FANDOM


Ariane Buisset

LA TUILE ET LE MIROIR

Extrait du n° 37 de la revue Info-Yoga (Avril-Mai 2002).


Ariane Buisset enseigne la méditation zen et le Yoga sous forme de cours et de
retraites intensives à Paris et dans l'Orne, auteur du Maître de laque (éditions du
Relié), de La réconciliation, essai sur l'unité cachée des religions (éditions Adyar
2000), elle envisage ici la vie et l'enseignement de Krishnamurti.


MALGRÉ son rejet de tout ce qui peut flatter l'imagination, la vie de Krishnamurti (dit K.) abonde en épisodes merveilleux. Né le 11 mai 1895 en Inde dans une famille de brahmanes pauvres, il est remarqué vers l'âge de quatorze ans à Adyar, par les deux directeurs de la Société Théosophique (fondée par Mme Blavatsky): C.W. Leadbeater et Annie Besant. Le premier, doué de pouvoirs médiumniques, se dit frappé par son aura incomparable, dénué de toutes traces d'égoïsme. Il devine, chez cet enfant malingre et considéré comme une sorte d'attardé mental par son maître d'école, une dimension spirituelle rare, n'attendant que des conditions propices pour s'épanouir. A sa demande, Krishnamurti et son jeune frère Nitya sont adoptés par la Société Théosophique qui s'était donné pour tâche de faire connaître les grandes traditions religieuses de l'humanité, a sa manière, c'est-a-dire sous leur aspect occulte, et qui attendait justement l'apparition d'un nouvel "instructeur du monde".

DANS CETTE OPTIQUE, Krishnamurti reçoit dès son plus jeune âge une éducation destinée à faire de lui, selon les critères de la Société Théosophique, le maître ultime.

Il est nourri de livres prophétiques, abreuvé de jargon « ésotérique », censé entrer en communication télépathique avec des guides cachés dans l'Himalaya, recevoir des initiations secrètes à son insu, revivre ses vies passées, etc. Bien qu'Annie Besant s'efforce de lui servir de mère, arraché à une ambiance familiale normale, il n'a pour compagnon que son jeune frère Nitya (qui mourra très jeune de tuberculose, laissant K. dans une grande solitude qu'il surmontera par la suite). Ayant des précepteurs à domicile, qui lui confèrent une éducation assez fantaisiste, axée sur son futur rôle, K. n'a à se préoccuper ni de suivre une scolarité normale, ni de passer des examens, ni d'envisager de gagner sa vie. Quand il tente d'entrer à Oxford, il échoue plusieurs fois (mais son frère, reçu en droit, étudiera finalement à Cambridge). Très vite, une section d'élite de la Société Théosophique devant préparer les voies de son enseignement est créée pour lui. C'est l'Ordre de l'Etoile, qui le reconnaît pour guide, compte des milliers de membres et reçoit de nombreux dons.

Le succès semble assuré et, pourtant, lorsque Krishnamurti a trente-quatre ans, après ce qui semble être une expérience d'éveil radical et de déchirantes hésitations, il décide de dissoudre la Confrérie de l'Etoile. En 1929, il abdique de son rôle de maître, renvoie ses disciples chez eux et renie tout ce sur quoi la Société Théosophique reposait jusqu'alors: des degrés d'initiation comparables à des degrés universitaires, et dont le succès, connu indirectement, était transmis par le médium Leadbeater, le culte des visions, l'administration de biens considérables, la structure hiérarchique et le culte de la personnalité (en l'occurrence la sienne et celle des deux directeurs). Dans un discours qui demeure célèbre, K. affirme que la vérité est un pays sans chemin », qu'elle doit faire l'objet une découverte personnelle hors de toute organisation et que son « seul souci, c'est la libération totale et inconditionnelle de l'homme ».

Dès lors, Krishnamurti enseignera en toute liberté, hors de toute appartenance à un groupe et ne cessera d'exhorter ses auditeurs à ne pas le considérer comme leur maître, mais à simplement vérifier par eux-mêmes la justesse de ses propos. Certains membres de l'Ordre de l'Etoile, s'estimant trompés, chercheront un autre guide, mais d'autres, acceptant avec enthousiasme sa déclaration d'indépendance, continueront à venir l'écouter. Bientôt un nombre considérable de gens sera touché par ses livres et par ses conférences. Des écoles pour les enfants, organisées selon ses préceptes, sous forme de fondations, seront ouvertes aux USA, en Angleterre, en Suisse et en Inde. Des amis fidèles mettront à sa dispositions des demeures situées au cur des paysages les plus inspirants du monde, des châteaux (Eerde), d'immenses terres... Des rencontres et des débats publics seront organisés tous les ans, dans des lieux qui deviendront mythiques: Brockwood Park, Ommen, Ojai, Saanen. Par d'autres biais que ceux qu'espérait la Société Théosophique, et tout en répandant des vues aux antipodes de celles prévues pour lui, K. aura malgré tout accompli son destin d'instructeur universel. Il aura démontré, de manière paradoxale, que c'est en refusant d'être un maître qu'il en devint véritablement un et que ceux qu'il rejeta n'avaient pas eu tellement tort de déceler en lui un être d'une intégrité exceptionnelle, capable de rompre avec tout le passé, par amour de la Vérité.

Mais en quoi consiste vraiment cet enseignement? Il comporte plusieurs axes qui reviennent sans cesse.


REJET DE L'AUTORITÉ, REFUS DE
LA SUBIR OU DE L'EXERCER.

