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BULLETIN INTERNATIONAL DE L'ÉTOILE
  N° 10 Juillet 1930  


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POÈME


Ne donne pas ton amour à la beauté d’une branche.
Que son image n’occupe pas tout ton cœur...
Elle doit périr.

Mais aime l’arbre entier.
Alors tu aimeras la branche harmonieuse.
La feuille naissante et celle qui se flétrit,
Le bourgeon timide et la fleur épanouie.
Le pétale qui tombe et le rameau qui jaillit.
L’ombrage splendide d’un amour accompli.

Aime la plénitude de la vie,
Pour elle, il n’est pas de déclin.

J. KRISHNAMURTI.  


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CAUSERIE FAITE
   À DES PROFESSEURS
À LOS ANGELES


par J. KRISHNAMURTI


LES idées que je désire vous exprimer ne sont pas entravées par les limitations de la pensée nationale, car je soutiens que la pensée et le sentiment vrais ne sont pas limités par les préjugés nationaux; ils n’ont ni barrière, ni frontière.

N’imaginez-donc pas que, parce que je viens de l’Orient, ce que je dis ne s’applique pas à l’Amérique.

Il faudrait être capable de penser d’une façon indépendante de tout préjugé national et de créer ainsi l’action indépendante, car l’action a de la valeur, la pensée qui n’est pas suivie par l’action est vaincue. La pensée, avec son action correspondante, produit des changements dans le monde des phénomènes, et lorsqu’il y a changement, changement constant, il y a lutte; cette lutte produit la croissance nécessaire.

Considérons maintenant l’individu en tant que base d’un groupe, car l’individu est de la plus haute importance. Le groupe est composé d’individus, et si vous, l’individu, voulez être capable, par un choix continuel de discerner par vous-même ce qui est essentiel, il ne vous faut pas essayer de vous adapter à la société. Lorsqu’un individu à résolu ses problèmes particuliers, le problème de ses soucis, de ses tourments, de ses émotions, de ses désirs, de sa convoitise, de sa souffrance, par cela même il apporte l’ordre et l’harmonie dans la société ou le groupe, et ce qu’il exprime est bien son soi propre.

La civilisation est l’expression de l’individu, mais elle n’est pas du tout la manifestation du soi complet. Le conflit, la corruption, l’exploitation, l’usurpation du pouvoir dans les mains d’une minorité, proviennent de l’ignorant effort individuel. Mais lorsque, par vos propres luttes, vos propres attractions et répulsions, vos propres réactions — d’où provient la pure action — vous comprenez la lutte individuelle, alors dans le monde phénoménal, dans le monde de la civilisation, il y a une altération, un changement vers l’ordre, l’harmonie, la culture. La culture est celle du Soi. L’éducation du « soi » doit être votre principale préoccupation. Je m’adresse à des professeurs; ils s’occupent donc de l’éducation de ceux qui sont plus jeunes qu’eux; mais, par son choix continuel, l’individu devient éventuellement sa propre loi. Ce choix est la découverte constante de la vérité. Lorsque vous cultivez la capacité de choisir, de discerner, sans vous occuper de groupes, de nations, de classes, de croyances, vous découvrez la vérité. Le but le plus élevé de l’homme est de parvenir à la perfection de l’intelligence, non pas simplement à l’intellectualité. L’intelligence est beaucoup plus grande que l’intellect car la véritable intelligence est le résultat de l’expérience — l’expérience de la raison et de l’affection — et c’est là l’intuition.

Tant que vous, l’individu, l’être séparé, n’avez pas résolu votre problème, tant que vous n’avez pas compris le but et la signification de la lutte, vous ne pouvez pas aider à établir le miracle de l’ordre dans un monde chaotique. C’est cela le but véritable de l’éducation: non pas d’adapter l’individu à la société, non pas de l’harmoniser négativement avec elle, mais de l’inciter à penser et à agir d’une façon indépendante, à développer cette intelligence parfaite qui choisit toujours l’essentiel.

Le groupe, la masse, la nation sont composés d’individus, mais si vous les considérez comme la manifestation collective de l’individu vous verrez alors que le monde, la masse, le groupe, se trouvent entre le « Toi » et le « Moi ». Si l’individu comprend cela, la lutte, la corruption continuelle, l’exploitation du « Toi » et du « Moi » cessent. Aussi je soutiens que tant que l’individu est corruptible, tant qu’il est lui-même dans le chaos, tant qu’il n’a pas compris et déterminé clairement le chemin qu’il veut suivre, le chaos régnera autour de lui. Par son incorruptibilité l’individu apporte l’ordre dans le monde.

Adapter l’individu à un entourage ne peut pas être le but de l’éducation, que ce soit l’éducation des enfants ou des hommes. Si vous luttez intérieurement, ainsi que vous le devez, il ne peut pas y avoir d’harmonie entre vous et la société, vous ne pouvez pas vous y attendre. Si vous considérez ce qui se passe dans le monde vous verrez qu’on conforme l’homme — et la femme aussi car ils ont les mêmes désirs, les mêmes ambitions, ils sont semblables bien que leurs expressions physiques soient différentes — vous verrez qu’on conforme l’homme à un patron commun, on en fait le rouage d’une machine qui doit fonctionner sans frottement, on cherche à l’adapter à une société, à une nation, sans qu’il y ait lutte. En d’autres termes on en fait un type. La vie a horreur d’un patron parce qu’un type est incomplet; tout individu qui appartient à un type porte en son cœur le fardeau de ce qui est incomplet. L’individu ne doit pas devenir un type, il faut qu’il soit complet, et c’est pourquoi il ne peut s’adapter à une société parce que la société ou le groupe cherche toujours à créer un type.

Si vous considérez les résultats des systèmes éducatifs vous verrez que généralement après avoir quitté l’université, ou un autre centre d’éducation, l’individu s’établit dans un moule créé pour lui par la société. En d’autres termes il révère le succès. Je ne suis pas opposé à la création de conditions physiques saines pour tous, mais à l’étouffante pression faite sur l’individu pour qu’il suive la masse, seule chose capable de lui assurer l’intérêt et le respect du groupe. On méprise, on considère comme dangereux celui qui est différent du groupe. La pensée indépendante, qui ne tient pas compte du milieu, de l’opinion des voisins, de la société, de la nation, de la race, est condamnée. Vous êtes rejeté de la société si vous ne vous conformez pas au moule.

