à vous de faire de ces mots une barrière, ou un pont pour traverser. Quelques-unes de mes affirmations peuvent paraître dogmatiques, mais si vous écoutez sans préjugés, vous verrez qu’elles jaillissent de la plénitude de la compréhension et de l’expérience de la vie.

Tout individu au monde se trouve pris dans la confusion et le tourbillon de la vie, dans les conflits, les agitations continuelles. Pour comprendre cela il faut d’abord le saisir intellectuellement, puis mettre ses théories intellectuelles en pratique. L’homme vraiment cultivé est celui qui construit un pont entre ses pensées et ses actes.

Et puisque la pensée vient d’abord, il est très nécessaire qu’elle soit vraie. Il faut aborder le problème avec un esprit clair et synthétique, libre de préjugés, de vanité et de superstition — un esprit disposé à creuser jusqu’à la racine des choses et non pas seulement à effleurer la surface. Vous devez essayer de trouver ce que cette vie, centrée dans l’individu, cherche à réaliser, pourquoi elle lutte, comment elle se fraie une voie à travers les desseins contradictoires, les irréalités, les illusions qui l’enserrent. Comme un oiseau qui, le soir, à travers la confusion d’une ville bruyante retrouve le chemin de son nid, ainsi chacun doit découvrir le but ultime de la vie — ce but qui est le commencement et la fin de toute chose.

Pour atteindre cette vérité, il faut que vous puissiez tout mettre en question impartialement. Je voudrais que vous examiniez ce que je dis avec intelligence; et, par intelligence, j’entends la récolte de l’essentiel et l’abandon de ce qui n’est pas essentiel; puis quand vous aurez extrait l’essentiel, il faut l’assimiler, c’est-à-dire, le vivre.

La principale difficulté c’est que celui qui cherche la vérité tend à l’interpréter, par avance, à sa manière. Il établit une théorie et au lieu de se mouler lui-même sur la vérité, il se moule sur sa théorie; ainsi se créent d’innombrables types prétendus spirituels. J’emploie le mot  prétendus » avec intention.

Il y a, par exemple, la spiritualité supposée de l’ascétisme. C’est une idée fixe dans l’esprit d’un grand nombre, qu’être un ascète, c’est être spirituel. En réalité, un ascète est seulement un homme qui a peur du monde. Il hait le monde parce qu’il ne peut le comprendre et s’en retire faute de pouvoir le conquérir. C’est un homme qui rejette le monde et les expériences qu’il peut lui offrir; en un mot, qui rejette la vie.

Un autre type de spiritualité attend une miraculeuse intervention qui le sauvera des luttes et des chagrins de la vie. Au lieu de lutter pour la régénération, celui-là voudrait que tout à coup une chose arrive qui modifie entièrement son attitude mentale. Au lieu de vaincre la souffrance, il voudrait qu’une Main venue d’en haut calme la souffrance de son cœur, la fièvre de son esprit et lui apporte la paix.

On trouve encore le type qui s’efforce d’imiter. L’imitation ne peut jamais réaliser la beauté, puisqu’elle est contraire à la vie. Toute imitation est mécanique; elle appartient au monde de l’orthodoxie, de la tradition et de la limitation — au monde de la corruption.

Enfin, on trouve le type qui cherche à éviter la réelle compréhension et se réfugie dans un système intellectuel. Tous les systèmes sont des inventions de l’esprit. La vie elle-même n’a pas de système, car elle est toujours en mouvement; elle lutte et croît toujours. La systématiser, c’est donc la borner et nier sa qualité vitale. A cause de cela, le pur intellect ne peut jamais comprendre; pas plus que son antithèse, le pur sentiment. La compréhension demande de la force; mais la sentimentalité est toujours faible.

Pour atteindre la vérité, il faut donc rejeter toutes ces prétendues spiritualités. Ne vous créez pas un modèle d’après lequel vous essayez de vous mouler. La recherche de la vérité ne doit être alourdie d’aucune idée préconçue; elle doit être exempte des limitations imposées par la tradition, les circonstances, les systèmes intellectuels. Elle part de l’examen de soi-même; demandez-vous où se porte votre intérêt, ce que vous cherchez réellement. Est-ce le confort? Est-ce la croissance? Considérez votre désir — mais, remarquez-le bien, le vôtre — non pas celui d’un autre. C’est une futilité de perdre son temps à se demander ce qu’un autre pense, ou ce que vous vous imaginez qu’il pense — car on ne peut jamais savoir. C’est vous-même que vous devez scruter.

Or, le désir, contrairement à la croyance générale, est le bien le plus précieux de l’homme. C’est la flamme éternelle de la vie; la vie elle-même. Cependant lorsque sa nature et ses fonctions ne sont pas comprises, il devient cruel, tyrannique, bestial, stupide. Vous n’avez donc pas à tuer le désir, comme beaucoup de personnes spirituelles essaient de le faire dans le monde, mais à le comprendre. Si vous tuez votre désir, vous êtes comme la branche desséchée d’un bel arbre.

Le désir doit continuer de croître et découvrir son vrai sens à travers les conflits et les contradictions. La compréhension ne peut venir que de la continuité de la lutte; c’est ce qu’on ne voit généralement pas.

Dès qu’un conflit se produit, que la souffrance naît de ce conflit, on cherche le réconfort. Le réconfort à son tour amène la crainte. La crainte entraîne l’imitation, la recherche d’un abri derrière la tradition. De là naissent les systèmes rigides de moralité, décrétant ce qui est spirituel et ce qui ne l’est pas, ce qu’est une vie religieuse ou une vie non religieuse. C’est la peur de la vie qui crée les guides, les instructeurs, les « gourous », les églises, les religions. Je le sais.

Rien de tout cela ne peut satisfaire un esprit qui cherche vraiment, qui est vraiment révolté. Si vous avez peur, vous désirez vous conformer, écouter tout le monde, devenir une machine, un type, et vous produisez la contraction qui est une mort lente. Ce n’est pas ainsi que le désir peut jamais atteindre son épanouissement. La croissance ne peut se produire que par la libération du désir, et libération ici veut dire affranchissement de la crainte, affranchissement aussi de la cruauté et de l’exploitation qui résultent du besoin de confort, né de la peur. Et cet affranchissement, à son tour, ne peut venir que de l’usure des désirs égoïstes par le contact avec la vie elle-même.

C’est seulement ainsi qu’on peut atteindre la vraie réalité qui est la consommation du désir.

En réalité, croître, c’est apprendre à aimer de plus en plus, à penser de plus en plus impersonnellement, par le moyen de l’expérience.

Le désir, libéré de ses limitations, de l’illusion de la peur, devient la joie, qui est l’équilibre de la raison et de l’amour. De personnel, limité, inquiet, exigeant qu’il était, le désir devient, par la souffrance, capable de tout inclure, et croît jusqu’à ce qu’il soit comme le soleil qui donne et ne demande rien en retour. De même, par l’expérience continuelle, en choisissant, en assimilant et rejetant, la pensée devient de plus en plus impersonnelle.

Quand le désir et la pensée sont purifiés, nous obtenons le parfait équilibre entre eux, l’harmonie que nous appelons l’intuition et qui est l’épanouissement de la vie. Cette vie purifiée est la plus haute réalité, et je dis que tout homme, toute femme doit tôt ou tard l’atteindre. Elle n’est pas réservée à un petit nombre, car la vie n’est pas la propriété de quelques-uns; elle est ce qui lutte pour se réaliser dans tout être humain, et la voie de réalisation est la même dans tous les cas: c’est l’effort, le conflit, la lutte, le choix.

Or, cette réalité la plus haute, j’affirme l’avoir atteinte. Pour moi, ce n’est pas un concept théologique. C’est ma propre expérience de la vie réelle, concrète, définie. Je puis donc parler de ce qui est nécessaire pour l’atteindre; et je dis que la première chose est de reconnaître exactement ce que le désir doit devenir pour se réaliser lui-même; puis se discipliner soi-même et surveiller à chaque moment ses propres désirs et les guider vers cet amour total qui inclut tout, vers la pensée impersonnelle qui doivent être la vraie consommation des désirs.

Quand vous avez établi en vous cette discipline, que vous êtes sans cesse en alerte, en observation constante de vos pensées, de vos sentiments, de vos actes, la vie cesse d’être cette chose tyrannique, confuse, ennuyeuse qu’elle est pour la plupart d’entre nous; elle n’est plus qu’une série d’occasions de croître vers le parfait épanouissement.

Le but de la vie n’est donc pas quelque chose de distant, qu’on doit atteindre seulement dans un lointain avenir; il doit se réaliser de moment en moment, dans ce Maintenant qui est toute l’éternité. Chaque instant contrôle ainsi l’avenir, car ce que vous êtes aujourd’hui vous rend maître de demain. Pour comprendre la vie et vivre avec cette compréhension, vous devez vous libérer de toutes les illusions que projette le désir dans ses efforts vers la croissance. Et cela veut dire que vous devez être affranchi de la peur, car toutes les illusions sont nées de la peur. Quand vous serez sans crainte, vous comprendrez clairement ce que le désir cherche en réalité et comment il peut atteindre son but. L’homme qui cherche le bonheur et comprend ce qu’il cherche ne doit pas amener le divorce entre ses désirs et ses actes. Sachant ce que le désir veut réellement, il le traduira dans sa vie journalière. En d’autres termes, toutes ses actions manifesteront cet équilibre de la raison et de l’amour, vrai but du désir, parce qu’il est la libération de la vie.

QUESTION. — Voulez-vous définir la différence entre l’action pure et une indifférence complète?

KRISHNAMURTI. L’indifférence est la mort, tandis que l’action pure est la vie qui s’exprime en se dirigeant vers l’extérieur, sans se replier sur elle-même. L’indifférence se produit généralement quand notre amour n’est pas payé de retour: vous aimez quelqu’un, mais cette personne ne vous rend pas votre affection, alors vous êtes peiné et offensé; de ces sentiments, vous passez à l’indifférence et vous devenez insensible. Au contraire, l’amour véritable ne tient pas compte des sympathies et des antipathies et ne se laisse pas troubler s’il n’éveille pas d’amour en retour. Mais avant d’atteindre cet état, vous devez d’abord connaître les réactions de l’amour et les émotions qui en dérivent. La vie ne permet pas l’indifférence et ne vous laissera pas en paix tant que vous serez indifférent. Bien des gens s’éprennent de la Nature parce qu’ils en ont assez des hommes; la Nature ne nous rend pas la pareille, ni ne dit; « Je ne veux pas avoir affaire à vous », tandis que l’homme contredit; il est difficile d’ignorer cette contradiction; c’est pourquoi vous vous réfugiez dans le domaine de la fiction.

QUESTION. — Que signifie votre déclaration: « Tous les dieux sont faux »?

KRISHNAMURTI. — Quand vous adorez un autre « Je suis », ce n’est pas la vie; mais aussitôt que vous adorez le Soi en toute chose, ce Soi cesse d’être Dieu et devient la Vie. Le résultat de cette adoration extérieure a été de diviser l’humanité. Tout en adorant un être surhumain, vous écrasez et exploitez l’homme. Dieu ne vit pas quelque part en dehors de l’homme. L’homme est Dieu, il est la Vie, il est tout. Il ne vous suffit pas de voir un beau coucher de soleil, une belle montagne, il vous faut un ange assis sur le sommet. Il ne vous suffit pas d’aimer l’homme, vous voulez savoir quelles sont ses qualités et ses croyances. Dès que vous vous mettez à adorer comme un Dieu un être surhumain, vous devenez cruel envers l’homme.

Je sais que vous direz: « Pas nécessairement », mais n’en est-il pas souvent ainsi? Suivez n’importe quelle rue, et vous verrez de vastes églises et un homme en pleurs sur la route. Quand vous serez capable d’adorer votre voisin vous aurez compris le sens de la vie. Qu’importe à qui vous manifestez votre affection et votre dévotion? Que ce soit à un être surhumain ou à un homme ordinaire, quelle différence cela fait-il? C’est l’affection et la dévotion en elles-mêmes qui comptent. Pourquoi n’offrir toute cette beauté, ce parfum, ces qualités qu’au petit nombre? La faculté d’apprécier la beauté se trouve en nous-même, et pour arriver à cette compréhension parfaite, il vous faut changer, vous transformer, ne jamais vous immobiliser dans votre progrès. C’est pourquoi vous devez sentir non seulement la beauté de la Nature, mais celle de l’homme aussi — malgré cette imperfection dans son expression que vous appelez « le mal » et que vous condamnez.

QUESTION. — Vous avez parlé de la discipline personnelle née de l’amour de la vie au moyen de l’inspiration. Pour la plupart des gens la discipline est momentanée et ne vient pas de l’inspiration. Pouvez-vous nous parler encore de cela?

KRISHNAMURTI. — Tout d’abord, si vous cherchez l’inspiration en dehors de vous, ce n’est pas la vraie discipline. L’inspiration est l’éveil constant de la raison portée à son plus haut point, en d’autres termes l’intuition. La discipline qu’elle demande est de toujours penser avec indépendance et d’observer le progrès constant de notre pensée au travers de la lutte et d’une mise au point continuelle. Il en est de même de l’inspiration qui naît de la beauté. La beauté est en toutes choses; ce qui varie, c’est la capacité de la percevoir. Si vous n’êtes pas amoureux de la vie, vous n’avez pas éveillé en vous cette capacité, et c’est pourquoi vous cherchez votre inspiration à l’extérieur. Vous vous disciplinez, mais la base même de votre discipline est fausse. La vraie discipline est toute différente. Aussitôt que vous ne craignez plus rien, vous vous disciplinez, car le désir est à lui-même sa propre discipline. Par exemple, si je désire devenir peintre ou poète, j’exerce mes facultés dans cette direction. Pour devenir un peintre, je dois observer la lumière et l’ombre, les proportions, la perspective; pour devenir poète, je dois étudier le rythme des mots. De même, je me discipline moi-même, je veille, j’observe, parce que c’est de la vie que je m’occupe; c’est parce que je suis amoureux de la vie que je me discipline moi-même; c’est ainsi que le désir devient sa propre discipline; c’est tout à fait différent de la discipline ordinaire qui naît de la crainte; la discipline de la crainte ne peut jamais aboutir à une réalisation. Tout cela est très simple si vous voulez le considérer normalement, sainement. La vraie discipline est aussi éloignée de la répression que de la licence, elle a la poésie du parfait équilibre, la beauté de l’expérience, elle est l’action véritable qui naît lorsque, ayant traversé l’expérience, vous vous trouvez libéré de l’expérience.

QUESTION. — Pour atteindre la libération, est-il nécessaire, ou du moins préférable, d’abandonner son travail, ses affaires? Beaucoup de gens croient nécessaire de se retirer dans la solitude. Est-ce juste?

KRISHNAMURTI. Veuillez considérer ce problème d’un point de vue tout à fait pratique. C’est très agréable de se retirer dans la solitude, mais au point de vue pratique, il n’y a, je crois, qu’un seul pays où on puisse le faire facilement, c’est l’Inde, parce que là on considère l’homme qui s’est retiré du monde comme un saint et on lui procure sa nourriture. Je ne crois pas qu’on ferait de même en Amérique. Mais cette question mise à part, une vie de retraite est la dernière chose qui vous aiderait à atteindre la libération. Une véritable compréhension ne peut venir que d’un contact constant avec les êtres humains. Devenir un ermite, se retirer sur le sommet d’une montagne n’est qu’une autre façon de fuir l’effort. L’ermite fait à sa manière la même chose que l’homme qui ne pense qu’à s’amuser. Chacun, à sa façon, a peur de se regarder et de regarder la vie en face. Une autre forme de la même faiblesse est une activité excessive au service des œuvres, elle n’est trop souvent qu’un refuge contre la vie. Il n’y a qu’une façon de vivre complètement, c’est de vous ouvrir à tous les contacts possibles; c’est parmi les hommes et non loin des hommes que se trouvent la vérité et le bonheur.

Vous voyez donc que c’est diamétralement opposé à toutes vos vieilles idées de retraite, de sociétés fermées, de séparation d’avec vos semblables.

Remarquez que je n’attaque pas; je vous fais seulement observer que ce n’est pas là le moyen de mettre à nu la réalité de la vie, ce qui ne peut être fait que par un contact incessant avec la vie et toutes ses limitations, toutes ses corruptions. La vérité ne peut être trouvée qu’au moyen des instruments vivants destinés à cette découverte: c’est-à-dire au moyen de la pensée, de l’émotion et des sens. Se retirer, c’est fuir devant la vérité. L’individu est une branche vivante de l’arbre du monde; se retrancher de cet arbre, c’est se faner et périr.