« Parce que je suis libre, non conditionné, entier, non une Vérité partielle et relative, mais la Vérité entière qui est éternelle, je désire que ceux qui cherchent à me comprendre soient libres, qu'ils ne fassent pas de moi une cage qui deviendra une religion, une secte. Ils devront plutôt se libérer de toutes leurs peurs? peur de la religion, peur du salut, peur de la spiritualité, peur de l'amour, peur de la mort, peur de la vie elle-même. Comme l'artiste peint un tableau parce qu'il se délecte à le peindre, que c'est l'expression de lui-même, sa gloire, son bien-être, ainsi je fais cela et non pas parce que je désire quoi que ce soit de quiconque. Vous êtes habitués à l'autorité ou à l'atmosphère autoritaire que vous pensez devoir vous conduire à la spiritualité. Vous pensez et vous espérez que quelqu'un d'autre peut, grâce a ses pouvoirs extraordinaires à un miracle — vous transporter dans ce royaume de liberté éternelle qui est le Bonheur. Toute votre conception de la vie est basée sur cette autorité. Voici maintenant trois ans que vous m'écoutez sans qu'aucun changement ne soit intervenu en vous, sauf chez quelques-uns. Maintenant, analysez ce que je dis, ayez l'esprit critique afin de pouvoir comprendre pleinement, fondamentalement.[1] »


LA DIMENSION DU SILENCE:
CELLE DE L'ATTENTION PURE ET
“SANS CHOIX”.

Krishnamurti. — Nous sommes conditionnés — physiquement, nerveusement, mentalement — conditionnés par le climat où nous vivons, par notre alimentation, par la culture dans laquelle nous baignons, et tout notre milieu social, religieux, économique, par nos expériences, notre éducation, les pressions et les influences familiales. [...] Nous en étant rendus compte, nous inventons un agent divin qui, nous l'espérons pieusement, nous délivrera d'un tel état mécanique. [...] Ainsi, incapables de nous déconditionner dans ce monde, n'ayant pas perçu que notre problème est précisément le conditionnement, nous nous figurons que la liberté se trouve au Paradis, dans la moksha, dans le Nirvana. [...] De nos jours, les psychologues cherchent à s'attaquer à ce problème, et, ce faisant, ne font que l'intensifier. [...]

Le questionneur. — Alors que puis-je faire pour m'en libérer complètement? Vivre dans un tel état mécanique n'est pas vivre vraiment, et pourtant toute notre activité, notre volonté, nos jugements sont conditionnés il n'y a donc apparemment rien que je puisse faire vis-à-vis du conditionnement qui ne soit conditionné. Je suis pieds et poings liés.

K. — L'élément central du conditionnement dans le passé, le présent et l'avenir, c'est le 'moi' qui fait l'effort; et maintenant, cet effort se porte sur cette volonté d'être libre; c'est ainsi que la racine de tout conditionnement, c'est cette pensée qui est moi. Le 'moi' est l'essence même du passé, le 'moi' c'est le temps, le 'moi', c'est la souffrance (...) s'il n'y a pas de 'moi', vous êtes déconditionné, autrement dit vous n'êtes rien.

Q. — Mais ce 'moi' peut-il prendre fin sans qu'il y ait un effort venant du 'moi'?

K. — Tout effort pour devenir quelque chose est la réaction, l'action du conditionnement.

Q. — Comment l'activité du 'moi' peut-elle prendre fin?

K. — Elle ne peut prendre fin que si vous apercevez toute la question, tout cet ensemble. Si vous la voyez dans le feu de l'action, action qui est relation, cette vision même est la fin du 'moi'. Cette vision est non seulement une action non-conditionnée, mais de plus, elle agit sur le conditionnement.[2]

Comme ces deux textes le montrent, selon K., toutes nos pensées et toutes nos émotions sont issues du passé. Ce sont des automatismes qui créent un fractionnement à l'extérieur (les guerres, le choc des religions et des cultures) et à l'intérieur (les résidus de traumas, les conflits d'ambitions, les désirs contradictoires, etc.). Pour trouver la paix, l'ordre et la beauté, il est logiquement impossible de se proposer d'atteindre un idéal, dont la conception même dépendra d'idées reçues, et de lutter pour le réaliser, grâce à des méthodes issues de l'ordre ancien et par conséquent incapables de générer un changement global. Une fraction ne saurait mettre fin au fractionnement. En d'autres termes, tout effort tendant vers un but, étant un effort de l'ego limité, en reflète les carences, tant dans la conception que dans la réalisation. Au mieux, on assistera à un rapiéçage temporaire, au pire, on augmentera le chaos, en créant un nouveau conflit entre ce qui est et ce qui devrait être. Les conséquences en seront aussi multiples qu'imprévues: réactions brutales du moi martyrisé, alternance d'ambitions titanesques et de rechutes, orgueil déplacé face à des succès mitigés, création d'un super-ego s'illusionnant sur ses capacités, rigidité caractérielle, cycle infernal de la violence, paranoïa.

Ce mécanisme compris, pour Krishnamurti, la seule solution consiste à observer tout ce qui se passe, sans désir, sans ambition, sans contrôle, sans jugement, sans comparaison, sans censure, sans ambition, sans référence à un système, une culture, une morale, une religion, etc. Observer « à partir de rien », sans centre, sans être (par exemple), ni un père de famille, ni un français, ni un chrétien, ni un professeur, ni un membre de la classe moyenne, ni un adhérent du parti, ni un individu de sexe mâle, ni quoi que ce soit de définissable.

Il est évident que ce qui regarde ainsi n'est pas l'ego (somme de tous ces points de vue), ni même une personne. C'est une nouvelle dimension, sans peurs et sans contradictions internes, capable de tout englober et dotée d'une formidable énergie. K. l'appelle « la dimension du silence ». Elle est le vrai domaine du sacré, et la seule chose qui soit réellement religieuse, tout le reste n'étant que fatras et mômeries, découlant des carences de l'ego. Indescriptible, impersonnelle, hors temps, cette dimension est en elle-même révolutionnaire (d'où l'ouvrage de K. le plus fameux: La Révolution du silence). Tous les actes qui en jaillissent sont efficaces. Amour à l'état pur, elle met fin au fractionnement entre le moi et le toi, le moi et le monde, le moi et l'idée d'un dieu. Elle est intouchée par ces notions qu'elle ignore et qui ne peuvent exister là où elle est. Vierge et neuve, source vive de toute intelligence et de toute compassion, elle est la solution qui se situe au-delà de la vie et de la mort.