La vie est un processus continuel pendant lequel nous expérimentons, nous assimilons des choses et en rejetons, si vous faites de vous un type vous ne pouvez jamais assimiler ou rejeter des choses, vous n’êtes pas capable de choisir et vous devenez donc un automate, un homme mort. Mon point de vue est que la pensée indépendante est nécessaire à l’action réelle et pour posséder cette pensée vous ne devez vous adapter à aucune routine, quelle qu’elle soit, ni accepter aveuglément ce qu’un autre dit.

Puis il y a la religion. En adorant les étiquettes, en adorant une personne, en vous modelant sur le patron d’un autre, que cet autre soit le Bouddha, le Christ ou Mahomet, vous avez établi un critérium qui vous est extérieur et sur lequel vous vous moulez. Votre cœur et votre esprit sont moulés sur l’ombre d’un autre. Aussi grand, aussi magnifique que cet autre puisse être, la vie a horreur d’un type. En religion vous êtes toujours lié par une autorité, par ce que quelqu’un a dit; vous vous imaginez que la religion est l’orthodoxie. C’est ainsi qu’on a créé une théorie de la spiritualité. Aux Indes, certaines personnes croient que pour être spirituel il faut être pauvre, laid et sale. Ici aussi vous avez une théorie de la spiritualité, bien qu’elle puisse être exprimée différemment. Parce que vous avez une idée déterminée de la spiritualité vous voulez adapter la vie à cette théorie; vous forcez votre vie, vous la mutilez, vous la rendez horrible afin de vous conformer à cette théorie, et vous vivez dans l’ombre d’un autre, vous devenez un type, une personne morte.

Il en est de même dans toutes les directions de la pensée, en politique, en économie politique, dans le travail social, en religion, en éducation; vous créez seulement des types et non un homme complet.

Pourquoi faites-vous de vous-même un type? Pourquoi imitez-vous quelqu’un d’autre? Pourquoi suivez-vous l’autorité? Il ne peut pas y avoir d’autorité dans les choses spirituelles; il ne peut pas y avoir d’autorité en ce qui concerne la pensée et la croyance; ce n’est que l’expérience qui a de l’importance. L’expérience est le seul maître. Pourquoi alors faites-vous de vous-même un type, une machine? C’est parce que la crainte joue une part dominante dans votre vie. Vous avez peur de vos propres pensées, vous êtes dans l’incertitude; et alors vous cherchez des leaders en matière spirituelle. Lorsqu’on a le désir du réconfort, la crainte est née. La lutte produit soit la crainte, soit la compréhension.

Lorsque vous craignez la lutte, vous cherchez des refuges, vous comptez sur l’autorité dans les questions spirituelles, vous voulez qu’on vous dise ce qui est vrai et ce qui est faux, ce qui est le succès et ce qui est l’insuccès. Mais lorsque vous avez le désir de comprendre l’immense lutte qui se poursuit vous ne vous courbez pas sous la crainte, et vous essayez de comprendre toutes les expériences qui viennent à vous.

Vivre conformément à un patron n’est pas avoir de la culture. Vous ne pouvez pas vous cultiver en vous conformant aux autres. Vous devez créer l’entourage qui convient afin que constamment l’individu lutte, choisisse, assimilant et rejetant, et qu’ainsi il croisse. L’individualité n’est pas une fin en elle-même, parce qu’elle signifie division; par le contact continuel avec la vie l’individualité essaye de renverser la barrière qui la sépare des autres. En d’autres termes l’individualité est constituée par les réactions que nous n’avons pas conquises. Les réactions créent des barrières et des divisions; mais celles-ci n’existent plus lorsque vous avez conquis vos réactions. C’est donc l’ego, l’individualité qui n’a pas transmué ses réactions, qui crée des barrières. Mais le « moi » véritable réside dans la région de la pure action, aussi, pour atteindre ce « moi », pour découvrir la pure action, il vous faut passer par le processus de la réaction, des attractions et des répulsions, des joies et des plaisirs, des souffrances et des extases et éliminer graduellement toutes les réactions jusqu’à ce que vous arriviez au centre de vous-même, à l’endroit d’où vous agissez, mais où il n’y a pas de réactions. C’est là le but de la vie.

C’est pourquoi la plus haute spiritualité n’est pas de se conformer à un patron mais d’être constamment en éveil en toute chose, dans les actes, les pensées, et les émotions, d’agir indépendamment des réactions. Vous devez créer en vous-même, par l’intensité du conflit entre l’émotion et la raison, le désir d’être parfaitement équilibré; mais pour parvenir à cet équilibre il vous faut passer par cette lutte extrême, vous ne pouvez pas l’éviter ou renoncer au monde. Lorsque vous êtes au degré le plus extrême de la lutte entre l’émotion et la pensée, en vous est né le désir d’être parfaitement équilibré, et vous commencez à l’être. Vous pouvez posséder beaucoup de livres qui expliquent toutes vos douleurs et toutes vos luttes, vos peines et vos plaisirs. C’est très facile d’expliquer les choses. Voilà ce que tout le monde cherche — une explication. L’homme qui est vraiment dans la souffrance cherche-t-il une explication? Si quelqu’un que vous aimez meurt, de quelle valeur sont pour vous les explications? Vous voulez avoir votre ami parce que vous êtes dans la solitude. La solitude ne peut pas être expliquée. Toutes les théories et les explications ne feront pas disparaître la solitude. Mais lorsque vous luttez vraiment dans la souffrance et que vous sentez cette souffrance dans ses profondeurs extrêmes, vous êtes en train de chercher la racine, la cause de la souffrance, et non pas l’explication de la souffrance. La souffrance devient alors un sol dans lequel vous devez croître, un sol qui nourrit et non pas une chose à éviter.

L’enrichissement de la vie par l’expérience continuelle est l’action pure, l’incorruption. Aussi ne devez-vous pas vous modeler sur un patron. Vous devez être le tout, vous devez tout embrasser. La pensée, qui est personnelle au début, évolue de plus en plus par l’expérience vers l’impersonnel, et lorsqu’elle est impersonnelle elle est intelligente. L’intelligence vous fait pénétrer dans ce monde de la pure conscience qui est la consommation de la vie humaine. Le but de la vie, le résultat de toute expérience est d’être parfaitement équilibré dans cette pure action; alors la vie est riche, pleine, complète, elle comprend tout; alors vos problèmes en tant qu’individu sont résolus et vous êtes capable de donner au monde ce parfum, cette compréhension qui est nécessaire au maintien de l’ensemble.