Beaucoup d’entre vous seront de mon avis, mais cela ne suffit pas; ce qu’il faut, c’est l’action, et l’action est individuelle. Si vous m’approuvez, rompez avec toutes les illusions, avec tout ce qui divise. Soyez libres et libérez ainsi les autres. C’est pourquoi je vous dis: Si une chose vous intéresse, donnez-y votre être entier, toute votre pensée, toute votre âme.

QUESTION. — Vous dites que l’essence de la perfection est dans l’équilibre de la raison et de l’amour. Ne serait-elle pas plutôt dans l’équilibre de toutes les qualités et dans leur complet développement? Et s’il en est ainsi, ne doit-on pas emprunter quelque chose à tous les âges, à tous les temps et développer ces qualités par degré?

KRISHNAMURTI. — Toutes les qualités sont contenues dans la pensée et dans l’amour.

QUESTION. — Et le pouvoir?

KRISHNAMURTI. — Oui, il est contenu dans la pensée si vous y réfléchissez bien. L’amour du pouvoir est le désir de dominer, et la domination est de la pensée. La paix est le fruit de l’amour, du désir d’être en harmonie avec tous. Les diverses qualités sont toutes les branches d’un seul arbre, et si les racines sont saines, l’arbre le sera aussi. Je connais bien des gens qui cherchent à développer certaines qualités; ces qualités ont chez eux beaucoup de force, mais cette spécialisation les développe inégalement. Au contraire, le libre et souple développement de la pensée et de l’amour suivant la vie au travers de toutes ses ramifications, amène cet équilibre qui est la sagesse — la sagesse qui comprend toutes les sortes possibles de sentiment et de pensée juste, car elle appartient à la vie pure, et, à ce titre, renferme tout. La vraie bonté demande beaucoup d’intelligence; il faut être constamment sur ses gardes, en éveil, concentré.

QUESTION. — Le désir d’aider ceux qui sont malheureux existe dans tout cœur humain. Certains apportent leur aide individuellement, d’autres au moyen d’organisations. Des organisations nées du désir d’aider entravent-elles le progrès individuel?

KRISHNAMURTI. — Cette question des organisations est très simple. On a besoin d’organisations pour se procurer la nourriture que l’on mange, mais ce n’est qu’en mangeant soi-même qu’on peut être nourri et fortifié. Essayez de distinguer les organisations objectives des organisations subjectives. Bien entendu, des organisations sont nécessaires dans le monde objectif des phénomènes, mais non dans le monde subjectif auquel vous appartenez.

QUESTION. — Vous enseignez que les prières, les rites, les cérémonies sont inutiles; je crois comprendre que vous parlez pour les vivants, mais que conseilleriez-vous au sujet des rites et des cérémonies pour les morts? Sont-ils nécessaires et essentiels, et, dans ce cas, pendant combien de temps le sont-ils, pendant combien de mois ou d’années? Et s’ils ne sont pas essentiels, pourquoi?

KRISHNAMURTI. — Si les cérémonies sont inutiles pour les vivants, elles le sont aussi pour les morts. Je maintiens que les cérémonies — n’importe lesquelles — sont inutiles au progrès humain. Le temps n’existe pas pour l’homme qui vit réellement. Pour celui qui est conscient de l’éternité dans le présent, il n’y a ni vivants ni morts. Si vous vivez tout le temps dans l’avenir au lieu de vous concentrer dans le présent, la mort existe pour vous, et l’adoration de la mort. Beaucoup de gens, je le sais, sont préoccupés de ce qui se passe après la mort, mais pour vaincre la mort, il faut vivre dans le présent; ce n’est pas un simple truisme, c’est un fait, une réalité concrète pour celui qui en fait l’expérience, mais ce ne sera jamais qu’une théorie pour l’homme qui demande toujours à l’avenir la solution du présent.

QUESTION. — Vous dites: « Je suis le tout », et vous dites aussi que vous n’êtes pas un oracle qui puisse résoudre tous les problèmes. Si vous êtes le tout, vous devriez posséder les capacités de résoudre tous les problèmes. Si vous êtes le tout, vous devez donc être omniprésent, omniscient, omnipotent. Voulez-vous vous expliquer complètement? Je suis sûr que d’autres ont la même idée.

KRISHNAMURTI. — Réaliser le soi qui est en toute chose, c’est, en un sens, être omniprésent et omniscient. Mais parce que j’ai résolu mes propres problèmes et que je suis uni au Soi, cela ne veut pas dire que je puisse résoudre vos problèmes à vous. Un homme ne peut trouver qu’en lui-même la solution de ses problèmes, en développant sa compréhension. Vous êtes de nouveau en train de chercher une drogue spirituelle. Vous avez peur, vous voulez être sauvés. Ma fonction, si j’en ai une, est de vous faire sentir que vous vous créez des illusions, vous poussant ainsi à les détruire. Dès que vous serez conscients de vos illusions, vous cesserez de les créer. Voilà en quoi je cherche à vous aider, et, après tout, n’importe qui pourrait faire cela. Mais c’est difficile, et c’est vous qui créez les difficultés. Vous n’avez pas assez souffert pour vous sentir réellement insatisfaits. Vous vous contentez de vos petits dieux, de vos petites vies, de vos petites cérémonies, de vos autorités. Vous craignez de quitter le sentier battu pour vous mettre à chercher. Vous aimeriez mieux vous renfermer dans vos illusions en les baptisant connaissance. C’est parce que vous ne connaissez pas le Réel que ces illusions sont pour vous des réalités.

QUESTION. — Peut-on mieux comprendre votre message en quittant les mouvements philosophiques et les églises? En d’autres termes, un homme ordinaire a-t-il plus de chances de vivre votre message s’il demeure en dehors de tout système philosophique et de toute religion?

KRISHNAMURTI. — Qu’en pensez-vous? Personnellement je n’appartiens à aucune organisation, car je crois que les organisations empêchent de comprendre. Par rapport à la réalité elles sont une échappatoire. Les systèmes philosophiques, les sociétés, les églises sont une invention du cerveau humain et, à mon point de vue, des illusions. Et ceci s’applique tout aussi bien à moi. Si vous faites de moi votre autorité vous détruirez ainsi la réalité.

J’ai soigneusement expliqué pourquoi une société ne peut pas vous conduire à la Vérité. La Vérité est une question purement individuelle éternellement subjective. Les sociétés sont objectives, et dès l’instant où vous adorez un autre « Je suis », vous vivez dans l’illusion. Réfléchissez-y. La vie n’attend pas d’année en année que vous vous décidiez à progresser et à changer, elle est rapide et impatiente. Et pourtant vous me posez les mêmes questions année après année. Je me demande pourquoi vous suivez ces camps. Il vaudrait mieux que vous fussiez nettement d’un côté ou d’un autre. Je ne dis pas cela par dureté je veux dire que la vie est chose trop sérieuse pour que l’on en fasse un jeu. Si vous jugez les systèmes, les églises et les sociétés nécessaires, entrez-y, faites-en partie et donnez-y tout votre cœur; mais si vous les trouvez inutiles, abandonnez-les toutes. Quand la vérité est en jeu, il n’est pas question de loyalisme, la vérité est au delà de toutes les personnalités et de toutes les fidélités personnelles. Découvrez donc quel est le véritable objet de votre recherche, et si vous voulez échapper aux illusions, sortez de leur ombre; vous verrez alors comme c’est facile de s’en passer et combien simplement et magnifiquement vous vous développez par votre propre force.

Vous avez peur de vous servir de votre jugement et de mettre votre force à l’épreuve, et c’est pourquoi vous vous accrochez aux vieilles institutions qui appartiennent au passé.

QUESTION. — Enseigner, comme vous le faites, que la morale n’est pas nécessaire, n’est-ce pas un grand danger pour les jeunes qui ne se sont pas encore fixé un but?

KRISHNAMURTI. Quand je dis que la morale n’est pas nécessaire, je ne veux pas dire que vous deviez vous jeter dans la licence. Ce que je veux faire ressortir c’est la différence entre la moralité et la vie, ou, pourrais-je dire peut-être, entre la conscience morale et l’expérience consciente. Pour moi, l’homme « moral » dans le sens étroit du mot, est celui qui a peur d’entrer dans le courant de la vie; il reste à hésiter sur la rive. L’homme qui cherche vraiment la vérité se jette à l’eau et atteint l’autre rive. Après tout, n’est-ce pas votre expérience seule qui peut vous dire ce qui est moral et ce qui est immoral? C’est ce que comprennent maintenant les jeunes dans le monde entier; ils cherchent à tout découvrir par eux-mêmes. Il est certain qu’il y a souvent de l’incohérence dans leur manière d’expérimenter, et qu’en rejetant les vieilles disciplines on tombe souvent dans la licence, mais vos vies ne sont-elles pas également chaotiques — à vous qui êtes si moraux, si austères, si rigides? Comme je l’ai souvent dit, la vie est une croissance continuelle, aussi quand elle dépasse les limitations de la moralité elle ne peut jamais se satisfaire dans les jouissances faciles. Si vous croyez qu’ayant jeté la moralité par dessus bord, on tombe forcément dans la licence, essayez, et vous vous apercevrez vite que la voix de l’intuition, qui est la voix de la vie, vous retient constamment. La spiritualité pour vitrail, qui est votre idéal, n’a rien à voir avec la vie; si vous vous abritez derrière elle, vous vivez au milieu de vos illusions, et si on vous le fait remarquer, vous persistez dans vos absurdités intellectuelles, plus raides, plus pincés et plus endurcis que jamais.

QUESTION. — Après avoir assisté à deux camps, ayant compris quel est le but, j’ai rejeté toute aide extérieure pour atteindre le bonheur. Mais j’ai parfois une impression d’incertitude et de solitude intérieure, mes sentiments même semblent se dessécher, et nul effort de volonté de ma part ne peut changer cet état; tout ce que je puis faire, c’est de ne pas y prêter attention et d’apporter autant de perfection que possible à mes actions journalières. Et cependant il y a toujours cette détresse dans mon cœur. Comment puis-je sortir de cette situation? Est-ce que j’emploie une bonne méthode? Beaucoup de personnes avec qui j’ai parlé semblent éprouver la même difficulté.

KRISHNAMURTI. Il y a forcément un stade initial pendant lequel votre esprit et votre cœur sont pareils au désert. Le vide n’est pas le néant, il est nécessaire si vous voulez faire de la place pour planter en vous ce qui a vraiment de la valeur. Si vous vous sentez solitaire, si vos sentiments ont l’air de se dessécher, vous souffrez, et de la souffrance naissent l’affection, la joie et le désir de grandir. Croyez-moi, votre condition est beaucoup plus enviable que celle de l’homme qui est tout à fait satisfait et à qui les choses extérieures suffisent.

QUESTION. — Quand vous dites que l’Ego est un ensemble de réactions, parlez-vous de ce que nous avons l’habitude d’appeler l’Ego (la vie se manifestant au moyen du corps causal) ou de ce que nous appelons la personnalité?

KRISHNAMURTI. — D’après moi — quand je dis « d’après moi » ce n’est pas par incertitude, mais par politesse — l’Ego est le mur qui sépare l’homme de l’homme. Qu’il réside dans le corps causal ou dans le corps physique, je ne trouve pas que cela ait une grande importance; l’important c’est que vous jetiez ce mur à bas. Qu’importe où il se trouve et à quel plan il appartient? Vous vous réfugiez de nouveau dans un système. Je ne sais que penser de vous tous. Vous n’êtes plus en contact avec la vie ni avec ses luttes et ses peines — vous êtes tellement perdus sans vos systèmes que vous n’avez pas pitié de l’homme que vous rencontrez dans la rue. Vous désirez que je vous suive dans les demeures où vous vous renfermez dans la satisfaction de vous-mêmes et dans l’illusion. Vous désirez non que je détruise l’Ego, mais que je me joigne à votre étude de sa grandeur et de sa profondeur. L’Ego n’est autre chose que les réactions que vous n’avez pas encore surmontées. Pour détruire l’Ego, il faut vivre dans l’action pure, dans l’unité qui est éternelle. Je sais que tout cela ne vous intéresse pas. Je sais bien que si je vous parlais du plan sur lequel vit l’Ego, ou des couleurs de vos différents corps, vous me donneriez toute votre attention. Ces enfantillages vous intéressent beaucoup plus. L’homme qui souffre ne demande pas une explication de sa douleur, il demande à en être délivré. Il vous suffit de donner des explications parce que vous avez peur de trouver la solution de vos chagrins et de vous délivrer d’eux.

QUESTION. — Dans une société intellectuelle, j’ai appris la raison et le but de la vie; j’ai appris en quelque sorte comment vivre. A la connaissance accumulée à travers les âges, je dois une raison plus large; j’ai appris à comprendre les animaux dans mon sentiment de la fraternité, à accepter la responsabilité du monde tel que je l’ai trouvé et de le laisser meilleur parce que j’y aurai passé. J’ai essayé de mieux vivre, car je considère ce que j’ai appris comme les premiers principes de la vie sociale. Refuserai-je à ceux qui viendront après moi le droit d’apprendre ce que j’ai appris, en cessant de soutenir une telle organisation? S’associer pour s’instruire et se communiquer mutuellement ses expériences ne peut-il devenir une source de savoir?

KRISHNAMURTI. — Nous voici encore retournés aux organisations. Je sais que vous rejetterez ce que je vais dire; cependant, donnez, je vous prie, votre attention, votre pensée réfléchie pour comprendre ce que vos organisations sont réellement. J’ai dit que les organisations fondées sur une croyance particulière sont sans valeur pour les hommes, mais j’ai dit aussi qu’on a besoin d’organisations pour les choses objectives. Vous vous imaginez que vous serez soutenus dans vos efforts en vous réunissant pour échanger des idées, en appartenant à une association. Qu’il est facile d’appartenir à un mouvement où tout le monde pense de même ! Si je pensais que les organisations spirituelles servissent à quelque chose, j’aurais conservé la mienne. Rien n’eut été plus simple. Nous différons en ce que vous attribuez aux sociétés et aux organisations une valeur spirituelle cachée. Je n’appartiens moi-même à aucune organisation; je les ai toutes laissées car pour moi c’était la seule chose à faire. Si vous les considérez comme des bureaux d’information elles ne peuvent vous nuire, mais dès que vous comptez sur elles pour votre progrès spirituel vous devenez esclave des institutions. Je ne sais pourquoi on me pose cette question partout où je vais. Je crois que tous ces questionneurs appartiennent à des sociétés et regardent mon attitude comme un défi. Laissez-moi répéter encore une fois que nulle organisation ne détient la vérité. La vérité est en l’homme; elle est en vous-même en potentialité quel que soit votre degré d’évolution, mais vous ne vous en aviserez jamais si vous continuez à vous accrocher aux organisations; faites-en partie ou non, mais ne continuons pas à discuter indéfiniment cette question. Si vous comprenez l’essentiel, tous les détails vous seront clairs, mais si vous ne comprenez pas la réalité centrale de ce que je dis, les détails vous apparaîtront comme une difficulté formidable.

QUESTION. — Puisque la vie universelle agit et ne réagit jamais, ne s’ensuit-il pas que nous ne devrions plaindre ni les vivants ni les morts? En effet, la pitié n’est-elle pas une réaction?

KRISHNAMURTI. — La pitié véritable appartient à l’action pure. C’est un sentiment qui émane du Soi.

QUESTION. — Le désir doit être dirigé, n’est-il pas vrai? Par quoi?

KRISHNAMURTI. — Par son propre but. C’est en vertu de son but que le désir devient une discipline.

QUESTION. — L’inspiration que je reçus une fois pendant une cérémonie de l’église sembla changer mon être entier. J’aimais tout ce qui vit et j’éprouvais le désir de donner tout ce que j’avais, tout ce que j’étais pour rendre le monde heureux. Si je vous comprends bien, cela était pour moi sans valeur? Voudriez-vous expliquer?

KRISHNAMURTI. — On trouve l’inspiration en gardant en éveil l’intelligence la plus haute, et l’intelligence est une accumulation d’expérience. Il n’existe donc pas d’inspiration extérieure. Vous ne pouvez trouver la véritable inspiration qu’en étant continuellement attentifs, sur le qui-vive, concentrés, éveillés aux réalités qui vous entourent. Peu importe donc où vous êtes — dans une église ou dans un jardin.

QUESTION. — N’existe-il pas un moyen d’être heureux, dans le vrai sens du mot, tout au long de notre évolution, et pas seulement au bout de millions d’années passées dans l’illusion et la souffrance?

