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BULLETIN INTERNATIONAL DE L'ÉTOILE
  N° 17 Juin 1929  


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UNE CONVERSATION ENTRE
STOKOWSKI ET KRISHNAMURTI


Extrait d’une note éditoriale du World Tomorrow:

(Un journal qui s’occupe intensément de problèmes sociaux concrets a une tendance à négliger l’art et la force particulière qu’il apporte au progrès d’une civilisation. Nous voyons ici l’art explorant l’art de la vie; c’est une conversation sans apprêts, mais qui jette une pénétrante lumière sur des questions que se posent tous les esprits ouverts. Nous sommes autorisés à reproduire cette conversation telle qu’elle eut lieu au château de Eerde, Ommen, Hollande, entre J. Krishnamurti et Leopold Stokowski, le célèbre chef d’orchestre du « Philadelphia Orchestra ».)

STOKOWSKI. — Tout art a son propre moyen d’expression. C’est, pour l’auteur dramatique: la scène, les acteurs, les lumières, les costumes, les décors, couleur et forme; pour le sculpteur: la pierre ou le bois; pour le poète: les mots; pour le peintre: la toile et les couleurs; pour le musicien: les vibrations de l’air. Il me semble que la musique est le moins matériel de tous les arts, et peut-être pourrait-on concevoir un art plus subtil encore. J’ai été très frappé par un instrument pour la lumière et la couleur, le « Clavilux », inventé par Thomas Wilfred, de New-York. Il a développé ce qui me paraît un nouvel art de la couleur dans la forme et le mouvement; et j’ai pensé que certains aspects de la musique sont extrêmement immatériels, sont presque de l’esprit pur et qu’un jour un art pourrait se développer qui serait immatériel, qui serait tout esprit.

KRISHNAMURTI. — Ne pensez-vous pas qu’il s’agit moins de la comparaison qu’on peut faire entre un art et un autre que du degré d’évolution de l’être qui exerce cet art? Quant à la possibilité de créer un art encore plus subtil que la musique, n’est-ce pas une question d’inspiration? D’après moi, l’inspiration consiste à garder son intelligence ardemment active.

STOKOWSKI. — J’ai l’impression que l’inspiration est presque comme une mélodie ou un rythme; c’est comme une musique que j’entendrais, tout au fond de moi, de très loin.

KRISHNAMURTI. — En tant que musicien, cette intelligence dont vous êtes conscient, vous l’entendez comme une musique et vous l’interprétez en termes de musique. Un sculpteur l’exprimerait dans la pierre. Saisissez-vous? Ce qui importe, c’est l’inspiration.

STOKOWSKI. — Mais croyez-vous que l’inspiration ait beaucoup de rapport avec l’intelligence?

KRISHNAMURTI. — Dans le sens où j’emploie ce mot, oui. En somme. Monsieur, c’est toute la question. Si vous n’êtes pas intelligent, vous n’êtes pas un grand créateur. C’est pourquoi, si vous attisez l’intelligence et si vous lui conservez toute son acuité, elle servira toujours d’intermédiaire à l’inspiration. Si l’intelligence est toujours en éveil, elle cherche des idées nouvelles, de nouvelles manières de communiquer avec la vie. Et c’est ce que j’appelle l’inspiration. Il vous vient une idée nouvelle parce que vous gardez votre intelligence en éveil.

STOKOWSKI. — Ce n’est pas du tout cette impression que je ressens. Je pourrais l’expliquer ainsi: Lorsque j’ai une inspiration, c’est comme si je me souvenais, comme si je prenais conscience d’une chose qui paraît être entrée dans mon cerveau il y a cinq ou dix minutes, elle était déjà là mais n’avait pas pénétré dans ma conscience; j’ai l’impression qu’elle était depuis longtemps — je ne sais depuis quand — à l’arrière plan de ma conscience et qu’elle vient de surgir à l’instant.

KRISHNAMURTI. — Je dirais que c’est l’intelligence qui s’efforce d’atteindre cette idée. Parlons d’une façon concrète: un être sans intelligence ne serait pas inspiré dans le sens le plus élevé du mot.

STOKOWSKI. — Non, pas dans le sens le plus élevé.

KRISHNAMURTI. — Je me sens inspiré quand je vois une belle chose, un beau paysage, quand j’entends de la belle musique ou qu’on me dit des poésies, parce que mon intelligence ne cesse de chercher; je la garde toujours en éveil, et si je vois de la beauté j’éprouve le désir de traduire cette beauté d’une façon qui puisse être comprise par d’autres. N’est-ce pas ainsi?