QUESTION. — Dans le développement de l’individualité quel est le critérium?

KRISHNAMURTI. — Comment peut-il y avoir un critérium fixe, extérieur? Il doit y avoir un choix continuel, on doit tout le temps essayer de choisir.

Il y a d’abord le désir de beaucoup posséder, de posséder des maisons, des livres, des meubles, des autos, etc..., on veut posséder, posséder, posséder. On croit qu’on arrivera ainsi à la liberté, au bonheur; mais il n’en est pas ainsi. Puis on parvient à la satiété et l’on écarte alors les possessions; on renonce au monde et l’on cherche le romantique, on veut des guides, des gourous, des maîtres, des dieux; on aspire au mystère à quelque chose de romantique. Puis il se produit une révolte contre ce romantique qui est une illusion, et alors apparaît le choix clairvoyant, conscient entre le vrai et le faux.

QUESTION. — Lorsque quelqu’un atteint l’équilibre parfait entre le « Toi » et le « Moi » cela le fait-il aussi atteindre à d’autres individus?

KRISHNAMURTI. — je crains que vous ne m’ayez pas compris. L’équilibre parfait n’est pas entre le « Toi » et le « Moi ». Cet équilibre est en soi-même, il embrasse donc toute chose. Dans cet équilibre il n’existe pas de « Toi et Moi ». « Toi et Moi » est créé par les réactions; c’est le résultat de la séparation, il n’existe donc pas dans la consommation parfaite de la spiritualité. Lorsque moi, en tant qu’individu, j’ai atteint cet équilibre, il n’y a plus d’individualité pour moi. Je sais que vous allez immédiatement penser que c’est là l’annihilation. L’annihilation n’existe pas. L’homme qui a atteint ce point devient le foyer de la vie ce qui est une chose entièrement différente de l’annihilation.

« Cela le fait-il aussi atteindre à d’autres individus? » Comment peut-il être atteint par d’autres individus si chaque individu ne lutte pas pour l’atteindre? Comment la compréhension d’un homme peut-elle être transplantée dans un autre?

QUESTION. — Comment pouvons-nous distinguer l’impulsion de l’intuition?

KRISHNAMURTI. — Suivez l’une ou l’autre jusqu’à l’action et vous le découvrirez bientôt. Comment puis-je vous dire ce qui est votre intuition? Comment quelqu’un peut-il vous renseigner sur votre intuition et votre impulsion, excepté vous-même? L’homme parfait ne laisse pas d’ombre derrière lui, et tous vous êtes dans l’ombre, voilà pourquoi vous cherchez une autorité qui vous dise ce qui est plus ou moins essentiel, ce qui est bien et ce qui est mal.

QUESTION. — Ne doit-il pas y avoir, en dehors du contrôle de l’individu, une impulsion ou un pouvoir créateur qui le pousse à atteindre la plénitude de la vie?

KRISHNAMURTI. — Quel plus puissant mobile que le rire et les pleurs voulez-vous? C’est pourquoi j’ai parlé du rire et des pleurs et que je n’ai pas cherché à les expliquer. Si vous ne savez pas souffrir, si vous n’avez jamais pleuré, comment pouvez-vous comprendre, et quel plus puissant mobile que le désir peut-il y avoir? Que faites-vous constamment de votre désir? Vous voulez le tuer, mais on ne peut pas tuer le désir. Ce que vous percevez, vous le désirez; mais si votre perception est petite vos désirs sont petits. Si votre vision est vaste, vos désirs sont vastes. Si vous êtes dans le chaos ce n’est pas la faute de votre désir, c’est la faute de votre perception.

QUESTION. — Pour devenir compétents ne devons-nous pas dans une certaine mesure, nous conformer à la société? Et ne devons-nous pas arriver à la compétence afin de pouvoir avoir des loisirs et développer l’individualité?

KRISHNAMURTI. — Je sais qu’on a le culte de la compétence, c’est un nouveau dieu. Naturellement il faut être capable. Vous devez l’être car cela peut vous donner des loisirs et vous procurer l’environnement qu’il faut pour développer votre individualité, mais la compétence n’est pas une fin en elle-même. L’effort individuel a de la valeur pour créer votre propre perfection. L’individualité est l’imperfection; ce n’est qu’une partie du tout. Pour devenir le tout, vous devez avoir le contact vivifiant de la vie qui enrichit l’individualité, et dans cet enrichissement même l’individualité est perdue. Alors vous ne vous considérez pas comme un individu, mais comme le tout.

QUESTION. — Vous voulez dire, je crois, que l’homme n’est pas matériel et cependant s’il n’est pas spirituel, qu’est-il?

KRISHNAMURTI. — Cela a-t-il beaucoup d’importance? Il est toute chose. Il est matériel et spirituel; c’est-à-dire qu’il est le tout. Vous ne pouvez pas diviser la vie en matière et esprit; ces distinctions sont faites pour la commodité de l’intelligence.

QUESTION. — Si nous nous attachons à l’amour humain cela ne contrariera-t-il pas sérieusement notre progrès vers le véritable amour?

KRISHNAMURTI. — Si l’amour devient une chose intellectuelle il n’est pas réel; mais vous ne devez pas être l’esclave de l’amour humain; vous devez, à travers lui, créer la qualité de l’amour lui-même, qui est une chose tout à fait différente.

QUESTION. — Pouvez-vous nous dire plus nettement comment devenir supérieur, comment s’élever au-dessus des réactions émotionnelles?

KRISHNAMURTI. — Pour vous élever au-dessus des réactions émotionnelles vous devez passer par l’émotion. La vie n’est pas une pharmacie où vous trouvez les drogues qui vous conduiront à la perfection. Pour arriver très haut vous devez pouvoir rire et pleurer — ce qui est une seule et même chose, la forme extrême de la même émotion.

QUESTION. — Ne doit-on pas entrer dans un groupe, une société qui aide les autres, l’action en groupe étant plus efficace que l’action individuelle?

KRISHNAMURTI. — L’action en vue de quoi? En vue d’alléger la souffrance physique certainement. Mais l’action en groupe ne peut pas supprimer la solitude; elle ne peut pas adoucir et guérir les maux de la vie. Vous pouvez me vêtir, me nourrir. En voulant devenir capable, ce que chacun désire, votre but est de créer des loisirs pour penser et sentir. Vous demandez: comment vais-je le faire? Vous pouvez le faire en créant des loisirs pour vos amis et vos voisins et en ne les exploitant pas. Ceci n’appartient pas à un avenir éloigné, ce n’est pas une chose dont le fardeau repose sur les épaules d’un autre.