KRISHNAMURTI. Je crains bien que non. Comment cela pourrait-il être? Le bonheur est le couronnement de la vie, et vous ne pouvez l’atteindre qu’en traversant l’expérience. Si vous êtes pauvres en expérience, vous êtes corruptibles, donc malheureux. Il vous faut passer par la lumière et l’ombre, par le plaisir et la peine. Je sais que vous direz tous: « Oh ! c’est facile pour vous de parler ainsi, vous n’avez pas eu à passer par les mêmes épreuves que les gens ordinaires. » Si vous dites cela, vous jugez superficiellement.

QUESTION. — N’existe-t-il pas pour les jeunes âmes une manière légitime d’être heureuses?

KRISHNAMURTI. — Que voulez-vous dire par une manière légitime? Comme les oiseaux, comme une famille de petits chats? Tout jeune animal, comme toute chose dans la nature, est inconsciemment parfait; mais l’homme est consciemment imparfait, et c’est en cela que réside sa gloire; le but de sa vie est de s’élever de cette imperfection jusqu’à la perfection consciente, et c’est ce que chacun doit faire par lui-même.

QUESTION. — Le bonheur n’est-il pas une chose normale, naturelle pour tous ceux qui vivent naturellement?

KRISHNAMURTI. — Je ne sais pas ce que vous appelez naturellement. Le bonheur n’a rien à voir avec le plaisir, la jouissance ou la licence. Le bonheur est la plus haute réalité, c’est la consommation de la vie. On ne peut le découvrir qu’en exerçant un discernement continuel, une activité constante et qu’en détruisant les illusions; tout cela implique forcément de la souffrance, de la douleur.

QUESTION. — Serait-il sage d’essayer de favoriser le bonheur universel d’une manière scientifique?

KRISHNAMURTI. — La science peut vous dire comment être heureux physiquement, mais qu’est-ce que cela a à voir avec le vrai bonheur?

QUESTION. — Eclairez, je vous prie, de votre connaissance personnelle les questions suivantes: Pourquoi sommes-nous ici? et où allons-nous après la mort? Si la réincarnation n’est pas un fait de la nature, comment expliquez-vous l’inégalité des hommes?

KRISHNAMURTI. Pourquoi sommes-nous ici? Pour croître pour croître de la perfection inconsciente à la perfection consciente, au moyen de l’imperfection consciente. « Où allons-nous après la mort? » Pourquoi voulez-vous le savoir? Plus vous vous intéressez à l’au-delà et moins vous vous intéressez au présent. Vous savez tous plus ou moins — ceux qui l’ont étudié du moins — où l’on suppose que va l’âme. Dans aucun lieu spécial. Pour l’âme elle-même c’est toujours « ici ». Du reste, peu importe. Ce qui est regrettable, c’est que vous ne vous intéressez pas vraiment à vivre, à croître. Lorsque vous comprendrez la vie, vous aurez conquis la mort. « Si la réincarnation n’est pas un fait de la nature, comment expliquez-vous l’inégalité des hommes? » Pour la plupart des gens la réincarnation est une théorie, et non pas un fait. Le fait de la réincarnation ne peut être une réalité que pour l’homme qui l’a consciemment expérimenté. Autrement elle demeure simplement une théorie. J’ai, aux Indes, un ami qui croit à la réincarnation, comme beaucoup d’entre vous, je pense. Il dit: « J’ai beaucoup de vies devant moi, aussi ce que je fais maintenant n’a pas grande importance. » Mais ce qui importe est ce que vous faites maintenant, et si vous croyez à la réincarnation, si c’est un fait pour vous, vous devez vivre dans le présent avec une énergie si intense, si concentrée, que par vos actions d’aujourd’hui vous contrôliez demain. Ce n’est que par votre vie que vous pouvez savoir si la réincarnation est une réalité. Pour moi c’est un fait. Mais c’est une théorie pour ceux qui ne l’ont pas expérimentée.

QUESTION. — L’effet des cérémonies de l’église ou des cérémonies maçonniques est de libérer de la force. Cette force se répand dans le monde et aide à neutraliser le mauvais karma et à élever la conscience générale. Ce travail devrait-il être arrêté?

KRISHNAMURTI. Nous revenons au moyen âge. Comment savez-vous tout cela? Quelqu’un vous l’a-t-il dit, ou bien le savez-vous par expérience? Si vous êtes beau intérieurement, vous libérez de la force — employez l’expression que vous voulez — et vous aidez donc toute chose. Mais la beauté n’est pas consciente d’elle-même. Elle se répand sans se soucier de savoir si on la perçoit. Il en est de même pour vous: vous ne devriez pas vous préoccuper de savoir qui vous aidez ou qui vous n’aidez pas. Si vous êtes conscients de votre beauté, vous cessez d’être beaux. Mais c’est justement ce que vous faites: vous êtes conscients de répandre de la force — si c’est ainsi que vous l’appelez — et cela la rend artificielle et inutile. « Ce travail devrait-il être arrêté? » Je ne puis pas vous le dire. J’ai exprimé à maintes reprises l’opinion que les cérémonies de toutes sortes sont inutiles. Je sais que vous me trouverez fanatique, étroit d’esprit, et tout ce qui s’ensuit. Peu importe.

QUESTION. — Quelques personnes disent que vous n’êtes qu’un réformateur intensément désireux de faire comprendre un point de vue particulier; que vous prenez délibérément une attitude étroite envers les organisations, les églises, etc., dans un esprit de fanatisme, afin d’arriver à un but particulier.

KRISHNAMURTI. Je ne vois pas l’intérêt de contredire cela. Si je suis un fanatique, je le demeurerai même si je dis que je n’en suis pas un. Chaque individu doit juger lui-même. Chacun de vous doit décider, après un examen impartial et impersonnel, si ce que je dis paraît être du fanatisme. Laissez-moi vous rappeler une chose: être fanatique consiste à accentuer d’une manière exagérée un point de vue spécial et étroit. Moi, j’insiste sur un principe central — ce qui est tout autre chose. Ainsi que beaucoup de vous le savent, j’ai fait autrefois partie de plusieurs sociétés; j’ai appartenu à des organisations ! je devins prêtre, comme en a le droit tout Brahmane, aux Indes; j’allais aux réunions maçonniques. En un mot, je fis tout ce que font tant d’autres, afin de trouver par moi-même; j’accomplis ces choses d’une manière réfléchie, pour me rendre compte si je pourrais, par ce moyen, atteindre cette réalité centrale qui est éternelle et existe par elle-même, ce bonheur qui est la vie. J’accomplis toutes ces choses, mais je ne trouvai pas en elles la vérité que je cherchais; aussi les quittai-je. Et maintenant j’ai trouvé cette vérité. Je l’ai réalisée par la libération de la vie. Lorsque je dis que ces choses sont inutiles, ce n’est donc pas par mépris ou par fanatisme. Je le dis parce qu’elles s’occupent seulement des symptômes et non de la cause réelle.

QUESTION. — Pensez-vous qu’une société comme la Société Théosophique qui proclame et pratique la fraternité, qui fait une étude comparée des enseignements du Christ et du Bouddha et autres grands Instructeurs, et une étude scientifique des mondes invisibles, n’a aucune valeur dans la vie spirituelle?

KRISHNAMURTI. — Je répète, comme je l’ai dit hier, que des bureaux d’information sont nécessaires. Mais ce n’est pas par les livres ou par les sociétés que l’on comprend la vie qui est vérité. Quant à l’étude scientifique des mondes invisibles — pour moi l’occultisme n’est que l’examen des phénomènes sur des plans supérieurs, et rien de plus. Les mondes dont il s’occupe sont encore les mondes des phénomènes. Si vous comprenez ce monde-ci, vous comprenez aussi tous les mondes invisibles. Lorsque j’étais enfant, je voyais des dévas, des anges, etc., comme beaucoup de petits Indous sensitifs. Mais voir ce qui, normalement, est invisible, ne résoudra pas le problème de la souffrance, ne vous aidera pas à croître, ou à comprendre la plénitude de la vie.

QUESTION. — Nous entendons beaucoup parler d’une Association d’Hommes parfaits appelés Maîtres qui entraînent spécialement des disciples et les aident dans leur évolution spirituelle. Pouvez-vous nous dire si, selon vous, cela est l’évolution réelle? Les Maîtres existent-ils réellement?

KRISHNAMURTI. — L’évolution est un fait indéniable. Mais vous préoccupez-vous de savoir qui est devant ou derrière vous, ou de savoir si vous projetez une ombre sur le visage d’un autre? La réalité est en vous-même, et non pas au dehors. Aucune adoration extérieure ne vous amènera à réaliser cette vérité intérieure. Vous ne pouvez pas trouver la réalité centrale de la vie au moyen de manifestations extérieures. Je parle de la vie inconditionnée, non de la vie conditionnée; de la vérité qui est absolue, non de la vérité exprimée par degrés. Ainsi que je l’ai expliqué l’autre jour l’homme est toujours tenté de quitter la lutte immédiate pour un autre monde de désirs où il échafaude des croyances et des illusions — lieux de refuge pour ces désirs. Vous cherchez le réconfort dans un monde plus haut parce que la vie de tous les jours est trop difficile pour vous. Mais faire cela sans compréhension n’est que de la lâcheté. Vous ne trouverez pas dans le mystère la solution de ce qui n’a aucun mystère. Personne ne nie qu’il existe des différences dans l’évolution. Sans aucun doute l’homme civilisé est plus évolué que le sauvage. Mais malheur à l’homme qui adore les degrés. Ce qui me préoccupe c’est d’établir des ponts entre ces degrés, de détruire les barrières qui séparent l’homme de l’homme. Je ne m’occupe pas de savoir qui vous devriez ou non adorer, ou si les Maîtres existent ou non. Pour moi, ces choses n’ont aucune importance. Le sage examine toute chose; il examine chez les autres l’essentiel et les futilités; mais la souffrance attend celui qui est pris dans ces dernières. Lorsque vous comprenez le principe actif, central, le principe existant par lui-même, alors toutes les illusions et leurs dangers disparaissent. Que vos désirs soient donc concentrés sur ce principe essentiel et vous ne vous égarerez pas.

QUESTION. — Si vous êtes contre l’autorité spirituelle, pourquoi vous-même parcourez-vous le monde en faisant des conférences et en enseignant?

KRISHNAMURTI. C’est très simple: parce que je veux le faire. Il n’y a pas d’autorité spirituelle. Je n’exerce pas mon autorité. Je fais cela parce que j’ai envie de le faire, parce que je vois tant de souffrance sur le visage de l’homme.

QUESTION. — Si toute vie est une, pourquoi, lorsqu’une personne parvient au but, cela n’y fait pas parvenir les autres? Ou bien la vie n’est-elle une que lorsqu’on a atteint le but?

KRISHNAMURTI. — La vie est une aussi bien dans le plus bas que dans le plus haut. Tout est contenu dans le plus haut: c’est là qu’est la consommation de toute chose. Dans le plus bas tout n’est contenu qu’en potentialité. Si nous comprenons que la vie est une et si nous mettons cela en pratique, nous ne projetterons pas d’ombre et ne créerons pas de souffrances et d’illusions. Mais ce n’est que par ces illusions, en les reconnaissant et en les éliminant graduellement, que l’individu peut arriver à la parfaite réalisation de la vie qui est en tout. Comment pourriez-vous comprendre une chose parce qu’un autre l’a atteinte? Tout ce que je puis faire est de vous montrer vos illusions; mais vous-mêmes devez les détruire. Ce serait très commode si, parce que quelqu’un a atteint le but, tous pouvaient l’atteindre. Mais la vie et sa beauté seraient alors perdues. La compréhension et le bonheur ne peuvent pas se transmettre.

QUESTION. — Pouvez-vous dire quelque chose sur la solitude?

KRISHNAMURTI. — Il y a solitude lorsque vous donnez votre affection à un seul et non pas à tous. Elle est nécessaire afin d’abattre la séparation entre l’homme et l’homme. Qu’arrive-t-il lorsque vous souffrez? Vous vous contractez, vous devenez amer, dur et cynique, ou bien vous essayez de vous oublier dans des choses futiles. Mais la souffrance doit vous faire croître, elle ne doit pas vous contracter; lorsqu’il y a contraction ou exclusion une nouvelle souffrance naît. Le but de la vie est que vous englobiez tout dans votre affection, au lieu de la donner seulement à une personne; mais vous ne pouvez réaliser cela qu’en passant par l’affection personnelle avec toute son intensité, toutes ses limitations et ses souffrances. Par elle vous apprenez que dans sa totalité la vie n’est pas une dualité, c’est une unité. Et lorsque vous avez compris cela il ne peut plus y avoir de solitude, car alors vous êtes amoureux de la vie; chaque être humain en fait partie, vous aimez et respectez le tout et non pas un être seulement.

QUESTION. — Depuis que je vous écoute la futilité des idéals m’a beaucoup frappée. Ne sont-ils pas des prisons mentales? J’ai remarqué que dans la vie les idéalistes pouvaient être très cruels.

KRISHNAMURTI. — Il en est ainsi parce que la plupart des gens cherchent la vérité d’une façon exclusive et qui leur est particulière. Si vous pouvez apercevoir la vie comme un pur état d’être, la cruauté, l’indifférence, l’exploitation des autres n’existent pas. Trop souvent l’idéaliste prend une idée et la suit jusqu’à son extrême limite, mais si cet idéal englobait tout, exprimait toute pensée et tout amour, cette personne ne pourrait pas être cruelle.

QUESTION. — Dans un de vos poèmes vous parlez du Bouddha. Est-ce en pensant à Lui que vous avez trouvé la plus grande réalité?

KRISHNAMURTI. — J’ai expliqué il y a quelque temps que par l’aspiration vous créez un symbole — le Bouddha, le Christ, ou qui que ce soit — et vous cherchez à imiter ce type. Mais ce n’est pas en imitant un type que vous arriverez jamais. Lorsque j’écrivis ce poème j’avais devant moi le type du Bouddha; mais ce type devait être transcendé. Vous ne pouvez pas trouver la vérité à travers le Bouddha, le Christ ou les Maîtres; elle est au delà. Le Bouddha, le Christ ou les Maîtres ne sont que des expressions de la vie. Vous devez être au delà de toute personne, de tout type, de toute réalisation individuelle. Vous devez trouver votre vérité dans l’être pur.

QUESTION. — Vous employez souvent l’expression: un autre « je suis ». Nous ne comprenons pas. Expliquez cela, je vous prie.

KRISHNAMURTI. — Lorsque vous traitez quelqu’un comme un être séparé, comme un autre « je suis », vous êtes dans l’illusion. En définitive, il n’y a pas d’autre « je suis » dans la vie. Aussi toute adoration qui vous sépare de son objet et vous fait compter sur une aide extérieure pour votre croissance est illusoire. Il n’y a qu’une seule vie dans l’univers entier, et vous êtes cette vie.

QUESTION. — Lorsque nous élevons des enfants, devons-nous les protéger des expériences dangereuses, ou bien devraient-ils passer par ces expériences pour arriver à trouver la liberté?

KRISHNAMURTI. Lorsqu’ils sont jeunes, naturellement l’on doit les protéger du feu et des dangers de ce genre. Mais vous ne pouvez pas leur imposer vos pensées et vos sentiments. Les parents ont fréquemment une sorte de déformation spirituelle qu’ils imposent à leurs enfants, et il faut plusieurs années aux pauvres enfants pour s’en libérer. C’est pourquoi je dis aux parents: Libérez-vous vous-mêmes de toute limitation, soyez pleinement en contact avec la vie, l’amour, la pensée. Vous créerez alors une nouvelle compréhension, et par là un monde nouveau. C’est un problème individuel, résolvez-le pour vous-même et ce que vous créerez portera alors l’empreinte de l’éternel.

QUESTION. — L’hiver dernier fut terrible au point de vue du chômage, du ralentissement des affaires, de la misère et des émeutes. On mit en œuvre la charité, mais il fut à peine question de justice. Il se peut que l’hiver prochain ne soit pas meilleur aux Etats-Unis. Ce n’est peut-être pas une façon très sage d’agir, mais un homme doit-il, dans ces conditions, chercher le bonheur dont vous parlez?

KRISHNAMURTI. — On ne peut arriver au bonheur en étant exclusif; vous devez refuser d’ajouter votre part à cette civilisation monstrueuse, faite de cruauté, d’avidité et d’exploitation. Cela dépend de vous en tant qu’individu. Lorsqu’un arbre se dessèche et pourrit, l’homme courageux plante une autre graine — qui est lui-même. En refusant d’exploiter, d’ajouter à la cruauté, vous lui résistez; c’est une négation du mal qui, dans un sens, est une assertion du bien. En détruisant vous créez.

QUESTION. — Qu’est-ce que le Karma? A-t-il pour vous une signification différente de celle qu’il a dans la philosophie et la morale hindoues?