En bref, ce qui regarde l'ego fonctionner de manière entièrement neutre est déjà (et a toujours été) libre de l'ego. Ce qui regarde le désordre du monde est déjà en ordre. Se situer dans la dimension du silence permet, à la fois, de désinvestir l'ego (qui meurt selon K. instantanément, faute d'être alimenté) et de trouver des solutions neuves aux problèmes qu'il a tissés. Dans cette dimension se trouvent en même temps « l'éveil de l'intelligence » et la « libération du connu » (deux autres de ses livres).


LE REJET DE L'OCCULTE

Pour K., tout ce qui appartient au domaine des visions, apparitions, messages de l'au-delà, pouvoirs parapsychologiques, dons prophétiques, etc. découle de l'activité mentale, des attentes émotionnelles et des legs culturels. Les dimensions du temps et de l'espace, le fractionnement entre le moi et le non-moi s'y manifestent encore, de manière conditionnée, banale et ordinaire. Les problèmes sont simplement étalés sur une plus grande surface. Pour cette raison, y voir quoi que ce soit de libérateur est erroné. Quant à y porter de l'intérêt, comme le faisait la Société Théosophique, rien ne serait plus dangereux. Ainsi qu'il l'a sans cesse répété, la vraie libération se trouve dans la dimension indescriptible du silence, là où le cerveau est désamorcé et où tout est englobé d'un seul regard neutre: le naturel comme le surnaturel. A cet instant, il apparaît alors que la merveille des merveilles est ce qu'on a sous les yeux: la profusion splendide des paysages, les visages, le rayon de soleil dans la chambre, le vol des oiseaux...

Lorsque j'étais petit garçon, j'avais l'habitude de voir Sri Krishna et sa flûte, tel qu'il est décrit par les hindous, car ma mère était une adepte de Sri Krishna... En grandissant, j'ai rencontré l'évêque Leadbeater et la Société Théosophique et j'ai commencé à voir le maître Kuthumi, là encore sous la forme qui m'était présentée, la réalité qu'eux préconisaient; et donc le maître Kuthumi fut pour moi une finalité. Plus tard, ayant acquis plus de maturité. j'ai commencé à voir le seigneur Maitreya. C'était il y a deux ans. et je le voyais toujours sous la forme qui m'était présentée...Récemment, j'ai vu le Bouddha et ce fut une joie et une gloire d'être avec lui. On m'a demandé ce que j'entendais par le 'Bien-Aimé' Je vais vous en donner une signification et une explication que vous interpréterez comme vous l'entendrez. Pour moi, il est tout Il est Sri Krishna, le maître Kuthumi, le Seigneur Maitreya. le Bouddha — et pourtant Il est au-delà de toutes ces formes. Qu'importe le nom que vous lui donnez... Ce qui vous préoccupe est de savoir s'il existe quelqu'un qui soit l'instructeur du monde, qui s'est manifesté par l'intermédiaire du corps d'une personne précise, Krishnamurti. Mais dans le monde, nul ne se soucie de se poser une telle question. Vous comprendrez donc mon point de vue quand je vous parle de mon Bien-Aimé. Il est bien dommage que je doive vous en fournir une explication, mais c'est nécessaire. Je voudrais le faire de manière aussi vague que possible et j'espère y être arrivé. Mon Bien-Aimé, c'est le ciel infini, la fleur, chaque être humain... Tant que je n'ai pu le dire avec certitude, sans le moindre émoi déplacé, sans la moindre exagération destinée à convaincre les autres: je fais un avec mon Bien-Aimé, je n'en ai jamais parlé. J'ai dit de vagues généralités comme tout le monde le désirait. Je n'ai jamais dit: je suis l'Instructeur-du-Monde, mais à présent que je me sens un avec mon Bien Aimé, je le dis, non pour vous imposer mon autorité, non pour vous convaincre de ma grandeur ni de la grandeur de l'Instructeur-du-Monde, ni même de la beauté de la vie, mais simplement pour éveiller le désir dans votre cur et dans votre âme de chercher la Vérité. Si je dis — et je tiens à le dire — que je suis un avec le Bien-Aimé, c'est que je le ressens et que je le sais. J'ai trouvé ce à quoi j'ai aspiré; je suis uni à Lui de telle sorte que nous ne serons jamais plus séparés, car mes pensées, mes désirs, mes vux — ceux du moi individuel — sont tous détruits... Je suis comme la fleur qui donne son parfum à l'air matinal. Peu importe celui qui passe...[3]

Ce texte étant un des premiers où K. réfute les visions dans lesquelles l'absolu de l'amour et de l'intelligence est par trop défini et par trop « personnalisé », il utilise encore le terme de Lui... « le Bien-Aimé »... Par la suite, pour éviter définitivement toute confusion, cristallisation et projection limitatives, il utilisera des termes plus abstraits comme le Sacré, L'Eternité, etc.

Sur tous ces points, l'enseignement de K. est irréfutable, limpide, d'une clarté éblouissante. Cependant, il semble qu'on puisse émettre quelques critiques à son égard.


LA CONDAMNATION DES MAÎTRES.

Dans sa condamnation, K. englobe tous les maîtres sans exception. Or, s'il a parfaitement raison de fustiger les faux maîtres, comme ceux qui dirigeaient la Société Théosophique, ou ceux purement mythiques avec lesquelles elle communiquait par télépathie, ceux qui jouent de leur pouvoir, asservissent leurs disciples, offrent dans un état second des visions fascinantes, promettent ailleurs de verts paradis, il semble ignorer que beaucoup d'autres maîtres, aussi intransigeants que lui, renvoient sans cesse les disciples à eux-mêmes, leur répètent que la source est en eux, et l'immensité ici...Tous les vrais maîtres veulent qu'on découvre la vérité grâce à une expérience personnelle. Tous refusent qu'on se contente de les croire sur parole, de les admirer, de leur dresser un piédestal. Et tous font peu de cas des hallucinations et des phénomènes étranges, qui sont des phénomènes encore purement duels, et qu'ils savent bien différents de l'Ultime Réalité dans sa simplicité.