Pour résumer: ce n’est pas en se conformant à un patron qu’on arrive à la perfection de soi-même, ni en se tenant dans l’ombre d’un autre. L’homme qui cherche la vérité ne peut pas laisser d’empreinte derrière lui.

10 avril 1930. J . KRISHNAMURTI



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POÈME



Viens avec moi t’asseoir près de la mer, ouvre ton cœur, sois libre.
Je te parlerai d’une paix intime
Comme celle des profondeurs calmes,
D’une liberté intime
Comme celle de l’espace,
D’un bonheur intime
Comme celui des vagues qui dansent.

Vois, la lune trace un chemin de silence sur la mer sombre,
Ainsi, devant moi, l’intelligence ouvre un sentier lumineux.
La douleur gémissante se cache sous la moquerie d’un sourire,
Le poids d’un amour périssable alourdit le cœur,
La raison est déçue et la pensée s’altère.

Ah, viens t’asseoir près de moi,
Ouvre ton cœur, sois libre.
Comme la lumière que la course immuable du soleil ramène,
L’intelligence en toi viendra.
Les lourdes terreurs d’une attente angoissée
S’en iront de toi, comme les vagues reculent sous l’assaut des vents.
Viens t’asseoir près de moi,
Tu sauras quelle intelligence donne un amour vrai.
Comme le vent chasse les nuées aveugles,
La pensée claire chassera tes préjugés stupides.

La lune est amoureuse du soleil
Et le rire des étoiles remplit l’espace.

Oui, viens t’asseoir près de moi,
Ouvre ton cœur, sois libre.

J. KRISHNAMURTI.  


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LA VIE NOBLE


par J. KRISHNAMURTI


LE bonheur que je désire établir est la sérénité, résultat d’une grande expérience, d’un mécontentement continu, d’une grande révolte, du détachement dans l’affection, du parfait équilibre du mental et des émotions, d’une maîtrise absolue du corps physique. Et c’est aussi le résultat d’une obéissance continue à la voix de l’intuition qui est le cri de l’expérience, l’essence de toute intelligence.

Par l’intelligence, j’entends non pas le savoir acquis dans les livres seuls, mais cette intelligence qui est l’expérience accumulée au cours de la vie. Par révolte, j’entends cette attitude du mental et des émotions qui consiste à ne pas être satisfait de l’autorité d’un autre, de la tendance à faire comme tout le monde, de toutes les barricades que les civilisations dressent pour exclure ceux qui ne veulent pas se soumettre, de tous les moules que les religions, les philosophies, les sectes fixent pour chaque individu. La révolte veut dire le désir ardent et continu de découvrir la vérité par soi-même, ce mécontentement divin qui ne cesse que lorsqu’il découvre ce qui dure de toute éternité. Ce mécontentement est comme la rivière qui s’en va en dansant vers la mer, créant de l’harmonie sur sa route, donnant satisfaction à des milliers de gens jusqu’au moment où elle va se perdre dans les vastes flots de l’océan. Plus on croît, moins la soumission est utile, et plus on est expérimenté, moins on a de chances d’être content de soi.

La révolte intelligente est le refus de répéter les expériences qui ont amené la souffrance. La vérité n’est jamais immobile; elle change sans cesse, elle est sans cesse en mouvement; sans cesse elle présente à celui qui la contemple des aspects divers, des faces différentes. D’où la nécessité de changer perpétuellement notre conception de la vérité. De même qu’un homme gravissant une montagne, aux différentes étapes de son ascension, voit de façon différente la même vallée, et quand il atteint le sommet trouve encore d’autres pics plus élevés à gravir, de même la vérité varie d’étape à étape, tantôt restant dans l’ombre, tantôt se montrant en pleine lumière. Il faut de même qu’il y ait en nous un changement perpétuel des ténèbres à la lumière, afin de maintenir la compréhension de la vie. La soumission est un péché, la révolte une vertu. Se soumettre c’est se contenter d’une vision limitée, si belle soit-elle, tandis que se révolter c’est monter sans cesse afin d’avoir une vue plus étendue. Dans cette ascension de sommet en sommet, il se peut que nous ayons à traverser la vallée de l’ombre de la mort, mais c’est néanmoins une ascension.

Si nous avons bien cette idée présente à l’esprit : que l’objectif de la vie est l’établissement du Royaume du Bonheur par la révolte intelligente, nous arrivons tout naturellement à comprendre que l’on ne peut être heureux sans noblesse.

Toutes les religions, toutes les philosophies, toutes les sectes présentent aux hommes l’espoir de la récompense et la crainte du châtiment pour les encourager à vivre noblement. Elles disent : soyez vertueux et vous serez heureux, faites le mal et vous serez misérables. C’est comme lorsqu’on agite une carotte sous le nez d’un âne pour le faire avancer dans la direction que l’on veut. C’est toujours faire appel au désir de se soumettre, désir inhérent en chaque être humain. Si vous êtes misérable, vous manquez sûrement de noblesse, et si vous êtes heureux, il vous faut absolument être vertueux, car le bonheur ne vient qu’avec des pensées nobles, des sentiments nobles, et une manière de vivre noble.

Qu’est-ce que vivre noblement ? Pour vivre noblement, il faut avoir passé par les expériences, les peines, les souffrances et les plaisirs de la vie sans noblesse. La vie noble est le produit de la vie sans noblesse. Il faut avoir passé par les ombres de la vie sans noblesse pour apprécier la vie au clair soleil de la noblesse, comme le lotus qui traverse la vase et la boue avant d’arriver à la lumière du soleil. Nous apprécions mieux le lotus grâce au contraste avec la vase dont il est sorti. La beauté des étoiles est renforcée par les ténèbres de la nuit. De même pour comprendre la beauté de la noblesse il faut s’être élevé de la vase des choses laides et viles. Vivre dans la soumission est vil. La noblesse est le fruit des expériences, tandis que la simple jouissance de ces expériences dénote un manque de noblesse.