KRISHNAMURTI. L’idée courante de cause et d’effet est: Vous récoltez ce que vous semez. Voilà l’idée fondamentale du karma, que vous la considériez comme une idée hindoue, chrétienne ou bouddhiste — peu importe. Personnellement je considère le karma d’une manière différente. C’est pour moi la construction d’une barrière entre vous et votre stature finale. C’est un principe inconscient dans la vie; il ne dépend de la volonté spéciale d’aucun dieu. Comprenez cela, je vous prie. Votre karma est ce que vous le faites. Il est au delà de tout contrôle, excepté du vôtre. Ce que vous faites produit un résultat qui peut soit détruire les barrières, soit les créer. C’est donc vous qui êtes responsable. Le principe lui-même est mécanique et inconscient. Il n’a rien à faire avec une vengeance divine.

QUESTION. — Indépendamment des dires de différentes personnes, vous avez affirmé fréquemment que vous êtes un avec la vie du Bouddha et du Christ. Vous avez parlé de votre libération et de votre certitude à ce sujet. Nous vous prions de nous dire la véritable signification de votre affirmation.

KRISHNAMURTI. — Je ne peux pas parler de ce que d’autres disent de moi; je ne peux parler que pour moi. Je vous ai souvent expliqué ce qu’est la consommation finale de la vie, c’est-à-dire cette pure vie dans laquelle il n’y a pas de séparation. Le Bouddha et le Christ ont tous deux réalisé cette vie, mais elle appartient, en potentialité, à tout homme. Lorsqu’on l’a réalisée, toute séparation cesse; aussi ne peut-il y avoir en elle aucune distinction de noms. En y pénétrant, chacun devient le Tout; il devient la vie même. Le Christ et le Bouddha sont la vie et, potentiellement, chacun est la vie. C’est cette vie que je dis avoir atteinte. Ne vous laissez donc pas prendre à la confusion des mots.

QUESTION. — Si la compréhension est le roc sur lequel est fondée la réalisation à tous les stades, est-ce que personne ne peut nous aider à acquérir la compréhension?

KRISHNAMURTI. — Ainsi que je l’ai souvent dit, la seule sagesse véritable doit venir de l’intérieur, par ce conflit que nous appelons l’expérience. La sagesse est la consommation de l’expérience, et cette expérience doit toujours être la vôtre propre et non celle d’un autre. La sagesse d’un autre n’est que confusion.

QUESTION. — Vous dites que la vie universelle agit mais ne réagit jamais. Cela veut-il dire que l’homme libéré est insensible aux souffrances des autres? Ne réagit-il pas au contraire plus pleinement aux souffrances des autres que l’homme non libéré?

KRISHNAMURTI. — La réaction fait partie de la séparativité. Mais l’homme libéré ne connaît pas la séparativité, c’est pourquoi il est pure action. Il aide en existant, simplement. Il est pareil à une belle fleur qui répand inconsciemment sa beauté.

QUESTION. — Vous dites qu’il ne sert de rien de nourrir ceux qui ont faim — que nous devons transformer la civilisation dans ses pensées et ses sentiments. Pourquoi ne pas nourrir les affamés si un changement dans les conditions matérielles transforme la civilisation? La guérison d’un mal fait sûrement partie du processus de libération. N’acquérons-nous pas de l’expérience dans nos efforts pour aider?

KRISHNAMURTI. Je n’ai pas dit: « Ne nourrissez pas ceux qui ont faim ». J’ai dit: « Ne vous contentez pas de nourrir ceux qui ont faim », ce qui est tout autre chose. Les affamés, les opprimés existent à cause de vous, l’individu, parce que vous contribuez à les exploiter. C’est pourquoi si vous, l’individu, vous êtes débarrassé du désir d’exploiter les autres — ce qui n’est que la recherche du bonheur à travers les choses extérieures, que ce soit l’argent et les possessions, ou les églises et les religions — vous avez alors jeté les bases d’un monde où il n’y aura pas d’affamés et où toutes les cages brillantes de la civilisation ne retiendront plus les hommes prisonniers.

QUESTION. — Comment évitez-vous de ressentir de l’antipathie envers les gens qui agissent d’une manière méprisable?

KRISHNAMURTI. — En prenant soin de ne rien faire moi-même de méprisable. Nous voulons toujours corriger les gens, les transformer, les amener à voir comme nous. De là découlent le mépris et le sentiment de supériorité — qui ne sont que des réactions semblables à celles de l’amour et de la haine. Si vous-même étiez incorruptible vous seriez action pure, c’est-à-dire que vous ne verriez pas la laideur des autres et de leur expression personnelle.


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KRISHNAMURTI À EERDE
RÉUNION D’ÉTÉ 1930


Mercredi 16 juillet.  

LA majorité des gens, peut-être surtout de ceux qui sont réunis ici, ont rejeté la plupart des choses de la vie, philosophiquement, religieusement et socialement parlant. Et la déception qu’ils ont éprouvée a développé naturellement chez eux une attitude très critique. Pour ma part, je suis tout à fait pour la critique. Je désire que l’on me critique très sérieusement. Mais la critique peut être ou superficielle ou profonde, et par profonde, j’entends inspirée par le désir réel de découvrir cette vérité centrale qui résoudra les nombreuses difficultés avec lesquelles nous sommes aux prises. La critique peut être ou destructive ou constructive. Quand elle n’est dirigée que contre des apparences superficielles, passagères, éphémères, elle n’aide pas à découvrir cette chose centrale. Comprenez donc, je vous prie, que vous devez critiquer avec une intention nette et non pas sous l’influence d’une disposition passagère. Par exemple: si vous êtes las, votre critique sera lasse et elle n’aura ni sens ni valeur. Mais si vous critiquez pour découvrir la réalité vivante fondamentale dont je parle, et qui ne dépend ni des dispositions, ni des circonstances, ni du temps, alors cette critique aura de la valeur.

Quant à moi, ce dont je parle ne vient pas des livres; je ne l’ai pas trouvé dans différentes espèces de livres, assimilé et ensuite traduit en un langage nouveau que vous puissiez comprendre. Ce n’est pas du tout cette sorte d’explication, cette sorte de compréhension de la réalité fondamentale. Ce que j’expose est le résultat de ma propre expérience. De même que le fleuve doit aller à la mer, de même l’individu doit se frayer un chemin vers la réalité. La réalité ultime ne peut venir à lui; il lui faut la découvrir par ses propres efforts, ses luttes perpétuelles, en méditant sans cesse sur l’essentiel. La réalité dont je parle est celle qui se cache au cœur de chacun et que, en tant qu’individu, j’ai découverte et que je vis. C’est à la lumière de cela que vous devez critiquer. Ce qu’il vous faut décider, c’est si ce que je dis a de la valeur dans la vie, dans le mouvement quotidien de la vie.

Partout où je suis allé, les critiques que les gens font de moi ont presque toujours rapport aux choses superficielles et ne valent guère la peine qu’on y réponde. Par exemple, on m’a demandé l’autre jour comment il se fait que, si j’ai vraiment trouvé la réalité que je dis avoir découverte, je sois si fatigué et que je ne sois pas bien portant? Naturellement, quand on va des Indes en Amérique pour retourner aux Indes, on est physiquement fatigué. Je ne suis pas malade, j’ai autant de force que n’importe qui, mais je réserve mon énergie pour un but spécial. Si je me mettais à installer les tentes, je n’aurais plus la force de parler; aussi, je préfère conserver mon énergie pour parler, puisque c’est mon métier [1]. Personnellement, je ne tiens ni à parler ni à ne pas parler. Si vous voulez m’écouter, je veux bien parler; sinon, je ne dirai rien; pour moi, cela m’est égal de parler ou de me taire. De même aux Indes on me demande pourquoi je me rase deux fois, ou une fois par jour. De telles critiques gaspillent l’énergie. Le point sur lequel doit porter votre critique, c’est de m’observer et de voir si je vis vraiment cette réalité que je dis avoir atteinte; c’est de voir si je fais preuve de cette perfection du soi que je dis avoir réalisée. Pour faire cela convenablement, il vous faut comprendre ce dont je parle. Je ne dis pas cela dédaigneusement. Pour comprendre quoi que ce soit, il faut savoir à quoi cela se rapporte. De même, quand on se révolte contre quelque chose, il faut vraiment savoir contre quoi on se révolte.

Avant de parler de cette réalité, je désire que tout cela soit bien clair, du moins dans votre esprit à vous. Il me faut affronter les mêmes critiques partout, mais cela m’est égal.

Mais vous qui vous réunissez ici chaque année, de temps à autre, vous ne devez plus vous livrer à cette espèce superficielle de critique. Vous ne devez pas vous demander pourquoi je ne vis pas sous la tente, pourquoi j’habite une cabane de bois, ou pourquoi j’habite un château. (J’habite une cabane de bois, si vous voulez savoir.)

Comprenez donc bien cela, parce que pour moi c’est chose très sérieuse. J’aimerais beaucoup mieux que vous ne veniez pas à tous ces camps plutôt que d’y venir chaque année et de rester superficiels. La critique n’a de valeur que si elle éduque votre faculté d’observation de façon à ce que vous puissiez éventuellement la diriger sur vous-mêmes. Tel est le but de la critique. Autrefois, je critiquais tout et tous; mais par la suite j’ai dirigé cette critique sur moi-même afin de voir si ce que je critiquais au dehors n’était pas aussi dans mon cœur et dans mon esprit. Dès que je dirigeai sur moi la lumière de la critique, je commençai à croître, je commençai à détruire le non-essentiel. C’est dans ce but que vous devez critiquer. Développez pleinement, fortement et même violemment votre attitude critique, et même si au début elle est personnelle et dépend des dispositions passagères, des circonstances, des limitations, il faut qu’elle se libère graduellement de l’élément personnel jusqu’à ce qu’à la fin vous puissiez, dans toute critique, vous en tenir à cette chose essentielle qui sera votre guide.

Or, pour trouver si ce que je dis est réalisable, il faut d’abord l’appliquer à votre vie, et grâce à ce processus d’élimination, il faut approcher de plus en plus de la source des choses jusqu’à ce que chacun de vous, en tant qu’individu, vive cette réalité. C’est cela qui m’intéresse. Je ne m’intéresse ni aux communautés, ni aux biens, je ne cherche pas à savoir qui sont les gens qui me suivent ou viennent aux Camps, ni ce qu’ils font. Ce qui m’intéresse, c’est que chacun de vous, en tant qu’individu, vive cette réalité, parce que, de mon point de vue, c’est l’individu qui est tout. En lui est tout l’univers, et dès qu’il pénètre dans cette réalité, il est en paix avec l’univers et devient une flamme vivante qui purifie le monde de toutes les choses inessentielles, stupides, enfantines.

Quand une fois on a saisi cette réalité, ce principe fondamental de l’être, quand une fois on l’a comprise par la critique impersonnelle, par l’analyse, par l’examen, et qu’on la vit personnellement, alors grâce à vos propres efforts vous dissipez l’obscurité qui entoure la vie de chaque être humain, l’obscurité que j’appelle l’inessentiel.

Je vais maintenant, comme je l’ai dit, décrire ce qui pour moi est la réalité, bien que ce soit indescriptible. Pour comprendre ce qui n’est ni une expérience mystique ni un développement occulte, il faut se débarrasser de cet élément personnel que sont les dispositions passagères, les goûts et les dégoûts. Il faut l’aborder d’emblée avec tout le zèle que donnent l’inquiétude, le chagrin, avec le désir réel de comprendre. En d’autres termes, il faut y apporter un esprit réfléchi, non pas un esprit qui ne fait simplement qu’effleurer la surface des choses, mais un esprit qui examine avec soin, qui analyse d’une façon impersonnelle, afin de pouvoir découvrir pour soi-même cette réalité centrale qu’aucune disposition passagère, aucune influence extérieure ne pourra jamais troubler.

Je vous conseille donc, bien qu’il soit bon que vous éprouviez un sentiment de bien-être physique, grâce aux distractions, à l’exercice, etc., de garder en même temps, pendant ces quinze jours avant l’ouverture du Camp, un esprit observateur, clairvoyant et réfléchi. Chacun de vous peut, ou bien contribuer à accroître la tristesse du monde, par son ignorance, son manque de réflexion, ses luttes aveugles, ou la diminuer par l’observation, par la réflexion, par la réflexion enthousiaste. Mais cela ne peut être accompli que par l’effort et la purification individuels. Ce n’est que de cette façon que l’on peut établir en soi, et par conséquent autour de soi, le bonheur durable qui provient de la réalisation du soi.

  1. En français dans le texte.


Jeudi 17 juillet.  

JE pense que pour bien comprendre et formuler vos questions il est nécessaire d’aborder ces questions avec un désir d’affection. Je vais expliquer ce que j’entends par là. Cela ne sert à rien de critiquer avec l’intelligence seule, il faut aborder le sujet de votre critique avec beaucoup d’affection, non pour moi personnellement, mais pour le sujet. Sans cela, si votre critique est simplement intellectuelle, elle ne vous sera d’aucune utilité dans votre vie quotidienne. La première qualité requise pour comprendre est l’affection pour la chose dont il s’agit; non pour la personne qui représente l’idée, mais pour l’idée elle-même. Je sais que beaucoup de gens ont la gentillesse de m’aimer, et ainsi de suite; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Au fond, cela n’a aucune valeur. Tandis que si vous examinez, analysez, critiquez avec affection, alors l’idée deviendra pratique et pourra se traduire en action journalière. Là où il y a de l’affection pour l’idée centrale, il existe de l’amitié pour tous ceux qui abordent cette idée. A présent vous recherchez tous cette idée séparément, individuellement, en tant qu’entités séparées, chacun éloignant l’autre. Il existe un esprit de contradiction, un antagonisme entre les individus qui abordent tous cette même idée, et qui tous cherchent à la réaliser, à la comprendre. Mais pour l’aborder, la comprendre, la réaliser, il faut y venir avec affection, non avec un sentiment de possession, un esprit de rivalité, cherchant qui comprend plus et qui comprend moins. L’idée doit devenir le facteur dominant, non les individus; la réalité doit se traduire d’une manière vivante, perceptible, enthousiaste, en activité, en conduite. De cette façon on ne se perd pas en théories, en philosophies, mais on est tout le temps fortement appliqué à traduire dans l’action journalière, c’est-à-dire dans la conduite, ce que l’on a compris. La conduite n’a pas besoin de s’appuyer sur une philosophie très compliquée. La véritable conduite c’est la conduite à laquelle on est arrivé par soi-même, et qui n’est pas basée sur une philosophie, mais sur l’expérience personnelle. La conduite devient ainsi la traduction en activité de ce que l’on a réalisé. On n’est pas jugé d’après ses croyances, sa philosophie, mais d’après ce que l’on est; d’après la manière dont on traite les autres, dont on se comporte avec ses amis, dont on se conduit, et non d’après ce que l’on pense intellectuellement, c’est-à-dire d’après sa philosophie. Dès que l’on essaie de comprendre la réalité centrale, vivante, vers laquelle chacun se dirige, même gauchement, alors l’affection, la pensée, tout l’enthousiasme se tourne vers elle; on cesse d’être les antagonistes de ceux qui s’en approchent aussi.

A présent c’est la lutte entre les individus, non la lutte avec une idée, avec la vraie perception de la réalité; et ainsi on gaspille son énergie. Au lieu de s’entr’aider, les individus deviennent des obstacles les uns pour les autres. Et cependant, si je puis me permettre de vous le suggérer, la conduite, qui est la traduction en activité de nos sentiments et de nos idées, de nos émotions, de nos conceptions, de nos pensées, doit avoir ses racines dans une philosophie quelconque. Or, pour moi cette philosophie, cette réalité vivante, c’est cette qualité de l Être Pur, et c’est de cela que je parlerai de plus en plus. Toute conduite doit éventuellement amener à cet Être Pur, de sorte que vos questions devront porter non seulement sur cette réalité sublime, mais sur la façon de la traduire en conduite. En d’autres termes, ne nous perdons pas dans les philosophies, dans des questions sur quelque chose que l’on ne peut réaliser qu’en soi, par son propre jugement, sa propre perception, son propre effort. Mais nous pouvons discuter sur la manière de régler et de conduire notre vie. Sans cela nous discuterons l’Absolu sans aucune utilité pour notre vie pratique.

QUESTION. — Vous avez parlé du mal comme étant « l’incapacité de résister à l’inessentiel ». Qu’entendez-vous par là?