STOKOWSKI. — C’est une forme d’expression.

KRISHNAMURTI. — Et il y en a des centaines; je n’en représente qu’une seule dans cette discussion; il peut y avoir la forme du poète, du sculpteur, du musicien, et ainsi de suite.

STOKOWSKI. — J’ai intérieurement l’impression que l’inspiration vient d’un niveau plus élevé que l’intelligence.

KRISHNAMURTI. — Non, je dis que l’intelligence est le niveau le plus haut. Pour moi. Monsieur, l’intelligence est l’accumulation de l’expérience, le résultat de l’expérience.

STOKOWSKI. — Quel est le rapport entre l’intelligence au sens où vous l’entendez et l’intuition?

KRISHNAMURTI. — L’intelligence dans le sens le plus élevé ne peut être séparée de l’intuition. Un cérébral n’est pas un homme intelligent, ou plutôt, il n’est pas forcément intelligent.

STOKOWSKI. — Non, mais il y a souvent une grande différence entre un homme intelligent et un homme intuitif.

KRISHNAMURTI. — Oui, c’est parce qu’il s’agit de deux plans différents. L’intuition est le point le plus haut de l’intelligence.

STOKOWSKI. — Ah! maintenant je suis tout à fait de votre avis.

KRISHNAMURTI. — L’intuition est le point le plus haut de l’intelligence, et garder cette intelligence vivante, c’est d’après moi ce qui constitue l’inspiration. Or, cette intelligence, dont l’intuition est la plus haute expression, vous ne pouvez la garder vivante que par l’expérience, qu’en ayant sans cesse l’attitude d’un enfant qui interroge. L’intuition est l’apothéose, le sommet, l’aboutissement de l’intelligence.

STOKOWSKI. — Oui, c’est vrai. Puis-je vous poser une autre question? Si comme vous le dites la libération et le bonheur sont le but de nos vies individuelles, quel est le but de toute vie collectivement? Ou, en d’autres termes, la vérité que vous proclamez dit-elle pourquoi nous sommes sur cette terre et vers quel but nous nous dirigeons?

KRISHNAMURTI. — Votre question est donc: Si pour l’individu le but est la liberté et le bonheur, quel est-il collectivement? Je dis que c’est exactement le même. Qu’est-ce qui sépare les êtres? La forme. Votre forme est différente de la mienne, mais c’est la même vie qui est derrière vous et derrière moi. La vie est donc une unité; c’est pourquoi votre vie comme la mienne doit avoir pour apogée ce qui est éternel, ce qui est liberté et bonheur.

STOKOWSKI. — Dans le plan total de la vie, ne voyez-vous rien au delà de la liberté et du bonheur; nul dessein plus profond, nulle autre fonction pour l’ensemble de la vie?

KRISHNAMURTI. — Dites-moi, Monsieur, ne parlez-vous pas comme un enfant qui dirait: « Enseignez-moi les mathématiques supérieures »? Je lui répondrais: « Il est inutile de vous enseigner les mathématiques supérieures tant que vous n’aurez pas appris l’algèbre ». Si vous comprenez cette chose particulière: la divinité de la vie qui est devant nous, il est sans intérêt de discuter sur ce qui se trouve au delà, parce que nous discutons sur ce qui est inconditionné avec une intelligence conditionnée.

STOKOWSKI. — Parfaitement répondu. C’est clair et bref. Les gens se rappellent le mieux ce qui est bref.

Il m’a toujours semblé que les œuvres d’art devraient être anonymes. Voici ce que je me demande: Un poème, un drame, une symphonie ou un tableau sont-ils l’expression de leur créateur ou celui-ci est-il le canal que traversent les forces créatrices?

KRISHNAMURTI. — C’est un point qui m’intéresse réellement.

STOKOWSKI. — Vous êtes poète et je suis musicien; ce qui m’intéresse, c’est de comparer nos sensations lorsque nous créons, chacun sur notre ligne particulière. Vous sentez-vous jamais totalement étranger à ce que vous avez écrit?

KRISHNAMURTI. — Oh, certainement!

STOKOWSKI. — Moi aussi... et je m’éveille le lendemain en disant: ai-je écrit cela? Cela ne me ressemble pas du tout!

