FANDOM


Bernard Klein

KRISHNAMURTI
L'ANTI-SECTAIRE

Extrait du n° 7 de la revue Monades, Spiritualités Et Traditions (Mars-Avril 2004).


PEU d’auteurs authentiquement spiritualistes auront eu sur le vingtième siècle l’influence de Krishnamurti. Son enseignement profondément humain et social touche non seulement les chercheurs de vérités intérieures, mais aussi de nombreuses personnes n’ayant que peu, ou pas, d’aspirations spirituelles.

Est-ce à cause de sa simplicité formelle ou de son universalité que le message de Krishnamurti semble parler à tout le monde... même pour être entendu a contrario de son sens originel?

Il apparaît, en tout cas, qu’à l’inverse de la plupart des autres maîtres spirituels, Krishnamurti pousse l’anti-sectarisme jusqu’à refuser de s’inscrire dans la moindre école, d’appartenir à la moindre lignée, et ainsi abandonne son enseignement à la plus totale vulnérabilité. Mais peut-être est-ce à cette condition que de temps à autres, dans l’Histoire, la Tradition peut adopter de nouvelles formes?

Des marginaux et autres anarchistes en quête de pensée non conventionnelle, aux scientifiques à la recherche d’un nouveau paradigme, en passant par les psychologues, les sociologues, les pédagogues, les artistes, ou tout simplement le commun des mortels, tous ont réussi à trouver dans les ouvrages ou les conférences de Krishnamurti matière à éclairer et à libérer leur esprit... mais quelquefois aussi à se construire de nouvelles illusions. Car si beaucoup d’adeptes de sectes ou de religions doivent à ce sublime iconoclaste une indépendance retrouvée, il arrive aussi que des spiritualistes jusqu’alors relativement autonomes s’enferment dans le krishnamurtisme, ou que des rationalistes ou des matérialistes parviennent à expurger totalement le message krishnamurtien de sa spiritualité, pour le réduire à un psychologisme progressiste de bon ton.

D’autres, au contraire, récupérèrent son enseignement spirituel au profit de leur secte, en oubliant fort habilement l’aspect violemment anti-sectaire des entretiens du Maître de Saanen. Il est d’ailleurs amusant de constater qu’il y eut, dans les années 70 et 80, quelques gurus, et non des moins farfelus, pour déplorer l’existence des sectes et montrer la voie tracée par Krishnamurti en exemple à leurs propres adeptes!


VÉDANTISTE, BOUDDHISTE OU ZEN?

Traditionnel, cet enseignement l’est, de toute évidence! D’ailleurs beaucoup pensent haut et fort que Krishnamurti est un védantiste qui, certes, le nie farouchement... mais comme le nient bien d’autres maîtres incontestablement védantistes. Comment un esprit libre pourrait-il s’identifier à une quelconque étiquette?

Il est vrai que Krishnamurti a souvent attribué une « imagination délirante » aux védantistes, notamment lorsqu’ils prétendent que le monde est illusoire. Mais la querelle n’est pas nouvelle à l’intérieur même de ce courant philosophique.

Ramana Maharshi semble tenir des propos apparemment contradictoires sur Krishnamurti, disant un jour que « son enseignement était semblable à celui du Bouddha, au-delà de toute expression », et affirmant un autre jour que Krishnamurti ne connaissait pas l’Éveil.

Faut-il entendre là que Krishnamurti, comme tant d’autres instructeurs spirituels, aurait vécu un Éveil partiel, révélant ainsi une faculté intuitionnelle et un sens de la Totalité hors du commun, mais ne serait jamais parvenu à l’extinction totale de l’ego, et par conséquent à la Réalisation définitive de l’Absolu? Bien sûr, personne ne peut répondre à une telle question.

Ce qui semble évident, en revanche, cest que son enseignement, bien que reprenant la plupart des grands thèmes de l’Advaïta Vedanta, et notamment l’approche négative du Réel, le rejet de toute définition, de toute affirmation, de toute discipline extérieure, de toute technique spirituelle et de tout rite, n’aborde pratiquement jamais la notion du Soi et ne tient aucun compte du Aham védantiste, c’est-à-dire de l’insistance constante de la plupart des grands maîtres du Vedanta sur l’importance primordiale à accorder au « Je Suis », à la Conscience-Soi, à cette clé indispensable pour entrer dans le monde spirituel. Cela est pratiquement absent de l’enseignement de Krishnamurti qui, à l’instar des maîtres Zen, semble plutôt se contenter de suggérer globalement que la volonté farouche de s’éveiller, associée à un total lâcher-prise et à un état de méditation attentive appliqué au monde et au réseau de la pensée, suffisent pour atteindre à la liberté.