KRISHNAMURTI. Partout où il n’y a pas la résistance intérieure à une chose inessentielle, ce manque de résistance peut être appelé « mal ». La capacité de résistance dépend de l’effort individuel et varie suivant lui. Il ne peut donc y avoir de démarcation nette entre le mal et le bien, le « bien » étant la capacité de résister à l’inessentiel. Or, pour trouver pour soi-même ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas, il faut avoir la conception, la compréhension, la vision de ce qu’est le but ultime de la vie. D’après cela on peut toujours distinguer pour soi-même ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas. Pour soi-même, car, faites-y bien attention, on ne peut le faire pour un autre; c’est pourquoi il est essentiel de trouver ce qu’est la vie, ce qu’est sa réalisation, vers quel but elle œuvre. Cette séparation, cette tristesse, ce sentiment de solitude, que signifient-ils? Voilà pourquoi j’insiste, non sur l’Absolu, mais sur la compréhension de ce qu’est la réalisation de la vie. Car alors on peut développer la capacité de résister avec intelligence. Cette résistance ne sera pas la suppression, mais la maîtrise. La maîtrise et la suppression sont deux choses différentes. La suppression annihile, domine aveuglément, subjugue la violence du désir sans le comprendre. La maîtrise est la direction intelligente du désir vers un but. La suppression est un gaspillage inutile d’énergie, tandis que la maîtrise avec un but devient l’action spontanée en vue de l’expérience. La maîtrise est la technique qui permet de répondre comme il faut à chaque expérience. Par exemple, un grand peintre, un grand musicien, a une technique bien développée, bien sous la main, de sorte que chaque fois qu’il voit une belle chose, ou chaque fois qu’il se met au piano, toute la technique surgit, et il en résulte toujours l’action juste, l’action pure. Celui qui est incertain, qui doute, qui n’est pas concentré ne peut agir correctement; son action n’est que la réaction aux chocs extérieurs de ses émotions non maîtrisées. La découverte de l’essentiel est donc un processus de choix continu, basé sur la compréhension du but véritable de la vie. Le choix est la découverte continue de la vérité. Le choix signifie l’action, c’est-à-dire la conduite de la vie, la manière de se comporter vis-à-vis de tous. En conséquence, bien qu’au début le choix ne soit pas spontané, par ses efforts vers la réalité ultime, il devient spontané et automatique. Un tel choix implique toujours la vision de l’essentiel, et la capacité de résister à l’inessentiel.

QUESTION. — Comment puis-je reconnaître qu’un événement de ma vie est une réaction, comment puis-je le comprendre et en tirer de l’expérience, de manière à en éviter le retour dans l’avenir, si je ne connais pas l’action qui a causé l’événement ou la réaction, ou si je ne puis me la rappeler? De plus, ayez la bonté d’expliquer comment on peut devenir maître de la réaction. Par une attitude objective et impersonnelle? Tous les événements de la vie sont-ils des réactions?

KRISHNAMURTI. — « Comment puis-je reconnaître qu’un événement de ma vie est une réaction? » Par le sentiment que vous éprouvez à son égard, selon que vous vous sentez enchaîné ou libre. Si vous réagissez du dehors c’est une réaction. Je vais vous donner un exemple. Vous aimez quelqu’un parce que ce quelqu’un vous aime. Une affection de ce genre devient un commerce, une question d’échange, et alors c’est une réaction; tandis que si votre affection est spontanée, si elle est action pure, elle sort de vous et n’y entre pas. Une affection qui s’épanche au-dehors n’enchaîne jamais, ne retient jamais un autre dans son ombre. Nous savons tous ce que c’est que de réagir, réagir à la bonté, à la méchanceté, à la colère, à la jalousie, et ainsi de suite. Toutes ces choses sont des contacts extérieurs qu’il faut expérimenter pour dépendre de plus en plus de l’action pure, pour découvrir et développer son être pur. Il faut passer par ces réactions d’amitié et d’inimitié, pour arriver à l’action pure qui procède toujours du dedans au dehors. Comment peut-on distinguer l’action pure de la réaction? On ne peut la distinguer que par sa propre expérience; il faut voir si, pour son bien-être, on dépend de la réaction ou de l’action pure, si l’on peut se suffire à soi-même dans son être pur, ou si l’on désire ardemment la réaction, si, par conséquent, on dépend des choses extérieures, pour son bien-être et son bonheur.

« Expliquez, de plus, comment on peut se rendre maître de la réaction? » Par la lutte constante. Prenez la colère, cette chose stupide et très simple. Il s’effectue sans cesse un ajustement entre votre raison qui vous impose de n’être pas troublé et votre penchant à être troublé; c’est un perpétuel effort d’équilibre. Pour arriver à cet équilibre, il faut un effort continu, il n’y a pas moyen d’y échapper.

 Tous les événements de la vie sont-ils des réactions? » Pour les gens dont le bien-être dépend de la réaction, mais pas pour celui dont la vie est action pure. C’est très simple quand une fois on a compris l’idée fondamentale. Cette vie limitée à l’individu, cette vie soi-consciente dans l’individu, aussitôt qu’elle s’éveille à la compréhension consciente de son imperfection, est poussée à rechercher la perfection; et par l’intensité de l’effort qu’elle fait, elle arrive à la cessation de l’effort qui est l’être pur. Jusqu’à ce que l’être pur soit atteint, on dépend de la réaction. Les réactions sont une limitation de la conscience; l’être pur est la liberté de la conscience.

QUESTION. — D’après ce que je comprends de votre enseignement, les généralisations suivantes semblent justes; Voulez-vous avoir la bonté de nous dire si elles sont exactes, et nous donner quelques explications sur chacune d’elles.

1. Pour la Vie Absolue qui se manifeste par l’individu, ce que nous appelons « l’évolution » (c’est-à-dire le progrès continu de l’individu au moyen d’une succession de formes de plus en plus élevées) est une chose complètement indifférente. Ce qui intéresse la vie c’est sa manifestation parfaite, instant par instant. Le désir qu’éprouve l’individu de se continuer a ses racines dans l’égoïsme et provient de l’instinct de conservation de l’ego.

2. Ce que vous appelez l’équilibre entre la raison et l’amour, chez l’homme libéré, est un équilibre double, a) cela signifie que l’amour et la raison doivent se faire équilibre, de façon à ce qu’il n’y ait pas trop de l’un et trop peu de l’autre, b) cela veut dire que les deux pris ensemble doivent protéger cet équilibre contre tous les chocs du dehors qui pourraient le détruire. Par exemple: rien ne peut arriver à l’homme libéré qui le fasse, ne fût-ce qu’un instant, haïr au lieu d’aimer, ou cesser de considérer toute chose avec les yeux de la vérité qui embrasse tout. En est-il ainsi? Cette dernière espèce d’équilibre a son équivalent dans la technique du grand artiste, amassée pour ainsi dire, et tenue en réserve, mais prête à se manifester dès que l’occasion s’en présente. Autrement dit, l’homme libéré est l’artiste qui dans la vie peut recréer toutes les choses qui l’entourent, tous les événements qui l’atteignent, en termes d’amour et de raison. L’homme qui n’a pas encore accompli sa libération reçoit la vie, ou croit la recevoir, de son centre séparé. Quand il atteint la libération il voit que ce n’est qu’un foyer et qu’il reçoit la vie à travers lui et non de lui. S’il en est ainsi, est-ce qu’il se sent également vivre à travers les autres foyers aussi? Ou bien a-t-il conscience d’un lien spécial avec le foyer qu’il a jusque-là considéré comme étant lui-même? Il est possible que la question soit mal posée, mais il serait intéressant que vous y répondiez.

KRISHNAMURTI. « Pour la Vie Absolue, qui se manifeste par l’individu, ce que nous appelons « l’évolution » est une chose complètement indifférente. » Tant que le désir, la soif de l’existence et de la continuité de l’être séparé, existe, il doit nécessairement y avoir ce que vous appelleriez la réincarnation. Le désir de la continuité du « je » (le « je » étant l’ego retenu dans les chaînes des réactions) à travers une série d’occasions spirituelles, qui sont les vies, voilà ce qui cause la réincarnation. La réincarnation, pour la plupart des gens, est une théorie; mais ce n’est plus une théorie pour celui qui vit l’idée de la réincarnation dans le présent. La réincarnation est une série d’occasions de développement spirituel vers l’être pur. Jusqu’à ce que l’on ait réalisé cet être pur (qui est la cessation de tout effort), il faut une série d’occasions. Mais si, en tant qu’individu, on se concentre fortement dans l’aperception du présent (qui n’est pas une théorie) on vit alors cette série d’occasions dans le présent. N’est-ce pas vrai? Si le but ultime de la vie individuelle est de réaliser cet être pur dans lequel il n’y a plus de séparation, cet être qui est la vie pure elle-même, et si pour y arriver il faut une série d’occasions, alors il faut nécessairement cette théorie de la réincarnation. Mais cela ne restera une théorie que si vous remettiez votre effort en vue de la réalisation du soi à un moment ultérieur de la série.

Tandis que si, en tant qu’individu, soi-conscient, attentif à vos actes et responsable de vos actes, vous désirez arriver à cet épanouissement de la vie, il faut vous concentrer sur cette série d’occasions dans le Présent. Ce n’est donc pas du tout une question de temps, car le temps n’est que la série des occasions en vue d’atteindre le but. Le temps n’existe que pour l’égoïste pur qui ne songe qu’à maintenir la marque de son développement, de son individualité jusqu’à ce qu’il arrive. Vous avez tous peur de perdre cette individualité. C’est pourquoi vous recherchez l’immortalité. L’immortalité c’est le Soi. Ce qui est en tout est en soi-même l’immortalité. L’amour est sa propre éternité; mais vous recherchez l’éternité, l’immortalité au dehors, dans la continuité de votre individualité séparée.

Aussi, l’immortalité, qui est la réalisation du soi, n’est-elle pas une question de temps ou d’occasions successives, mais c’est la découverte du Soi qui est tout. Avec la théorie de la réincarnation, la vie devient l’existence facile, car on remet au lendemain, manana. C’est ce que vous faites tous. Vivre avec cette ferme concentration vers le but, sur l’aperception, sur le rajustement perpétuel, exige une grande énergie, une attention concentrée sur tout ce que l’on fait. Alors le Présent est « toute existence », il contient la totalité du temps et de l’espace. En lui sont l’immortalité, l’éternité, l’avenir, le passé, le présent, tout. Tout est contenu en lui, pour l’homme qui n’a pas peur de dominer cette séparativité qu’il lui faudra un jour ou l’autre surmonter.

Voilà pourquoi la conduite c’est la vie, pourquoi la conduite c’est la justice. C’est pourquoi, pour l’homme dans la peine, l’avenir n’a aucun intérêt. Dès que l’on est dans une grande peine on ne se soucie pas du lendemain. On se soucie de l’immédiat; on cherche à dominer cette peine immédiatement, à maîtriser la solitude. Mais la plupart des gens installent leur souffrance dans un fauteuil, et se perdent en idées réconfortantes et en explications satisfaisantes. C’est pourquoi il est nécessaire de comprendre le but de la vie, la réalité fondamentale, le commencement même. Le souci de ce commencement, l’amour de ce but, devient la maîtrise dans l’action. Le désir est alors sa propre discipline.

En fait, presque tout le monde s’intéresse à l’évolution, à une série d’occasions de croissance.  Pour la Vie Absolue, qui se manifeste par l’individu, ce que nous appelons « l’évolution », est une chose complètement indifférente. » Pour la Vie Absolue, évidemment. « Ce qui intéresse la vie c’est sa manifestation parfaite, instant par instant. » Dans sa totalité. Mais vous n’êtes pas satisfait, vous en tant qu’individu séparé; d’où cette immense prolongation, pour l’individu, de cette marque de peine. « Le désir qu’éprouve l’individu de se continuer a ses racines dans l’égoïsme, et provient de l’instinct de conservation de l’individu. » Naturellement. Être exclusif c’est créer la souffrance, et par cet exclusivisme qui entraîne la souffrance, l’homme croît. Mais si l’on réalise que la vie comprend tout, sans aucune séparation ni barrière, alors on vit dans cet état qui embrasse tout dès maintenant.

« Ce que vous appelez l’équilibre entre la raison et l’amour, chez l’homme libéré, est un équilibre double, a) cela signifie que l’amour et la raison doivent se faire équilibre, de façon à ce qu’il n’y ait pas trop de l’un et trop peu de l’autre, b) cela veut dire que les deux pris ensemble doivent protéger cet équilibre contre tous les chocs du dehors qui pourraient le détruire. Par exemple: rien ne peut arriver à l’homme libéré qui le fasse, ne fût-ce qu’un instant, haïr au lieu d’aimer, ou cesser de considérer toute chose avec les yeux de la vérité qui embrasse tout. En est-il ainsi? »

Naturellement; chacun d’eux, la raison et l’amour, doit être équilibré en soi-même, et ne pas être en contradiction, en opposition, avec l’autre. Si l’on considère l’amour dans sa propre éternité, et la raison dans sa propre éternité, alors il y a équilibre en chacun d’eux et entre les deux. Ils sont ainsi capables de résister aux chocs du dehors. Cet équilibre est alors l’action pure, qui va du dedans au dehors, qui ne s’appuie jamais sur les choses extérieures, sur les réactions extérieures. Voilà pourquoi il doit y avoir d’abord l’amour pour l’individu séparé; bien que ce ne soit pas naturellement l’amour pur, équilibré. Pour arriver à cet amour détaché, parfaitement équilibré, il faut passer par l’attachement à l’individu, avec tout ce qu’il entraîne de limitation, de souffrance, de corruption, de luttes, et ainsi de suite. Mais cela ne veut pas dire qu’en soi-même il soit la chose réelle. Aussi l’homme sage, l’homme à l’esprit attentif, hautement concentré, ne se borne pas à l’amour d’un seul. Mais il essaie tout le temps de s’étendre, de croître, et de donner l’amour qui a ses racines dans l’éternité. Tout le monde veut être pratique, comprendre la vie d’une façon pratique. Or, l’homme le plus pratique du monde est l’homme libéré, parce qu’il a découvert la valeur véritable de toutes choses. C’est cette découverte qui est l’illumination. « Cette dernière espèce d’équilibre a son équivalent dans la technique du grand artiste, amassée pour ainsi dire, et tenue en réserve, mais prête à se manifester dès que l’occasion s’en présente. »

Comme l’équilibre de l’aigle sur une faible branche; il peut voler haut ou bas; il est en équilibre, toujours prêt, dans l’attente.

« Autrement dit, l’homme libéré est l’artiste qui dans la vie peut recréer toutes les choses qui l’entourent, tous les événements qui l’atteignent, en termes d’amour et de raison. » Comprenez, je vous prie, que cela est parfaitement vrai. Tout ce qui lui arrive à lui, il peut le recréer, pas ce qui arrive aux autres. Quelques-uns d’entre vous s’attendent à ce qu’un homme libéré façonne leur vie à eux, autrement dit, ils cherchent des miracles, ils cherchent à échapper à la lutte. Ce n’est pas la manière de comprendre les choses. L’homme libéré par sa technique accumulée, tenue en réserve, recrée toutes choses en termes de raison et d’amour, et est par conséquent délivré de tous incidents et de toutes expériences, parce qu’il a déjà amassé l’essence de toutes les expériences. « L’homme libéré est donc dans la vie un artiste et peut recréer toutes choses autour de lui » en termes de sa propre réalisation de toute vie.

« L’homme qui n’a pas encore accompli sa libération reçoit la vie, ou croit la recevoir, de son centre séparé. Quand il a atteint la libération, il voit que ce n’est qu’un foyer et qu’il reçoit la vie à travers lui et non de lui. »

C’est-à-dire qu’auparavant il était un point à travers lequel la vie pouvait s’exprimer; après qu’il a atteint la libération il devient toute la vie, et non plus un point.

« S’il en est ainsi, est-ce qu’il se sent aussi vivre à travers les autres foyers également? »

Il n’y a plus alors de foyers; il n’y a plus de circonférence qui limite.

« Ou bien a-t-il conscience d’un lien spécial avec le foyer qu’il a jusque-là considéré comme étant lui-même? Il est possible que la question soit mal posée, mais il serait intéressant que vous y répondiez. »

Sûrement, si vous me permettez de le dire, la question est mal posée, dans ce sens qu’elle examine l’idée objectivement, tandis que, dans l’être pur, il n’y a plus d’état d’esprit objectif ou subjectif. Dès que l’on est soi-conscient, aussitôt le subjectif et l’objectif apparaissent en chacun. La réalisation du bonheur absolu est un état dans lequel il n’y a plus ni conscience objective, ni conscience subjective. C’est un état d’être pur. Dès que l’on s’attache à l’existence individuelle, il faut un point focal à travers lequel la vie puisse s’exprimer, et aussitôt cette question se pose: Est-ce que l’individu qui atteint à la libération ajoute un tel point focal comme contribution à l’ensemble de la vie? Une telle anxiété de perpétuer l’existence individuelle provient de votre limitation et non de votre compréhension de la vie. Vous regardez ces choses du point de vue de l’existence purement individuelle; vous voulez que cette marque de l’individualité continue et soit maintenue dans l’épanouissement final. Pour moi l’individualité n’est pas un but, c’est un moyen vers la réalisation. Ce n’est donc pas une question de sujet et d’objet, ou de foyers, mais plutôt d’une immense réalisation de l Être, dans laquelle il n’y a ni séparation, ni individualité, ni réaction.