KRISHNAMURTI. — C’est cela l’inspiration. C’est notre intuition, le plus haut sommet de notre intelligence, qui entre en jeu subitement. Et c’est le fond de la question. Si notre intelligence, nos émotions, notre corps, sont en harmonie, purs et forts, cette partie la plus haute de l’intelligence, d’où surgit l’intuition...

STOKOWSKI. — ...agira constamment...

KRISHNAMURTI. — ...et consciemment...

STOKOWSKI. — Et on peut la suivre dans la vie...

KRISHNAMURTI. — Naturellement. C’est l’unique guide. Regardez les poètes, les auteurs dramatiques, les musiciens, tous les artistes; ils devraient être anonymes, détachés de tout ce qu’ils créent. Je crois que c’est là la plus grande vérité. Etre, donner, et être détaché de ce que vous donnez. Vous voyez ce que je veux dire? Au fond, les plus grands artistes du monde, les plus grands instructeurs du monde disent: Voyez, je possède une chose qui, si vous la comprenez réellement ouvrirait pour toujours votre intelligence, serait pour vous comme votre intuition. Mais ne m’adorez pas en tant qu’individu — après tout ce n’est pas de moi qu’il s’agit ». Seulement, beaucoup d’artistes désirent qu’on voie leur nom sur leurs œuvres, ils désirent être admirés. Ils désirent des grades et des titres.

STOKOWSKI. — Voici une question bien vieille: La Vérité est-elle relative ou absolue? Est-elle la même pour tous ou différente pour chacun?

KRISHNAMURTI. — Ni l’une ni l’autre, Monsieur.

STOKOWSKI. — Qu’est-elle donc?

KRISHNAMURTI. — Vous ne pouvez la décrire. Pourriez-vous décrire ce qui inspire votre musique? Si l’on vous demandait: « Est-ce une chose absolue ou relative? », vous répondriez.: « Que me demandez-vous là? Ce n’est ni l’un ni l’autre ». Vraiment, vous ne pouvez dire si la Vérité est absolue ou relative; elle est bien au delà de la matière, du temps et de l’espace. Prenez par exemple l’eau de cette rivière; elle est limitée par ses rives. Regardant cette eau étroitement resserrée entre ses berges, vous pourriez dire; « L’eau est toujours limitée ». Mais si vous étiez au milieu de l’océan, n’apercevant que de l’eau, vous pourriez dire: « L’eau est sans limite ».

STOKOWSKI. — C’est une réponse parfaite. Il n’y a rien à ajouter. Elle est complète.

Y a-t-il en art un canon ou un critérium de la beauté, ou chaque personne découvre-t-elle sa propre beauté, celle qui la fait vibrer? Cette question a un rapport avec la question du goût. Les gens disent que telle chose est de bon goût, telle autre de mauvais goût. Sur quelle autorité se basent-ils pour parler ainsi?

KRISHNAMURTI. — Sur leur propre expérience, je suppose.

STOKOWSKI. — C’est une réponse personnelle. Une autorité quelconque peut-elle donc dire ce qui est bon ou mauvais en art?

KRISHNAMURTI. — Non; et cependant je dis que la beauté existe en elle-même, au delà de toutes les formes et de toutes les opinions.

STOKOWSKI. — Ah! elle est donc éternelle!

KRISHNAMURTI. — Comme l’éternel parfum de la rose. Vous entendez de la musique et j’entends de la musique; vous entendez tout un vaste ensemble de vibrations, je n’en entends qu’une partie — mais cette partie trouve sa place dans ce vaste ensemble.

STOKOWSKI. — Oui, c’est une question d’assimilation et d’expérience personnelles. La réponse est donc semblable à celle de la question précédente: La beauté, par elle-même, est à la fois relative et absolue, mais pour nous, elle est relative.

KRISHNAMURTI. — Il ne peut en être autrement!

STOKOWSKI. — On peut voir un plan dans la vie, dans les arts, dans notre corps, dans les machines, en toute chose; et le plan d’une automobile, par exemple, est fait en vue de sa fonction. Quelle est la fonction de la vie, de toute la vie?

KRISHNAMURTI. — De s’exprimer.

STOKOWSKI. — Comment l’ordre résultera-t-il de votre doctrine de liberté?

KRISHNAMURTI. — Parce que la liberté est le but commun a tous — vous l’admettez. Si chaque homme réalise que la liberté est le but commun, chacun, en se préparant, en s’adaptant a ce but, ne peut que créer l’ordre.

STOKOWSKI. — Voulez-vous dire qu’en réalisant notre idéal de liberté, de beauté, nous devions tous atteindre finalement le même but?