Une telle originalité doctrinale a de quoi déstabiliser tous ceux qui, en ce Kali Yuga [1], en ces temps de destruction des structures périmées, rechignent à lâcher leurs références.

Non, Krishnamurti n’est ni Bouddhiste, ni Védantiste. Sans doute son déracinement de la Tradition hindoue et même d’une part de sa culture orientale, qu’il subit dès son plus jeune âge, devait lui interdire définitivement d’autres choix que l’universalité formelle. Plus que tout autre, il compta en effet parmi ces maîtres spirituels indiens dont le message toucha autant les occidentaux que les orientaux.


L’INSTRUCTEUR DU MONDE

Né le 11 mai 1895 à Mandanapale, près de Madras, ce huitième enfant d’une famille de Brahmane, les Jiddu, fut conformément à la tradition appelé Krishnamurti en l’honneur de Krishna, lui-même huitième enfant de sa famille.

Cinq ans plus tard, la famille Jiddu vécut un double drame avec le décès de la mère et la perte de travail du père. Dès lors la vie de Krishnamurti devint un enfer. Tout d’abord à cause de la faim, mais aussi, et peut-être surtout, parce que le père, devenu violent, frappait constamment ses enfants et plus particulièrement le petit Krishnamurti dont la nature rêveuse l’exaspérait. C’est vêtu de haillon et occupé à tramer une existence misérable sur les routes et les plages en compagnie de son frère Nityananda que Krishnamurti fut découvert par des membres de la Société Théosophique qui virent immédiatement en lui un être d’exception.

Or, à l’époque, Annie Besant, présidente de la Société Théosophique [2], assistée de Mgr Leadbeater, évêque extralucide de l’Église Catholique Libérale, une secte ésotérique dissidente, attendaient impatiemment l’arrivée du Messie de la religion universelle de l’avenir. Convaincus d’avoir mis la main sur le nouveau Bouddha, ils envoyèrent Krishnamurti faire des études en Angleterre, et le récupérèrent quelques années plus tard, en 1911, pour l’introniser Grand Maître de l’Ordre de l’Étoile d’Orient.

Krishnamurti alors âgé de 18 ans, joue son rôle de Messie au-delà des espérances des dirigeants de la Société Théosophique. Pourtant, peu à peu, il s’éloigne du prêchi-prêcha convenu et donne à son enseignement un tour de plus en plus socialisant, insistant déjà sur l’importance de réformer l’esprit humain afin de révolutionner la société de l’intérieur.

Comme pour répondre à son souhait, la première guerre mondiale éclate. Il se trouve alors à Londres et veut servir dans un hôpital, ce qu’on lui refuse pour raison de couleur de peau non conforme.

En 1919, il est à Paris, où il suit des cours à la Sorbonne, pratique de nombreux sports et s’intéresse de très près au socialisme et au communisme.

Plus le temps passe, et plus il tente d’échapper à ses adeptes, devenus extrêmement nombreux... et embarrassants pour quelqu’un d’aussi timide que lui.

Parallèlement, Annie Besant multiplie les conférences où elle affirme que le Christ a choisi de s’incarner en Krishnamurti, et qu’elle fait partie des douze apôtres...

En 1925, il quitte la Californie où il s’occupait de son frère malade, passe par Paris, le temps d’apporter quelques bémols aux affirmations dithyrambiques d’Annie Besant, puis rentre aux Indes.

C’est sur le chemin du retour qu’il apprend le décès de son frère bien aimé, ce compagnon de tous les instants depuis toujours, et dont la disparition le plonge à présent dans une de ces crises dont tout chercheur spirituel sincère ne sort que radicalement transformé. Et c’est effectivement un tout autre Krishnamurti qui arrive aux Indes, en 1926, un Krishnamurti qui ne se dérobe plus et semble avoir perdu toute timidité. À tel point même qu’il affirme avoir atteint sa libération et pouvoir enfin déclarer être l’Instructeur du monde.