Ces questions ne peuvent être posées et comprises que si l’on n’examine pas la question et la réponse avec un esprit limité. (Ne vous imaginez pas, je vous prie, qu’il vous faille devenir mystique ou occulte pour comprendre.) On réalise ainsi que l’on ne peut approcher de la Vérité par aucun sentier particulier. Les sentiers constituent une division de la vie effectuée par un esprit limité, et sont, par conséquent, une illusion. Si vous considérez comme ne faisant qu’un, l’ensemble de la vie avec toute sa lumière et son ombre, toutes ses souffrances, ses luttes, ses plaisirs, ses extases, ses joies et ses peines, et que vous assimiliez, accumuliez et gardiez tout cela en réserve, perfectionnant en toutes circonstances votre technique en vue de l’action juste, vous comprendrez alors cet état d’Être Pur qui est dynamique, non statique, qui ne supprime ni ne crée l’individu.

QUESTION. — Il semble, d’après tout ce que vous avez dit de la libération, que le degré de réalisation atteint par un individu peut se mesurer par la spontanéité avec laquelle il peut automatiquement, pour ainsi dire, aimer et comprendre les autres. Dans la pratique, n’est-ce pas cela qui représente, plus ou moins, ce que vous entendez par l’équilibre créateur de l’amour et de la raison? N’est-ce pas ce que vous appelez quelque part « la création sans forme », la concentration de la raison et de l’amour prêts à saisir tout ce qui vient sur leur chemin; en d’autres termes, le pouvoir créateur tel qu’il est, avant que la matière à créer se soit offerte à lui? »

KRISHNAMURTI. — « Il semble, d’après tout ce que vous avez dit de la libération, que le degré de réalisation atteint par un individu peut se mesurer par la spontanéité avec laquelle il peut, automatiquement, pour ainsi dire, aimer et comprendre les autres. Dans la pratique, n’est-ce pas cela qui représente, plus ou moins, ce que vous entendez par l’équilibre créateur de l’amour et de la raison? »

Sûrement. La spontanéité vient toujours de la vie pure; la vie pure étant l’action pure, l’accomplissement de l’effort, de l’expérience. Aussi peut-on mesurer (s’il faut mesurer, et cela me semble vain et futile), juger sa propre conduite et découvrir si elle est spontanée ou née de la réaction. Mais pour trouver la spontanéité de l’action, il faut qu’il y ait un commencement de ce parfait équilibre de la raison et de l’amour.

Vous demandez: « N’est-ce pas ce que vous appelez quelque part « la création sans forme », la concentration de la raison et de l’amour, prêts à saisir tout ce qui vient sur leur chemin; en d’autres termes, le pouvoir créateur tel qu’il est avant que la matière à créer se soit offerte à lui? »

Certainement, c’est cela. C’est la vie pure. Quand il y a réaction, l’amour demande un objet pour son affection. N’en est-il pas ainsi?

Quand l’amour dépend d’un objet pour subsister, pour être heureux et satisfait, ce n’est pas la pure action de l’amour. L’équilibre de l’amour n’exige pas un objet. Il est toujours là; et quand un objet se présente, il se remanifeste dans l’action juste. Cet amour le plus haut est dynamique, créateur, sans la nécessité d’un objet. C’est sa propre immortalité, c’est la vie; et la vie est créatrice, bien qu’il ne soit pas nécessaire de l’exprimer dans une forme; mais pour arriver à cela, vous devez comprendre la forme, la manifestation, en faire l’expérience.


Vendredi 18 juillet.  

NATURELLEMENT, s’il n’y a pas de votre part un intérêt suffisant, un désir anxieux de trouver, il m’est très difficile de parler chaque matin, d’inventer quelque chose de nouveau. Vous comprenez qu’il doit en être ainsi. Je ne puis, de moi-même, inventer de nouvelles idées, mais je puis continuer et recommencer à décrire la même chose d’un point de vue différent. Mais ce sera toujours la même réalité fondamentale.

Si, d’autre part, il y avait de votre côté une réelle anxiété de saisir, de lutter avec les idées, vous pourriez prendre toujours davantage et non de moins en moins. Dès qu’on invente des idées, elles deviennent théoriques et n’ont rien de commun avec la vie ordinaire de tous les jours; et je ne m’occupe nullement d’idées théologiques, ni d’inventer des conceptions nouvelles, ni de créer de nouveaux arguments. Ainsi vous devez venir, aussi préparés à comprendre que je suis disposé à donner. Tout ne peut venir d’un seul côté. Je ne puis vous rassasier, si vous n’avez pas envie d’être rassasiés; si vous n’avez pas faim, il n’est pas bon de prendre un repas. Mais si vous  avez faim », vous pouvez trouver la nourriture suffisante et abondante pour vous soutenir durant tout le jour.

Ainsi, je vous le demande, ne laissez pas tout venir de mon côté, n’attendez pas d’être rassasiés. Plus profondément vous plongerez le vase de votre désir dans le puits de la compréhension, plus vous pourrez recevoir. Je sens qu’il n’y a pas en vous jusqu’à présent une anxiété suffisante, un intérêt vital; vous ne faites qu’effleurer la surface.

Si, de votre côté, vous avez le désir de réaliser dans la pratique une seule des idées dont je vous parle, vous découvrirez les possibilités immenses, les inductions, les sens à demi-voilés qui échappent à un esprit distrait, à une conscience irréfléchie et dont la compréhension est superficielle. Venez donc avec un esprit avide, anxieux, réfléchi.

Comme je le disais l’autre jour, ce dont je parle n’est pas le résultat de lectures dans les livres, ou de conférences entendues. Ce n’est pas une déduction à laquelle je suis parvenu après avoir examiné différentes théories, divers raisonnements. C’est le résultat de ma propre expérience; et je soutiens que ce que je dis n’est pas personnel, mais Universel, lié avec la vie elle-même, applicable à tout moment de l’existence, qu’on peut le vivre, le réaliser pratiquement.

Une définition n’a de valeur qu’autant qu’elle vous permet d’atteindre quelque chose qui est au delà. C’est le but d’une définition; elle n’est pas elle-même le but.

Ce matin, je vais essayer de décrire, de définir ce qui est réellement indescriptible et indéfinissable; de mettre en mots ce qui ne peut être réalisé que par un esprit parfaitement stable, flexible, disponible, ardent, dépouillé de tout caprice personnel, de tout point de vue personnel. Il est absolument nécessaire de ne pas être opiniâtre, de ne pas être emprisonné dans les opinions personnelles. La vie est création et vous ne pouvez appliquer à la création les mots « Bonheur » ou « Malheur ». La vie est création, mouvement; il y a en elle manifestation et non-manifestation, phénomène et absence de phénomène. Ainsi n’abordez pas la compréhension de la vie avec des relations qualitatives, des circonstances spéciales ou des attributs. C’est pourquoi je dis que pour comprendre l’ultime réalité, la fin de la vie, la vie elle-même, il faut l’approcher avec un esprit libéré de tous ces attributs et qualités.

La vie est création et la Nature recèle la vie — c’est-à-dire tout ce qui est manifesté voile la vie en soi. Quand, dans la Nature, cette vie se développe et se concentre dans l’individu, la Nature a rempli son but. (Ceci n’est pas une théorie; vous pouvez y réfléchir et le constater). Toute la destinée et la fonction de la Nature est de créer l’individu soi-conscient, qui connaît les paires opposées, qui sait qu’il est lui-même une entité consciente et séparée. Ainsi, la vie dans la Nature, en se développant devient soi-consciente dans l’individualité éveillée et concentrée.

C’est l’être séparé, l’individu soi-conscient, qui sait qu’il est différent d’un autre, dans lequel existe la distinction du « Vous » et du « Je ». Quand cette vie soi-consciente dans l’individu, retenue dans l’esclavage des limitations, connaissant la distinction du « Vous » et du « Je », de l’objet et du sujet, s’est libérée de cette limitation, elle a atteint son but, elle s’est réalisée elle-même. Aussi la soi-conscience est un effort. Si vous ne faites un effort contre la limitation, la soi-conscience et l’individualité n’existent plus.

L’individualité n’est pas la perfection; elle n’est pas un but. Quand l’individualité s’est réalisée grâce à l’effort continuel, démolissant, arrachant la barrière de la séparativité, elle atteint la conscience de l’être sans effort; la soi-conscience de l’être sans effort; la soi-conscience dans l’individu réalise la pure connaissance dans laquelle il n’y a ni sujet, ni objet.

Je veux dire que vous devez savoir d’abord vers quoi tend la vie — et par la vie j’entends cette existence individuelle qui atteint son but dans la libération. L’homme qui connaît la séparativité n’est que le sujet, qui est limité; en lui, l’objet n’a pas encore été réalisé. Il doit comprendre dans quel sens travaille la vie, le but de la vie; sans cela, l’expérience n’a pas de sens, la création, la perfection, l’unicité n’ont pas de sens.

Si cet individu, dans lequel existe la conscience de la séparation, du sujet et de l’objet, ne comprend pas le but de la vie, il devient seulement l’esclave de l’expérience, de la création. Comprenez donc d’abord le but de la vie, comprenez vers quoi tendent vos luttes, puis utilisez toute expérience, toute émotion, toute pensée pour vous fortifier, et arracher le voile de la séparation.

Pour l’individu soi-conscient l’objet et le sujet sont distincts, et l’objet devient une entité lointaine à laquelle il demande secours, il donne son adoration, son amour, son être entier. N’est-ce pas ce que tout le monde fait? Pour l’individu séparé, la vie devient sujet et objet; mais le but de la vie, l’accomplissement de la vie, c’est de réaliser la totalité de l’ensemble — l’être qui n’est ni sujet, ni objet — qui est la vie pure. C’est dans la subjectivité de l’individu que l’objet existe réellement. Dans l’individu se trouve le commencement et la fin. En lui est la totalité de toute expérience, de toute pensée, de toute émotion. En lui est toute potentialité, et sa tâche est de réaliser cette totalité dans le subjectif, c’est-à-dire dans sa propre conscience.

Le but de la vie, c’est d’arriver par une suite d’efforts — de chaque jour, chaque minute, chaque seconde — à cet être pur qui est sans effort — qui ne connaît pas le sens de la séparativité de la conscience individuelle, car la conscience individuelle est l’effort.

Quand vous comprenez qu’en vous-même réside l’univers entier l’univers de la « vie », non de la manifestation — par l’expérience qui vous porte au dehors, vous retournez inévitablement à la source de toute existence, qui est en vous-même. Ainsi cet être pur, cette vie pure inclut la totalité; en dehors de cette vie pure existent le temps et l’espace; en elle-même, il n’y a ni temps, ni espace.

L’être pur, la vie, est au delà du temps et de l’espace, aussi elle est tranquille, sereine, paisible; si vous dépendez du temps et de l’espace, vous êtes limité, malheureux. Cet être pur, impersonnel, bien qu’il ne soit ni la pensée, ni l’émotion, ni le désir, est cependant le but de l’émotion, de la pensée, l’achèvement du désir. C’est l’intuition, bien que l’intuition ne soit ni la pensée, ni l’émotion, elle en est cependant le but et l’achèvement. Cette vie pure est impersonnelle; mais vous devez l’atteindre par l effort personnel, par la purification de la pensée et de l’émotion. On ne peut trouver l’être pur dans les choses extérieures, objectives, mais en son propre soi; et trouver votre véritable soi implique un effort incessant.

Quand vous aurez atteint l’être pur, la vie pure — quand vous avez trouvé la vérité qu’on ne peut approcher par aucun sentier — il y a cessation de l’effort; vous vivez alors par la pure intuition qui existe potentiellement dans tout individu soi-conscient. A force de vaincre, en comprenant vos désirs cachés, vos passions, vos espérances, vos désespoirs, vos poursuites vaines, votre besoin d’être consolé et réconforté — en les faisant disparaître graduellement, vous arrivez à la vie libérée qui est le bonheur, qui est la demeure de la pure intuition et de la pure action. Quels que soient les objets qui se présentent à cette intuition, elle donne toujours la réponse juste. Quand une fois vous comprenez le but de la vie, tout objective, tout extérieure à vous qu’elle soit au début, Vous serez toujours en alerte, attentif, concentré, pour utiliser chaque expérience, chaque pensée comme un guide vers « cela ». Vous devenez ainsi votre propre libérateur.

Pour un tel homme, la crainte n’existe pas; il a écarté la cause première de la peur. Celui qui ne compte pas sur les circonstances extérieures pour sa croissance intérieure est maître de l’intervalle entre sa séparativité soi-consciente et son propre épanouissement. C’est la libération, c’est le bonheur — et non les stades intermédiaires qui ne sont qu’illusion de l’esprit. J’espère que vous me poserez des questions à ce sujet; mais c’est une réalité vivante indescriptible, qui ne peut être réalisée que par vous-même. Je ne puis vous la transmettre. Aussi n’est-il pas bon d’attendre que ce soit moi qui remplisse cet intervalle, ce vide; mais si vous en êtes conscients, vous le comblerez vous-mêmes; si vous êtes attentifs au but de la vie, si vous connaissez votre propre existence séparée, votre individualité soi-consciente, vous jetez un pont sur le vide grâce à votre effort incessant. L’homme heureux est celui qui a triomphé de l’effort parce qu’après tout la véritable vertu est spontanée, sans effort. Tant qu’il y a effort vers la vertu, vous n’avez pas encore atteint la vertu; vous n’êtes pas encore libéré. Vous n’avez pas encore atteint la compréhension, l’être pur, le pur bonheur, la pure intuition. Pour arriver à cela, il faut une attention intense, un continuel effort, l’ajustement, le choix; il faut l’énergie d’une intelligence éveillée. L’homme qui désire réaliser l’état de libération — le bonheur, la vie pure, l’être pur, doit se rendre compte à tout instant de la véritable valeur des choses qui l’entourent. Cet homme devient illuminé, car il n’est plus l’esclave des choses sans valeur.


Samedi 19 juillet.  

JE sens que le danger des discussions métaphysiques c’est qu’elles nous arrachent aux réels conflits qui se dressent devant chacun de nous dans la vie journalière. Si je vous parle d’une chose que vous devez réaliser vous-même, qu’on ne peut donner, ni transmettre en mots, nous avons une tendance à partir dans le royaume des discussions et à quitter celui de l’ajustement continuel. La Vérité, qui pour moi est la Vie, n’est pas une affaire de logique; on ne peut la saisir à travers les discussions philosophiques ou métaphysiques.

Elle est au delà de la compréhension de l’intellect, au delà du simple sentiment. La Vérité n’est pas un objet de croyance; il faut la réaliser soi-même. Les mots que j’emploie sont destinés à exprimer une certaine signification, mais je puis échouer dans ma tentative. Si l’on pouvait inventer un nouveau langage, ce serait infiniment plus facile. Comme je ne le puis, je suis obligé de me servir du langage ordinaire et d’adapter le sens des mots à mon propre dessein. Les mots, comme l’intellect, devraient servir de pont.

Le véritable rôle de l’intellect, c’est d’être le pont entre ce monde transitoire et le monde de la réalité, le monde de la vérité, de la vie, du bonheur. Il en est de même des mots. Si vous êtes prisonnier des mots, ils n’auront aucun sens pour vous. Personnellement, je ne désire pas du tout entrer dans les discussions métaphysiques; ce n’est pas mon intention, parce que nous nous perdrions; il s’élèverait d’innombrables théories et nous lutterions au sujet de ces théories. Ce n’est pas de théories que nous avons besoin, ni de nouvelles luttes philosophiques, mais de la claire compréhension de la ligne de conduite qui mène à la vérité. La conduite doit à chaque instant s’ajuster au dessein de l’individu.

QUESTION. — Vous avez parlé hier du but de la vie. Nous comprenons que c’est de ce but de l’existence individuelle que vous parlez. Pouvez-vous développer l’idée que la vie pure ne peut avoir de but?

KRISHNAMURTI. — Naturellement la vie, l’action pure, la vie pure elle-même, la totalité, la somme de toute la vie n’a pas de but, elle est. Cette vie n’est pas d’un tempérament ou d’une espèce particulière; elle est impersonnelle. Aussi la vie ne peut-elle être comprise au moyen d’un tempérament, d’un sentier particuliers; elle est le Soi de toute chose. Mais entre ce Soi et la compréhension qu’en a l’individu, il y a l’existence individuelle, cette tare de la souffrance. Détruire cette individualité, cet ego qui réagit est le but de l’existence individuelle, de la vie avec un petit « v ». Au contraire, dans la Vie avec un grand « V », dans la Vie pure qui n’a plus de but, il n’y a pas de division, il n’y a pas de distinction entre la manifestation et la vie.