KRISHNAMURTI. — Mais certainement, n’est-ce pas vrai?

STOKOWSKI. — ...et alors l’ordre viendra?

KRISHNAMURTI. — Vous, moi, et une demi-douzaine d’autres personnes avons tous des idées différentes sur ce qu’est le but. Mais si tous nous nous asseyions tranquillement et demandions: « Quel est le but final pour chacun de nous? » — nous dirions que c’est la liberté et le bonheur pour chacun et pour tous. C’est pourquoi, même si vous travaillez selon votre ligne propre et moi selon la mienne, nous nous dirigeons quand même vers le même but. L’ordre régnera donc.

STOKOWSKI. — Comment une société organisée dans la liberté, traiterait-elle l’homme qui a pris la vie d’un autre?

KRISHNAMURTI. — Actuellement la société, travaillant sans but, le met en prison ou le tue; c’est une juste vengeance. Mais si vous et moi étions chargés d’établir les lois de la société, nous garderions constamment présente à l’esprit la pensée que pour l’assassin aussi bien que pour nous-mêmes, le but est le même: la liberté. Il ne convient pas de le tuer parce qu’il a tué. Nous lui dirions plutôt: « Écoutez, vous avez mal employé votre faculté de faire des expériences. Vous avez tué une vie qui, par l’expérience, essayait de croître vers la liberté. Vous aussi vous avez besoin de faire des expériences, mais celle qui nuit à un autre, qui lèse un autre, ne peut vous conduire à la consommation du bonheur et de la liberté. Nous établirions des lois fondées sur la sagesse, qui est l’aboutissement de l’expérience, et non sur l’idée de vengeance. Si vous aviez un enfant et qu’il commît une faute, vous ne le mettriez pas immédiatement dans le coin; vous lui feriez comprendre pour quelle raison il ne doit pas agir ainsi.

STOKOWSKI. — Mais comment agiriez-vous avec un enfant qui ne parlerait pas encore et ne pourrait pas encore comprendre ce que vous dites?

KRISHNAMURTI. — Je le protégerais contre ce qui est dangereux pour les autres ou pour lui-même. Après tout, un meurtrier n’est qu’un enfant...

STOKOWSKI. — Oui, vous prendriez le meurtrier et l’empêcheriez de nuire aux autres et de se nuire à lui-même, et vous l’éduqueriez.

KRISHNAMURTI. — Oui, je l’éduquerais.

STOKOWSKI. — Quel est l’idéal ultime, l’idéal le plus haut de l’éducation?

KRISHNAMURTI. — Enseignez dès le début à l’enfant que son but est le bonheur et la libération, et que c’est par l’harmonie des corps — intelligence, émotions et corps physique — qu’il réussira.

STOKOWSKI. — Si l’enfant tombe au-dessous de cet idéal et se blesse, ou en blesse un autre, ou bien s’il détruit de la beauté, comment expliquerez-vous à l’enfant ce que serait la manière idéale d’agir au lieu d’employer les moyens destructeurs qui furent les siens?

KRISHNAMURTI. — Placez-le dans les conditions où il verra l’idéal. Prêchez d’exemple... Monsieur, si vous êtes un musicien et que vous m’enseignez, j’observerai tous vos mouvements. Après tout, vous êtes un maître en musique et je veux apprendre. Voyez-vous, là est toute la question — c’est l’exemple qui manque. (pp. 194-203)

(Extrait du World Tomorrow, New-York.)  


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ANALYSE DE “ LA VIE LIBÉRÉE ”
DE J. KRISHNAMURTI


par le Dr ANNIE BESANT.


ACCORDEZ-MOI l’entendement et j’observerai Votre loi : en vérité je m’y conformerai de tout mon cœur. » C’est ainsi que priait l’ancien Hébreu, et beaucoup d’entre nous ont l’habitude de formuler leur aspiration par ces mots, car nous savons que l’Immortel Guide intérieur peut répondre à notre aspiration, celle-ci rendant nos véhicules perméables à sa force. Ce dernier livre de Krishnaji stimulera les efforts que nous faisons pour acquérir cette qualité si rare : la compréhension, et la fortifier en nous; les causeries et les écrits de Krishnaji nous la font constamment exercer.

Dans ce livre, on peut dire que sa Vie intérieure écrit sa propre autobiographie, raconte ses propres expériences, depuis la première révolte intérieure jusqu’à ce que, ayant beaucoup cherché et beaucoup rejeté, Elle se soit trouvée et ait ainsi atteint la perfection.