Rappelons ici que, par « phénomènes duels », il faut entendre qu'ils traduisent encore un état de séparation (deux) entre celui qui voit et une vision, même splendide, celui qui entend et un message, même inspirant, celui qui est soi-disant investi par l'incarnation d'un bouddha et ce bouddha lui-même... L'expérience ultime de la Vérité (non duelle) permet de ne plus rien voir, ne plus rien entendre, ne plus rien canaliser de l'au-delà, mais juste d'être, sans scission entre ici et là-bas.. Être tout, y compris ce qui apparemment n'a rien de merveilleux: n'importe quel être humain, plante, animal, caillou! Être tout, sans valoriser ce qu'on croit à tort miraculeux et même en s'en méfiant grandement, l'attachement à ces phénomènes duels risquant d'empêcher le vrai saut dans la non-dualité.

Le Bouddha, comme K., après s'être éveillé, demande à chacun « d'être sa propre lampe » et de vérifier seul l'existence du « non-né, non-conditionné ». Philippe Kapleau, comme tous les maîtres zen [4] répète souvent que la tâche la plus ardue du maître consiste à protéger l'élève... du maître lui-même. A l'empêcher de sombrer dans l'idolâtrie, la dépendance, l'imitation. Pour Kapleau, un vrai maître se reconnaît surtout à cette capacité d'avoir des élèves qui développent leur style et leur vocabulaire propres... Comme le dit le proverbe, l'élève ne doit pas « puer le zen », ne pas apparaître comme l'héritier d'une tradition, mais comme quelque chose de neuf, vivant, créatif. Un maître vedànta ou soufi aura les mêmes exigences.

 

Il y avait chez K. une naïveté enfantine. Un matin, à Sannen, je l'ai rencontré devant le chalet où il dormait. Il m'a dit “J'ai un chose extraordinaire à vous montrer.” Il est entré et ressorti immédiatement avec un immense champignon qu'il avait trouvé dans la forêt.

—Gérard Blitz.  

 

K. fait comme s'il suffisait de dire « ne m'adorez pas » ou « ne m'obéissez pas », pour que cela se produise, sans voir ce qu'un tel ordre peut avoir de paradoxal (« J'exige qu'on ne m'obéisse pas! maintenant obéissez-moi! , « Trouvez seuls... mais écoutez-moi! ).Toutes les déviations qu'il constate dans le monde lui paraissent délibérées. Il en conclut qu'il n'y a que de faux maîtres (à part lui, parce qu'il refuse d'en être un!). Or il est clair que ni le Bouddha, ni le Christ, etc. ne réclamaient la soumission et l'adoration. S'ils revenaient, ils seraient sans doute surpris d'être devenus non des maîtres enseignant, mais des sauveurs qu'on implore! Gageons que K. le sera aussi, quand les Indiens l'auront transformé en gourou ou en nouvel avatar de Vishnou, devant lequel on se prosternera en brûlant de l'encens, et les Européens, en fondateur du krishnamurtisme...

Au lieu de reconnaître la dégénérescence inévitable de tout enseignement, et de s'y préparer avec philosophie (le Bouddha ayant dit, par exemple, que même le bouddhisme dégénérerait), K. condamne en bloc tous ses pairs et tous ses prédécesseurs, en les accusant de trahison. Jamais il ne se penche véritablement sur leur enseignement, jamais il ne les cite. S'il mentionne parfois le Christ et le Bouddha, (en passant), il refuse apparemment de voir que leur doigt pointait vers la même lune que lui et qu'ils ne sauraient être tenus pour responsables des institutions fondées en leur nom. Il s'affirme unique dans son désir d'être un non-maître sans jamais éclaircir la confusion entre être un maître (avoir la maîtrise d'un domaine) et être le maître de quelqu'un (le dominer). Les vrais maîtres sont tous des maîtres (dans le domaine spirituel) qui n'ont aucun désir d'être le maître de quelqu'un (sauf pour la durée la plus brève possible, le plus souvent à leur corps défendant!).

Certes K. eut à souffrir pendant une trentaine d'années de marques d'idolâtrie qui lui étaient odieuses, il côtoya les comportements ridicules des « maîtres » de la Société Théosophique, qui vivaient dans un monde de fantasmes et dont certains, comme Leadbeater et Arundale, voulaient se réserver le pouvoir de donner des grades occultes, certes, il finit par prendre en horreur les attitudes niaises et soumises de leurs disciples, certes il ne connut apparemment qu'un Orient de pacotille, transmis par les paroles de « maître Morya, maître Kuthumi, le Manu et le Mahachohan », totalement inconnus des vrais pratiquants de l'hindouisme et du bouddhisme, certes le seul ouvrage qu'on lui voit lire dans sa biographie est l'Evangile du Bouddha (et on peut bien se demander de quoi il s'agit là! sans doute d'un salmigondis comme il en existant tant au début du XXe siècle), certes... certes... mais il semblerait que toutes ces expériences négatives l'aient empêché de se poser la simple question de savoir s'il existait autre chose sous les religions incriminées. Certes, on peut être farouchement anti-bouddhiste, anti-hindou, anti-chrétien et anti-tout, si l'on croit vraiment que le Bouddha Maitreya est ce que les théosophes en ont fait (des apparitions lumineuses déclamant des fadaises )! Mais quel maître bouddhiste ou hindou, réellement ancré dans la non-dualité et réellement libéré, accepterait de telles images d'Epinal sans être aussi en colère que K.?