Il est inutile d’espérer qu’un enfant ou un homme-enfant puisse être noble. Sa croissance consiste à acquérir, à accumuler, tandis que l’adulte croît en éliminant et en rejetant. Beaucoup de gens sont encore plongés dans la recherche anxieuse de la satisfaction de leurs désirs physiques, émotionnels et mentaux. Ils sont sans noblesse aussi longtemps qu’ils se contentent de rester dans cet état, tandis que dès qu’ils commencent à douter ils sortent de l’ombre pour passer au soleil. La plupart d’entre nous désirent trouver le bonheur, qu’il soit impermanent ou durable. Dans cette recherche nous passons par les étapes que l’on qualifie généralement de mauvaises ou de coupables. Il n’y a en réalité ni bien ni mal; il n’y a que l’ignorance et la connaissance. Toute action égoïste est ignorance et crée du karma. La personne moyenne, en quête de son bonheur, se plonge dans les plaisirs transitoires, dans l’abandon aux plaisirs qui passent dès qu’ils sont satisfaits; elle prend les ombres qui passent pour le bonheur véritable, et vit continuellement au milieu d’elles jusqu’à ce qu’une expérience nouvelle, résultat de cet abandon, s’empare d’elle et détermine son bonheur illusoire. La compréhension intelligente de toutes les expériences signifie qu’il n’est plus nécessaire de repasser par ces mêmes expériences.

Toute action vile crée une barrière, mentale, émotionnelle ou physique, entre nous et le vrai bonheur que nous cherchons tous. Chaque action apporte avec elle sa réaction correspondante, et crée ou non une barrière, suivant qu’elle est vile ou noble. On ne peut échapper à l’emprise des choses transitoires qui apportent avec elles la souffrance, la peine et la tristesse, qu’en les dominant, en devenant leur maître. Comme le poisson pris dans un filet malfaisant, nous sommes pris dans nos actions viles. Le manque de noblesse nous lie et déforme notre vision du bonheur, tandis que la noblesse nous libère des entraves de l’ignorance, souvent physiques, mais sûrement émotionnelles ou mentales et détruit toutes les barrières, de sorte que nous avons alors une perception claire du Royaume du Bonheur.

La plupart d’entre nous sont enclins à croire que les limitations n’existent que sur le plan physique, alors qu’elles commencent dans le mental. La pensée noble, qui est la libération de toute limitation mentale, doit précéder le sentiment noble et l’action noble. Le préjugé, individuel, familial, national ou religieux, est une forme d’égoïsme mental, et par conséquent une limitation, et il ne peut produire le bonheur. L’homme qui regarde le monde d’un point de vue étroit aura naturellement une vision déformée.

La révolte intelligente qui est, comme je l’ai dit déjà, le premier pas vers l’atteinte du bonheur, doit d’abord se produire dans la conception mentale de la vie, et être appliquée aux problèmes religieux, nationaux, sociaux et individuels. Il en est de même des émotions. Toutes celles qui sont égoïstes et personnelles nous lient et nous limitent dans leurs effets; il nous faut donc nous révolter intelligemment contre nos propres émotions afin de nous libérer de leur influence assujettissante. Enfin la partie physique de notre être, qui sert le mental et les émotions, se trouvera naturellement libre dès que le mental et les émotions le seront.

Ces trois divisions de notre être sont comme trois fenêtres, situées à des angles différents et qui doivent être mises à un alignement convenable pour permettre à la lumière d’entrer. Trop souvent alors que le corps physique est beau, les émotions ne sont pas maîtrisées, ou le mental est si étroit, si rempli de préjugés que la fenêtre en est salie et la vue déformée. Le bonheur ne peut exister si l’un de ces moyens d’expression est mal ajusté. Un phonographe pour produire de la musique doit avoir un enregistrement musical, une aiguille sur une boîte sonore, et un moteur pour fournir le mouvement, et s’il manque une de ces trois choses, le résultat sera une désharmonie. Ainsi les trois êtres en nous sont nécessaires, et doivent être harmonisés afin de produire la musique du bonheur. Les pensées nobles agissant à travers les émotions nobles donneront nécessairement des actions nobles. Les trois fenêtres ont été mises à l’alignement et la vision sera parfaite.


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RÉUNION D’HIVER À ADYAR


Causeries de KRISHNAMURTI


IV


JE crois que pour la majorité des gens, la difficulté vient de ce qu’ils sont très indifférents; car généralement l’indifférence produit la tolérance. L’indifférence est comme une feuille emportée çà et là par tous les vents. Un esprit qui n’est pas clair, précis, qui ne s’applique pas à juger, peser, balancer toute chose, tend à devenir de plus en plus indifférent; vous pouvez lui faire accepter toutes les idées, exprimées ou écrites par n’importe qui. Elles entrent et sortent sans laisser de trace. Un tel esprit est si indifférent qu’il accepte tout sans examen et qu’il est d’une tolérance pleine de douceur et de suavité.

C’est ce qui arrive avec les gens les plus cultivés. Ils acceptent tout sans réfléchir, sans juger ce que personnellement ils en pensent. Si, par exemple, je vous soumets une idée, vous n’y opposez pas la résistance de votre propre pensée. C’est comme si l’on frappait un mur de pierre. Mais si de votre part naissait une pensée active, créatrice, vous auriez une qualité réceptive essentielle à la compréhension. Si vous êtes indifférents à cette pensée, à cette forme d’expression, c’est que vous êtes dominés, moulés, tenus sous l’autorité de toute pensée qui passe. C’est, je pense, une des plus grandes difficultés, ici dans l’Inde.

L’Hindouïsme admet toutes les formes de pensée; vous pouvez être agnostique, ou le contraire, et pourtant être un Hindou. Vous admettez tout, comme une maison ouverte à tous les courants d’air. Votre esprit est incertain, vous devenez indifférent, et l’indifférence est un péché, si le péché existe.

J’aimerais mieux que vous rejetiez violemment, d’une façon absolue et catégorique tout ce que je dis, plutôt que de rester indifférents. Vous êtes devenus d’une tolérance telle qu’elle confine à l’indifférence. Nous avons dans ce pays le Christianisme, le Bouddhisme, toutes les religions, et nous ne sommes pas réellement spirituels, parce que nous sommes devenus de plus en plus indifférents. Il vaudrait bien mieux, à mon point de vue, être réellement intolérant parce que vous croyez que votre idée est la meilleure, et qu’elle vaut qu’on lutte pour elle. Je ne prêche pas l’intolérance; mais être indifférent à vos idées, à votre propre souffrance, à votre labeur pénible, à votre vie terne, est un péché, une malédiction.