Un manque de compréhension fait croire à quelques personnes qu’une des dernières expériences de Krishnaji, une des choses qu’il a rejetées, en se basant sur sa propre connaissance agrandie et sur ses expériences accumulées, doit être également rejetée par l’un de nous, bien que nous n’ayons pas nous-mêmes atteint ce stade. Prenons un exemple frappant : Dans son enfance, Krishnaji arriva aux pieds de son Gourou, et dans son premier petit livre, il dit que les mots ne sont pas les siens, mais ceux du Maître qui lui donna son enseignement. « Sans Lui, je n’aurais rien pu faire, mais avec Son aide, je suis entré sur le Sentier. » Arrivé au degré où il est maintenant, il n’a besoin de l’enseignement de personne. Mais des mains sages et fortes soutinrent ses pas chancelants lorsqu’il foula « l’ancien et étroit sentier ». Pour nous, l’appel du clairon retentit encore : « Eveillez-vous ! Levez-vous ! Cherchez les grands Instructeurs et écoutez-les. Car le sentier est étroit, oui, étroit comme la lame d’un rasoir ». En cherchant Krishnaji, nous cherchons le Gourou des Gourous. Pouvoir partager sa force avec nous est ce qui fut la grandeur du Christ. « Je suis venu afin que vous puissiez avoir la Vie et l’avoir plus abondamment. » Rejetterons-nous l’offre généreuse et la refuserons-nous ingratement ? N’avons-nous pas besoin de compréhension — et cela d’autant plus que l’enseignement est plus haut ? Il m’engage à chercher mon propre chemin, et c’est bien ce que je cherche moi-même. « Je voudrais vous aider à trouver le but que vous cherchez... Alors (les italiques sont de moi) vous serez capable de vous guider à travers l’obscurité. » C’est là l’aide donnée par le Gourou afin que l’homme se libère lui-même.

Puis Krishnaji nous parle de la triple nature de l’homme — corps, émotions, intelligence — qui constitue le soi inférieur.

La signification différente donnée aux mots techniques cause une certaine difficulté. Par exemple, je crois que Krishnaji dit « désir » lorsque je dirais « volonté ». Mais nous le comprenons par la façon dont il est parlé du désir — « le but que vous désirez atteindre », cela est exprimé d’une façon courante; « le but que vous avez la volonté d’atteindre » marque l’intensité de l’intention. Il vous faut déterminer exactement votre but et vous efforcer continuellement vers lui. Pour l’intelligence, le but est « la purification du soi ». Pour les émotions, c’est l’amour sans attachement. Pour le corps, c’est la beauté. Les trois travailleront alors en harmonie, et vous aurez la véritable compréhension, nécessaire pour coopérer avec la vie.

« Votre but, qui est le but du monde entier — atteindre le Royaume du Bonheur... Ceux qui cherchent à comprendre la vie doivent fixer leur perception intérieure sur l’éternelle Vérité, qui est l’épanouissement de la vie.

« La trame de la vie est tissée de choses ordinaires, et les choses ordinaires sont l’expérience.

« Etablissez donc en vous ce qui est éternel, et les ombres d’aujourd’hui s’évanouiront. »

Krishnaji décrit la période de révolte qu’il traversa lorsqu’il voulut trouver lui-même une période très saine comme préparation à la croissance. Il se révoltait contre les distinctions sociales, contre le « jargon » et les réunions théosophiques, car il voulait tout trouver par lui-même; les meetings socialistes, communistes, ne le satisfaisaient pas non plus; rien ne l’aida réellement jusqu’à ce qu’il eut pénétré dans « l’océan de Libération », jusqu’à ce qu’il eut réalisé « l’union avec le Bien-Aimé ». « Ce n’est pas seulement une minorité qui peut atteindre le but », dit-il, « tous les hommes le peuvent, à n’importe quel stade d’évolution ». Je ne comprends pas cela, aussi je le laisse de côté pour l’instant. Et il continue : « Vous pourrez percevoir le Bien-Aimé lorsque vous aurez appris à traduire les plaisirs et les peines ordinaires de la vie en termes d’éternelle Vérité. » Mais le sauvage est-il capable de faire cela ? Il me semble que non, pas plus que le bouton d’une fleur ne peut devenir fruit en une heure. Il est probable que je ne saisis pas ce que Krishnaji veut dire.