Emporté par sa critique radicale, K. fait ainsi un amalgame regrettable entre les aspects « exotériques », extérieurs et déviants des religions, effectivement ancrés dans le rituel, la croyance, la soumission, l'occulte, sans espoir de rédemption, et leurs aspects « ésotériques », intérieurs, essentiels: le message de ceux qui, loin de conforter les institutions », ont vécu de manière certaine une expérience révolutionnaire, identique à la sienne, et l'ont parfois payé de leur vie (voir Al Hallaj, le mystique soufi). Il est en effet clair que ce que K. appelle le non-fractionnement, le Silence, l'Intelligence, la Bénédiction, la Vie est tout simplement ce que d'autres ont appelé la non-dualité, la nature de Bouddha, le Soi, etc. et il serait injuste de les oublier. Ma Ananda Moyi, Ramakrishna, Shankara, etc. (pour l'hindouisme), saint Jean de la Croix, maître Eckhart, etc. (pour le christianisme), Ibn Arabi, Al Hallaj, etc. (pour l'islam). Le Bouddha, Lin-tsi, Dogen, etc. (pour le bouddhisme), tous ces maîtres sans exception, ne cherchaient en rien le paradis dans un autre monde, la dépendance de leurs élèves, la répétition craintive de pratiques mortes. Tout comme K., ils ne se considéraient pas comme chrétiens, musulmans, bouddhistes, etc. « Si tu rencontres le Bouddha, tue-le! , dit le maître bouddhiste. « Je suis tout ce que vous voulez que je sois », dit Ma Ananda Moyi, s'adressant à des visiteurs de toutes les traditions). Ils se ressemaient simplement comme « ce qui est », hors de tout concept et de toute saisie. Quant aux méthodes qu'ils ont utilisées pour se libérer (qui sont effectivement plus variées que la sienne), ils les ont laissées derrière eux et ne s'y identifient plus. Rites, méditations, prières, etc. n'ont rien de sacré, pour eux non plus! Seul le but qui est la Vérité sans forme l'est. Comme l'a dit le Bouddha:  Le dharma est comme un radeau qu'on peut laisser sur la rive une fois qu'on a traversé. »

Il est clair que le Christ n'avait pas en vue de fonder le christianisme (avec une hiérarchie, un droit canon, un pape, l'inquisition, la messe, le culte de sa personne,..) Il voulait annoncer que chacun peut accéder au fond de lui au royaume des cieux, qui est la dimension immédiate et hors temps de la liberté et de l'amour. Il est clair que le Bouddha a peu à voir avec les développement ultérieurs de sa doctrine (Paradis d'Amithaba promis à ceux qui récitent un simple mantra, milliers de déités tibétaines, rituels compliqués, etc.), clair que la plupart des grands maîtres ont été trahis. Il est par conséquent dommage que K., qui vivait cette trahison lui aussi et la redoutait, ne l'ait pas reconnue chez d'autres... Dommage qu'il ait présenté son message comme fondamentalement différent, dommage que, tout en affirmant que le silence était accessible à tous, il n'ait pas eu l'idée de vérifier si d'autres y avaient pris pied comme lui et avant lui, dommage qu'il n'ait pas senti que d'autres chercheurs, aussi intègres que lui, avaient tenté de décrire la même chose, avec leurs mots, avant que toutes sortes de traditions ne les fossilisent et ne se les approprient, au profit d'une société, d'un peuple, d'une caste, d'un clergé. Faire un amalgame entre tous les maîtres sans exception et les pratiques religieuses les plus dégénérées témoigne soit de la mauvaise foi (impensable chez quelqu'un d'aussi honnête que K.), soit du manque d'information (plus probable, étant donné le folklore théosophique dans lequel il avait grandi, lui passant l'envie de lire ensuite quoi que ce soit de sérieux concernant les maîtres).


LA MÉTHODE OU LES MÉTHODES?

Comme K., tous les maîtres authentiques veulent que l'élève les quitte le plus vite possible et s'installe dans la liberté. La seule différence, entre eux et lui, est une différence de méthode. Contrairement à ce qu'affirme K., beaucoup de maîtres ont constaté qu'il ne suffit pas d'expérimenter pendant quelques seconde « la dimension du silence » en écoutant « totalement » et « sans choix » une conférence, (fût-elle de K.) pour que le passé soit définitivement anéanti! Il l'est tant que cette attitude réussit à se maintenir... et tant que l'énergie dégagée par le maître, qui vit dans cette posture » non mentale et non duel-le est là. Mais dès que le chercheur moyen reprend pied dans la rue, il est happé malgré lui par ses émotions (et les juge), par ses soucis (et il recrée le passé et le futur), par son moi. Certes, il sait intellectuellement que la position de l'observation neutre est la seule qui soit radicale, mais le désir de faire une chose ne suffit pas. L'énergie de l'ego ne cesse de l'attirer à nouveau dans son centre, pour lui faire quitter cette position. K. présente comme allant de soi et définitive une attitude très difficile à maintenir dans sa radicalité, avec pour conséquence qu'on se dit, soit qu'il se moque (quand il affirme: en une seconde tout est fini, le passé est consumé!), soit que ses auditeurs se leurrent (quand ils croient avoir réussi alors que, de toute évidence, le champ d'attention limité dans lequel ils aboutissent n'a rien de l'immensité d'amour et d'énergie que K. expérimente, de son côté).

Tous ceux qui décident de pratiquer l'observation neutre connaissent cette lutte incessante. K. n'en parle jamais. Il ne parle pas des rechutes, de la fatigue, du désarroi, du désespoir de retomber toujours dans les mêmes obsessions. D'où l'impression qu'il suppose résolu un problème qui ne l'est pas et qu'il fait semblant de ne pas voir! On peut suggérer, pour sa défense, que K., ayant observé une seule fois le contenu de son cerveau, y a mis fin, et n'a jamais replongé dans le labyrinthe infernal, qu'il a pu maintenir son observation intacte de seconde en seconde à partir de cet instant, pendant des années, et pour toujours, mais sans doute son passé (son ego) n'était-il pas rempli de conflits puissants, de traumas affreux, d'angoisses terrifiantes... Sans doute son emploi du temps était-il considérablement simplifié (courses? ménage? cuisine?) et ne comportait que l'attention à son propre développement spirituel, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Son existence tant physique que psychologique avait été extrêmement protégée. Comme il le dit lui-même  sa tête était presque vide ». Il pouvait parfois « observer le contenu de son cerveau pendant des heures sans y voir flotter une seule pensée »... Face aux difficultés concernant la puissance du chaos émotionnel du citoyen moyen, du travailleur moyen, du chef de famille moyen, la solution, certes peu glorieuse, mais efficace, prônée par les autres maîtres, consiste à adopter des méthodes de pacification partielles (pratique régulière de méditation, rituel, travail bénévole, chant, postures physiques, respirations, jeûnes, prières...) qui permettront ensuite d'adopter la posture essentielle de l'observation neutre, de plus en plus facilement et de plus en plus longtemps... Même le zen, qui est « l'école de l'attention pure » en toute heure et en tout lieu, a constaté qu'il était nécessaire d'abord de prôner des temps d'assise attentive régulière, sinon celle-ci ne se produit jamais, elle est engloutie par le quotidien, d'en augmenter progressivement la durée (et là, il est impossible de se raconter des histoires sur ses capacités innées en la matière!), ensuite de soutenir le pratiquant grâce à un squelette de lois morales, travail manuel, récitations de sutras, entretiens privés avec un maître-ami etc. (Cette sorte d'échafaudage permet à l'édifice non de se construire, ce qui serait impossible, mais de se révéler à lui-même.)