Un esprit constamment sur le qui-vive doit d’abord faire des expériences. Il faut expérimenter la vérité, puis la vivre. Vous ne pouvez croire la vérité. Elle est vôtre; comme votre nez est à vous, comme vos sentiments sont à vous. La vérité ne doit pas être l’objet d’une croyance indifférente, elle doit être vécue avec un but qui vient de l’extase de chaque expérience. La vérité est la vie qu’il faut expérimenter par le désir, les sens, la pensée, l’émotion. Et comme je le disais hier, si la crainte, l’incompréhension du but de la vie, vous fait fermer l’un de ces canaux, vous étouffez les seuls moyens qui permettent de comprendre la vie. C’est pourquoi vous ne pouvez être indifférents. Soyez entièrement contre ou entièrement pour. N’hésitez pas entre les deux. Si vous pensez que j’ai tort, cela n’a pas d’importance. Si vous faites ce que vous pensez être juste, sans vous soucier des conséquences, vous ne développez pas cette funeste indifférence. Un bon nageur aime mieux remonter le courant parce qu’il prend plaisir à l’entraînement, que de se laisser porter doucement par le courant, parce que ce n’est pas un exercice, c’est un simple repos. Un esprit actif, qui sait ce qu’il veut, qui analyse, recherche, expérimente, ne peut jamais se contenter de croire la vérité, il faut qu’il la vive. C’est pour moi de la plus grande importance dans ces causeries. Je ne demande pas que vous croyiez ce que je dis. J’ai vaguement, timidement, écouté les discussions; quelqu’un dit : « Krishnamurti dit ceci » — mais il ne dit jamais ce que « lui » pense, sent personnellement, ce pourquoi il lutte dans la vie, parce que tout cela devient une question de croyance, non d’expérience, non de vie. La vérité n’est pas une question de croyance ou d’affection personnelle. Vous pouvez m’aimer et je puis vous aimer. Ce n’est pas une raison pour que vous croyiez ce que je dis. La vérité est la vie, et la vie se compose des désirs, des pensées, des sensations, des émotions; si vous ne pouvez comprendre et développer tout cela, vous ne posséderez jamais la vérité qui est le bonheur, la liberté. Vous ne pouvez être indifférents, mais soyez activement pour ou contre. Il vaudrait mieux, je pense — je dis cela sachant bien que ce sera mal compris — être fanatique dans le large sens du mot, savoir ce qui est essentiel et le chercher, quelles que soient les conséquences. C’est ce que vous pensez, qui est essentiel, et non ce que je pense, parce que je ne puis dire ce qui est essentiel pour vous. C’est une question de discernement individuel de découvrir l’essentiel, et pour cela vous devez être toujours attentifs, appliqués à discerner, rejeter, et assimiler.

Ne croyez pas seulement parce que j’insiste toujours sur certains points. C’est pour cela que je me suis souvent demandé si c’était bien la peine de parler. Ne croyez pas, mais expérimentez ce que je dis, car c’est par l’expérience seule, non par la croyance, que vous pouvez grandir.

QUESTION. — Comme vous demandez instamment qu’on ne déforme pas votre pensée, ceux qui désirent parler aux autres de votre message ont vraiment peur de le faire. Ils attendent d’avoir atteint leur perfection individuelle avant d’aider les autres. Désirez-vous que nul autre que vous-même n’explique ce qu’est le Bien-Aimé, le but, le sentier direct, etc. ?

KRISHNAMURTI. — Alors vous attendrez longtemps, et c’est aussi une excuse. Ne rendez pas tout cela si artificiel. Qu’y a-t-il de si étrange, de si extraordinaire dans ce que je dis ? C’est parce que vous êtes si peu naturels que vous rendez artificielle, compliquée, surhumaine, extraordinaire, une chose naturelle; vous lui donnez toutes sortes de significations, d’interprétations. Un sauvage est très simple; il croit, il accepte tout ce qu’on lui propose sans rechercher de complications. A l’opposé, un génie, un homme vraiment cultivé, admet la simplicité de la pensée. Vous êtes pris entre les deux, et ce qui est extrêmement simple vous apparaît très compliqué. Qu’avez-vous peur d’expliquer ? J’ai dit et redit que vous devez être bon, réellement affectueux. Qu’y a-t-il là à expliquer, si vous avez pour les autres un amour détaché. Cela implique que vous devez d’abord aimer. Mais si vous essayez d’expliquer ce que vous ne comprenez pas, la difficulté commence.

« Désirez-vous que nul autre que vous-même n’explique ce qu’est le Bien-Aimé, le but, le sentier direct ? — Certainement non. A quoi bon que je sois heureux, si vous êtes malheureux ? Si vous êtes prisonnier de la souffrance ? Que demande le prisonnier ? Non pas qu’on lui explique ce que c’est que l’air pur, les arbres, comment les oiseaux volent; il veut être libre, et demande que vous lui parliez du moyen de s’échapper immédiatement. Pour la majorité des gens, la difficulté vient de ce qu’ils ne se doutent pas qu’ils sont en prison, qu’ils ne connaissent pas leur véritable soi, leurs propres circonstances; ils cherchent bien loin des explications de plus en plus compliquées. Quand vous avez traversé une expérience, vous pouvez l’expliquer très facilement, si votre esprit est actif, si vous cherchez sans cesse à comprendre la vie. Mais si vous vivez d’après une tradition de seconde main, d’après une étroite moralité, les explications n’ont pas de valeur parce qu’elles ne sont pas les vôtres. Après tout, n’est-ce pas le but, le Bien-Aimé, que vous recherchez tous ?

L’individualité crée la perfection, mais l’individualité n’est pas une chose en elle-même; c’est par le fructueux contact avec la vie que la séparativité disparaît. Si vous y réfléchissez d’une réflexion réelle, saine et sage, qu’y a-t-il de difficile à expliquer ? Pourquoi ne pas l’expliquer aux autres ? Naturellement, si vous ne le croyez pas, si vous ne le vivez pas, les explications deviennent difficiles, et n’ont pas de valeur. Mais si vous en vivez la millionième partie, et expliquez ce que vous vivez, cela prend de la valeur parce que vous ne pouvez défigurer ce que vous vivez. Ce qui est vôtre, vous pouvez l’exposer dans sa profondeur, dans toute son étendue, sans limite, tandis que si vous expliquez ce qui est vécu par un autre, vous vous trompez d’un bout à l’autre de votre explication.