La dernière causerie du Camp devrait se lire dans la musique du vent dans les arbres; sur la plage, tandis que les vagues se brisent doucement et clapotent en se retirant sur les cailloux; sur le versant d’une montagne, avec un précipice à côté de soi et un sommet majestueux au-dessus de sa tête. Laissez-vous aller, et peut-être vous trouverez-vous et deviendrez-vous libre.

Et surtout faites vous-même l’analyse de ce livre, au lieu de lire la mienne, il se peut que vous cueilliez la fleur de vie.


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LE DISCERNEMENT


C’EST la faculté de discernement qui constitue la différence entre l’aristocrate et le bourgeois. Personnellement, je crois à l’idée d’aristocratie, mais d’une véritable aristocratie; non pas à la supériorité de la personne qui possède un titre et se donne des airs, mais à l’individu qui, instinctivement, à tout instant et en toute circonstance, a le sentiment juste. Pour employer l’expression courante : c’est un gentleman. Si nous élargissons cette idée, si nous la transportons sur un autre plan, le gentleman devient l’homme spirituel. L’éducation de l’homme d’élite s’est poursuivie pendant des siècles, non seulement dans cette vie, mais dans des vies passées; ici, il s’est soumis à des restrictions; là, il a fait des efforts jusqu’à ce qu’il lui soit devenu instinctif de faire juste ce qu’il faut, où qu’il se trouve, dans une chaumière ou un palais, dans la maison du pauvre ou dans « l’ashrama » du Maître. Des années d’entraînement lui ont appris à garder certaines mesures, tandis que le bourgeois sera maladroit, et, par sa maladresse, jettera le trouble parmi les autres. Parce qu’il n’a pas été entraîné, il est incapable de discerner entre le vrai et le faux, le beau et le laid; tout est confus pour lui. Ce sont ces choses-là qui marquent quelqu’un pour ce qu’il est.

Sur le Sentier, le bourgeois peut exister aussi bien que l’aristocrate; mais l’aristocrate va toujours de l’avant parce qu’il sent que son devoir est de donner l’exemple, et cela lui confère une noblesse innée. Cela doit le rendre désireux de se tourner vers les autres et de les aider, au lieu de lui donner un sentiment d’orgueilleuse séparativité et de supériorité découlant de sa noblesse. Après tout, ce sentiment de supériorité ne vient que de l’ignorance et disparaîtra quand il apprendra que le Sentier est infini, qu’il y a des millions d’êtres devant lui aussi bien que des millions derrière lui.

Nous devons de cette manière créer une nouvelle aristocratie. Ses distinctions seront celles qui existeront entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, ceux qui doutent et ceux qui croient. Quand l’Instructeur vient, comme Il est venu, et quand Il parle, quelques-uns comprennent tout de suite, et d’autres ne comprennent pas; quelques-uns méconnaissent la Vérité, tandis que d’autres la reconnaissent.

Si vous avez pratiqué comme il faut le discernement, vous saurez ce que c’est que d’être supérieur à tout ce qui arrive. Au vrai sens du mot, les événements passent à côté de vous et ne vous ébranlent pas. S’ils sont grands, vous marchez avec eux, s’ils sont nobles, vous sentez plus noblement. S’ils sont mesquins, vous les laissez s’éloigner. Si vous vous exaltez, c’est sans perdre votre équilibre; vous utilisez votre exaltation pour vous rendre plus grand, et pour avancer un peu plus. C’est le pouvoir de discernement qui distingue le sage et le saint du sauvage. Si le sauvage doit choisir entre deux choses laides, il choisira probablement la plus laide; mais le sage choisit entre la belle et la plus belle, car son pouvoir de perception et de discernement a grandi par l’exercice; il n’a plus à choisir entre de petites choses, il en est détaché, il est au-dessus d’elles.

Vous devriez bondir de sommet en sommet sans stationner au même niveau, grimper toujours plus haut sans retomber en arrière. Quand vous escaladez une montagne, si vous glissez, il vous faudra faire un plus grand effort pour regagner le niveau que vous aviez atteint. Si vous voulez atteindre le sommet, il vous faut aller de l’avant, vous ne devez pas relâcher vos efforts, ni vous arrêter. Prenez du temps, mais ne retombez pas en arrière.