Pour pratiquer seul l'attention seule, et rien d'autre, il faut avoir une détermination colossale (ou bien on ne met pas grand-chose sous le mot d'attention).

Cette force était sans doute celle de K. (encore qu'il ait été grandement aidé par un contexte privilégié), mais ce n'est pas celle de l'être humain moyen torturé et complexe auquel il s'adresse, rongé par des impératifs de famille, de travail et d'argent.

Il est regrettable que K., tout en disant des choses vraies (le passé ne saurait mener hors du passé), ne semble pas avoir compris que la Vérité est une chose et la pédagogie une autre.

On peut en effet souvent se demander combien de ses auditeurs ont réussi à s'établir pleinement dans la non-dualité, grâce à ses seules directives. Alors que les systèmes qu'il critique tant, quand ils restent honnêtes, connaissent de nombreux succès avec des méthodes plus variées, mises en œuvre de manière consciente.

Finalement, si, comme le dit K. et c'est parfaitement exact, « la Vérité est un pays sans chemin » (donc pas de chemin, sinon rien!), le problème semble venir de son incapacité à envisager la possibilité de chemins paradoxaux.


LES CHEMINS PARADOXAUX

Il faut entendre par chemin paradoxal toute voie non duelle qui proclame elle-même dès le début son inutilité, tout en demandant à être parcourue. Toute voie qui dit: vous êtes déjà parfaitement ce que vous cherchez, et libre de tout conditionnement, et pourtant vous allez chercher, voici comment...

La faille de l'enseignement de K est donc celle-ci: selon lui, il n'existe que des voies malhonnêtes: des voies duelles qui n'ont aucune idée réelle de l'illimité et se contentent de fantasmes malpropres à son sujet, ou des voies illogiques (celles qui tentent d'accéder au non-moi illimité en faisant de grands efforts pour transformer le moi limité, au lieu de sauter immédiatement en dehors de lui par l'attention pure). Selon lui, aucune de ces deux voies ne pourra aboutir. C'est exact. Mais il existe une troisième sorte de voies, des voies qui ont parfaitement vu le problème et qui pourtant ont vérifié qu'il était utile de faire faire temporairement aux gens des choses illogiques, jusqu'à ce que leur ego soit un peu moins chaotique, et qu'ils aient enfin le courage de sauter dans le vide. En fait, ces voies paradoxales savent bien que toutes les disciplines ne sont que des préparations sans rapport aucun avec le but, mais, sans elles, la personne ne saisira pas bien de quoi il retourne. Sans elles, elle n'aura pas rassemblé son énergie et ses forces, sans elles, elle comprendra mal qu'à une seconde précise il lui faut lâcher tout cela et s'engager enfin  encore plus sérieusement » dans le rien. Le dialogue suivant illustre parfaitement cette attitude. Il est tiré d'un classique zen, mais pourrait s'appliquer à n'importe quelle voie non duelle:

— Le maître, voyant un élève en méditation depuis des heures:
    Pourquoi médites-tu ainsi?

— L'élève: Pour m'éveiller et devenir un Bouddha. Pour se moquer
    de l'élève, le maître prend une tuile et la polit.

— L'élève: pourquoi polissez-vous cette tuile?
— Le maître: pour qu'elle devienne un miroir!

Entendant ces mots, l'élève s'éveille (enfin!) Mais il est à noter qu'il en aurait été incapable à cette seconde, s'il n'avait pas auparavant usé toutes ses forces à méditer pour constater par lui-même qu'un ego grossier comme une tuile ne peut pas devenir un miroir sans fond, même si on passe des milliers d'années à le polir, que son ego était toujours là, malgré son acharnement, que méditer avec le désir de devenir un Bouddha, au lieu de méditer pour rien, était justement ce qui l'empêchait de se libérer... Notons, de plus (et c'est là que les chemins paradoxaux sont vraiment très pédagogiques), qu'à un élève moins avancé et paresseux, baguenaudant dans le jardin avec l'idée qu'il était déjà le Bouddha, le même maître aurait crié de s'asseoir sans relâche, plusieurs heures par jour, pour polir sa tuile et devenir un Bouddha!... effort absurde du point de vue du but réel (déjà là), mais pas absurde du point de vue de la purification de la personnalité et de la mobilisation de toutes les énergies.

Pour utiliser une parabole: certes, le trésor que je cherche est déjà chez moi, et il est donc parfaitement inutile que je me fatigue à partir en voyage pour le chercher... mais c'est en faisant ce voyage que je finis par le comprendre expérimentalement (et non intellectuellement) et par avoir la force de rentrer chez moi pour m'en emparer! Un bon maître sait faire marcher l'élève sans le faire marcher. Il sait qu'il lui joue une sorte de farce et il se demande combien de temps il lui faudra pour s'en apercevoir. Cette farce est risible, illogique, absurde, et pourtant elle est très sérieuse et quasiment inévitable. Pour l'inclure dans le non-temps (l'attention sans forme qui est déjà le but), le maître répète sans cesse à l'élève qu'il doit faire tout ce qu'il fait, pour rien, de manière désintéressée, entièrement présente. En fait, contrairement à K. qui récuse le temps, le maître des voies paradoxales utilise un processus apparemment temporel (tu vas faire ceci) sans cesser de pointer vers le hors-temps (comme si tu ne faisais rien!). Est typique des voies paradoxales la phrase imprimée sur les paillassons dans les monastères zen:  Regardez ce que vous avez sous les pieds » (marchez de moins en moins loin... de plus en plus près... oui, là!).