Donc, vivez d’abord, et votre explication suivra, suave et douce comme l’oiseau s’envole de son nid; mais si vous ne vivez pas et vous contentez de parler, vous êtes comme le quadrupède qui ne peut voler. C’est pourquoi si dix personnes le vivaient et l’expliquaient réellement aux autres, le monde serait différent, vous verriez naître un autre sourire, un changement de contenance, un changement de cœur, et pas seulement le service des lèvres.

QUESTION. — Vous dites que la vérité n’a pas de sentier; devons-nous comprendre que pour atteindre la vérité ou la libération chacun doit créer son propre sentier; qu’il y a autant de sentiers que d’individus, et qu’il n’y a pas de sentier commun, à aucun stage de progrès ?

KRISHNAMURTI. — Absolument; chacun doit créer son propre sentier, parce que la vérité est affaire de perception individuelle, et d’expérience individuelle, tour à tour; vous ne pouvez suivre le sentier d’un autre, si sage, si grand qu’il soit. Même un prophète ne peut vous conduire. L’individu doit grandir, il doit devenir de plus en plus « unique » pour comprendre la vérité. Regardez la flèche lancée d’une main ferme. Il n’y a en aucun moment de sa course division du temps ni de l’espace; c’est une courbe constante depuis le moment où elle quitte l’arc jusqu’à ce qu’elle atteigne son but. Mentalement vous pouvez diviser sa course; mais si vous devenez une partie de la flèche, les stades n’existent pas, il n’y a qu’une belle ligne directe. Ainsi dans la vie, il n’y a pas de stades; c’est comme l’aurore qui atteint le maximum de lumière. Pour comprendre la vérité, qui est la vie, il faut développer le tact, la compréhension, développer vos désirs et non les réprimer ou les étouffer; rendez vos désirs si achevés, si parfaits, qu’ils n’aient pas de limites. N’ayez pas peur des désirs. Comme je l’ai dit l’autre jour, ce que vous voyez, vous le désirez, et si votre perception est courte, étroite, limitée, vos désirs seront tels. Si votre perception est celle d’une vie tranquille, stagnante, indifférente, vos désirs vous y conduiront.

Mais si votre perception est d’être libre absolument, sans limite, sans condition, d’une liberté totale, continue, active, tous vos désirs seront illimités, extatiques, profonds, riches. Il en est de même pour les pensées et les affections. Si vos pensées ne sont que des réactions de l’élément personnel, elles vous poseront des limites; de même pour les affections.

La vie, et l’épanouissement de la vie, est une chose purement individuelle; la vérité n’est pas une question de croyance, il faut qu’elle soit expérimentée par l’individu; ainsi il ne peut y avoir de sentier qui mène à la vérité. Je sais que vos instructeurs et vos livres le disent; mais voilà ce que je dis; examinez-le, analysez-le, critiquez-le, mettez-le en doute. Soyez actifs en l’acceptant ou en le rejetant; ne soyez pas indifférents.

QUESTION. — Vous employez souvent le mot « incorruptibilité de l’amour »; expliquez-nous ce que vous entendez par incorruptibilité; comment l’amour peut-il être corrompu ?

KRISHNAMURTI. — Si vous demandez « comment l’amour peut-il être corrompu ? » cela prouve que vous n’aimez pas. Je vais expliquer ce que je veux dire. Vous aimez une personne, vous vous attachez à elle; vous êtes jaloux si cette même personne ne vous paie pas de retour. N’en est-il pas ainsi dans votre vie ordinaire ? Vous aimez, et si je ne vous aime pas, il en résulte aussitôt un antagonisme, une lutte continuelle. Au cours du temps, par la compréhension de la jalousie, de la haine, l’envie et toutes les expériences de l’amour, vous rendez cet amour de plus en plus impersonnel, de plus en plus détaché, et vous commencez à comprendre la réelle incorruptibilité de l’amour qui se donne à tous, comme le parfum de la rose. Le soleil ne se préoccupe pas de savoir sur qui il brille. Si vous atteignez la pure qualité de l’amour sans réactions, il ne se produira pas de réactions des autres sur vous. Vous pouvez aller au puits avec un petit ou avec un grand vase, mais quelle que soit la quantité d’eau puisée, elle contiendra essentiellement la totalité du puits, car la qualité absolue de l’eau en est une partie. De même, si vous êtes capable de donner à un autre cet amour qui est l’essence de l’incorruptibilité, ce que l’autre en prendra importe peu, ce n’est pas votre affaire; mais votre amour doit avoir la qualité essentielle de l’incorruptibilité. Cela veut dire qu’il faut d’abord aimer les autres, être rempli de réelle affection, peu importe si cela vous mène à la douleur.

Nous sommes si intellectuellement^avancés que nous voyons dans l’affection des embarras à redouter, des difficultés, et nous la rejetons. Il y a toujours au dedans de vous ce volcan qui corrompt votre perception; mais pour regarder l’amour sans crainte, vous devez traverser toutes les phases de l’amour, et non pas seulement vous asseoir et méditer sur l’idéal abstrait de l’amour; vous ne pouvez l’atteindre en lisant des livres, en écoutant des conférences. Si vous aimez réellement une personne, vous ne savez pas où cela vous mènera — les immenses luttes, les jalousies, l’anxiété perpétuelle de savoir si cette personne vous aime — et vous développez ainsi de plus en plus la vraie qualité de l’amour, mais si vous avez peur de l’affection, de l’amour, vous bloquez un des canaux au moyen desquels vous pouvez assimiler la vie. Ainsi préoccupez-vous de la bonté, et non des systèmes, non de ce que les autres disent, des religions, des gourous, des dieux, mais essayez d’atteindre cet amour qui est éternel, luttez avec lui pour le comprendre. Pour atteindre l’incorruptibilité de l’amour il faut commencer par la corruption de l’amour; commencez à vous occuper de plus en plus de vos enfants, de vos femmes, de vos maris. Cela peut être égoïste, passionné, peu importe. En cherchant le plus élevé, vous devenez indifférents à l’amour, vous devenez si surhumains intellectuellement, que vos racines, qui s’enfoncent profondément dans le sol obscur de l’affection, commencent à pourrir.

C’est pour cela que vous préférez être indifférents à tout, à la peine, à la douleur, au plaisir et à l’amour. Comment un tel homme peut-il étreindre la vie, comprendre la vie ? Comment un homme qui n’a pas de grande passion, de grandes extases, peut-il comprendre la vie qui est extase, douleur, désir, qui est tout, qui culmine dans l’incorruptibilité de la pensée et de l’amour ? Pour aller loin, il faut commencer la route tout près; pour grimper haut, il faut partir d’en bas. Mais si, dès le commencement, vous avez la perception du but que vous voulez atteindre, de cette fin qui est la perfection, l’épanouissement de la vie, l’ascension sera un enchantement, la lutte sera pour vous une extase, et non pas seulement une pénible et fastidieuse montée.