Pour acquérir le discernement, il faut du temps, il faut y travailler délibérément, avec patience. Vous pouvez agir vite et soudainement quand vous avez atteint un certain degré, parce que vous avez été exercé à l’action juste; mais dans les premiers stades, vous devez prendre votre temps et peser vos motifs, vos actions, vos sentiments. Prenez le cas d’un musicien : durant des années il étudie avant d’oser se produire en public. Il en est de même pour ceux qui foulent le Sentier; ils doivent s’entraîner et apporter un soin méticuleux dans le choix de ce qui se présente à eux; car, à mesure que vous avancerez vous aurez à faire usage de plus de bon sens, de plus de discernement.

Ne rétrécissez pas cette qualité, car si vous l’avez atteinte, vous atteindrez aussi toutes les autres qualités. Si vous êtes l’incarnation, l’essence du discernement, vous n’avez pas besoin d’autres qualités dans le monde parce que toutes sont comprises dans celle-là. Si vous avez cette qualité dans son essence parfaite, vous employez votre intelligence, vos émotions, votre corps entier, à créer une nouvelle atmosphère. C’est parce que nous ne l’avons pas acquise que nous luttons continuellement. Lorsqu’elle est devenue vôtre, rien dans le monde ne peut vous ébranler. Et alors commence le réel bonheur, la gloire réelle de penser, de sentir, d’agir et de vivre.

J. KRISHNAMURTI.  


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KRISHNAJI EN AMÉRIQUE


LETTRE D’OJAÏ


LA dernière lettre relatant les activités de Krishnaji fut écrite d’Adyar, à environ 15.000 milles d’ici. Dans la présente lettre, je reprends le récit au moment où Krishnaji quitta Ommen, le 21 février. A Londres, l’événement capital fut une conférence donnée à Bow, dans le quartier Est, ainsi que les lecteurs l’ont vu dans le Bulletin d’avril.

Mr George Lansbury, membre du Parlement où il représente cette circonscription, et l’un des chefs bien connus du Parti Travailliste, présidait la séance.

La salle était remplie par les habitants du quartier Est; l’assemblée habituée à la rhétorique des discussions politiques et économiques, écouta cependant avec une grande attention l’exposé logique et raffiné du point de vue de Krishnaji. Il les entraîna vers une région placée bien au-dessus de leurs querelles de parti, de leurs luttes pour obtenir du capitaliste un meilleur salaire. Il soutint devant eux que le capitaliste est aussi l’esclave de son avidité, de sa richesse, comme eux le sont de leur pauvreté et de leurs souffrances.

La seule prospérité matérielle ne mène pas au bonheur; c’est la vision du but final qui est essentielle au bonheur.

Un meilleur salaire, de meilleures conditions d’habitation, plus de confort, il leur faut certainement les obtenir, mais s’ils n’ont pas cette vision du but ultime de la vie, ces choses-là seules, ne les conduiront pas au bonheur.

L’assistance semblait avide de comprendre, et malgré leurs luttes et leurs difficultés d’ordre purement matériel, ils paraissaient saisir quelque chose du point de vue de Krishnaji devant la vie. En vérité, ceux qui souffrent et luttent peuvent comprendre, et non pas nécessairement ceux qui se sont instruits dans les livres.

Le président de séance s’exprima ainsi dans une lettre à un ami : « Krishnaji a ravi l’attention de ses auditeurs. Il ne s’est pas abaissé à leur niveau et ne s’est pas placé au-dessus du leur. Aucun artifice oratoire; il parlait sur le ton de la conversation. Ses pauses étaient un peu nouvelles pour nos assemblées habituées à l’éloquence du chef de parti qui parle sans s’arrêter, sans reprendre haleine. Le thème de la causerie était : « découvrir la source du mal ». Quand vous vous livrez à cette recherche, vous comprenez que la vie humaine est comme la vie du « lotus » qui se développe dans la boue et la vase, se fraye une route vers le soleil, et devient enfin une fleur de beauté et de joie.

« Il a réussi à leur faire comprendre que nos désirs, notre vouloir, déterminent dans une large part le sens de notre vie. Que si nous abandonnons le désir du pouvoir, de la richesse, de notre avancement personnel, nous découvrirons comment on peut vivre heureux, etc...

« Ce ne fut pas une causerie populaire comme celles de nos Evangélistes ordinaires ou de nos politiciens, mais un appel à la réflexion, à la responsabilité personnelle.

« Je suis heureux, en vérité, qu’il soit venu parler ici, et pense que sa parole peut faire du bien. »

Krishnaji a traversé l’Atlantique sur le Berengaria et il est arrivé à New-York le 6 mars. La traversée a été dure, mais Krishnaji a pu se reposer des réunions, des interviews, bien que, même sur le bateau, plusieurs personnes aient demandé à l’interviewer.