Mais cet Instructeur nentendait nullement créer une nouvelle religion ni édicter des règles. Au contraire, il affirme haut et fort que aucun instructeur ne vient pour fonder une religion, mais pour libérer les hommes des religions; ce sont les disciples qui donnent des règles de conduite, alors que les instructeurs désirent seulement rendre l’homme libre » [3].


NI DIEU, NI MAÎTRE

Cest donc bien dès les toutes premières années de son travail dinstructeur parcourant le monde que Krishnamurti se démarque des anciennes traditions et affirme son désir d’inscrire formellement la modernité dans la Tradition. « L’âge est passé », assène-t-il aux théosophes, « où l’on pouvait forcer la conviction des hommes en usant de l’autorité, de quelque épouvante ou de quelque menace de damnation; le nôtre est un âge de révolution et de tourments, on y trouve un désir de tout connaître par soi-même, et c’est parce que vous n’avez pas ce désir dans vos cœurs que vous êtes maintenus dans les limitations... »

Alors quils espéraient le voir sériger en Seigneur des Religions, Annie Besant et Leadbeater étaient atterrés de l’entendre répéter que non seulement les religions ne sont pas nécessaires mais que c’est d’elles que vient le chaos. Et lorsque, en 1928, il précise que « s’il avait suivi les conseils de ses amis, jamais il n’aurait trouvé le bonheur éternel et absolu », c’est la consternation.

Pourtant, à aucun moment il n’a été dans les intentions de Krishnamurti de choquer Annie Besant qu’il aimait réellement comme sa mère; mais il ressentait prioritairement comme de son devoir de parler selon sa conscience et non selon les livres.

Étrangement, plus il prônait l’indépendance et la liberté, plus le nombre de ses dévots augmentait. C’était à présent par dizaines de milliers que ses adeptes venaient l’acclamer partout dans le monde, à Paris, à Madras, à Adyar, à Ojaï, à Chicago, à New York, à Londres... Et partout il prêchait la révolte et le doute libérateur.

La révolte, c’était évidemment avant tout celle qui devait être menée contre soi-même, le Djihad, mais aussi contre le système capitaliste. Quant au doute, il fallait l’appliquer à toutes les certitudes de l’ego mais plus particulièrement à la notion de Dieu.

Le Dieu des religions restera le grand ennemi de Krishnamurti pendant toute sa vie. C’est ce concept qui, selon lui, est principalement responsable de l’exploitation de l’homme par l’homme, et de la division, souvent sanglante, de l’humanité. Et c’est ce concept, ajoute-t-il, ainsi que les religions qui l’entretiennent, que sont régulièrement venus détruire les Instructeurs.

Pour donner lexemple, il dissout l’Ordre de l’Etoile en 1929, disant en substance à ses disciples que, puisqu’ils voulaient absolument obéir à leur Maître, le Maître leur donnait un ordre: débrouillez-vous tout seuls!

Jésus, en invitant le paralytique à « se lever, prendre son lit et marcher », avait déjà enseigné que seule cette autonomie était susceptible d’apporter la vraie guérison.

« Ni Dieu, ni Maître », tel est le slogan des anarchistes; tel fut lenseignement de Krishnaji. Car les Maîtres, pas plus que Dieu, ne pouvaient, daprès lui, servir à la libération de l’homme. « L’essentiel », disait-il, « est que vous soyez libres et forts, et vous ne pouvez l’être si vous avez des médiateurs, des Gourous, des Maîtres au-dessus de vous » [4].

Ce message, plus que tout autre, le démarque radicalement des védantistes qui partagent volontiers avec lui sa négation de Dieu, mais tiennent généralement le Maître pour une absolue nécessité. « Aussi longtemps que vous chercherez la réalisation, un gourou vous sera nécessaire », assure Ramana Maharshi. Le désaccord, en ce domaine, est donc flagrant entre Krishnamurti et les autres maîtres spirituels indiens.

On peut aujourd’hui se demander si, dans sa légitime réaction contre les sectes et les systèmes totalitaires que le 20e siècle a si copieusement engendrés, Krishnamurti n’aurait pas été trop loin en confondant si facilement les faux et les vrais gourous... et peut-être plus encore les faux et les vrais disciples. Car s’il est exact que la dépendance à un maître n’a rien de libérateur, la rencontre intérieure entre le Soi Impersonnel du Gourou et le soi personnel d’un disciple ayant déjà dépassé le stade de la dépendance infantile à l’autorité reste une des opportunités les plus souhaitables en matière d’Éveil.