Pour l’individu qui est soi-conscient, il y a un but — réaliser complètement, sans qualités, attributs ni rapports spéciaux cette totalité qui existe par elle-même et qui est sa propre cause; mais dans cette vie-là, il n’y a pas de but.

L’individu qui connaît la séparation est en plein dans l’effort (l’effort est imperfection) et pour lui en tant que fragment séparé de cette vie il y a un but. Il faut donc réaliser la réalité de ce Soi qui est être pur, qui est en toute chose, et, en le réalisant, remplir le but de la conscience individuelle séparée. La séparation est limitation, chagrin, douleur, effort. Et c’est dans la douleur, le choix, l’effort, une mise au point constante que l’existence individuelle doit tout le temps s’adapter à cette Vérité. Pour cela il faut qu’elle ait entrevu, qu’elle conçoive cette vie pure, cet être pur qui est la somme de tout effort, et par conséquent sans effort. C’est la somme du bien, un bien dans lequel il n’existe pas d’effort. Comprenant, réalisant cela, elle jettera à bas par l’action spontanée le mur de la séparation. Quand la réalisation, l’union avec cette vie est complète, il n’existe plus, le désir d’une existence séparée, l’homme est toute chose, il est la création, il est la perfection — sans tache, parce que la tare de l’individualité s’est évanouie.

Je sais que la plupart d’entre vous vont aussitôt penser qu’il s’agit d’une annihilation totale: Comment, direz-vous, peut-on atteindre cet état sans la destruction de l’existence individuelle? Du moment que vous adoptez ce point de vue, votre existence individuelle devient la chose la plus importante, tandis que, du point de vue de la Vie, l’individualité est imperfection, est un simple fragment de la totalité, et c’est parce qu’elle sent qu’elle n’est qu’une partie qu elle cherche à s’accomplir, à se réaliser dans la totalité. Il faut mettre de côté l’idée que la vérité est le développement de l’individualité. Vous ne pouvez développer ce qui est, de par sa nature même, imparfait, comme c’est le cas pour l’individualité, mais vous pouvez le détruire peu à peu par une mise au point constante. C’est pourquoi, ce qui est d’une importance capitale, c’est ce que vous êtes maintenant, c’est pourquoi vous devriez mettre de côté toutes les théories philosophiques et métaphysiques. Ce qui importe, c’est votre manière de vivre, de vous conduire, d’agir, de choisir — et non de vous demander si le Soi existe ou si ce qui existe n’est pas le Soi, si c’est le moi qui progresse ou le non-moi. Qui se soucie au fond de ces théories? Ce qui importe, c’est que vous souffrez.

Quand un homme est livré au chagrin, il désire être libre, établir en lui la tranquillité et la paix; il a besoin de souplesse et d’ardeur et ces qualités ne peuvent être développées que par un choix incessant. Choisir c’est découvrir continuellement la vérité. On doit être tout prêt à une constante mise au point — sans se relâcher une seconde. Ce n’est pas une théorie pour moi parce que je l’ai fait moi-même. Je vous présente ces idées, vous pouvez les prendre ou les laisser. L’homme sage, l’homme qui souffre (et l’homme sage souffre parce qu’il ne cesse de lutter pour trouver) examine, analyse, arrive par la critique jusqu’aux principes fondamentaux et au moyen de cette critique, par un examen impersonnel, prend conscience de la réalité totale.

QUESTION. — Vous parlez souvent maintenant de vie pure, d’être pur. Cette conception touche à la métaphysique. Pouvez-vous la présenter sous une forme qui se rapporte davantage à la conduite dans la vie journalière?

KRISHNAMURTI. Très bien. Prenez un exemple. Je continuerai à en parler demain: le désir du confort, voilà ce que j’appelle une réaction; ce n’est pas l’être pur, la vie pure. Le confort implique, produit la crainte, qu’il s’agisse de confort physique, émotionnel ou mental. Physiquement, le désir de confort est un besoin de luxe; émotionnellement, il vous fait dépendre d’un autre, vous fait craindre la solitude; ce désir de confort est toujours une réaction et non le pur élan de l’être vers l’extérieur. L’action pure, la vie pure, l’être pur, la vérité, ne dépendent pas pour leur bonheur, leur intégrité, leur extase, de réactions produites par les objets extérieurs. Examinez votre cœur et votre pensée et vous verrez combien émotionnellement vous dépendez des autres pour votre croissance et votre confort — ce qui est inévitable au début. Puis vous êtes encore limité dans votre amour qui s’adresse à une seule personne — non à tous; aussi un tel amour, bien qu’il contienne en potentialité l’action pure, est-il encore pris dans les réactions de la douleur et du plaisir. Plus tard, de l’amour pour un être vous passerez à un amour de plus en plus étendu et vous détruirez ainsi le mur où vous enferment vos réactions. Pour atteindre cette Vie pure, cet Être pur (nous inventerons de nouveaux mots pour cela demain) il vous faut aimer quelqu’un, il faut que vous ayez cet intense désir d’affection, d’amour. Mais cela ne suffit pas à l’homme sage; dans son effort vers la pureté, l’incorruptibilité de l’amour — de l’amour qui est à soi-même sa propre éternité — il ne cesse de grandir par la souffrance qu’engendre cet amour limité. N’est-ce pas ce qui arrive dans la vie de chacun? Ainsi, avant d’avoir atteint cet état où l’amour ne demande plus d’objet, vous ne trouverez pas l’amour pur qui ne connaît pas de réaction. En somme, vous aimez un être, puis, vous multipliez ce « Je suis » qui existe dans le grand nombre jusqu’à inclure le grand nombre. Voilà l’amour dans ce que j’appelle « l’action pure ».

QUESTION. — Vous nous avez toujours engagés à soumettre toute vérité à l’épreuve de l’expérience. Mais comment pouvons-nous connaître quelque chose de l’être pur avant de l’avoir atteint? Cela semble un autre nom pour Dieu — quelque chose de lointain.

KRISHNAMURTI. Vous avez parfaitement raison de ne rien accepter de ce dont votre expérience ne vous a pas encore donné la certitude. Agir autrement serait prendre pour autorité un autre être et sa perfection. « Comment pouvons-nous connaître quelque chose de l’être pur avant de l’avoir atteint? » Vous pouvez connaître l’être pur au moyen des limitations de l’amour, au moyen de l’amour personnel, car l’amour est à soi-même sa propre éternité. Après une lutte intense, vous découvrez que la graine de l’éternel se cache en cet amour dans lequel il y a des limitations, de la douleur, de la joie et de l’extase.

QUESTION. — Le livre fondamental « Aux pieds du Maître » doit créer une confusion chez ceux qui nient le côté occulte et mystique des choses, parce que vous avez écrit: « Ces mots ne sont pas de moi, ce sont ceux du Maître qui m’instruisit. » Comment faut-il comprendre cela?

KRISHNAMURTI. — Je vais m’expliquer. Dans la recherche de la vérité, vous gardez au fond de votre être la conviction de chercher quelque chose de fondamental, de permanent, de réel, qui ne dépend d’aucune personne, même très évoluée. C’est cette réalité cachée, secrète que vous recherchez tout le temps et vous l’attribuez à certains types hautement évolués. Mais aussitôt que vous approchez du type idéal et que vous vous y conformez, il ne contient plus la réalité et vous cherchez plus loin. Il ne s’agit pas de gratitude; la vérité n’a rien à voir avec la gratitude. La vérité est au delà de toutes les personnalités, de tous les stades de développement individuel. Vous ne cessez de chercher cette vérité et de l’attribuer à des personnes que vous rencontrez. Mais peu à peu vous éliminerez ces types imaginaires jusqu’à ce que vous finissiez par atteindre votre but.

C’est parce que j’ai trouvé la réalité que je dis à tous ceux qui sont disposés à m’entendre: N’attribuez pas à des types individuels la totalité de la vérité. Cherchez le suprême qui est indépendant des personnes, des sectes et des sentiers. Vous accrochant à l’illusion qu’on ne peut comprendre la vie, la vérité qu’au moyen d’un type idéal, d’une personne, vous n’êtes pas disposés à vous rendre libres. Pour comprendre, vous devez être vides comme le désert, vides comme une vallée. Toutes ces questions s’élèvent quand vous persistez à vous accrocher à l’illusion d’une aide personnelle venant de l’extérieur. Mon but est de montrer à ceux qui veulent voir que la vérité réside en eux. Le bonheur qu’ils cherchent est caché au fond de leurs propres limitations, de leur pensée et de leur amour, si petits, si étroits; développer cet amour jusqu’à ce qu’il embrasse tout est la réalisation de la Vie pure.

QUESTION. — Voulez-vous, je vous prie, expliquer plus à fond ce que vous avez dit: « C’est seulement par votre vie que vous pouvez savoir si la réincarnation est une réalité. »

KRISHNAMURTI. — La théorie de la réincarnation existe parce que le « moi » individuel ne peut pas se rendre immédiatement maître de toutes les circonstances de la vie. C’est pourquoi vous prolongez dans le temps cette existence individuelle jusqu’à ce que le « je » soit dépassé, jusqu’à ce que vous ayez réalisé le soi. Mais si vous vivez constamment dans le présent cette compréhension de la vérité, alors la théorie de la réincarnation est inutile. Cela n’est-il pas exact? Si ce n’est qu’une théorie, elle ne vous sera guère utile dans le présent immédiat. Si vous voulez faire la preuve de cette théorie, vous devez la vivre et non pas la renvoyer à plus tard. Si vous la vivez, elle devient une réalité, et alors la théorie disparaît, elle devient inutile.

QUESTION. — Vous parlez de la pensée créatrice. Croyez-vous que des pensées d’amour ou de force envoyées à des personnes déprimées ou en proie à la souffrance soient utiles? J’ai souvent essayé de le faire, et parfois les personnes vers lesquelles j’ai dirigé mes pensées l’ont senti et me l’ont dit ensuite mais quelques-unes d’entre elles m’ont dit aussi que le soulagement n’avait pas duré longtemps, et cela m’a fait douter de la valeur de cette sorte de pouvoir de la pensée.

KRISHNAMURTI. Il ne s’agit pas d’envoyer des pensées à quelqu’un qui souffre ou ne souffre pas. Il s’agit de la pensée elle-même. Comment pouvez-vous aider quelqu’un si vous n’êtes pas sûr de ce que vous avez atteint, si vous êtes incertain de vos propres désirs, de vos propres joies? Si vous êtes sûr, fort, plein de détermination, alors automatiquement vous aidez chacun autour de vous. Toutes les abeilles viennent sur une belle fleur parce qu’elle contient du miel. Mais vous vous occupez tout le temps de savoir qui vous allez aider sans chercher à avoir cette qualité de « miel » pur. Je ne veux pas dire que vous ne deviez pas aider, mais ce n’est pas un désir égoïste que le désir d’avoir cette qualité. Une action spontanée est toujours belle, elle a donc la capacité d’aider. (Je n’aime pas employer ce mot « aider ».) Une belle chose est par elle-même une merveille. Vous ne pouvez pas lui donner les attributs de « service », ou « d’aide ». Si quelqu’un possède la beauté intérieure, il a atteint cette qualité de bonté qui existe sans aucun effort, et il ne s’inquiète pas de savoir qui il aide et qui il n’aide pas; mais voilà justement ce qui vous préoccupe et vous embarrasse.

QUESTION. — Si nous élevons nos enfants sans aucune religion, n’est-il pas à craindre qu’ils deviennent matérialistes et ne recherchent pas la vie spirituelle?

KRISHNAMURTI. — Pourquoi tant mépriser les matérialistes? Ils ont comme tout le monde leurs souffrances, leurs conflits. Vous ne résoudrez pas le problème en employant les mots de « spirituel » et « matériel ». Ce n’est pas en donnant des étiquettes que vous trouverez la vérité. Si les parents comprennent vraiment, il n’y a aucun danger. Vous pensez que la spiritualité consiste à avoir tout le temps le nom de Dieu sur les lèvres, mais une personne qui est capable d’affection réelle, qui aime autrui, et dont la pensée est impersonnelle n’est pas considérée comme spirituelle ! Cherchez donc en premier lieu ce qu’est la spiritualité, ce qu’est la qualité de la spiritualité et celle du matérialisme. Je ne sais pas si vous voulez que je définisse ce que je considère comme spirituel. La spiritualité ne consiste pas dans une supériorité intellectuelle. Elle n’est pas l’examen des phénomènes sur d’autres plans. Elle ne consiste pas dans l’adoration de nombreuses personnalités ou dans des distinctions spirituelles exclusives. De mon point de vue, être vraiment spirituel c’est tout embrasser, sans aucune distinction. C’est là une chose possible, on peut y arriver; ce n’est vraiment pas difficile. L’autre manière est beaucoup plus compliquée et difficile, et c’est probablement pourquoi vous la choisissez. Être spirituel, c’est se rendre compte des valeurs véritables — vous savez tout ce que je veux dire par là. Comprenez d’abord cela, et alors la distinction entre matérialisme et spiritualisme disparaîtra. Vous ne vous séparerez plus des autres en vous croyant supérieurs à eux, plus avancés que le matérialiste. Lorsque vous avez compris le rire et les pleurs de la vie (et le matérialiste comme le spiritualiste cache en lui ce rire et ces pleurs) lorsque vous avez compris cela, vous ne divisez pas la vie.

QUESTION. — Je comprends que ce n’est qu’en atteignant individuellement la liberté, l’amour pur, qu’on peut supprimer la cruauté et la laideur de notre civilisation actuelle. Ce moyen semble bien long et peut paraître égoïste si nous considérons les calamités comme la guerre, la prostitution, l’extrême pauvreté, etc... Mais je pense que c’est le moyen le plus sûr pour aider les hommes. Ai-je raison?

KRISHNAMURTI. — Vous avez répondu à votre propre question. Pourquoi la guerre existe-t-elle? Parce qu’il y a dans l’individu l’opposé de l’amour — la haine, la convoitise, l’envie, le désir de possession. Si vous, l’individu, cessez d’être tout cela (et c’est à quoi vous devriez penser au lieu de réfléchir aux problèmes métaphysiques) alors il n’y aura plus de guerres. Si vous, en tant qu’individu, ne cédez pas à ces choses, vous supprimez la souffrance au lieu d’y ajouter.

Pourquoi la prostitution existe-t-elle? Parce que la passion se trouve en chacun. De même l’extrême pauvreté existe parce qu’il y a en chacun le désir de possession. Pendant des siècles, la guerre, la prostitution, la misère, etc. se sont perpétuées par la faute des individus. Ce sont les individus qui ont créé ce monstrueux mécanisme. Chacun y a contribué, et vous ne pouvez pas le détruire en un instant. Mais vous pouvez ne pas y contribuer; en rendant paisible votre propre pensée, en contrôlant vos passions, en vous libérant du désir des possessions, vous pouvez mettre fin à ces maux.

QUESTION. — Devons-nous comprendre que votre travail est si caché dans le cœur et l’esprit des hommes que notre vision limitée ne nous permet pas de voir des résultats dans le monde, et que la compréhension et l’amour dans leur plus grande perfection doivent finalement produire un résultat dans notre civilisation? Est-il vrai que chacun de nous, s’il vit réellement, contribuera à amener ce résultat, même s’il ne le voit pas immédiatement?

KRISHNAMURTI. Vous voilà encore désireux d’avoir la preuve que vos actions produisent un résultat. Il ne vous suffit pas « d’être », vous voulez voir ce que vous avez accompli. Être, c’est la somme de l’action, c’est donc être libre de tout résultat. « Devons-nous comprendre que votre travail est si caché dans le cœur et l’esprit des hommes que notre vision limitée ne nous permet pas de voir ses résultats dans le monde? »

Qu’est le monde? Vous même répété des millions de fois — sous des formes différentes, dans des expressions diverses ! Voilà le « monde ». Le résultat dans cette manifestation ne peut être découvert que si vous-même avez changé. Ne vous inquiétez pas du résultat, du fruit de vos actions. Votre action produit automatiquement un effet, mais ne vous préoccupez pas de cela. Si vous vous en préoccupez, vous êtes pris dans cette préoccupation — prisonnier des résultats de l’action. Pour apporter un changement dans l’état du monde, il vous faut comprendre que vous-même contribuez à cet état, que vous êtes partiellement responsable: de la souffrance, de la cruauté, de l’exploitation des autres. Ne pas y contribuer n’est pas chercher le fruit de votre action, mais c’est veiller à ce que vous-même soyez libéré de toutes choses. Le seul moyen d’arriver à faire quelque chose est d’éveiller de plus en plus dans les individus le désir de se libérer, de leur offrir cette liberté — qu’ils saisiront ou ne saisiront pas, à leur choix.