QUESTION. — Vous suggérez que nous devrions fixer notre but. Vous dites que vous avez atteint le but qui est pour vous la libération et le bonheur. Quand j’essaie de fixer mon but, je trouve que ce n’est pas facile. Rien de défini ne m’apparaît comme mon but. Sur quelles voies me suggérez-vous de penser ou d’agir pour apercevoir mon but, si faiblement que ce soit ?

KRISHNAMURTI. — Aimez vos amis. Cela n’est-il pas en lui-même un but ? Vous vous en faites une idée intellectuelle et abstraite. Si vous cherchez au delà, naturellement, c’est vague, difficile, incertain. Mais pendant ce temps vous foulez les autres aux pieds. Ce qui importe, c’est ce que vous faites maintenant, comment vous agissez et réagissez, comment vous vous conduisez, ce que vous pensez maintenant — et non ce que vous ferez dans l’avenir. En quoi l’avenir intéresse-t-il un homme qui est dans la peine ? Le but ou le commencement de la perception du but, est tout près de vous, en vous. Vous essayez d’accepter mon but, ma définition du but. Vous voudriez le rendre concret, le rétrécir à la grandeur de votre perception. Je ne puis faire cela. Si je le faisais, ce ne serait pour vous d’aucune valeur; mais si vous percevez le but pour vous-mêmes, toutes vos idées, toute votre vie, toutes vos souffrances seront le but. Ce sera le but de chacun, naturellement, car tout le monde souffre.

La question est : « Dans quelles voies me suggérez-vous de penser ou d’agir pour apercevoir mon but, si faiblement que ce soit ? »

Comment puis-je vous suggérer ce que vous devriez penser ? Quand vous êtes dans la peine, dans la solitude, quand vous souffrez, vous ne demandez pas à un autre : « Comment vais-je en sortir ? » Vous essayez par tous les moyens; vous ne vous asseyez pas pour chercher à comprendre comment cela vous est arrivé. Quand vous avez faim, que faites-vous ? Si vous avez une nature violente, vous volez; ou vous mendiez, ou vous travaillez. Vous ne vous asseyez pas tranquillement pour rechercher la cause de la faim, le but de la faim. C’est pourquoi j’ai dit que la vérité est une affaire purement individuelle, qu’un prophète, un chef, votre voisin ne peuvent acquérir pour vous. Si vous comprenez la vie par vous-même, ce sera la vie de tous, car le soi en vous et en moi est le même; et si vous avez approfondi, enrichi, perfectionné ce soi, vous comprendrez le soi de chacun et de tout.

QUESTION. — Si nous devons fixer intelligemment notre but, il nous faut du moins en savoir quelque chose, si vaguement que ce soit. Voulez-vous, pour cela, nous expliquer si le but ou la libération dont vous parlez est la libération des naissances et des morts obligatoires dont d’autres parlent; si ce but est le but final à atteindre ou un pas vers une série d’autres buts ?

KRISHNAMURTI. — Je ne vais pas répondre à cette question, parce que vous n’avez pas à vous occuper des naissances et des morts, mais de vivre dans le présent. Quand vous avez le culte de la mort, comme la plupart l’ont, vous voulez savoir tout ce qui concerne la mort, quels sont ses attributs, s’il y a naissance et renaissance. Mais si vous êtes centrés intensément sur la vie dans le présent, vous n’avez pas peur de la mort, ni de la renaissance. Je n’élude pas la question; je ne m’occupe pas de la naissance ou de la mort; y a-t-il ou non pour vous renaissance, cela n’a pas de valeur.

Ce qui a de la valeur, c’est votre manière de vivre maintenant; parce que le maintenant contient le futur et le passé, l’espace et le temps; il contient tout. La totalité de l’existence est dans le maintenant; ce n’est pas une pensée métaphysique difficile à comprendre. Le maintenant se projette dans le passé et dans le futur, dans les deux directions, et un homme qui vit réellement s’occupe de la vie et non de la mort.

Il s’occupera de devenir de plus en plus parfait dans le présent, de plus en plus incorruptible dans le présent. Si vous avez faim maintenant, on ne vous secourra pas en vous disant que vous mangerez dans dix jours; si vous souffrez de quelque maladie grave, vous voulez qu’on vous guérisse immédiatement; vous ne vous inquiétez pas de savoir comment vous l’avez attrapée, ni comment elle se terminera. Vous voulez être soulagé si vous souffrez. Aussi, je vous prie, si je puis vous le suggérer, ne vous inquiétez pas de ces choses, mais concentrez votre esprit, vos pensées, vos désirs, vos facultés dans le présent; rendez-les de plus en plus parfaits dans le présent, non dans l’avenir; vivre dans le présent, être centré dans le maintenant, exige une grande concentration, une telle énergie que vous aimeriez beaucoup mieux chercher une détente dans la mort et la renaissance. Considérez cela, je vous prie, car il est vital, essentiel, d’être incorruptible maintenant, d’essayer de comprendre maintenant, au lieu de vous tourmenter de ce qui est devant vous ou derrière vous. Il existe d’innombrables théories concernant ce qui est devant ou derrière : vous acceptez l’une ou l’autre. A mon point de vue, il importe peu quelle théorie vous adoptez; ce qui a de la valeur, c’est ce que vous êtes maintenant, comment vous luttez maintenant, comment vous rendez votre amour de plus en plus incorruptible, quelles sont vos réactions, comment vous traitez vos amis, de quelle manière vous considérez les autres dans votre cœur. Le prisonnier sait qu’il sortira de sa prison dans l’avenir; mais il veut être délivré immédiatement. L’homme qui s’occupe de résoudre l’immédiat du point de vue de l’éternel, n’a ni futur ni passé. Vous devez le résoudre du point de vue de l’éternel qui est la vie, non seulement la vie de l’individu, mais la vie du tout, non de votre avenir immédiat, mais de la vie tout entière. Si vous pouvez lutter, comprendre et vivre dans le présent avec intensité, avec une pleine et riche énergie, il n’y a pour vous ni naissance, ni mort.

31 Décembre 1929.  


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