Et Krishnamurti, lui-même, n’a pas réussi, malgré son système doctrinal particulièrement décapant, à éviter la dépendance de la majorité de ces disciples dont il ne voulait pas être le Maître.


LA DANSE DE SHIVA

Krishnamurti, en tant quinstructeur du monde, s’est adressé au monde; dans le langage des médias, on dirait au « grand public ». En conséquence, il serait bien difficile d’estimer la proportion de ses auditeurs ou lecteurs qui ont vraiment compris et suivi son enseignement, socialement si marginal. Sans doute Krishnamurti demeure-t-il un des hommes publics les plus incompris du siècle. A ses débuts il fut traité d’anarchiste, de nihiliste, d’agent des Soviets, d’athée, de matérialiste... pour finir idolâtré.

En l’espace d’une vie, assez longue au demeurant, peut-être aura-t-il, tel Jean-Baptiste, guidé toute une population de chercheurs jusqu’aux limites de leur désert intérieur, les confrontant ainsi à l’impérieuse nécessité de trouver leur propre Chemin...

Mais il aura aussi indéniablement contribué à libérer l’humanité d’un certain nombre de contraintes morales désuètes, et probablement à préparer la (ou les) spiritualité(s) du futur.

Toutefois, contrairement aux fantasmes new age des Théosophes, Krishnamurti n’a jamais pensé que sa venue amènerait sur terre l’âge d’or de la spiritualité. Pour lui, la guerre entre la liberté et l’illusion emprisonnante est un éternel recommencement, la danse de Shiva, diraient les Hindous.

« Quand Krishnamurti mourra », répétera-t-il bien souvent, « vous fonderez une nouvelle religion parce que j’aurai représenté pour vous la Vérité.. Alors vous construirez des temples et inventerez des dogmes, vous serez à nouveau emprisonnés et il faudra un autre Instructeur pour vous arracher de ce temple, afin de vous libérer ».


ELÉMENTS DE BIBLIOGRAPHIE SUR KRISHNAMURTI

L. Bercou, Krishnamurti, sa vie, sa parole, Édition du Basileus.
René Fouéré, Disciplines, ritualisme et spiritualité, La Colombe.
Louis Nduwumwami, Krishnamurti et l’éducation, Rocher.


De Krishnamurti
La révolution du silence, Stock.
La Première et dernière liberté, Stock.
Se libérer du connu, Stock.
L’éveil de l’intelligence, Stock.
Tradition et révolution, Stock.
Commentaires sur la vie, Tome 1, Tome 2 et Tome 3 - Buchet-Chastel.
Le vol de l’aigle, Delachaux et Niestlé.
L’impossible question, Delachaux et Niestlé.
Le changement créateur, Delachaux et Niestlé.
Au seuil du silence, Courrier du Livre.
De la connaissance de soi, Courrier du Livre.
Etc.


Notes et références

  1. Kali Yuga: (sanskrit) âge sombre, l’âge du fer
  2. Théosophie: mouvement spirituel qui fonde la Connaissance sur une intuition, ou illumination.
  3. Pour s’imposer ou plus grand nombre, les religions instituées ont diffusée une théologie du châtiment post-mortem. Lorsque le matérialisme s’est développé jusqu’à devenir « religion d’Etat », elles ont favorisé une religiosité sentimentale et consolatrice à l’opposée de la démarche spirituelle libératrice.
  4. A l’image de la la gigantesque statue de Lincoln, au Capitole, dont les colonnes se reflètent comme des barreaux sur les eaux dormantes de l’inconscient, l’admiration des maîtres à penser mène souvent au suivisme aveugle, à un attachement pathologique et à l’idolâtrie, qui génère l’enfermement dans le mental captif d’une idole humaine et/ou idéologique et le fanatisme
    Les mythes parent à ce danger en renvoyant la figure du héros dans un très lointain passé.


Haut


Interférence d'un bloqueur de publicité détectée !


Wikia est un site gratuit qui compte sur les revenus de la publicité. L'expérience des lecteurs utilisant des bloqueurs de publicité est différente

Wikia n'est pas accessible si vous avez fait d'autres modifications. Supprimez les règles personnalisées de votre bloqueur de publicité, et la page se chargera comme prévu.