QUESTION. — Comment tuer un vice que nous considérons comme une barrière entre le but et nous? Malgré notre volonté il se peut que nous y retombions. Je veux parler de toute mauvaise habitude, comme l’alcoolisme, par exemple.

KRISHNAMURTI. L’échec n’existe pas. L’échec est simplement le manque d’énergie pour réussir. Vous développez graduellement l’énergie et si vous avez réellement le désir de réussir elle devient toujours plus grande. Aussi n’attachez pas une trop grande importance au vice, qui n’est qu’une forme extrême de la vertu. (Pourquoi souriez-vous? Cela, n’est-il pas exact? Le vice n’est, après tout, que l’autre côté de la vertu.) Si vous tournez votre attention vers autre chose, la question de lutter contre le vice n’existe plus parce que votre désir est maintenant dirigé dans la bonne direction. C’est ce changement de direction qui demande un effort, ce n’est pas la lutte contre le vice, ou l’aspiration à la vertu. En d’autres termes, tout dépend de ce qui vous intéresse. Trouvez ce qui vous intéresse — ce que poursuivent vos désirs — et vos vices changeront bientôt. (Il n’existe pas une chose telle que le « vice ». C’est un horrible mot.) On me demandera: « Que voulez-vous dire par cela; « Il n’existe pas une chose « « telle que le vice » — si je bois? » Il n’existe pas une telle chose parce que vos désirs cherchent, poursuivent le bonheur. Vous essayez de le trouver de cette manière parce que vous ne savez pas ce qu’est le véritable bonheur. Si vous croyez pouvoir l’atteindre en buvant, alors la boisson devient le but de votre désir; mais si vous voyez que vous ne pouvez l’atteindre qu’en renonçant à la boisson, ce nouveau but devient votre désir. Cherchez donc, je vous prie, vers quel but tendent vos secrets désirs. Ne vous tourmentez pas des vices et des vertus; ne soyez pas paralysés par les mots. Le parfum de la compréhension se trouve dans le désir, dans le désir lui-même; et vous pouvez soit étouffer ce désir, le rendre étroit, ou bien vous pouvez lui faire tout inclure, le rendre libre, sans limites. Il vous faut donc découvrir ce à quoi vous attachez le plus d’importance dans la vie. Le sage est celui qui dirige toute son attention sur l’essentiel.


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EXPÉRIENCE


par E. A. WODEHOUSE.


L’EXPÉRIENCE, au sens que Krishnamurti donne à ce mot, est toujours active ou créatrice. C’est la fusion d’une individualité positive avec un fait. Pour qu’un fait se change en « expérience », il faut qu’une force, issue de l’homme, se saisisse de ce fait et lui imprime le cachet de sa qualité individuelle. Grâce à cet élément actif, et à lui seul, l’expérience acquiert une valeur de progrès. Ce qui compte, ce n’est pas ce qui advient à un homme, c’est ce qu’il en fait.

La réponse dynamique de l’homme aux faits extérieurs change graduellement à mesure qu’il avance vers la réalisation de son soi. Au début, pour la plupart, cette réponse est simple réaction; à la fin, elle sera pure action. Entre ces deux extrêmes, il y a un mélange d’action et de réaction, dans une proportion que détermine le degré d’avancement de l’homme vers la réalisation de son soi, chaque progrès dans ce sens augmentant la prépondérance de l’élément action. Quand enfin l’homme atteint à la libération, l’élément réaction a disparu: à partir de là, on peut strictement dire qu’il n’y a plus d’événements extérieurs. Chaque fait, à mesure qu’il advient, est exprimé en termes d’impulsion active, d’origine intérieure, venant de l’homme même. Chaque fait devient un « acte » d’une vie positive qui se détermine elle-même. Telle est l’expérience au sens le plus vrai et le plus pur.

On peut mesurer, sous l’un de ses aspects, ce passage de la réaction à l’action par le degré minimum de qualité objective propre que possède un fait extérieur. Lorsque la réaction existe seule, ses caractéristiques sont déterminées entièrement par les caractéristiques objectives du fait. Si le fait est désagréable, la réponse automatique sera la douleur ou la colère; si le fait est agréable, la réponse sera la satisfaction ou le plaisir. Mais lorsque le caractère positif de la nature intérieure de l’homme est assez développé lorsque, suivant l’expression de Krishnamurti, la vie commence à se libérer cette qualité positive de l’homme tend à réprimer les réactions. La vie, prenant le fait extérieur comme une expérience, lui impose un caractère nouveau qui le modifie, et la qualité du fait n’est plus déterminée uniquement par sa nature propre. En d’autres termes, les qualités objectives du fait se transforment peu à peu en ce qu’on pourrait appeler  éléments utilisables par la vie ». Dès lors, les qualités extérieures, telles que « bon » ou « mauvais », « heureux » ou « malheureux », tendent à perdre leur sens, et une toute autre échelle de valeurs tend à s’établir. C’est la substitution de ces éléments utilisables par la vie aux valeurs objectives que Krishnamurti a en vue lorsqu’il dit: « Appelez la douleur à surgir de l’abondance de votre cœur, car la douleur apporte à l’intelligence son parfum et crée l’amour ». Ce qui veut dire que, pour l’homme dont la vie intérieure s’éveille, la douleur perd son caractère originel propre, et acquiert une qualité absolument nouvelle, déterminée par sa valeur en tant qu’élément de progrès vital. Cette substitution sera complète au degré final d’éveil de la vie, qui est la libération. Aucun fait extérieur, aucun événement ne possède plus dès lors de caractère intrinsèque propre. L’homme libéré est indifférent aux qualités objectives de tous ces faits. Il ne les considère plus qu’en termes des valeurs qu’il leur impose lui-même. Chaque fait est important ou négligeable, bon ou mauvais, utile ou vain, dans la mesure où il contribue à sa propre vie libérée. Prenons un exemple grossier: le don d’une forte somme d’argent est, pour l’individu ordinaire, un coup de fortune éminemment heureux; pour l’homme libéré, il sera peut-être une entrave. Ainsi en est-il de la gloire, de la popularité, du succès, de toutes autres choses qui, jugées à la mesure des qualités objectives, ont une grande valeur. En un mot, dans l’expérience, à mesure que la vie intérieure devient plus positive, les qualités extérieures du fait deviennent négatives. La croissance vers la libération se mesure au degré de cette conversion des « faits » en « actes ». Quand la liberté absolue est atteinte, il n’y a plus, comme je l’ai dit, de faits extérieurs. Tous ont été changés en impulsions intérieures; autrement dit, leur réalité a été absorbée par celle de la vie qui les expérimente.

Si, de prime abord, il semble y avoir quelque obscurité dans cet énoncé, éclairons-le par une analogie avec un fait de la vie quotidienne, par exemple la conduite d’une automobile. La libération correspond ici à l’entière maîtrise de la voiture par le conducteur, capable de traverser avec succès toutes les circonstances possibles. Pour ce conducteur parfait, le caractère objectif des incidents qu’il rencontre sur sa route est indifférent. Ce peut être un camion venant en sens inverse..., un homme qui se promène..., une poule voletant en travers de la route. Dans chaque cas, l’ « acte » qu’il doit faire est exactement le même, à savoir une légère modification ou déviation du mouvement de sa voiture pour éviter une collision, sans nuire à sa propre marche en avant. Autrement dit, dans le cas de ces trois objets, il ne considère pas les qualités de camion, d’être humain, de poule, quelle que puisse être, en d’autres occasions, la valeur de ces qualités. Ces incidents, considérés de l’intérieur du mouvement de la voiture — je veux dire considérés par l’intelligence qui participe à ce mouvement — sont seulement utilisés expérimentalement pour l’ajustement de ce mouvement, en nature ou en degré, à la façon de conduire nécessaire au moment précis où l’on passe l’obstacle. De même, la vie libérée peut être conçue se mouvant au travers des incidents de chaque jour; les qualités propres de ces incidents perdent leur signification; chacun d’eux devient simplement pour l’expérience l’occasion de modifier son propre mouvement. Tout ce qui apparaît comme « événement » tant que nous sommes à l’âge des réactions devient, passé cet âge, de simples occasions de modifier notre vie intérieure. Des séries d’impulsions vitales, adaptées; chacune à l’occasion qui la provoque, tels sont les « incidents » d’une vie libérée. A ce degré, l’expérience est devenue purement subjective. Il ne reste d’elle aucun élément objectif. La vie libérée est ponctuée, non par les faits extérieurs, mais par les modifications de son propre mouvement.

Tout cela devient encore plus clair si nous nous rappelons ce que devient la vie libérée, manifestée en activité centrifuge. Dans le domaine mental, elle est pure pensée (pure étant pris dans un sens métaphysique); dans le domaine du sentiment, elle est pure émotion; à la pensée pure et à l’émotion pure, Krishnamurti donne respectivement les noms de Raison et d’Amour. Pour chacun d’eux, la pureté consiste dans l’absence de réaction. La pensée pure est positive, vie née d’elle-même, jaillissant de son centre, et s’épanchant par l’intelligence. L’émotion pure est positive, vie née d’elle-même, jaillissant de son centre, et s’épanchant par le sentiment. Toute la technique de la vie libérée est dans la sauvegarde de cette pureté, dans le pouvoir d’en agir positivement avec chaque expérience, sans lui laisser ramener à soi la raison et l’amour et les souiller de réaction. La matière sur laquelle cette technique s’exerce, c’est ce que, d’un point de vue extérieur, nous appelons des faits. Le succès de cette technique, appliquée à un fait quelconque, réside dans le pouvoir qu’a la vie de transformer ce fait, quels que soient ses caractères objectifs, en une occasion de promouvoir la pensée pure ou l’émotion pure. A mesure qu’un fait surgit, la vie libérée s’en empare, tel qu’il est, et le traduit en termes de sa propre réalité vivante. Elle le contemple avec ses yeux de Vérité, elle le sent avec son cœur d’Amour. Ainsi, vus de l’intérieur du mouvement de la vie, les événements de chaque jour se présentent à la conscience comme des séries d’impulsions de Raison et d’impulsions d’Amour. Chacun devient une adaptation de l’activité positive progressive à l’occasion qui surgit, de même que les objets rencontrés sur la route deviennent, pour le conducteur d’automobile, des modifications de son propre mouvement en avant.

Ainsi la technique de la vie qui se libère est la sauvegarde de sa pureté essentielle, de sa qualité d’action pure, dépourvue de réaction, en présence de n’importe quelle éventualité. Ici nous apercevons, par un de ses côtés, ce qu’est le bonheur de la vraie liberté. Ce n’est pas un bonheur de repos et de quiétude. C’est le bonheur d’une action triomphante, l’extase du virtuose, l’extrême délice de vaincre la difficulté parce qu’elle est telle. C’est la joie d’un habile gardien de but qui voit arriver une balle bien lancée [1]; du calculateur en face d’un problème ardu, de l’alpiniste au pied d’une cime en apparence inaccessible. Pour une telle vie, les événements ne sont qu’une occasion de mettre en œuvre sa technique avec enthousiasme. Les difficultés sont les bienvenues: plus la tâche est dure, plus grande est la joie. La pensée pure et l’émotion pure trouvent le bonheur de leur propre réalisation dans l’opiniâtreté que les événements semblent mettre à les jeter bas. Plus un homme est haïssable, plus exultant sera le triomphe de l’aimer; plus une chose ou un individu sont propres à troubler la confiance et l’équilibre de la pensée, plus ardente sera la joie de les traduire en termes de cette sagesse qui embrasse tout et voit l’univers avec les yeux de la Vie une.

Toute expérience doit en venir là. C’est l’aboutissement de la vie considérée comme activité créatrice, de la vie telle que Krishnamurti l’envisage. Suivant lui, les choses et les créatures, dans le monde manifesté, parviennent à réaliser leur nature propre, et par là sont libérées, lorsqu’elles sont entièrement absorbées dans l’idée intérieure créatrice de leur être propre; de même l’homme, parvenu à cette réalisation et en ayant conscience, possède une vie libérée, devenue créatrice par elle-même, parce qu’elle impose à toute son expérience, son idée de création. Chaque événement se change alors intérieurement en un acte artistique; il acquiert l’originalité créatrice de la vie qui l’utilise; les faits extérieurs ne sont dès lors rien autre que la matière brute, le moyen de cette création artistique. Tout contact, ainsi envisagé, devient une occasion d’art; en chaque événement, une création consciente s’affirme. L’homme libéré est un peintre assis devant son chevalet: les sujets, l’un après l’autre, se présentent à lui, et il les inonde de sa propre inspiration. De son centre, il fait ce que fait la Vie Absolue de son centre à elle, lorsqu’elle amène à l’état d’êtres les variétés infinies de la manifestation. Lorsque l’Absolu parachève son but artistique par la création d’une unité individuelle, il peut s’élancer dans cette nouvelle création qui est au delà de la Création. L’homme libéré est, en dernier ressort, l’Absolu même, capable de créer toutes choses nouvelles par le don sans prix d’un nouveau centre d’où il part pour inaugurer une création éternelle.

Tel semble être le sens profond de l’exhortation qu’adresse Krishnamurti: « Vivez en créateurs ». Ce qu’il veut de nous, c’est que nous entreprenions dès maintenant d’agir en artistes avec les faits qui constituent l’ensemble de notre expérience. « ...Faites de chaque fait, nous dit-il, une expression de vous-même, en lui imprimant l’idée créatrice née des profondeurs de votre être. Ne laissez rien passer sans entreprendre cette transformation, autrement vous n’aurez eu que la réaction du fait sur vous. Et, pour que rien ne vous échappe, tenez-vous constamment en éveil. Soyez prêts, heure par heure, à tout ce qui peut vous advenir. Gardez-vous en équilibre pour l’action, concentrant en vous une pensée pure et une émotion pure afin de pouvoir, au moment même ou n’importe quelle chose, n’importe quel être, n’importe quel événement surgiront dans votre sphère de conscience, le saisir sans hésitation et le « re-créer » par la raison et par l’amour. Vivez, concentrés et attentifs, dans cet instant qui se nomme « maintenant »; à mesure que les faits passent devant vous, animez-les instantanément de votre propre vie, et laissez-les aller, restant en équilibre et alertes pour la prochaine occasion. »

Voilà ce qu’est, pour Krishnamurti, la vie libérée en action. C’est une alerte perpétuelle, une perpétuelle improvisation. C’est la création artistique s’adaptant à chaque instant. Sa méthode est empirique, mais guidée en toutes ses applications rapides et souples par sa lumière intérieure. La fonction qui, dans la nature humaine primitive, est l’instinct, devient, dans l’homme libérée, l’intuition. Cette intuition, agissant comme principe régulateur, ou si vous préférez comme technique, rend l’homme capable, à chaque circonstance nouvelle qui surgit, de s’élancer dans un acte créateur instantané, avec la certitude de créer réellement. Ainsi, l’intuition n’est que la pensée pure et l’émotion pure agissant spontanément. C’est la vie libérée s’élançant sans entraves dans une création artistique spontanée.

Si tel est le dernier degré et la signification de l’expérience, il nous faut acquérir, dans son usage, un peu de cette « bravura » de l’artiste que recommande Krishnamurti. Ayons, pour acquérir les événements qui surviennent, un peu de la maîtrise d’un créateur. Montrons, en face des difficultés, un peu de cette ardeur confiante que donne la possession d’une technique souveraine. Devant la dureté des événements, ne reculons pas plus qu’un sculpteur devant la dureté du marbre, ou qu’un virtuose devant les passages scabreux d’un morceau de musique. Surtout, essayons de faire « quelque chose », même d’imparfait, avec tous les faits qui viennent à notre contact. Rappelons-nous que ce « quelque chose » pourra se résoudre en termes de pensée pure et d’émotion pure, si nous le transformons en une valeur d’un degré supérieur à la lumière de la Raison et de l’Amour. Ainsi, constamment en alerte en face de tout ce qui peut advenir, nous efforçant d’exercer une action créatrice sur les faits à mesure qu’ils se présentent, nous ferons peut-être le progrès le plus utile dans la voie de la libération. La libération étant, sous un de ses aspects, la mise en jeu d’une technique triomphante de l’acte qui utilise l’expérience pour créer, tout effort créateur que nous exercerons sur les choses, si humble qu’en soit la manière, marquera notre début dans la vie libérée.

  1. Allusion au jeu de cricket. (N.D.T.)


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