 

• • Attention un Krishnamurti peut en cacher un autre • •

Uppalari Gopala Krishnamurti. ex disciple de Ramana Maharshi, a eu une expérience mystique lors d’une conférence de son homonyme qu'il critique ouvertement. C'est un personnage contestataire et déroutant, au langage trivial. “Il n'y a pas de soi à réaliser, il se réalise sans effort, simplement. Mon enseignement ne possède aucun droit d’auteur. Vous êtes litres de le reproduire. le distribuer, l'interpréter et mal l'interpréter, le déformer, en faire ce que vous voulez, revendiquer la paternité !”

Lire : Rencontres avec un éveillé contestataire ;
Uppalari Gopala Krishnamurti. Editions Les 2 Océans

 

Enseignant moi-même, je constate que très peu de gens sont capables d'entrer directement dans l'observation présente et d'y rester. Par conséquent, c'est faire preuve de compassion et de bon sens que de présenter aux gens un travail sur le corps, sur la voix, sur le rituel, du moment qu'on leur a dit clairement dès le début « qu'ils sont déjà ce qu'ils sont, que ce travail est aberrant, et que, dans la méthode proposée, c'est la présence à la méthode qui prime sur la méthode ». La méthode n'a rien de sacré, c'est la présence qui l'est (mais évidemment l'élève ne veut pas le croire au début! Il se focalise sur l'objet...)! Ainsi la présence à la voix est plus importante que la voix, la présence, à la posture est plus importante que la posture, la présence au rituel est plus importante que le rituel. C'est vers la présence qu'on doit tourner ses regards en travaillant sur tout cela.

Jean Klein [5] , faisait pratiquer un travail corporel assez féroce, qu'il refusait d'appeler yoga, du fait des clichés liés à cette discipline. Et tandis que nous étions en train de suer sang et eau, il ne cessait de répéter d'une voix suave (!): la posture n'est rien, elle n'est qu'un prétexte ». Elle l'était effectivement, car, en chandelle ou en torsion, on était sans cesse ramené par lui vers le champ de l'attention présente, indescriptible, inchangée, illimitée... Et comme, ce faisant, l'objet corps se modifiait aussi (devenait plus fort, plus souple, etc.), cet objet lui-même autorisait une attention redoublée. Dans toutes ces approches paradoxales, une boucle rétroactive se met en place: plus il y a d'attention, plus l'objet qui lui sert de point de départ s'affine, et plus il s'affine, plus l'attention s'affine. Elle finit par s'approfondir, jusqu'au jour où elle atteint le sans-fond et se retourne sur elle-même, effaçant tout objet. (Mais cela n'arrive pas en une seconde, contrairement à ce que dit K. Même dans l'attention, il y a des degrés. L'attention sans choix » parfaitement pure est aussi le fruit d'une longue haleine.)

Lorsque de telles méthodes sont utilisées sur le conseil d'un maître libéré, ce n'est pas le maître qui ignore où est « la fin du passé », c'est l'élève qui est autorisé à prendre son élan et à apprivoiser graduellement la présence. Jusqu'à pouvoir y basculer entièrement... un jour, et cela, comme l'a dit K. très justement, est brusque et sans retour...


LES PARADOXES DU PROCESSUS

A partir du moment où il eut ce qu'on peut identifier comme une expérience d'éveil complet, K. ne cessa de souffrir de ce qu'on appela le processus (d'horribles maux de tête, accompagnés d'un état de transe immobile, au cours duquel il gémissait et demandait qu'on veille sur son corps sans le toucher). Les gens de son entourage virent dans ces signes quelque chose de spécial et répétèrent qu'il était bien le support du Bouddha Maitreya, d'un lignage de maîtres occultes désincarnés, de la Lumière absolue, etc.

Il est évident que cette conviction ne pouvait naître que parmi des gens comme Annie Besant et Leadbeater, qui n'avaient jamais rencontré de telles souffrances au cours de leurs propres initiations fantaisistes (et pour cause!), et parmi des gens comme les membres de la Société Théosophique, qui ne pratiquaient sérieusement ni l'assise ni quoi que ce soit d'autre, et ne connaissaient rien des vrais maîtres. Encore une fois, un peu plus d'information et un peu moins de certitude qu'il s'agissait là d'un phénomène unique, concernant l'Instructeur-du-Monde, aurait permis de clarifier les choses... En fait, toute personne » s'installant dans le champ hors temps de la pure présence, qu'elle ait débouché en ce « lieu » de manière directe, par l'attention (comme K.) ou par l'usure paradoxale de pratiques physiques, rituelles, dévotionnelles, méditatives, etc. est obligatoirement la proie de toutes sortes de troubles énergétiques, dus à la manière dont le limité se réaligne sur l'illimité, sans qu'il y ait là quoi que ce soit de surnaturel. Ramakrishna était coutumier d'hémorragies intestinales spectaculaires, Thérèse d'Avila avait un feu qui lui consumait la poitrine, etc. Tous ceux qui participent à des retraites de zazen intensives connaissent des troubles énergétiques profonds tout à fait similaires! Moi-même, j'ai eu la sensation, pendant plusieurs années, que chaque cellule de mon corps brûlait. Je croyais que j'allais m'enflammer à chaque seconde. C'était terrible! Heureusement, le maître zen avec lequel j'étais en contact m'a rassurée: ce n'était rien. A un certain niveau de pratique, certains entendent des sons, d'autres se roulent par terre, d'autres encore ont des hallucinations de monstres, de déités, de lumières. Ces manifestations sont si banales que le zen leur a donné le nom de makyo (phénomènes-démons illusoires), Les makyos sont quasiment inévitables et n'ont aucune valeur. Il n'y a rien à faire face à eux sauf... les endurer avec patience et continuer à les observer de manière neutre. Ils n'indiquent pas que vous êtes Instructeur-du-Monde (comment pourrait-il y en avoir un!) Ils indiquent juste un certain mûrissement. Même le Bouddha dut en passer par là et vit apparaître le démon Mara, avant l'aube où il s'éveilla.