A New-York, en dépit de l’agitation, de la course folle vers les plus hautes places dans le monde matériel, de la lutte constante pour les atteindre, il y a des milliers de gens qui luttent aussi pour trouver le sens de tout cela, pour résoudre l’énigme de la vie. Environ 1.800 personnes se trouvèrent réunies au Pythian Temple pour écouter la solution de l’énigme découverte par Krishnaji, pour lui-même; parmi ces 1.800 personnes, 300 seulement étaient membres de l’Etoile.

Krishnaji leur dit que tous nos efforts portés vers l’énigme de la vie consistent à rechercher le confort plutôt que la compréhension; ce désir du confort, le danger de le voir nous échapper, nous font cultiver une attitude de crainte.

Comme résultat, toute nos religions, toutes nos philosophies ont pour base la crainte.

Il dit encore que si nous cultivons une attitude de révolte intelligente, de révolte créatrice et non pas seulement destructrice, si nous rejetons toutes nos croyances irraisonnées, les dogmes et les religions, si nous bâtissons notre vie sur de vrais fondements, établissant chacun pour soi-même une règle désintéressée devant la vie, alors nous construisons sur des fondations éternelles et savons quelque chose du bonheur, de la compréhension et de la liberté.

Après cette causerie Krishnaji invita l’assistance à poser des questions; on lui posa un grand nombre de questions très intéressantes auxquelles il répondit de cette manière brillante et inimitable qui est la sienne.

Un des assistants, peut-être un mauvais plaisant, fit remarquer que les réponses étaient si brillantes qu’elles avaient dû être soigneusement préparées par Krishnaji auparavant, et qu’elles répondaient aux principales questions posées par ses amis.

La réunion, d’après tous les comptes rendus, a eu un plein succès. A la demande générale, une autre causerie sera donnée par Krishnaji à New-York, peut-être au début de juin. Krishnaji fut très occupé pendant quatre jours par de nombreux engagements et interviews privés.

De New-York à Ojaï, « le pays de Dieu même », dit-on, il faut franchir plus de 4.000 milles, à travers vallées, montagnes, déserts, plaines desséchées; le voyage demande quatre jours et quatre nuits par les trains les plus rapides dont l’Amérique dispose pour traverser le continent. Mais nous nous sommes arrêtés à Chicago deux courtes journées et Krishnaji a parlé à environ 1.000 membres et amis, les poussant vers la nécessité de créer en chacun une révolte intelligente pour sortir des croyances irraisonnées à base de crainte. Il leur dit qu’on l’accusait d’être contre la Théosophie et les théosophes, mais il a affirmé qu’il n’est contre rien, ni personne; mais qu’il a surtout un grand désir de ne pas voir les gens simplement croire en la Théosophie, ou en un autre ensemble de vérités, mais de les encourager à douter, à employer une critique raisonnée, et ainsi arriver par eux-mêmes aux vérités de la Théosophie ou à toute autre vérité. Il dit : « Vous ne pouvez trouver tout qu’en abandonnant tout ». La réunion produisit une profonde impression, et l’un des membres de l’assistance remarqua que Krishnaji avait acquis un sens de l’éloquence et un pouvoir immense.

A son arrivée à Los Angeles, le 15 mars, Krishnaji fut salué par de nombreux amis, y compris Mr et Mrs Rajagopal, Dr et Mrs Ingelmann, Mr Louis Zalk et Mr et Mrs Hotchener. Krishnaji passa la journée à Hollywood, chez le Dr Ingelmann, donnant des interviews à des amis et à des reporters.

Quatre-vingt milles en auto à travers le plus magnifique pays, et le 16 au matin Krishnaji est chez lui dans son home de Arya-Vihara, dans la vallée d’Ojaï. Il va prendre un mois de repos ici avant de commencer une série de quatre causeries de week-end, sur l’emplacement du Camp de l’Etoile, préliminaire du Camp qui se tiendra la dernière semaine de mai.

Il est actuellement prévu que Krishnaji quittera New-York le 12 juin, et s’embarquera sur le Leviathan.

J.  


Quand chacun au monde sera vraiment civilisé, sera devenu l’expression manifestée de la culture, résultat de la perception intérieure de la Vérité, alors une fleur s’épanouira et son parfum enivrera le monde.

KRISHNAMURTI.  


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