Il est encore une fois regrettable que la plupart des biographies de K. parlent du processus comme d'un phénomène incomparable, et encore plus regrettable que lui-même, ne recevant aucun conseil utile de la part d'un entourage inepte et déboussolé, ne se soit pas plongé davantage dans la vie des grands maîtres, pour rassurer son entourage et lui interdire de sombrer dans toutes sortes de délires! Par ailleurs, certaines personnes semblent voir dans le fait que K était la proie du processus une contradiction avec son enseignement, qui récuse toute forme de surnaturel. Ils prétendent alors que K n'était pas honnête, qu'en fait il était bien le Bouddha Maitreya, mais ne voulait pas l'admettre par modestie, parce que les gens n'étaient pas prêts (voir dans ce sens l'ouvrage pour le moins étrange d'Aryel Sanat, La Vie intérieure de Krishnamurti, éd. Adyar, 2001). En fait, il n'est nullement besoin d'avoir recours à un raisonnement aussi pervers. Il suffit de savoir que le processus est banal et que, pareillement, même un enseignement « terre à terre  comme le zen, ou celui de K., peut mener, par l'attention pure, à toutes sortes de manifestations apparemment surnaturelles et sans valeur au cours desquelles le mental se purge de toutes les images qu'il a engrangées et met en scène ses derniers conflits, comme lors d'un rêve éveillé!

Si K. ne parlait pas du processus, ici encore semblable à tous les vrais maîtres, c'est qu'il n'était pas si naïf. Il savait bien que la Vérité était ailleurs que dans ces transes, et fort simple... Elle est l'arbre dans le jardin, vu par un œil neuf...


POUR CONCLURE

Les critiques émises par K. à l'encontre de toutes les religions et de tous les maîtres paraissent s'adresser aux religions et aux maîtres, tels que prétendait les présenter la Société Théosophique de son époque, plutôt qu'aux vrais maîtres et aux vraies religions, dans leur essence, qu'il semble vraiment ignorer. Sa peur d'avoir des disciples semble aussi avoir été une réaction outrancière aux aberrations qu'il dut subir dans sa jeunesse. De toutes façons, il est impossible de ne pas avoir de disciples, car il est impossible de contrôler les gens à ce point. Pour obtenir que personne ne devienne dépendant de vous et ne vous mette sur une estrade, il faudrait pouvoir contrôler tout. Être un chef d'Etat totalitaire! Contrairement à K., beaucoup de maîtres (qui refusent tout autant la servilité) se disent:  soyons réalistes, autant assumer qu'on n'aura pas des êtres libres autour de nous, sinon, ils ne seraient pas là! Acceptons des disciples temporaires et amenons-les à nous quitter d'eux-mêmes, parce qu'ils se seront enfin libérés, et s'ils tardent trop, renvoyons-les par un sevrage et un coup de pied...

 

Pendant une conférences à Saanen, en Suisse, un homme jeune, au regard fou, halluciné, est entré sous la tente et a insulté Krishnamurti. je ne connais que quelques mots d’Allemand, mais j‘ai reconnu le mot “porc”. Puis il s'est approché de l'orateur, et deux proches de K. se sont interposés Aussitôt. K. a dit “Ne le touchez pas!” Les deux hommes se sont écartés, le jeune homme a marqué une hésitation, puis après quelques hurlements, il est sorti.

—Jean-Paul Bouteloup.  

 

Par ailleurs, après le passage de K., la Société Théosophique a bien changé. Elle ne semble plus cultiver aucune des pratiques qu'il fustigeait et semble être devenue une jeune vieille dame fort sérieuse... Reconnaissons-lui le mérite d'avoir trouvé et protégé l'un des plus grands maîtres de notre époque, installé dans la non-dualité...

Le message de K. se proclame unique, c'est sans doute là sa seule erreur. D'abord, le message de chaque grand maître réalisé est unique dans son style. Ensuite, comme K,. chacun de ces maîtres est bien l'Unique, Le Seul, L'Incomparable! Sinon, il ne serait pas vraiment réalisé! Puisqu'il Est tout ce qui est, il n'a jamais rien en face de lui que lui, qui n'est plus personne! Personne d'autre  n'existe »!

Contrairement aux dires de K., l'attention sans faille et sans but est au cœur de toutes les pratiques sérieuses, depuis des millénaires, mais, sauf pour des postulants exceptionnels, elle est toujours secondée par des méthodes de soutien annexes. La méthode de K. est certes la plus radicale, pourtant, d'une manière purement pédagogique, l'absurde est payant! Polir une tuile n'est pas pure déraison. Souvent seuls beaucoup de détours rendent possible de sauter, un jour, sans rien, dans le vide...

Ariane BUISSET.  


Notes et références

  1. Extrait du discours de dissolution de la Confrérie de l'Etoile. 1929 (Krishnamurti, les années de l'éveil, Mary Lutyens, éd. Arista.)
  2. (Krishnamurti, Le Changement créateur, éd. Delachaux et Niestlé, trad. A Duché.)
  3. Déclaration de K. lors d'une causerie intitulée: Qui apporte la Vérité, août 1929, à Eerde, tirée de Krishnamurti, les années de l'éveil ; Mary Lutyens, éd. Arista.
  4. auteur des Trois piliers du zenet de Questions zen, éd. A. Michel
  5. Maître de style Vedànta informel, mort il y a quelques années, auteur de nombreux livres dont La joie sans objet, L’Ultime Réalité, etc.


Préc | Haut | Suiv